ESTOMAC ET INTESTIN
Du rôle pathogénique de la dilatation de l'estomac et des relations cliniques de cette maladie avec divers autres accidents morbides. (Soc. méd. des hôpitaux, juin 1884.)
.Ce travail reposait, au momeat de ma communication, sur 220 observations personnelles; ce chiffre s^est élevé depuis à 389. C'est à dire que la fréquence de cette maladie dépasse de beaucoup ce que l'on pouvait imaginer.
Si on la découvre moins souvent, c'est que souvent elle est silencieuse. Heureusement on peut la reconnaître par des signes physiques d'exploration, surtout par le bruit de clapotage provoqué au niveau de l'estomac quand le malade est à jeun, bruit qui met en évidence les dimensions de l'estomac. Un estomac, suivant moi, est dilaté, si le bruit en question s'entend au-dessous du milieu d'une ligne abaissée de l'ombilic sur le milieu du rebord costal gauche.
La dilatation de l'estomac est exceptionnelle chez l'homme sain, fréquente chez l'homme malade; pour ce motif, on peut la considérer comme étant en relation avec les maladies observées chez les personnes atteintes de dilatation, relation que l'on pourrait supposer ascendante ou descendante. Or comme^ dans un bon nombre de cas on peut suivre le développement de la dilatation, on reconnaît que presque toujours son apparition est antérieure à celle de la maladie que l'on voit coexister chez le même malade dilaté.
La dilatation de l'estomac m'a paru jouer un rôle dans des accidents morbides nombreux et disparates, dans l'éclosion de maladies causées directement par elle ou indirectement par la détérioration de l'organisme suite de cette dilatation, phthisie, chlorose, etc. J'énumère simplement ici les plus rares ou les plus importantes de ces manifestations morbides, laissant de côté les faits les plus connus.
Du côté du tube digestif on peut observer des éructations, du ballonnement après les repas, l'estomac dilaté est le siège d'abondantes fermentations; on peut
observer de l'entérite glaireuse, plus souvent de la constipation ; 8 fois sur 100 le foie s'hypertrophie.
PariTii les accidents nerveux, je rappellerai, l'accablement du matin, la fatigue intellectuelle, l'insomnie, la tristesse, quelquefois le tremblement, le vertige, les phosphènes, les scotomes, les hallucinations de la vue consistant surtout dans le défilé de personnages muets et solennels, plus rarement raphasie,la syncope,plus fréquemment les palpitations, les rougeurs vaso-motrices de la face, l'abolition ou l'exagération des réflexes, les pseudo-angines de poitrine.
La fréquence des sédiments uraliques dans les urines des dilatés indique que la dilatation de Testomac peut troubler la nutrition générale.
D'autres phénomènes (obésité, glycosurie, albuminurie, réaction rouge des ujines parle perchlorure de fer, pityriasis versicolor, etc.) étabhssent encore le rôle de la dilatation gastriquedans les troubles de la nutrition. On rencontre d'autres accidents. Le rein droit peut être déplacé.
L'urticaire, l'eczéma se rencontrent assez souvent chez les dilatés, il en est de même du coryza, des bronchites sibilantes a accès dyspnéiques, asthmatiques. J'ai observé 2 fois sur 100 la phlébite du membre inférieur sans cancer ni pthisie, 3 fois sur 100 le purpura, des hémorrhagies muqueuses, et avec des fréquences variées les diverses formes de rhumatisme.
L'analyse de mes 389 observations me semble démontrer que la dilatation de l'estomac est souvent associée à des états pathologiques divers sortant le plus ordinainement du domaine du tube digestif. 11 s'en faut que tous ces états morbides se trouvent réunis chez le même individu. Habituellement ils se groupent de façon à créer des formes symptomatiques différentes, formes dont les principales sont les suivantes :
1" Forme latente : aucun symptôme digestif, il n'y a que les signes de la maladie qui coexiste avec la dilatation, laquelle demande à être recherchée.
2° Forme dyspeptique : les principales variétés de cette forme sont les types gastralgique, hépatique avec congestion plus ou moins douloureuse du foie, s'accompagnant ou non d'ictère, et surtout le type delà dyspepsie flatulente.
Il existe, de plus, des formes larvées à types nombreux et divers : types névrosique, cardiaque, asthmatique. Une dermatose, chez l'enfant surtout, peut masquer la dilatation de l'estomac. Enfin il existe un type consomptif qui peut se montrer à l'état aigu ou chronique, type caractérisé par une débilité générale, par une véritable cachexie, souvent par de la fièvre, etc., et
pouvant faire croire à une anémie essentielle, à une tuberculose, etc. Ces associations pathologiques existent dans les faits; elles résultent de la constatation empirique des choses. En recherchant le pourquoi de cet enchaînement, nous entrons dans la théorie, dans l'hypothèse.
La dilatation de l'estomac s'accompagne souvent, quoique non toujours de dyspepsie. Cette dyspepsie, en élaborant incomplètement et imparfaitement la matière, crée une sorte d'inanition rendant l'organisme plus vulnérable aux causes banales, plus facile à envahir par les agents infectieux. De plus, les fermentations anormales dues aux ferments figurés ne sont plus empêchées par un suc gastrique normal, elles se développent plus aisément et plus abondantes dans un estomac dilaté qui garde longtemps les matières alimentaires. De ces fermentations résultent des produits toxiques qui, résorbés à la surface du tube digestif, pourront vicier la vie des cellules et par là même la nutrition générale, qui, ayant passé dans la circulation, pourront s'éliminer parle rein, la peau ou les bronches (acides gras volatils) et irriter, enflammer ces organes. Ces fermentations se poursuivent dans tout l'intestin, et cela chez l'homme sain; elles font naître des acides butyrique, lactique, divers autres acides gras, l'indol, le phénol, l'ammoniaque, le gaz des marais, les alcaloïdes, que j'ai découverts en 1882. Pris dans leur ensemble, ces produits donnent aux matières fécales une haute toxicité, puisque, comme je l'ai montré, l'extrait de 17 à 43 grammes de matières fécales empoisonne 1 kilogramme d'animal. Or, chez le dilaté, ces fermentations débutent dans l'estomac, sont continuées dans tout l'intestin, s'exercent sur plus de matériaux. Un des produits de ces fermentations, l'acide lactique, peut jouer un rôle dans l'évolution du rachitisme.
Je ne pense pas que la dilatation de l'estomac, malgré certains symptômes, soit un des résultats de Tarthritisme. On ne trouve chez les dilatés, sauf l'asthme, que la menue monnaie de l'arthritisme; on ne rencontre guère, chez les dilatés, le diabète, la goutte, et -la dilatation est surtout fréquente dans la population qui échappe habituellement aux accidents de Tarthritisme. Pour moi donc, la dilatation gastrique engendre certaines maladies et, en détériorant l'organisme, le rend capable de contracter et de garder d'autres maladies. La dilatation gastrique constitue une prédisposition, elle réalise une diathèse acquise.
Nodosités des deuxièmes articulations des doigts dans la dilatation de
l'estomac.
On observe fréquemment, chez les personnes atteintes de dilatation de l'estomac, des nodosités des secondes phalanges des doigts. Elles consistent parfois en saillies latérales proéminant à la face dorsale de la deuxième articulation, soit en dedans, soit en dehors. Plus souvent, elles sont constituées par un élargissement latéral de l'extrémité supérieure ou base de la deuxième phalange. A ces nodosités s'ajoutent quelquefois des changements de direction des phalanges. Ces nosodités m'ont souvent permis^ avant tout interrogatoire, de diagnostiquer une dilatation, dont j'ai pu ultérieurement vérifier l'existence. Ces nodosités, d'après ce que j^ai dit, n'ont ni le siège des nodosités d'Heberden ni celui des nodosités goutteuses.
Ectopie rénale droite dans la dilatation de l'estomac.
J'ai remarqué que fréquemment le rein droit, au cours de la dilatation de l'estomac, était déplacé. Ce déplacement s'observe 16 fois sur 100 chez la femme et S fois sur 100 chez l'homme à estomac dilaté. J'attribue cette mobilité, cet abaissement du rein droit à l'augmentation de volume du foie, phénomène assez fréquent dans la dilatation de l'estomac. Les raisons suivantes tendraient à prouver la justesse de mon expHcation : 1" cette ectopie rénale ne s'observe qu'à droite; 2° elle est beaucoup plus fréquente chez la femme, dont le foie bridé en avant par le corset ne peut augmenter de dimension et s'abaisser luimême qu'en suivant la paroi postérieure de l'abdomen; 3° les hommes chez lesquels j'ai pu noter ce déplacement rénal réalisaient des conditions spéciales (militaires ou autres hommes portant un ceinturon).
Cette mobilité du rein droit dans la dilatation de l'estomac avait déjà été reconnue par Bartels en 1875. Il l'interprète autrement. 11 croit qu'elle est primitive, et que le rein déplacé, comprimant la portion horizontale du duodénum^ produit secondairement une dilatation de l'estomac par rétention.
Peptonurie gastro-intestinale.
On admet que les peptones tormées par la digestion gastro-intestinale subissent, pendant le temps de leur absorption, une deshydratation dans
l'épaisseur de l'épithélium et se reforment à l'état d'albumine. En tout cas, elles quittent l'intestin et ne peuvent être retrouvées ni dans le sang, pas même dans le sang de la veine porte, ni dans la lymphe, pas même dans le liquide péritonéal après ligature du canal thoracique. Maixner, en 1884, a émis cette hypothèse que les peptones de la digestion pourraient être absorbées, sans subir de deshydratation, par les parties du tube digestif privées de leur éphitélium, et a pensé que dans la peptonurie de la fièvre typhoïde ou du cancer de l'estomac, la peptone des urines était d'origine gastro-intestinale et avait été résorbée à la surface des ulcérations. C'est ce qu'il appelle la peptonurie entérogène. Cette peptonurie s'observerait encore dans les ulcérations tuberculeuses et amyloïdes de l'intestin, dans le catarrhe gastrique, dans le catarrhe intestinal. Comme, en dehors de toute lésion du tube digestif, la peptonurie s'observe dans les maladies infectieuses, pyrétiques, exsudatives, dans les néoplasmes, le catarrhe gastrointestinal pouvait seul être invoqué pour établir la réalité de cette peptonurie entérogène.
Dans la même année 1884, j'ai établi que la dilatation de l'estomac produit fréquemment la peptonurie, dans la proportion de 16 pour 100. Dans ces cas on ne pouvait expliquer la peptonurie ni par l'infection, ni par la fièvre, ni par les exsudats, ni par les néoplasmes. Cependant^ la dilatation de l'estomac s'accompagne souvent de congestion du foie, et j'ai établi qu'il existe une peptonurie hépatique. Mais il résulte de l'analyse de 389 observations de dilatation de l'estomac que, dans cette maladie, la fréquence delà peptonurie est absolument la même, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas congestion du foie.
Il y a donc réellement une peptonurie dyspeptique ou gastro-intestinale dont le mécanisme reste d'ailleurs obscur ; les peptones ne se transforment pas en albumine au moment de leur absorption, soit parce que la peptonisation a été imparfaite, soit parcé que l'épithélium du tube digestif est anormal.