LA SYPHILIS
Organisation à l’Hôpital Henri de Rothschild, igg, rue Marcadet, d’une consultation pour les affections syphilitiques, avec traitement gratuit par le Salvarsan et le Néo-Sàlvarsan (méthode d’Ehrlich) (i).
En collaboration avec le D r Émery, ancien chef de clinique de la Faculté, médecin chef de service de l’Infirmerie spéciale de Saint-Lazare.
L’apparition, en 1910, de lapréparation n° 606 d’Ehrlich engendra aussitôt de grands espoirs et souleva aussi de vives critiques.
L’échec antérieur, souvent répété, de tous les médicaments donnés par leurs inventeurs comme devant guérir la syphilis, la manière dont le nouveau produit fut annoncé, les dénominations un peu étranges de 606 idéal, puis de 606 hyperidéal, par lesquelles fut d’abord désigné le remède d’Ehrlich, tout contribua à faire accueillir avec scepticisme le nouveau venu. Il ne tarderait pas, pensait-on, à se montrer, comme tous ses prédécesseurs, insuffisant ou dangereux, et à être relégué parmi les tentatives avortées.
Deux considérations cependant, l’une de personne, il est vrai, mais l’autre d’ordre scientifique, nous engagèrent à mettre immédiatement à l'épreuve le médicament d’Ehrlich.
La première était la personnalité même du biologiste allemand. Ses travaux antérieurs, universellement connus, son solide crédit scientifique, permettaient de penser qu’il eût hésité à risquer sa réputation de savant, en soumettant au contrôle expérimental du monde entier un produit dépourvu d’intérêt.
La seconde, d’ordre purement scientifique.; était qu'un arsenic organique, Yatoxyl, avait déjà dônné, entre les mains de savants français, des résultats positifs dans le traitement de la syphilis.
Nous résolûmes donc, avec la collaboration de notre ami le docteur Émery, ancien chef de clinique du professeur Fournier à l’hôpital Saint-Louis, médecin chef de service dé l’Infirmerie spéciale de Saint-Lazare et chef de service à l’Hôpital Henri de Rothschild, de créer dans ce dernier établissement un service de traitement par le nouveau remède. Le docteur Émery venait précisément de se rendre auprès d’Ehrlich lui-même, pour se renseigner sur le 606 ; il avait rapporté d’Allemagne une très bonne opinion sur l’efficacité du nouveau remède.
Grâce à l’organisation d’une consultation spéciale pour le traitement de la syphilis, il serait possible, pensions-nous, de juger la valeur du 606. Si ses bons effets se confirmaient, nous étions décidé à faire profiter les malades sans ressources de ses avantages, de perfectionner peut-être son administration, j usqu’alors assez pénible et nécessitant l’hospitalisation. Nous nous proposions également de faire connaître l’emploi de la médication d’Erlich aux médecins désireux de s’initier au maniement d’une préparation nouvelle dont il était question dans tous les milieux scien-
En d’autres termes, on devait organiser à la fois ;
1“ Un centre d’épreuve et de mise au point, avec recherches sur l’administration, la tolérance, l’efficacité du nouveau remède;
2° Un centre d’enseignement pour combattre le nouveau traitement ou en assurer la diffusion, suivant les résultats obtenus;
3 ° Un centre de traitement et de prophylaxie.
Centre de recherches et de mise au point.
C’est dans le but de réaliser un tel programme que fut ouvert, le io septembre 1910, à l’Hôpital H. de Rothschild, le nouveau service pour les affections syphilitiques. Le docteur Émery en assuma la direction scientifique ; ses collaborateurs étaient le docteur Lacapère, médecin de l'Infirmerie spéciale de Saint-Lazare, assistant; le docteur Lanzenberg, de l’Institut Pasteur, chef de laboratoire; MM. Galliot et Bougeant, internes.
L’organisation matérielle était simple. Elle comprenait : une salle d’attente, une salle d’hospitalisation — qui devint d’ailleurs très rapidement inutile — un laboratoire pour les examens microscopiques et les séro-réactions.
Dès le début les malades furent nombreux; ceci tenait : i° à la rareté des établissements où il était possible de recevoir le traitement au 606; 2" à ce que les malades étaient admis sans aucune formalité, et à titre absolument gratuit.
L’essai systématique et prolongé du 606 montra immédiatement la grande valeur curative et prophylactique, du médicament. Son effet sur les diverses manifestations externes de la syphilis fut remarquable, et aboutit à la disparition rapide des accidents contagieux. Son action profonde était révélée parla négativation delà réaction de Wassermann que le mercure était impuissant à donner. Tout d’abord on eut à enregistrer, avec une tolérance satisfaisante dans l’ensemble, des réactions générales parfois assez accentuées. Celles-ci nous décidèrent, dans les premiers temps, à hospitaliser systématiquement les malades injectés. On utilisa ainsi la salle d’hospitalisation, signalée plus haut. Cette pratique avait pour inconvénient d’immobiliser les malades pendant quelques jours. Ce mode de traitement nous permit d’observer de près les divers sujets soumis à la nouvelle médication, et de contrôler rigoureusement les moindres incidents qui pouvaient se produire après les injections.
Cette pratique de l’hospitalisation fut de courte durée. Au bout de peu de temps, en effet, l’administration du 606 se fit par la voie endoveineuse et non plus par la voie intramusculaire. Le docteur Émery, qui se tenait au courant de toutes les innovations faites par Ehrlich et par les savants de sort école, appliqua immédiatement cette nouvelle technique et poursuivit avec ses collaborateurs une série de recherches de laboratoire. Elles aboutirent à rendre l’administration du 606 pour ainsi dire sans danger. La nouvelle technique permit, dès la fin d’octobre 1910, c’est-àdire moins de deux mois après l’ouverture du service, de réaliser le traitement ambulatoire par les arsenicaux. Cette thérapeutique, si commode pour les malades, permit une diffusion de la méthode, jusque-là impossible. Dans aucun autre dispensaire on n’avait encore obtenu un résultat semblable, résultat que beaucoup de médecins d’ailleurs déclaraient impraticable. Dès ce moment, à part quelques très rares exceptions, les sujets traités ne furent plus hospitalisés. Ils regagnèrent leur domicile aussitôt après l'injection sans éprouver le moindre malaise.
Le rôle du laboratoire fut, dès le début, très important. Il inaugura une pratique qui fut longtemps contestée, mais qui aujourd’hui est admise, on peut le dire, par tous les praticiens. Le docteur Émery et ses collaborateurs utilisèrent, d’une façon systématique et régulière, la réaction de Wassermann comme moyen de diagnostic et de contrôle de l’efficacité du traitement.
Cette organisation toute nouvelle, nous a permis, dès l’apparition de la médication arsenicale, de réaliser avec nos collaborateurs médicaux un véritable dispensaire antisyphilitique avec une consultation externe, qui fonctionna à ses débuts comme fonctionnent aujourd’hui, après de nombreuses années de tâtonnement, tous les dispensaires analogues.
La rédaction détaillée et le classement méthodique des observations cliniques, ainsi que les recherches de laboratoire, ont permis au docteur Émery et à ses collaborateurs, de mettre rapidement au point la nouvelle thérapeutique de la syphilis.
C’est ainsi qu’ils ont pu étudier : i° le rôle nocif du chlorure
de sodium et des impuretés de l’eau dans la genèse des accidents du 606; 2" l’origine et le traitement des neuro-récidives; 3° la stérilisation de la syphilis à la période primaire; 4 0 le traitement arsenical chronique et intermittent. On s’attaqua aussi, et non sans succès, à d’autres problèmes, dont on ne sent plus aujourd’hui l’importance, parce qu’ils sont depuis longtemps résolus. Au moment où ils furent étudiés, ils se posaient avec d’autant plus de force, que de leur solution dépendait le sort de la médication arsenicale, dont tous prévoyaient déjà, mais avec plus ou moins de précision, le brillant avenir.
De nombreuses publications ont fait connaître ces travaux ; elles ont marqué les différentes étapes parcourues dans la mise au point de la méthode nouvelle. Parmi ces publications, il
Les prétendus dangers du 6 o 6 , par lé docteur Émery (La Clinique, 14 octobre 1910).
Les injections intraveineuses d'arsènobenqol, par les docteurs Emery et Lacapère (La Clinique, 9 décembre 1910).
Traitement de la syphilis par la médication d’Ehrlicli, conférence faite à la Société de l’Internat, par le docteur Émery, octobre 1910.
La méthode d’Ehrlich, conférence faite le 25 mars 1911, à l’Hôpital H. de Rothschild, par le docteur Émery.
Du rôle pathogène des impuretés minérales de l’eau distillée, par le docteur Émery (Société française de Dermatologie et de Syphiligraphie, 6 juin 1912).
De l'origine des neuro-récidives dans la salvarsanothérapie et des moyens d'y remédier, par le docteur Émery (La Clinique, i 5 mars 1912).
Résultats actuels de la salvarsanothérapie dans les complications nerveuses et oculaires de la syphilis, par les docteurs Émery et Bourdier (Paris, Doin, 1912, 140 p. in-8°).
Le traitement abortif de la syphilis, par le djocteur Émery (Paris, Vigot, 1914, 140 p. in-8°).
Centre d’enseignement.
Les recherches, entreprises à notre hôpital, firent connaître au public médical les résultats obtenus par le 606 dans le traitement de la syphilis. Le docteur Émery et ses collaborateurs ne s’en tinrent pas là. Sur notre conseil, ils organisèrent à l’Hôpiial H. dé Rothschild un centre d’enseignement, où ils firent, deux fois chaque année, une série de leçons, qui vinrent compléter leur cours régulier de l’Hôpital Saint-Louis. De 1910 à 1914, près de trois cents médecins français et étrangers furent initiés à la thérapeutique arsenicale de la vérole. Une conception française de la méthode leur fut donnée. Le docteur Émery préconisait en effet les traitements de longue durée et les traitements chroniques intermittents, alors qu’Ehrlich recommandait les traitements courts et violents. C’est la méthode française, étudiée et mise au point par le docteur Émery et par ses collaborateurs, qui est appliquée aujourd’hui par la majorité des praticiens.
Centre de traitement et de prophylaxie.
Le nouveau service de notre hôpital, en même temps qu’il permettait toutes les recherches, inaugurait en quelque sorte, par le nombre des malades traités, lé rôle social du 606 :
Du 10 septembre 1910 au 3i décembre 1911 : 1.122 consultations èt 1 ,o33 injections;
En 1912 : 2.061 consultations et i.g58 injections;
En 1913 : 2.348 consultations et 2.255 injections;
En 1914 (six mois) : 1.373 consultations et 1.311 injections.
Ces chiffres suffisent pour montrer les services rendus à la santé publique, et le nombre de sources de contagion qu’on a pu tarir.
Quand la guerre éclata, l’Hôpital H. de Rothschild fut militarisé (Hôp. Aux. 78) et ses divers services furent consacrés aux blessés.
La consultation de syphiligraphie fut interrompue le 3i juillet 1914.
Elle a été reprise en 1919, sous la direction du docteur Émery, avec la collaboration du docteur A. Morin.
Elle compte aujourd’hui pour une unité parmi les nombreux dispensaires antisyphilitiques de Paris, où l’on applique le traitement ambulatoire par les arsenicaux. On peut dire que la consultation de l’Hôpital H. de Rothschild fut la première du genre, et que toutes ont été plus ou moins organisées à son image.