ESTIMATION DE LA VALEUR NATIONALE
prix, c’est-à-dire devient susceptible d’avoir un prix quand il est transmissible, quand plusieurs hommes aspirent à sa possession et ne peuvent l’obtenir sans un sacrifice en ce que tout l’approvisionnement existant est entré déjà dans le patrimoine de certains particuliers. Aussi a-t-on pu voir des économistes, tels que Walras père et Canard, soutenir que le prix implique un certain degré de rareté, bien qu’il suffise en réalité que l’impétrant ne puisse plus gratuitement s’approvisionner du bien qu’il désire. Dans ses Principj, Antoine Scialoja indique avec plus de raison comme condition du prix une certaine difficulté dans l’acquisition. Quoi qu’il en soit, le prix n’éclaire pas sur la nature d’une chose et sur les services qu’elle rend aux hommes, car il se borne à faire connaître à combien d’autres biens il faut renoncer pour obtenir cette chose ou combien d’autres biens on peut se procurer en échange de cette chose.
Seulement, dans un échange on peut tout au moins rapprocher du prix convenu les frais sacrifiés par le vendeur, pour juger si l’échange a eu lieu à des conditions favorables ou désavantageuses pour celui-ci. Mais, même les frais qu’entraîne un bien ne suffisent pas pour son estimation, et l’avantage qu’il y a à se procurer le bien contre un tel sacrifice peut être douteux. Dans la plupart des cas, le prix des choses se rapproche des frais qu’elles ont occasionnés.
On arrive à une estimation plus approfondie et pénétrant davantage dans tous les intérêts économiques quand on interroge de plus près l’aptitude qu’ont les biens à répondre à des visées humaines, autrement dit, quand on interroge leur utilité , et par ce mot on entend aussi, en Écon. pol., l’agrément, la beauté, etc. Tout bien matériel a de l’utilité ; mais si sous ce rapport on compare entre eux plusieurs biens, on voit apparaître des degrés. Le degré d’utilité reconnu à un bien dans l’appréciation des hommes constitue sa valeur. Les Anglais disent value, les Allemands Werth. Si par valeur on voulait entendre non pas
estimation de la
le degré d’utilité, mais l’utilité elle-même, un de ces deux vocables perdrait sa raison d’être. Ainsi, à j i--e xi6 ce^e locution : valeur, on exprime la mesure de 1 influence qu’un bien est susceptible d’exercer sur la condition de son possesseur ou la force d’attraction que chaque bien exerce sur la demande des hommes Que si l’on examine attentivement de quelle façon les biens matériels viennent en aide aux buts humains on releve diverses variétés de valeurs. Sur cette voie on est parvenu de bonne heure, et dès Aristote tout au moins (Politicor., I, 9) à la distinction entre valeur d usage (Gebrauchswerth) et valeur d’échange (Tauschwerth), distinction qui n’est peut-être pas tout-à-fait suffisante, mais qui a conduit à une perception plus complète du sujet en cause. Notons, au point de vue de la terminologie, qu’à vrai dire le mot français valeur rend l’idée qu’on veut exprimer par valeur d’échange et le mot utilité celle qui se dégagé de valeur d’usage. Il n’y a peut-être pas une correspondance exacte entre les mots de valeur et de value d’une part, et le mot allemand Werth d’autre part. Les mots anglais et français qui viennent de valor, valere, visent plutôt la reconnaissance extérieure qu obtiennent les choses et leur prix dans 1 échangé, tandis que Werth se rapporte davantage aux qualités utiles inhérentes à un bien. Pour en revenir à une distinction faite, les moyens d’acquisition doivent être appréciés autrement que les moyens de jouissance, et il n’est pas indifférent non plus que dans 1 estimation d’un bien on suppose une Econ. isolée, ou une Écon. placée dans la sphère de 1 échangé.
»*. Partant de là, on parvient à la division que voici :
Il y a deux espèces principales de valeur :
1° La première est la valeur d’usage ou valeur dans le sens étroit du mot, par laquelle il faut entendre le degré d aptitude d’un bien à procurer à son possesseur, dans l’usage qu’il en fait lui-même, un avantage en vue d’un but répondant à sa desti-
FORTUNE NATIONALE
nation et ne prenant pas d’abord naissance dans l’échange. Cette valeur, qui n’est autre que l’utilité, doit être envisagée comme la base de toute estimation et mérite d’être, pour tout bien matériel, prise avant tout et essentiellement en considération, quand même elle n’existerait pas pour chaque possesseur d’un bien, ainsi que c’est le cas pour un marchand quant à la plupart de ses marchandises, pour le libraire quant à la plupart de ses livres. Une fois reconnue, elle demeure la même aussi longtemps que ne se produit pas un revirement dans les intentions des hommes ou dans les services d’une chose, qui soit un moyen entre leurs mains. Si l’on applique la notion de valeur d’usage aux deux variétés de biens, on aboutit à ceci :
a) La valeur (valeur d’usage) d’un moyen cle jouissance gît dans sa capacité d’engendrer des biens personnels, c’est-à-dire de l’utilité et du plaisir, ce qui fait qu’elle est une valeur d’usage immédiate, qu’on pourrait appeler une valeur de jouissance et qui se rencontre, par ex., dans les aliments, dans les médicaments. Il ne faudrait pas se la représenter comme chose arbitraire, soumise à la lubie et aujeu de l’imagination, car le plus souvent elle repose sur des destinations fixes de l’homme et sur certaines propriétés de nos biens matériels. N’est-ce pas ici le cas de se rappeler ces vers de Schakspeare :
Value dwells not in particular will;
It holds its estimate and dignity As well wherein ’tis precious of itself,
As in the prizer.
h) La valeur (valeur d’usage) des moyens d'acquisition, utilisés par leur possesseur à produire pour ses besoins d’autres biens d’une valeur d’usage reconnue, se règle sur le degré d’efficacité que ces moyens présentent ad hoc, c’est-à-dire sur la quantité de valeur engendrée avec leur assistance, déduction faite des frais de production qu’il peut avoir été
ESTIMATION DE EA
nécessaire de faire (pour entretenir, par ex., un animal, une machine, etc.). Des observations continues, faites lors delà production de biens, nous ont livré expérimentalement, surtout dans le champ de l’agriculture, bon nombre d’indications pour le calcul de cette valeur productive, et nous ont permis, par ex., de nous fixer sur le rendement en lait d’une vache, sur la force nutritive d’un quintal de paille à l’endroit de certain bétail, sur la productivité d’un arpent de champ ou de forêt avec une nature de terrain et dans d’autres conditions données, etc., etc.
La valeur de jouissance d’un bien est déterminée par les circonstances suivantes :
a) Par la place qui est assignée à l’emploi le plus immédiat de ce bien au milieu de toutes les fins humaines. Celles-ci se trouvent rangées dans un ordre qui repose en partie sur la nature physique de l’homme, en partie sur des raisons morales, et qui ne se laisse guère ramener à des chiffres. Les choses qui satisfont aux besoins les plus urgents ont, pour ce motif, la valeur la plus élevée. Placé entre un costume de domino et une pendule d’une part, un vêtement ordinaire et un lit d’autre part, qui, en principe, n’attribuerait à ces derniers objets une valeur supérieure à celle des premiers? Que si deux objets ont la même destination, celui-là l’emportera en valeur sur l’autre qui répondra encore à d’autres fins.
b) Par le rapport du bien particulier avec d’autres qui peuvent être utilisés pour la même fin. Si ces autres moyens font défaut, le seul disponible devient, par rapport à sa fin, indispensable, et sa valeur s’apprécie d’après l’importance de cette fin. Selon que la fin correspond ou non avec l’existence humaine qui a des exigences inéluctables, le bien unique peut être indispensable d’une manière absolue ou relative. Mais quand il existe d’autres biens concourant au même but, la valeur de chacun d’eux vis-à-vis des autres dépend de la mesure dans laquelle il est propre à l’atteindre, et par ex., du degré, de la durée, de la
FORTUNE NATIONALE. liy
certitude de son efficacité. Le rapport de valeur existant entre plusieurs moyens est facile a ^couvrir là où il s’inspire de pures qualités corporelles. G est ainsi qu’on se fixera aisément sur la valeur de ainerentes substances alimentaires ou variétés de bois ou étoffes pour vêtements ou matières propres a 1 éclairage. On sait que 100 mesures de blé valent a peu près autant que 133 mesures de seigle ou 166 mesures d’avoine. La découverte d’un moyen supérieur ne diminue en aucune façon la valeur de celui qui passait iusque-là pour le plus parfait, mais elle a pour conséquence de donner au moyen nouveau une yaleur plus élevée. Même aujourd’hui, le pastel est aussi utile à la coloration en bleu qu’ayant l’invention de 1 indigo et les luminaires en suif, ainsi que les lampes à huile, rendent pour l’éclairage les memes services qu’avant l’éclairage au gaz, et ces moyens plus anciens sont seulement dépassés en valeur (toujours d’usage) par les moyens plus récents. Il n y a que si le moyen perfectionné peut être obtenu en quantités suffisantes que le plus ancien passe facilement d’usage et que les approvisionnements qui en subsistent cessent d’avoir un prix.
2° Le degré d’aptitude d’un bien à se rendre secourable à son possesseur pour l’acquisition d autres biens dans l’échange, peut prendre le nom de valeur d échange ( Verkelirswerth, Erwerbswerth). Celle-ci n’est pas indépendante de la valeur d usage, qu elle suppose, au contraire ; mais elle subit aussi I influence de circonstances variables, extérieures, qui se manifestent dans l’échange. La valeur d échangé repose sur des faits patents, à savoir sur les piix, déterminés conventionnellement, des biens et prestations: c’est pourquoi elle peut être constatée ais^" ment et exprimée en chiffres. Pour certains objets, sa constatation s’est élevée à la hauteur d un ait développé et prend le nom de taxation, prisee, expertise, etc. Sans doute, la valeur d’échange se référé toujours à des temps et des localités détermines, où
ESTIMATION DE LA
existent certains prix, et toutefois un prix isolé est trop accidentel pour pouvoir servir à une estimation qui serait destinée à un usage plus général. Il convient donc d’asseoir la valeur d’échange ou bien sur la moyenne des prix d’une période écoulée, ou bien sur les présomptions qu’autorisent les prix jusque-là courants pour l’avenir le plus prochain. La valeur d’échange peut être également déterminée d une double manière :
a) Si le bien à estimer est considéré comme objet de commerce, de vente, c’est-à-dire comme moyen d’acquérir une contre-valeur (un équivalent) dans l’échange, sa valeur d’échange se déduit du prix qu’on en peut attendre, déduction faite des frais de transport peutetre nécessaires et des autres frais de vente. Alors la valeur d’échange (Verkehrswerth) mérite exclusivement le nom de valeur commerciale, si l’on peut rendre ainsi le mot allemand Tauschwerth. Elle peut être reconnue chez tous les biens susceptibles généralement d’un prix, et par conséquent aussi chez les moyens de jouissance, attendu qu’il est loisible au possesseur de les aliéner et de les convertir de la sorte en moyens d’acquisition. Pour Smith et pour beaucoup d autres, le prix n’est que cette valeur commerciale qui est fournie en argent. Cependant l’achat moyennant monnaie n’est qu’une des modalités, quoique la plus fréquente sans doute, de l’échange. Pourquoi ne pourrait-il pas tout aussi bien être parlé du prix des choses échangées chez les peuples, qui échangent beaucoup, sans encore connaître l’usage de l’argent? Concevons donc la notion du prix d’une manière assez large pour y faire entrer tout équivalent d’échange, qu’il consiste en argent ou en toute autre chose.
b) Beaucoup de biens servant à faire naître d’autres biens vendables ou des prestations personnelles, qui procurent ensuite une recette, la valeur d’échange dépend dans ce cas en partie de la mesure dans laquelle ce moyen d’acquisition favorise la pro-
FORTUNE NATIONALE
duction de l’objet vendable et en partie du prix de set objet. Citons l’exemple de la valeur d’une maison, d’un jardin ou d’un lit donné en location et qu’on emploie donc à rendre des services rémunérés. Quant à la valeur d’échange d’un arpent de terre placé dans des conditions données, elle ne se réglera pas seulement sur son rendement moyen présumé, déduction faite des frais de culture, mais encore sur le prix des matières brutes obtenues. Peut-être dès lors qu’à cette valeur d’échange, Verkehrswerth, ne convient pas tout-à-fait l’expression Tauschwerth, convertie par nous en valeur commerciale. Si un quintal de paille produit 5 livres de viande et de graisse à 12 kreuzer, il a une valeur d’échange de 1 florin ou 30 kreuzer; mais au cas de vente, sa valeur commerciale peut différer de la valeur d’échange, bien qu’elle tende en principe à s’en rapprocher. Relativement à la paille, plusieurs valeurs peuvent être indiquées selon les usages qu’elle reçoit, en ce que par exemple un quintal rend chez les vaches environ 44 1/2 livres de lait et que la livre à 1 1/2 kreuzer donne un résultat de 4 fl. 6 3/4 kr. Quand la valeur d’échange médiate (que nous examinons sous notre lettre b) est supérieure à celle qu’accuse la vente, il 3st avantageux de ne pas mettre le bien en vente ; ainsi quand le prix du lait est trop bas, on a plus de bénéfice à en faire du beurre.
I Au cas où un moyen d’acquisition se trouve être la source de recettes faisant périodiquement retour, l’expérience enseignera par quel nombre il faudra multiplier le rendement net annuel pour trouver la valeur d’échange de ce bien durable. Le plus souvent an se sert à cet effet du taux usuel de l’intérêt , de façon qu’un fonds de terre, rapportant par exemple 20 fr. nets, est estimé à 25 fois son revenu, ce qui lui fait attribuer une valeur de 500 francs.
/, Une nouvelle distinction dans la valeur d’usage, également fondée sur la nature des choses et nécessaire à l’explication des phénomènes économiques,
ESTIMATION DE LA
résulte de la prise en considération de l’ampleur de l’estimation, laquelle peut être envisagée dans les objets à apprécier aussi bien que dans les personnes appréciatrices. Sous le premier point de vue, voici à quoi l’on arrive :
1° Il est une valeur d'espèces et de sortes entières de biens, tels que blé, cuivre, cuir pour semelles, etc., que l’on reconnaît, quand on suppute l’utilité de ces choses pour les hommes en général. C’est surtout à cett q valeur abstraite, ou valeur d’espèce, que se réfèrent nos explications antérieures. Il va sans dire d’ailleurs que pour la détermination de la valeur d’espèce, on a à raisonner sur des quantités précises, telles qu’un mètre cube de gaz à éclairage, une livre d’huile à brûler, etc.
2° Très-souvent la valeur d’usage d’une quantité d’un bien matériel ou d’une pièce unique, par ex. la valeur d’usage d’une mesure déterminée de blé, d’un cheval déterminé pour une personne donnée, ne* cadre pas, concrète qu’elle est avec la valeur abstraite ou valeur d’espèce de cet objet, maisdemeurebeaucoup au dessous d’elle ou disparaît entièrement. Elle subit, en effet, en même temps l’influence de circonstances extérieures, notamment celle de l’intensité du besoin et de la mesure dans laquelle la personne est déjà approvisionnée du même bien. Pour la plupart de nos buts, il ne nous faut qu’une masse déterminée de biens de la même catégorie, et une provision plus forte paraîtrait superflue, parce que l’occasion manque de tirer parti de son utilité. La valeur d’usage pour le possesseur de cette portion superflue de biens; possédés peut être considérée comme latente et les approvisionnements ne sont estimés que d’après leur valeur d’échange comme moyens d’acquérir, ou que comme moyens d’être bienfaisant à l’égard d’autrui. Qui ne compte pas, en tant que commerçant, sur la revente, ne consentira à se procurer moyennant un sacrifice un bien que dans la mesure où il pense en avoir personnellement emploi. Ainsi un deuxième
FORTUNE NATIONALE
exemplaire du livre le plus intéressant, de la gravure la plus belle sera pour le propriétaire presque sans valeur concrète. Il se peut donc qu’une chose douee d’une valeur d’espèce fort élevée ne présente pour beaucoup de personnes qu’une valeur concrète minime ou même nulle. Au contraire, jusqu à concurrence du besoin, la valeur concrète est égale à la valeur d’espèce, et un accroissement de celle-ci en dedans de cette limite constitue un accroissement de la
fortune. , .
Tandis que la valeur d espece ne fait qu exprimer en général le rapport d’un bien aux buts humains, la valeur concrète sert d’aiguillon a la volonté, en montrant à chacun ce qui sert pour l'amélioration de sa condition économique. La tendance générale des hommes les porte à faire entrer dans leur avoir la plus grande quantité possible de valeur concrète, et c’est là-dessus que sont bases les achats aussi bien que les ventes. Dans 1 estimation des moyens de jouissance, la valeur concrète est toutà-fait déterminante. Si même pour certains biens et par ex. pour certains objets de luxe, il n en faut pas précisément une quantité déterminée au-dela de laquelle il n’y ait pas de raison d’aller, la valeur concrète d’une pièce ou d’une quantité particulière se réduit cependant habituellement d’autant plus que l’approvisionnement total du propriétaire s eleve davantage. Le but qui consiste à s’enrichir d une manière générale se présente, il est vrai, comme illimité chez la plupart des hommes, et cependant, même dans les moyens d’acquisition n’apparait pas rarement une limite au-delà de laquelle la valeui concrète s’abaisse, tant à cause des difficultés plus grandes d’administration et d’utilisation que parce qu’un équilibre doit exister entre les divers moyens d’acquisition. Ainsi, un domaine de 100 arpents de terre par ex. ne réclame que tant de chevaux, tant de charrues, etc., et pas plus. D ailleurs, un bien donné peut, avec une valeur d’espèce uniforme, ac-
ESTIMATION DE LA
cuser une valeur concrète inégale au regard de diverses personnes, voire au regard dîme seule et meme en des temps différents, s’il surgit des modifications dans l’étendue des besoins et dans l’étendue des approvisionnements.
Arrivons au second point de vue annoncé.
Les divers hommes peuvent différer dans le jugement qu ils portent sur la valeur d’usage d’une chose, vu que tantôt leurs buts immédiats varient et que tantôt aussi l’efficacité des moyens destinés à ces buts n’est pas pour tous la même. Les inclinations, les habitudes, les besoins, les carrières suivies, les aptitudes naturelles ou acquises et tant d’autres circonstances encore exercent leur influence sur l’estimation de valeur individuelle, estimation qui, inhérente à la personnalité, est impénétrable pour autrui, pour autant qu’elle ne se révèle pas dans les prix auxquels quelqu’un achète ou aliène un bien. Ce que 1 on appelle la valeur de prédilection ou d’affection est une variété à part de la valeur individuelle, variété qui ne repose pas sur une réelle utilité, mais sur un sentiment qui a sa source dans nos dispositions d ame. Elle se montre aussi souvent dans de véritables cas d’échange comme prix d’affection ou d amateur. Si l’objet d’une telle prédilection est unique, s il consiste par ex. dans le portrait d’une personne qui nous est chère, la valeur d’espèce coïncidera avec la valeur concrète, caria distinction des deux valeurs n’est pas applicable à ce cas. Il en serait différemment de la reproduction en beaucoup d exemplaires de la même personne par la lithographie par exemple.
Plusieurs personnes qui, à certains égards, sont placées sur le meme pied (comme sous le rapport de la nature d occupations, de l’état, de la constitution physique), tombent fréquemment d’accord dans l’estimation de la valeur de certains biens. Ainsi une vieille monnaie sera évaluée plus ou moins identiquement par des numismates, une pierre météorique
FORTUNE NATIONALE
ar des minéralogistes. Sur les choses les plus indisensables, un jugement uniforme est même possible e.la part de tous les membres d’un même pays, tanis qu’entre diverses nations il peut subsister des difirences ayant des causes physiques ou intelleclelles. En Angleterre, par ex., et dans d’autres pays ’Europe, les journaux seront plus prisés qu’ailleurs, ;î chocolat, le maïs sont plus recherchés en Italie u’autre part, et ce n’est pas dans les pays chauds que m poêles, les fourrures et le verre à vitre seront le lus ardemment désirés. Si l’on veut avoir la valeur 'espèce d’un bien d’après un point de vue emprunté la doctrine économique, ainsi que l’administration st plus d’une fois amenée à le vouloir, il faut partir delà )talité des besoins d’une vie sensée, planant à un cer- (in degré de civilisation, imprégnée des particularités un peuple, et scruter l’utilité de chaque bien d’après 3S rapports avec le système de buts moralement imissibles. On pourra être décidé alors à favoriser agriculture avant l’horticulture, la fabrication du [r avant la bijouterie, le tissage du lin avant la brication des dentelles, etc.
Jadis, quand chaque famille pourvoyait par sa x>pre activité à tous ses besoins, chaque espèce de Lens n’était estimée que d’après sa valeur d’usage ; chaque objet que d’après la valeur concrète qu’il "ésentait pour son possesseur ou acquéreur. C’est 3tte évaluation originaire des choses, qui est nommée Lus ou moins justement, par Beccaria, la valeur ab- Uue par opposition à la valeur relative ou à! échange, ai s’y est jointe plus tard. En ce temps, on considérit comme grande la fortune dont les éléments renrmaient une quantité notable de valeur concrète usage, de façon à fournir aux besoins et aux désirs i possesseur une satisfaction assez complète. Plus rd, quand les activités acquisitives se diversifièrent se raffinèrent, quand l’échange gagna en intensité, quand, pour son allégement, un bien qui n’était itre que l’argent devint le représentant universelle-
ESTIMATION DE LA
ment admis de tous les autres Liens, une attention de plus en plus grande se porta sur la valeur d’échange, notamment sur celle qui était exprimée! en numéraire. On s’habitua à tarifer chaque bien d’après la masse monétaire qu’on en obtiendrait; vraisemblablement par la vente, et par voir dans ce prix d’argent à retirer d’un objet la compensation et la contre-valeur complète de cet objet. Cette manière de voir fut consolidée par la circonstance qu’étant donnée une activité industrielle suffisante et un mouvement commercial vivace, la plupart des biens peuvent être acquis à volonté, du moment qu’on offre leur prix d’argent. Il devint ainsi d’un usage général d’estimer la fortune des hommes sur le prix d’argent de leurs éléments constitutifs, et on en arriva même à considérer comme d’importance tout-à-fail minime les choses qui, dans la vie ordinaire, n’onl qu’un bas prix.
C’est ainsi que Cournot appuie entièrement la notion de richesse sur la valeur d’échange, qui seule peut être calculée et démontrée, tandis que dans l’estimation de l’utilité, ce qui est vrai et ce qui es? erroné n’est pas démontrable. Quand on détruit une portion de l’approvisionnement pour vendre d’autanl plus avantageusement le reste, comme il est arrivt à des libraires avec des exemplaires de livres et aux Hollandais avec des épices, cette école d’écrivain; parle d’une véritable création de richesse dans 1< sens commercial du mot. Au fond, il n’y acependan là que gain sur le prix, au détriment de l’acheteu. avec amoindrissement de la quantité provisionnelb de valeur d’usage, et ce n’est pas sans profit qu’oi lira sous ce rapport Bastiat, aux pages 212 et suivantes de ses Harmonies économiques à propos d( St-Chamans et Sismondi.
Il est possible de montrer que déjà pour l’estimation des biens au profit d’une Économie privative le prix et la valeur d’échange déterminée par lui sonl loin d’être suffisants, et que le particulier qui prent
FORTUNE NATIONALE
ouci de son véritable avantage économique doit sans esse faire retour à la valeur d’usage, comme cela rrive d’ailleurs aussi généralement en fait. Dans on Essay of Production of Wealth , Torrens a dit istement à cet égard : Il n’y a qu’un usage hésitant t fautif qui ait pu conduire à cette proposition, que 3 prix constitue l’essence de la fortune. Quand nous isons qu’une chose utile a du prix, nous nous serons d’une expression imagée qui, prise à la lettre, ’énonce aucune qualité inhérente à cette chose, ucun de ses caractères, mais signifie seulement u’il y a des hommes ayant pouvoir et volonté de onner en échange d’elle d’autres objets utiles, etc. Précisons donc un peu.
1° La valeur d’échange d’un bien signale uniquelent la quantité d’un autre bien qu’on peut se prourer à l’aide du premier ou qu’il faut sacrifier pour btenir le premier, et ceci servirait à peu si on ne Dnnaissait la valeur d’usage des deux. Ce qui fait qu’on chète ou qu’on vend un bien, c’est que l’on trouve a valeur concrète d’usage supérieure ou inférieure son prix. Déjà Condillac avait soutenu que deux hoses ayant même prix peuvent beaucoup différer ntre elles par leur valeur. Si ce point est contesté ar J.-B. Say, qui considère le prix comme la valeur 3Connue par un grand nombre d’hommes, sa réflexion e s’applique qu’à la valeur d’échange, et non à la jaleur d’usage, que Condillac avait manifestement >ute seule dans l’esprit. « Lorsque, dit Say, dans ses hservations sur Ricardo , lorsque deux objets ont le iême prix sur le marché, ceci prouve que dans l’opiion des hommes, en ce lieu et en ce temps la con- >mmation de ces deux choses procure une satisfacon égale. » Il n’y aurait rien à reprendre à ce dire les hommes étaient habitués à donner d’autant plus un objet qu’ils y trouvent plus d’utilité, mais on ne y résout qu’autant qu’on ne peut pas acheter à teilleur compte, et l’on se réjouit de pouvoir se proirer très-bon marché les biens même les plus utiles.
ESTIMATION DE LA
2° Les prix et valeurs d’échange sont habituellement exprimés en sommes d’argent. Mais une somme d'arts gent dépourvue de valeur d’usage n’a qu’une valeuij d’échange et la reçoit des objets qu’on veut se pro-D curer par son moyen. En cela règne manifestemen I la plus grande diversité. Aussi n’est-il pas possibh d’assigner à une somme d’argent une valeur générale, et cette somme ne peut-elle être estimée que d’après les besoins et la situation de fortune de chaque possesseur en particulier, en ce que celui-ci l’emploieri à l’acquisition des objets qui ont précisément poui lui la valeur concrète la plus élevée. Pendant qui l’agriculteur à qui l’on offre 100 fr. d’un de ses produits songera peut-être à la quantité d’outils, de vêtements, de matériaux de construction que cette somme lui vaudra, l’artisan, dans un cas semblable méditera sur l’importance des matières premières de différente sorte, et le riche, sans doute, sur quelque objet d’art ou de toilette qui pourrait, sans inconvénient, faire défaut. Plus quelqu’un a la dispositior de sommes d’argent d’une certaine importance, autrement dit plus il a de fortune, plus il est à même de si donner, à côté d’objets d’une grande utilité, des objets futiles et d’un usage peu indispensable. Si par conséquent on n’envisage pas justement la valeur d’une pareille somme en un moment donné, mais par rapport à l’Économie d’une personne dans son ensemble; il appert que celle-là a une valeur concrète d’autan' plus basse qu’elle forme une portion moindre de toute la masse de biens disponible ; valant beaucoup poux le pauvre, elle est d’une signification médiocre poui des gens opulents.
3° Là même où existent des échanges animés, divers biens peuvent n’avoir pas de prix, parce qu’il s’y trouve encore des provisions sans maître, qu’on peut s’approprier sans bourse délier, ou bien parce que, pour un motif extérieur quelconque, on ne procède pas à leur aliénation. Sous le premier rapport, nous citerons notamment l’eau, la neige et la glace
FORTUNE NATIONALE
ii acquièrent cependant un prix dans les temps les lieux où quelque peine doit être employée à se s procurer et à les conserver. Tous les jours, par ex.,
1 vend de la neige à Naples et dans la Sicile entière, ais là même où l’eau n’a pas de prix parce qu’on mt l’avoir partout gratuitement, elle est de la plus ■ande valeur. La fortune des particuliers peut donc snfermer des biens d’une valeur (d’usage) considéible qui soient sans prix, comme par ex. du bois dans i pays très— boisé, mais peu habité. Lindication unmunément admise de la fortune, d après les prix, ’ocurerait, en un pareil cas, une vue très-incomète de la situation d’un individu, et il est juste que ins une détermination de la fortune nationale, ces ens soient pris en considération au même titre que s autres. Sous le deuxième rapport, on peut rapper les res sacræ et religiosce des Romains, les fonds 5 terre inaliénables des Spartiates d’après la légistion de Lycurgue. Les routes territoriales non plus ont pas de prix, n’étant jamais l’objet d’une aliénaon. Dans l’évaluation de tout l’avoir se rencontrant ms l’État, ces routes ne pourront entrer en ligne î compte que pour les frais occasionnés par leur ablissement. Mais combien les frais d’établissement 3 sont-ils pas distancés par l’utilité qu’offrent les lûtes pour la société tout entière !
Dans le premier cas d’absence de prix, comme on 'a devant soi aucune valeur d’échange, il faut s en nir à la valeur d’usage ; dans le second, cas, il existe au moins pas une valeur commerciale des ens qui y sont en cause, bien qu’il puisse à la rileur y avoir une valeur do location. S il s agit do nds do terre inaliénables, on pourrait cependant enire se livrer, il est vrai, à une estimation de leur aleur à l’aide du revenu net.
40 Le prix actuel d’un bien se trouve n etre pas le ^présentant suffisant de ce bien auprès du possesseur aand le recouvrement de chose semblable apparaît )mme difficile ou douteux. G est pourquoi des ou-
ESTIMATION DE LA
vriers à gages se trouvent dans une situation d’autan plus avantageuse qu’ils possèdent assez de terrairei pour pouvoir en retirer les aliments les plus indis- t pensables et être à l’abri de leur renchérissement. 1 Quand de l’estimation des parties intégrante;* de la fortune, estimation faite au point de vue d; i l’Écon. privée, on passe à l’estimation au point de vue de l’Écon. nationale, il y a à se dire que dan;|el l’Econ. d’un peuple, la plupart des besoins trouvenll leur satisfaction dans des produits indigènes et qui» l’échange avec d’autres pays, au moyen de l’importa- 1 tion et de l’exportation , ne forme qu’une petit; s portion de toute la masse de biens produite et con-l sommée. D’après les calculs auxquels s’est livré Mo- > reau de Jonnés dans le Commerce au XIXe siècle : (1825), la consommation annuelle de produits étrangers s’élèverait seulement, dans les États-Unis d’Amérique, à 9,6 %, en France à 6, en Angleterre i 5,8 % de toute la consommation, tandis que l’exportation se chiffrerait respectivement, dans ces trois États, à 10,4, à 6,26 et à 9,8 % de la productior annuelle. Bien entendu, il ne faut admettre ces indications que comme approximatives. Quoi qu’i. en soit, l’Écon. nationale peut être regardée comm; se suffisant pour une bonne partie à elle-même, comme réduite en quelque sorte à elle seule. Le prix et H valeur d’échange des biens ne sont pris en considération, pour l’estimation de la fortune nationale, que dans les produits importés et exportés. Relativemen à tous les autres produits, on se rattache, comme étant décisive, à la valeur concrète d’usage, sur laquelle se règle la jouissance ou consommation de biens, partant le bien-être et le contentement d’un peuple. Le prix des biens qui n’entrent pas dans le commerce extérieur est donné par des acheteurs indigènes à des vendeurs indigènes; son niveau, plus ou moins élevé, profite ou préjudicie seulement à l’une ou l’autre de ces deux classes de personnes, mais demeure indifférent pour l’ensemble, si nous faisons
FORTUNE NATIONALE
bstraction, toutefois, de ce que tel prix peut être plus ncourageant, plus excitant pour les producteurs que fi autre. En conséquence, pour reconnaître la granleur de la fortune nationale, il faut que ses éléments, n tant qu’ils servent aux besoins intérieurs, soient ppréciés d’après leur valeur d’usage concrète dans :Écon. publique, tandis que la partie à exporter doit tre appréciée d’après les prix extérieurs de revente, éduction faite des frais d’envoi. Dans un pays où la ppulation est peu dense, des quantités de bois, de îinerai, etc., peuvent encore, selon le temps, être ans valeur concrète d’Écon. publique et sans valeur ’échange. Entre temps, il ne faudrait tout de même as, en pareille occurrence, perdre de vue, pour les iens qui, tels que les minéraux, ne se reproduisent as, la satisfaction ultérieure des besoins et leur accroissement probable par suite de l’augmentation e population, ce qui permet, eu égard aux temps à enir, d’attribuer une valeur d’Écon. publique même un approvisionnement encore actuellement trop bondant.
L’insuffisance de la valeur d’échange et du prix our l’évaluation de la fortune nationale va appaaître plus manifestement encore dans les proposions suivantes :
1° Le prix des choses est surtout déterminé par les "ais de production et de mise à notre disposition. ,e mode de naissance d’un bien n’a pas cependant de apport avec son utilité ; le plus coûteux n’est pas mjours le plus estimable; c’est pourquoi une somme onnée en prix ou valeur d’échange n’indique pas une lasse déterminée de valeur d’usage et peut s’appliquer des objets de valeur tout-à-fait différente. Quand un ien haut en valeur (d’usage), voire même indispenable, n’a pas de prix dans un pays, il forme par son bondance même un élément très-désiré de la fortune ationale. Beaucoup des biens qui contribuent le lus à la prospérité d’un pays, tels que la farine, le el de cuisine, le charbon, les articles de fer, peuvent
ESTIMATION DE LA
être obtenus à frais moindres et ont pour cette raison un prix bien moins élevé que d’autres biens dont on peut se passer aisément et qu’on n’achète que parce que les objets les plus essentiels ne reviennent pas cher. Cette circonstance facilite la satisfaction des besoins, tandis qu’elle place sous un jour plus modeste la fortune estimée d’après les prix.
2° Bien souvent il se produit dans les prix des variations , desquelles on ne serait nullement autorisé à induire des variations correspondantes dans la fortune nationale ; nous disons dans la fortune nationale, car il est certain que des variations de prix , même non précédées de variations dans la quantité et les frais des biens, ont leur contre-coup dans les rapports des classes sociales entre elles et donnent lieu à des bénéfices et des pertes qui cependant, pris d’ensemble, se compensent ou se balancent. A l’appui de cette seconde proposition, nous pouvons citer les exemples suivants :
a) Une masse donnée de biens pourra, quand plus tard on aura appris à la produire d’une manière moins dispendieuse, perdre son ancien prix, sans pour cela devenir une partie moindre de la fortune nationale. Dans l’exportation anglaise, à s’en tenir à la valeur déclarée, la livre de fil de coton est tombée, de 1820 à 1849, de 29 48 à 10 76 pence, ce qui constitue un affaissement de 36 % , tandis que le yard d’étoffes de coton non teintes est descendu de 11 5 à 2 85 pence, c’est-à-dire de 24 7 % , grâce notamment aux progrès de l’industrie. Cette diminution de frais n’a certainement pas non plus fait défaut aux articles de coton restés dans le pays, où elle a profité aux acheteurs.
h) Quand une mauvaise récolte fait monter le prix de l’approvisionnement en blé, la quantité amoindrie de cet approvisionnement peut tout de même représenter une somme égale ou même supérieure à celle des années antérieures.
c) L’accroissement de la fortune mobilière élève le
FORTUNE NATIONALE. 133
prix de la fortune immobilière, encore que la valeur de celle-ci reste la même pour l’Écon. publique.
d) Il peut même y avoir de temps en temps, de pays à pays, des variations dans le prix du bien choisi comme mesureur des prix, variations par suite desquelles révaluation en prix de toute la fortune nationale se trouve portée plus haut ou plus bas, sans que la grandeur de cette fortune se soit en quoi que ce soit modifiée.
Jean-Baptiste Say, qui malgré la justesse de ses conceptions sur la valeur d’usage, qu’il appelle utilité, et sur le prix, qu’il appelle valeur, se laisse aller trop souvent, avec la plupart des auteurs, à perdre de vue la valeur d’usage, est conduit par les propositions qui précèdent à se poser une des questions les plus ardues, selon lui, de l’Écon. pol. Cette question peut se formuler ainsi : La richesse se composant de la valeur des biens que l’on possède, comment une nation peut-elle être d’autant plus riche que ces biens ont un prix plus réduit? Peut-être la question, telle que la pose J. -B. Say, n’est-elle pas tout-à-fait bien posée, car il paraît assez difficile d’admettre qu’une contrée dût être nécessairement rangée parmi les plus riches, par cela que les produits y sont au plus bas prix. Ainsi dans plusieurs grandes régions, telles par ex. que la Pologne ou certaines provinces de l’Amérique, de la Russie, de l’Indoustan, les principaux produits (les blés, la viande, la laine, le cuir, [le bois, etc.) sont à des prix relativement plus bas que partout ailleurs, sans qu’on puisse assigner à ces régions le premier rang parmi les nations les plus prospères. Aussi M. Ambroise Clément propose-t-il de poser la question ainsi : La richesse étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peut-il qu’une nation s’enrichisse à mesure qu’elle parvient à abaisser la valeur de ses produits par la réduction des frais de leur production?
M. Clément, après avoir ainsi rectifié la rédaction de la question, cherche à la résoudre, en établissant
Estimation de la
1° que si dans la classe des produits où se réalisent les progrès l’unité baisse, il est vrai, de valeur, l’augmentation des valeurs dans la classe rétablit l’équilibre ; 2° que la baisse de valeur amenée par les progrès industriels augmente proportionnellement la valeur de tous les autres produits relativement à celui où cette baisse s’est manifestée, puisqu’elle leur permet de s’échanger contre une quantité plus considérable de ce dernier. Ce que cet auteur résume par ces mots :
« D’une part, il n’y a pas réduction dans la valeur de la classe des produits où la baisse a été obtenue, l’accroissement de la quantité établissant tout au moins la compensation; d’autre part, cette baisse donne une plus-value à toutes les autres classes de produits. » Eh bien, pour dire notre pensée tout entière sur ce raisonnement ingénieux, il a le tort, selon nous, de ne pas prendre le taureau par les cornes, de se placer uniquement pour la démonstration sur le terrain de la valeur d’échange, de ne pas prouver, en réalité, qu’au fond, et non seulement dans les apparences, il y a arrivée du pays à la richesse ou au moins marche vers son enrichissement. Voyons comment s’en est tiré Say lui-même, l’auteur de la question. Le savant économiste s’applique à la trancher en observant que notre fortune réside essentiellement dans les fonds productifs, c’est-à-dire dans l’industrie, les capitaux et le sol, et que ceux-ci ont d’autant plus de valeur qu’à leur aide on peut créer plus de produits. Toute difficulté ne disparaît-elle pas avec nos développements antérieurs, desquels il résulte ’ avec évidence qu’un bien devenu meilleur marché ne perd rien de sa valeur d’usage pour l’Écon. publique? Say se rapproche de cette manière de voir, en ajoutant: «que c’est un avantage pour l’homme de pouvoir multiplier ses jouissances, en restreignant les sacrifices au moyen desquels il se les procure. » Proudhon, comme on sait, se fait une arme contre l’JÉcon. pol. de cette contradiction, qu’une augmentation « des valeurs » parla production amènerait l’abaissement
FORTUNE NATIONALE
du prix des produits, ce qui n’est cependant même pas toujours vrai. ( Contradictions économiques.)
Les prix des choses, exprimés en argent, ne suffisent donc pas, ainsi que nous l’avons dit, pour leur estimation dans une Écon. publique, et il importe de donner une grande attention à la valeur d’usage et à sa différence d’avec les prix. Ricardo notamment s’est évertué à montrer que la richesse se réglait non pas sur la valeur, mais d’après la quantité des choses nécessaires, utiles ou agréables ; seulement par valeur (value), il entendait les frais et le prix déterminé par ceux-ci. Senior a blâmé avec raison ces contournements de language qui sont inutiles et apportent la confusion « such innovations for instance, comme il dit, as the substitution of tlie word value for cost. » Say, annotant cet endroit, prétend au contraire que la richesse n’est autre chose que le prix en foire des choses que l’on possède, tout en accordant cependant que ce prix est variable et relatif. Un article d’un anonyme dans la Quarterly Review (janv. 1831) oppose à richesse (wealth), qui se. composerait d’une quantité en prix, le bien-être national (happiness), qui se déterminerait d’après l’utilité (utility contrastant avec value) et se manifesterait dans la manière de vivre aisée, fondée sur la satisfaction des besoins principaux de la majeure partie des hommes. Tout-àfait digne de remarque y est cette observation, que les produits de l’agriculture dépassent en utilité ceux des autres industries, qui quoiqu’égaux à ceux-ci en prix, ne le sont aucunement en valeur, thoughequal in price, by no means equal in worth (ce dernier mot étant employé ici dans un sens tout-à-fait différent de value et comme équivalent apparemment de notre valeur d’usage ou du Gebrauchswerth des Allemands). Nommer les biens matériels en général des valeurs constitue un gallicisme qu’explique la pauvreté de notre langue, mais auquel peut échapper, par ex., la langue allemande, plus riche que la nôtre. Encore avons-nous montré que pour éviter la