‹ Exposé élémentaire de l'économie politique à l'usage des écolesChapitre 134 sur 305 · Livre ii · texte numérisé non relu

Livre ii

C’est ainsi, par ex., que des cuillers, des bougeoirs et des assiettes en argent désignent trois situations de fortune fort distantes entre elles ; diverses dettes d’honneur ne peuvent être, selon l’usage, acquittées qu’en monnaie d’or; les montres en or sont aujourd’hui considérées par nos classes élevées comme un besoin, et autrefois c’étaient les gallons, les boucles, etc., qui servaient de signes distinctifs.

Mais en même temps, cependant, ces métaux ne satisfont pas des besoins tellement pressants, tellement impérieux, qu’on puisse être tenté de distraire une quantité notable de monnaie métallique à sa destination ; et si l’on voit des nations médiocrement civilisées avoir pour les métaux précieux une prédilection semblable à celle des anciens Russes, qui les accumulent avidement, ou à celle des Lapons, qui tirent de l’argent de la Suède et de la Norwège et en font de grandes provisions sans jamais songer à y puiser ; si Nadir Schah trouva, en 1739, dans le trésor du Grand-Mogol, à Delhi, une somme de cinq crore, c’est-à-dire de 72 millions et demi de florins en monnaie, non compris d’autres objets en or et en argent, ce sont là évidemment des faits rares et exceptionnels.

*¥ Les métaux précieux remplissent le mieux les fonctions d’argent sous la forme de pièces monnayées ou monnaies. L’empreinte indique aussi bien la proportion du mélange que le poids des pièces (1), et épargne ainsi la peine du pesage aussi bien que l’examen du mélange auquel sans cela il faudrait procéder à la réception de chaque pièce de monnaie. Cependant, dans les rapports commerciaux considérables, et alors surtout qu’il s’agit de faire des paiements dans un autre pays qui n’attacherait pas plus de valeur aux diverses espèces de monnaies du dé-

(1) Il suffit déjà, pour cette indication, que le contenu en argent ou en or des monnaies d’une certaine empreinte soit prescrit légalement.

biteur qu’à du métal non monnayé, on emploie souvent comme argent des barres d’argent et d’or, autrement dit des lingots (Barren ; lingots, bullion), et qui, étant estampillées, n’ont besoin que d’être soumises au pesage.

** L’argent n’ayant aucune valeur d’usage et n’offrant d’utilité que par son émission, tout possesseur d’un approvisionnement en argent est sollicité par son intérêt même à le livrer à la circulation. Quand un pays sait faire respecter les droits des citoyens et présente aux capitalistes des occasions variées de faire emploi de leurs fonds disponibles, la réserve métallique peut se borner aux dépenses qui deviennent nécessaires dans l’intervalle d’une recette à l’autre (1).

Voilà pourquoi la plus grande partie du numéraire se trouve constamment jetée dans une circulation assez active, sans préjudice cependant d’un appro-

(1) Les entrepreneurs d’industrie ont la meilleure des occasions d’employer l’argent comme capital ; quant aux autres classes de la société, elles ont à leur disposition plusieurs genres de prêts, pour des temps plus ou moins longs, sans compter qu’elles peuvent toujours au moins, à l’aide de leur argent, faire des approvisionnements de biens, les acquisitions en gros revenant meilleur marché. Plus au contraire les citoyens ont à redouter le vol, le pillage, les exactions, les impôts écrasants, plus la fortune cherche à se cacher sous forme d’argent métallique. Qu’on se souvienne de l’enfouissement de monnaie dans notre pays durant la Révolution et auparavant déjà, par suite de la taille personnelle; en Allemagne, durant la guerre de Trente Ans ; en Irlande, en Orient, chez les paysans russes. Si, aujourd’hui encore, les cultivateurs de la Basse-Bretagne amassent beaucoup de fonds qu’ils laissent sans emploi, cela tient : h à un usage qui remonte aux guerres civiles ; 2° aux tendances des fermiers à céler leurs revenus ; 3° aux résistances du clergé rural à l’encontre du prêt à intérêt. Ainsi que nous l’apprend Hunt, dans son Merchants Magazine (janv. 1852, p. 92), la population agricole des Etats libres de l’Amérique du Nord accumule également des capitaux.

visionnement métallique assez considérable au total, tenu en réserve par des marchands, des maisons de banque et des particuliers, et qui ne fait son apparition que sous l’empire de circonstances particulières.

Plus une pièce de monnaie passe souvent de main en main, plus est grand le nombre des biens et des services qu’elle sert à rémunérer, et moins est considérable aussi la quantité de monnaie que réclame dans un pays la circulation totale des richesses.

Nous rappellerons à ce propos le procédé du commandant de Tournai, qui, en 1745, lors du siège de cette ville, lit face pendant sept semaines à la solde des mercenaires avec une somme de 7,000 florins, qu’il empruntait toutes les semaines à nouveau des traiteurs chez lesquels la troupe l’avait dépensée.

La question si souvent débattue de savoir quelle proportion doit exister entre la masse de monnaie circulant dans un pays et la fortune totale ou le revenu entier de ce même pays, ne peut pas être résolue d’une façon générale. Si d’anciens écrivains ont estimé à 1/5, 1/10, 1/20 et même 1/30 du revenu national le besoin de numéraire, il faut se l’expliquer par l’absence ou la pénurie des données de statistique sur les deux grandeurs.

La détermination du numéraire chez un peuple est difficile, parce qu’on n’a point d’autre point de repaire que les renseignements concernant la fabrication de monnaie nationale et l’émission du papiermonnaie public et privé, et qu’on peut être dans l’incertitude sur la quantité des monnaies exportées et de celles qui ont été refondues pour d’autres usages.

Chez nous, la masse du numéraire était estimée en 1784, par Necker, à 2,200 millions de livres ; en 1806, par Mollien, à 2,300 millions de francs; en 1828, à 2,713 millions; en 1832, à 3,385 millions ; par Blanqui, qui tombait dans l’exagération, à 4,000; par Moreau de Jonnés, à 2,860 millions; en 1847, au sein de la Chambre des députés, de 2,400-2,500 millions, et en général l’on variait, il y a une vingtaine d’années

entre 2,400 et 3,000 millions de francs. Si Ton admettait 2,500 et, en tenant compte des billets de banque, 2,650 millions, l’on arrivait à 33 florins par tête. Pour l’année 1877, nous voyons l’importation en espèces monnayées et lingots de métaux précieux dépasser l’exportation d’environ 542 millions, et cet excédant, ajouté à tous les autres excédants calculés depuis 1862, conduit à un total de 4 milliards 857 millions, attestant l’accroissement prodigieux de la fortune de la France.

Les besoins d’argent d’un pays dépendent notamment des circonstances suivantes : 1° du prix qu’ont à chaque fois les biens employés comme argent, c’està-dire notamment les métaux servant à la fabrication des monnaies, à l’encontre des autres biens; 2° de la quantité des biens nouveaux ou plus anciens et des autres prestations à bonifier; 3° de la portion des affaires de circulation, à laquelle on procède sans recourir à l’argent et, par exemple, par la voie du troc ou de la compensation; 4° de la rapidité avec laquelle circulent les pièces de monnaie.

Si l’on connaissait le nombre moyen des mouvements de circulation opérés durant une année par une pièce d’argent, et qu’on multipliât ce nombre par la masse du numéraire circulant, le produit indiquerait exactement la quantité, estimée par les prix, des marchandises et prestations jetées dans la circulation et bonifiées à l’aide de l’argent.

C’est pour n’avoir pas tenu compte des évolutions plus ou moins nombreuses des pièces d’argent que Montesquieu est arrivé, comme d’ailleurs plusieurs auteurs modernes, à prétendre que toute la masse d’argent devait constamment être égale en prix à toute la masse des biens en circulation.

La rapidité de la circulation monétaire ne peut pas facilement être évaluée en chiffres, d’autant plus qu’elle ne saurait être la même pour les diverses espèces de monnaies ayant cours dans un pays. Ainsi il est certain que la monnaie de billon circule plus

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