LIVRE II
tenant à ce que ces métaux sont des marchandises et doivent l’être pour pouvoir fonctionner comme monnaies. Aussi qu’arrive-t-il ? C’est que le législateur français, qui imaginait certainement organiser une circulation métallique double, n’arrive pas à ses Ans. Car il ne peut empêcher l’inévitable, qui est que l’un ou l’autre des agents de circulation admis simultanément ne se dérobe, le cas échéant, au rapport que la loi lui assigne vis-à-vis de l’autre, subisse par ex. une dépréciation causée par un excédant de production et ne mette en fuite, sous l’empire d’une loi plus forte que toutes celles promulguées par les hommes, cette autre monnaie qui fait prime en prenant sa place. De telle sorte que si l’étalon double est inscrit dans la loi, c’est bien l’étalon alternatif qui prévaut en fait. Cette instabilité permanente, qui fait qu’au lieu d’une circulation parallèle on n’a souvent dans les pays à double étalon que la circulation d’un seul des métaux à l’exclusion de l’autre, est attestée par l’histoire économique de l’Angleterre avant 1816 et par celle même de notre propre pays. Effectivement, tandis qu’avant 1847 nous avons eu une circulation en argent, la période suivante nous a fait connaître une circulation en or, c’est-à-dire du métal qui, produit à profusion, était en baisse après avoir fait prime auparavant ; et aujourd’hui même, la circulation en argent est tellement en passe de revenir que l’or enfoui comme réserve dans les caves de la Banque sortirait certainement de France si cet établissement lui rendait sa liberté.
A cette accusation d’impuissance lancée contre le législateur vient s’ajouter celle qui est portée contre sa justice. En présence du monométallisme, les chances entre le créancier et son débiteur se balancent. Car si le débiteur bénéficie de l’avilissement éventuel de la seule monnaie ayant cours légal, l’avantage est au créancier pour le cas tout aussi réalisable où la valeur de l’étalon unique vient à s’accroître. Mais cet heureux équilibre est rompu
par le bimétallisme, qui donne au debiteur la possibilité, dont il ne se privera pas, de s’acquitter moyennant le sacrifice le moindre possible, en payant avec la monnaie dépréciée , ce qui revient à dire que toutes les mauvaises chances sont, par rabaissement possible de Vun ou Vautre des deux métaux, pour le créancier, qui se trouve à la discrétion de son debiteur .
Il est vrai qu’en réponse aux reproches, on fait remarquer que le bimétallisme est plus propre que le monométallisme à contenir dans des limites raisonnables les soubresauts exécutés par le prix des choses à la suite d’une production métallique accidentée, à réaliser donc la fixité relative la plus grande possible des mesureurs de la valeur, pour le plus grand empêchement des transitions trop brusques et la plus grande tranquillité approximative des vendeurs devenant créanciers, des rentiers, etc. Des comparaisons ingénieuses ont cherché à mettre en lumière ce service assez difficilement contestable ; ainsi on a rappelé que pour obtenir le plus de régularité possible dans les oscillations du pendule, ce mesureur du temps, on le fabriquait avec des métaux divers, habilement combinés, et on a supposé aussi deux réservoirs recevant et distribuant l’eau en quantités variables, en constatant que si aucune communication n’est établie entre eux, le niveau dans chaque réservoir dépend de la façon dont l’eau y afflue et s’en écoule; tandis que si une communication est établie, l’eau tendra dans les deux réservoirs à prendre un même niveau moyen (1). Or, pourquoi ne pas admettre, en effet, que l’association de l’or et de l’argent, qui ne peut pas sans doute empêcher les deux métaux de diminuer ou d’augmenter de valeur par rapport aux autres marchandises, ^ mais qui accroît la masse monétaire, tient par là même mieux tête aux orages, oppose par là même un front, une
(1) Wolowski, or et argent,