LIVRE H
d autres points du pays, où elle peut craindre de ne pas trouver une compensation assez ample à ses déboursés. Et il faut bien reconnaître que cette crainte ne manque pas de fondement, à cause des principes auxquels elle obéit, à cause des exigences qu’elle affiche, à cause des sécurités et des signatures qu’elle réclame en si grande quantité et en si bonne qualité. Ceux qui prônent le plus le monopole n’osent cependant évidemment le justifier que par l’intérêt général; or, ne parait-il pas déjà, à première vue, que, loin de comprendre la mission élevée qu’on lui attribue, loin de devenir un véritable instrument de crédit, une banque privilégiée ne poursuit avant tout que son propre intérêt, c’est-à-dire l’intérêt des particuliers qui la constituent, et qu’elle glane bien plutôt parmi les affaires pour y choisir les meilleures, qu’elle ne songe à les activer, à les favoriser, à les faire naître et à se mettre en rapport direct avec les producteurs, fussent-ils même de simples ! fermiers, avec des industriels honnêtes, avec des fondateurs d’établissements d’utilité sociale? En agissant avec discernement, elle ne courrait, en définitive, aucun risque; elle trouverait, au contraire, son compte, cest-à-dire de larges récompenses dans cet accroissement de la richesse générale par la multiplication des produits naturels et ouvrés, et par la diffusion des lumières. Mais c’est un trait distinctif, chez tous les privilégiés, de ne se préoccuper que du présent, de ne demander qu’au présent les \ avantages qu il peut procurer, et de ne rien faire en vue de l’avenir, qu’ils présument, et à juste titre, leur devoir échapper. !
Voilà pour la négligence ; en ce qui concerne la routine, elle n’est que trop inséparable d’un établissement qui s étend sur toute la surface d’un grand pays, qui a besoin en conséquence d’introduire 1 uniformité dans ce fonctionnement complexe , et qui doit tenir au maintien de ses réglements presque autant qu’à celui de son privilège.
Quant à l'esprit d'exclusion et de domination, comment y échapperait une banque privilégiée qui, après s’être donné peut-être beaucoup de mal et fait les plus grands sacrifices pour arriver à l'octroi ou à la prolongation du monopole, ne peut pas ne pas voir d’un œil jaloux, ni ne pas poursuivre de son veto toute tenta vive destinée à partager ou même à amoindrir son privilège acquis si chèrement et avec des limites de temps si étroites ? Il n’en est pas moins certain que, malgré cette vigilance extrême qu’elle apportera à écarter toute concurrence, elle prendra infiniment moins à cœur de suppléer ellemême aux avantages que procure cette dernière, et que par suite d’un calcul éternellement mis en œuvre par les monopoleurs, elle laissera prendre à la demande de ses services le devant et le dessus sur son offre personnelle.
L’absence de toute concurrence sérieuse permet aussi à la banque privilégiée de fixer à son gré le taux de l’escompte, et dans les pays mêmes où, comme dans le nôtre par exemple, on a limité le taux de l’intérêt, de le dépasser, grâce à un affranchissement spécial qui fait tomber devant elle les barrières de la loi. Le contre-coup de ces variations se fait nécessairement sentir dans le commerce, dont le mouvement plus ou moins accéléré est livré ainsi à la merci et aux caprices d’une institution unique.
Mettre à nu les vices du monopole, c’est du même coup et par a contrario dévoiler les espérances légitimes à fonder sur la liberté. Mais cette liberté inspire des terreurs indicibles à quiconque ne l’a pas expérimentée encore et soulève des objections nombreuses que le raisonnement, aidé de l’exemple des trop rares pays où elle a pu fleurir, réfute sans la moindre difficulté. L’Etat, qui, en le supposant de bonne foi, appréhende tant d’introduire chez lui la liberté des banques d’émission, ressemble à cette mère qui refuserait de laisser jamais faire un seul pas à son jeune enfant, de peur qu’abandonné à