LIVRE II
lui-même il ne vînt à tomber et à se blesser ; mieux vaut assurément pour cet enfant faire quelques chûtes sans importance et apprendre à marcher, et devenir ainsi un membre utile de la société au milieu de laquelle il est appelé à vivre ; mieux aussi vaut, pour la liberté, occasionner peut-être au début de son règne quelques crises sans graves conséquences, et assurer par compensation, au pays qui l’adopte, les avantages multiples et intarissables qui en découlent. N’a-t-il pas été fait chez nous-mêmes une expérience assez courte, il est vrai, pendant les années qui ont immédiatement précédé l’établissement de la Banque de France, sans que les diverses banques alors existantes eussent laissé, en définitive, d’autre souvenir que celui des services rendus? Mais l’expérience la plus décisive, parce qu’elle s’est prolongée pendant un siècle et demi (de 1695 à 1845), est due à l’Ecosse, où le régime de la liberté a donné les résultats les plus satisfaisants. Et enfin nous ne sachions pas que, même aux États-Unis d’Amérique,: dont les crises financières ont été si souvent relevées comme procédant de la multiplicité des banques d’émission, on soit disposé, aujourd’hui encore, à se départir d’un système réputé si pernicieux par quelques penseurs d’ailleurs fort distingués.
La première appréhension des adversaires de la liberté, en notre matière, est de voir le pays envahi de papiers de toute origine, n’offrant pas la moindre garantie et se discréditant les uns les autres. On pourrait s’étonner que cette crainte ne se manifestât pas non plus au sujet d’autres titres, tels quelettres de change ou billets à ordre ; mais, pour ces dernières valeurs, on semble comprendre que leur surabondance n’est pas à redouter, vu qu’on n’accepte que celles qui présentent par leurs signatures une sécurité suffisante ; pourquoi dès lors se refuser à admettre que les mêmes scrupules du porteur éventuel refouleraient les billets de banque qui seraient indignes de confiance ?
On se montrerait plus difficile même à l’égard des banknotes, qui ne transmettent à qui les reçoit la garantie d’aucun cédant et qui ne valent que ce que vaut la maison qui les aura émises. D’ailleurs la pierre de touche de ces billets et la condition sine quâ non, pour qu’ils puissent, ne fût-ce même que quelques jours, circuler, c’est d’être admis par les banquiers chargés d’opérer toutes les recettes et tous les paiements de quelque importance, et appelés par cela même à exercer une vigilance à laquelle leurs fonctions et le souci de leur intérêt les rendent particulièrement aptes. Or, n’est-il pas évident qu’à travers ces scrupules et cette surveillance ne pourront se dégager, pour se maintenir dans la circulation, qu’un très-petit nombre de billets émanant de banques qui jouissent d’un crédit légitime? C’est là une induction que confirment pleinement les essais faits jusqu’à ce jour dans le sens de la liberté.
Cette prétendue inondation recule d’ailleurs devant les principes généraux. Nous savons, en effet, que la circulation ne saurait retenir plus de billets que n’en comportent les besoins existants de numéraire ; tout excédant en est par conséquent nécessairement rejeté et va réclamer sa conversion en monnaie à la caisse de l’émettant. Et alors, comme nous avons exigé une liberté réglée, les sages précautions prises par la loi assureront au porteur un remboursement facile et intégral.
Ainsi donc les seuls réglements édictés par le législateur doivent préserver déjà le public de toute crainte et de tout préjudice ; mais, même sous le régime d’une liberté sans entrave, voici comment on peut, en empruntant le langage sensé d’un des partisans les plus convaincus de ce régime, rassurer les esprits timorés :
« Quelle garantie, dit-il, présenteraient au public les billets de banque ? Celle du capital propre de leurs souscripteurs et de leur porte, feuille . Nous pouvons affirmer d’avance que la garantie résultant du