LIVRE I
considérable. Dans beaucoup d’industries chimiques, le travail ne se règle guère sur la quantité manipulée. La division des occupations , en même temps d’ailleurs qu’elle opère une économie de travail, exige aussi une mise de fonds moindre : le pain et la bière sont produits plus économiquement dans les boulangeries ou brasseries communales ou privées que dans des ménages isolés.
5° Un autre avantage enfin de la division extrême du travail, qui n’a pas été entrevu par Smith, réside dans la possibilité de classer les ouvriers selon leur capacité, d’employer à des tâches faciles des auxiliaires peu habiles et peu coûteux, tels que femmes et enfants, et de n’utiliser les personnes les plus capables que pour les travaux plus épineux, plus délicats, plus difficiles. On trouve un exemple concluant de l’économie prodigieuse due à cette possibilité dans la fabrication des épingles. Dans cette fabrication, le salaire des ouvriers varie, d’après J. Stuart Mill, de 4 1/2 pence à 6 shillings. Or, en admettant que la formation complète d’une épingle, qui comporterait par ex. dix opérations séparées, fût confiée à un seul ouvrier, quelque adroit qu’il fût, il est clair, ajoute le même auteur, qu’une partie de son temps serait dépensée à une besogne d’une valeur vingt fois moindre que la plus rétribuée, de sorte qu’en supposant par impossible que cet ouvrier complétât autant d’épingles que dans le travail divisé, c’est-à-dire le dixième de ce que fabriqueraient les dix ouvriers s’entr’aidant, son travail coûterait près de quatre fois autant; son produit sera quadruplé de prix. Dans la fabrication des aiguilles, ce serait pis encore, car les salaires y varient de 6 pence à 20 shillings par jour.
Cependant la division du travail, si profitable qu’elle sçit en principe , rencontre elle-même des limites. Étant donné qu’à la faveur de la division, la fabrique d’épingles sur laquelle argumente Smith et qui occupe dix ouvriers, puisse livrer 48,000 épingles
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chaque jour, soit 4,800 par ouvrier, il faut se féliciter de ce résultat quand il y a preneur pour ce nombre. Que si il n'y a preneur que pour 24,000 épingles, évidemment la division n’a besoin que d’être portée jusque là, de manière à correspondre à la demande du produit, à l’étendue du marché. Le marché sera moins grand si le centre de consommation est plus éloigné et peu accessible, faute de routes et de rivières navigables; il sera moins grand aussi si la population n’est pas dans des conditions d’aisance à pouvoir consommer largement. Autrefois le voisinage au moins de la mer ou des fleuves navigables assurait à une localité pour son industrie une grande prospérité, en lui donnant comme consommateur le reste du monde; mais aujourd’hui, avec la profusion des canaux, des routes, des chemins de fer, des bateaux à vapeur, toutes les ressources, tous les efforts correspondant même à des besoins très-éloignés et autrefois hors d’atteinte ou enfouis dans des endroits perdus, peuvent plus ou moins entrer en circulation et subissent ainsi une excitation trèsénergique se traduisant par une plus grande division. Il est vrai qu’il y a aussi à tenir compte ici de la fiscalité ou de la diplomatie, qui peuvent plus ou moins favoriser l’expansion des produits et exercer une influence marquée sur l’amplitude des débouchés.
Une autre cause de la limitation de la division se rencontre en bien des cas dans la nature des occupations. Les industries manufacturières comportent une plus grande division que ragriculture, où les opérations ne sont pas simultanées, où l’ensemencemept, le labourage, la récolte, sont des faits consécutifs, dont un seul, si quelqu’un voulait s’y adonner exclusivement, le laisserait inoccupé onze mois sur douze de l’année. En vaquant à tous ces travaux successifs, une seule et même personne trouvera encore le plus souvent à disposer de bien des loisirs. Gela n’empêcherait pas que l’exécution d’un grand perfectionnement agricole, tel qu’un canal, un endiguement,