LIVRE î
une œuvre nouvelle. Qu’il y a-t-il donc de changé dans le monde? Il y a une satisfaction nationale de plus ; en d’autres termes, l’invention est une conquête gratuite, un profit gratuit pour l’humanité ; elle donne (comme il le dit plus loin) pour résultat définitif un accroissement de satisfaction à travail égal. » Bastiat prouve ensuite victorieusement que si le capitaliste, l’inventeur, le premier qui se sert avec succès de la machine, est aussi celui qui recueille tout d’abord l’excédant de satisfaction, bientôt, lorsque la concurrence forcera celui-ci à baisser son prix de vente dans la mesure de son économie ellemême, le bénéfice de l’invention passera de l’inventeur à l’acheteur du produit, au consommateur, au public, y compris les ouvriers; en un mot, à l'humanité. « Et ce qu’on ne voit pas, ajoute-t-il, c’est que l’épargne ainsi procurée à tous les consommateurs forme un fonds où le salaire puise un aliment qui remplace celui que la machine a tari. »
Un des adversaires les plus sérieux des machines, Sismondi, l’auteur des Nouveaux Principes d'Écon . politique , partant de cette idée que les besoins des nations seraient une quantité fixe, accordait bien qu’une découverte constitue un bienfait pour la société, quand les moyens de produire ont été jusquelà inférieurs à la consommation, mais traitait une découverte de calamité, lorsque la production suffit pleinement à la consommation. Assurément la concession faite par Sismondi a son prix, parce que le plus souvent les machines viennent en aide à une production au-dessous de la demande; mais la résistance de Sismondi dans le cas où il l’oppose doit tomber devant l’inadmissibilité de son point de départ. Non, il n’est pas vrai de dire que les besoins d’une nation soient représentés par une quantité fixe et invariable. Est-ce que le flot de la population ne monte pas tous les jours? Est-ce que nous ne faisons pas incessamment usage de produits que ne soupçonnaient même pas ceux qui nous ont précédés
dans la vie ? Est-ce que la baisse du prix des produits qui résulte de l’emploi des machines n’entraîne pas à sa suite une consommation agrandie ? Ainsi les besoins d’une société sont essentiellement progressifs. Et quant à l’accroissement de la demande, dont les causes seraient, comme on le voit, des plus variées, est-ce que cet accroissement ne réagira pas de son côté sur la production pour l’étendre et lui imposer des bras plus nombreux, ceux-là même qui ont pu se croire menacés d’inactivité ?
C’est là une démonstration venant donc encore à sa façon en aide à l’innocuité des machines, démonstration qui peut s’appuyer sur des exemples mémorables, éclatants, comme ceux rappelés par J.-B. Say, des filatures de coton et des imprimeries, lesquelles occupent aujourd’hui mille fois plus de travailleurs qu’autrefois.
Seulement, ainsi que le fait justement remarquer Bastiat, cette démonstration, qui répond aux prétentions partiellement erronées de Sismondi, n’est pas une démonstration scientifique; car il en faudrait conclure que si la consommation du produit spécial dont il s’agit reste stationnaire ou à peu près, la machine nuirait au travail, ce qui n’est pas. « J’ai vu, dit en effet l’auteur du célèbre pamphlet cité tout-àl’heure, j’ai vu les journaux à 80 fr. ; ils sont maintenant à* 48. C’est une économie de 32 fr. pour les abonnés. Il n’est pas certain, il n’est pas du moins nécessaire que les 32 fr. continuent à prendre la direction de l’industrie du journaliste; mais ce qui est certain, ce qui est nécessaire, c’est que s’ils ne prennent cette direction, ils en prennent une autre. L’un s’en sert pour recevoir plus de journaux , l’autre pour se mieux nourrir, un troisième pour se mieux vêtir, un quatrième pour se mieux meubler. Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets. Ce qui est éco-