PRÉLIMINAIRES SUR LA PROPRIÉTÉ
Nous entrons dans un ordre d’idées bien différent sous certains rapports de celui que nous abandonnons. Tant qu’on se meut dans le domaine de la production, qu’on en étudie les lois et les conditions, on touche à des données, à des préceptes présentant le caractère absolu des vérités naturelles ou physiques. La production n’est pas soumise au hasard, à l’arbitraire. Elle est ce que veulent que soient la nature propre des choses extérieures sur lesquelles l’homme agit, ainsi que les propriétés physiques et intellectuelles inhérentes à la nature de cet agent lui-même. La résistance la plus opiniâtre de l’homme, ses vœux, ses opinions, ne sauraient prévaloir ici contre la force des choses qui le subjugue et avec laquelle il n’a qu’à s’arranger. Pourrons-nous jamais empêcher que la masse des produits accumulés à un moment donné soit proportionnelle à la force, à l’aptitude de l’homme, à la qualité des instruments dont il disposait, à une distribution judicieuse du travail? Et cette masse de produits accumulés ne sera-t-elle pas fatalement la mesure des produits nouveaux que nous voulons créer ? Quand même nous consacrerions à une même terre le double de travail, dépendra-t-il de nous d’obtenir le double de subsistances, si les procédés de culture ne s’enrichissent pas d’un nouveau perfectionnement? Sans doute il nous est impossible de dire jusqu’où pourra être portée dans l’avenir la puissance productrice du travail, et quels changements pourront survenir dans les modes de
production, par suite des découvertes qui pourront être faites ou des connaissances qui pourront être acquises ultérieurement; toujours est-il que des limites existent et que nous avons la conscience de ces limites qui, pour être plus rapprochées ou plus reculées, tiennent à l’essence des choses, à l’essence de la matière et de l’intelligence, essence qu’il ne nous est pas donné de changer et qu’il peut s’agir seulement de mettre à profit pour le but à atteindre avec un succès grandissant à mesure qu’on la pénétrera davantage.
Mais les choses ne se présentent plus sous le même aspect dans la distribution des richesses. Avec la distribution, qui suppose les produits créés, existants, disponibles, nous rencontrons une institution essentiellement humaine, des actes relevant exclusivement de la volonté de l’homme qui donne ce dont il dispose à qui il veut et aux conditions auxquelles il juge convenable de s’en défaire. Du moins en serait-il ainsi dans l’hypothèse un peu chimérique de la solitude absolue. Que si nous supposons l’homme vivant en société, il faut, en outre, qu’à son consentement vienne s’ajouter celui de la société. Car sans le consentement de la société ou de ceux qui concentrent entre leurs mains sa force active, l’individu ne pourrait même pas conserver le produit qui devrait le jour à ses efforts personnels. La société pourrait, en effet, s’en emparer elle-même, ou bien d’autres individus qui ne s’en feraient probablement pas faute, sans l’empêchement apporté à cette spoliation par la société, obligée de sortir de son impassibilité pour le défendre, obligée d’employer, de salarier des agents à l’effet de maintenir chacun dans la jouissance de son avoir. Donc la distribution des richesses est gouvernée en réalité par les lois et les usages des sociétés, lois et usages qui varient selon les temps et les lieux et qui sont sujets à des fluctuations contrastant avec la rigidité relevée à propos de la production des biens. Ce n’est pas à dire