LIVRE II
que les opinions et les sentiments des hommes se forment au hasard, car, comme l’a dit J. Stuart Mill : « ils résultent des lois fondamentales de la nature humaine, combinées avec l’état actuel des connaissances et de l’expérience, avec l’état des institutions sociales et de la culture intellectuelle et morale. » Mais ce n’est pas ici le lieu d’étudier la génération des opinions humaines et de dégager les lois qui y président, lois qui appartiennent à une théorie plus vaste et plus ardue que celle de l’Écon. publique, à savoir la théorie du progrès humain. Laissons donc les causes pour ne nous attacher qu’aux conséquences des règles en vertu desquelles la richesse peut se distribuer. Que les règles soient ce qu’elles veulent, ce que les font les sociétés qui les suivent ou les établissent comme les meilleures, les conséquences qu’elles produisent ne laissent pas de place à l’arbitraire et s’affirment à leur tour avec la rigueur implacable, caractérisant les lois de la production. Quand même un individu peut régir sa propre conduite, ses propres actes, il ne peut rien sur les conséquences de ces actes pour lui-même ou pour ses semblables, et il n’y a que l’observation et l’application qui puissent nous fixer sur les résultats des règles dont s’agit, comme étant les guides qui conduisent à la connaissance de toute vérité physique et intellectuelle.
Sans vouloir toutefois nous livrer maintenant à l’examen des divers modes de répartition du produit de la terre et du travail, qui ont été mis en pratique ou peuvent être conçus en théorie, nous devons au moins quelque attention à la notion sur laquelle, sauf des circonstances exceptionnelles fort peu nombreuses, a toujours reposé le système économique : nous voulons parler de la notion ou institution fondamentale de la propriété individuelle, qui s’oppose aux systèmes communistes ou socialistes et autres spéculations du même genre.
A étudier historiquement la propriété individuelle,
on arrive à penser qu’elle n’est pas redevable de sa consécration originelle à des considérations d’utilité par lesquelles on peut certainement la défendre quand elle est établie, mais bien à des considérations d’ordre et de paix publique. C’est pour faire régner l’ordre et la paix qu’ont été institués les premiers tribunaux, et non pour faire appliquer des lois qui n’existaient pas encore, sans doute, lors de leur institution. Telle étant la mission des premiers juges, qui n’avaient pas originairement à fixer des droits, ils étaient naturellement portés à donner à l’occupation primitive un caractère légal, en maintenant en possession l’occupant contre tout agresseur qui aurait tenté de se substituer à lui par violence. La paix fut assurée de la sorte, et à ce résultat, visé avant tout par le gouvernement civil des premiers temps, vint se joindre accessoirement la garantie pour ceux qui possédaient même ce qui n’aurait pas été le fruit de leurs efforts personnels, qu’ils seraient protégés dans leur possession.
Il est vrai qu’au lieu d’étudier le problème historiquement, on pourrait le poser aussi comme question de philosophie sociale, en se demandant ce qu’il adviendrait si une société, un groupe d’hommes, un certain nombre de colons, dégagé de tout procédé antérieurement suivi et que n’embarrasserait aucune possession précédente, venait à occuper pour la première fois une contrée jusque-là inhabitée. Ayant à opter entre plusieurs partis, quel est celui que ces colons prendront? Adopteront-ils la propriété individuelle, en faisant, une fois pour toutes, une division des biens disponibles, dans laquelle les inégalités de la nature pourront être plus ou moins compensées, et en abandonnant ensuite les membres lotis à euxmêmes pour les laisser faire l’usage le plus avantageux possible de la part qui leur aura été attribuée? Ou bien repousseront-ils la propriété individuelle, pour mettre en masse, comme propriété delà société, la terre et tous les instruments de production, et