LIVRE II
ouvriers pour l’usage qu’ils en font actuellement. Peu importe d’ailleurs, encore une fois, que le capital, livré aux ouvriers, soit dû au travail et à l'épargne du possesseur actuel ou d’un possesseur antérieur qui volontairement a mis celui-ci à sa place, à titre onéreux ou gratuit. Sans doute, il arrive ainsi de voir côte à côte, dans la société, deux individus dont l’un jouit, sans avoir dépensé le moindre effort et sans les avoir donc aucunement mérités, d’avantages absolument refusés à son voisin, qui est peut-être l’homme le plus industrieux du monde, et il se rencontre aussi des économistes éminents tels que J. Stuart Mill, pour soutenir hardiment que ces avantages non acquis par le travail devraient être amoindris autant que cela pourrait être d’accord avec la justice due à ceux qui ont jugé à propos de disposer de leurs épargnes en les léguant à leurs descendants. Mais en accordant que les fils de gens , actifs, économes vont se trouver sans leur fait dans une situation bien plus favorable que les travailleurs dont les auteurs n’ont pas déployé autant de vertus que les leurs, il faut bien reconnaître aussi que la situation de ces travailleurs est bien meilleure que si les prédécesseurs de leurs voisins n’avaient ni travaillé, ni épargné. Car eux aussi vont trouver leur compte à cette circonstance avantageuse, bien que sans doute dans une mesure moindre que les héritiers. Le travail actuel et les fruits du travail antérieur vont entrer en contact pour se faire une part réglée par la convention des parties. Le travail ne saurait se passer du capital, pas plus d’ailleurs que le capital du travail. Pendant que les travailleurs se font concurrence en cherchant à être employés, , les capitaux de leur côté se font concurrence, en s’offrant aux travailleurs. Que n’a-t-on pas dit des effets désastreux et dégradants de la concurrence pour les travailleurs, comme si l’élévation des salaires n’était pas aussi bien que leur abaissement une conséquence de la concurrence? Aux Etats-Unis, où la rémuné-
ration de l'ouvrier est si forte, ce résultat doit aussi bien être rapporté à la concurrence (du capital) que la faible rémunération dispensée en Irlande et qui tient à la concurrence des travailleurs.
Retenons donc de ce qui précède que la liberté d’acquérir par contrat découle de l’institution de la propriété privée, qui nous confère un droit à la fois sur ce que nous avons produit nous-mêmes et sur ce que d’autres producteurs nous ont transmis pour une cause quelconque.
Mais ce qu’il y a de contenu aussi dans l’institution de la propriété, c’est l’existence de la prescription. Sans doute, à consulter seulement les principes fondamentaux sur la propriété, il faut dire que n’est propriétaire que celui qui a produit ou qui tient du véritable propriétaire sans dol, fraude ou violence. Cependant les possesseurs les plus légitimes ont euxmêmes besoin d’être protégés dans leur possession par un long laps de temps révolu, quel qu’il soit d’ailleurs, après lequel les preuves de leur acquisition peuvent faire défaut et les témoins par ex. être décédés. Lorsqu’une possession est restée à l’abri de toute contestation, de toute attaque pendant une longue période d’années, elle doit constituer et de fait elle constitue chez toutes les nations civilisées une présomption d’acquisition légitime. Avec cette façon de faire, il se peut qu’une injustice soit de temps à autre consacrée, qu’on maintienne en possession un individu qui n’y a pas droit, au préjudice du véritable maitre, auquel toutefois on aura au moins toujours une grande incurie à reprocher. Mais il faut reconnaître qu’au bout d’un certain temps la possibilité de faire redresser les injustices présenterait des inconvénients l’emportant sur les avantages. a Lorsqu’il s’agit des injustices des hommes, a dit un écrivain, aussi bien que des ébranlements et des cataclysmes de la nature, plus on tarde à les réparer, plus grands deviennent les obstacles qui s’opposent à leur réparation, obstacles dus à ce qui