CHAPITRE I
Le Salai re.
On entend par salaire la compensation qui écheoit au travailleur, considéré en cette qualité unique de travailleur et abstraction faite des qualités différentes qui pourraient encore se rencontrer chez lui. Ce qui donne à la théorie du salaire un intérêt tout spécial, c est qu’elle s’attache aux conditions du bien-être de la classe la plus nombreuse, habituellement réduite au revenu le plus modeste, et que des erreurs dans ce domaine peuvent avoir des conséquences fâcheuses, en aigrissant les travailleurs contre d’autres classes sociales et en les poussant peut-être même à des actes répréhensibles. Sans doute, la connaissance des lois économiques ne dissipe pas mal d’illusions et d’espérances agréables à caresser, mais elle ne laisse tout de même pas, dans son ensemble, que d’être bienfaisante.
La condition qui met le mieux en lumière le salaire est celle dans laquelle ce salaire est attribué conventionnellement au travailleur par une autre personne, qui est la plupart du temps un entrepreneur d industrie. Que si, ne se contentant pas de gerer une industrie, l’entrepreneur participe aussi rà l’exécution des travaux que cette industrie comporte, absolument comme un ouvrier salarié, il réalise des économies sur les déboursés en salaires, et son salaire sera contenu dans l’excédant que lui laissera
le rendement comme sa part propre. Le salaire servi par le maître en conformité d’un accord est le prix du travail, et il est gouverné absolument par les circonstances qui déterminent le prix des biens dans l’échange, à savoir la valeur, les frais et la concurrence. J. Stuart Mill semble incomplet en assignant pour base unique au réglement du salaire la concurrence. Il est vrai que cette indication peut impliquer à la rigueur la prise en considération des deux autres causes placées par nous à côté d’elle. Ces trois causes ne déterminent pas seulement le prix dans les industries productives, mais encore dans les services personnels, et c’est par elles que doivent s’expliquer les écarts que la grandeur du salaire accuse selon les temps, les contrées et les branches du travail. Mais en quelque espèce de biens que puisse être presté le salaire, son importance s’appréciera toujours d’après la quantité de valeur d’usage concrète, c’est-à-dire d’après la somme de jouissance de biens qu’il est susceptible de procurer au travailleur. Il ne faudrait donc pas juger de la situation des ouvriers rien que sur le salaire en argent qui leur est dévolu et sans avoir égard aux prix d’argent des substances alimentaires. Ainsi, d’après Hunt, le salaire quotidien à Boston s’élevait, en 1836, à 1 doll. 1/4, et quoiqu’en 1845 il fût descendu à 1 doll. seulement, le salarié pouvait dans cette dernière année se procurer moyennant 23 1/4 journées de travail une provision déterminée de denrées alimentaires dont l’acquisition exigeait dans la première année 35 1/3 journées, si bien que sa dernière recette, inférieure de 20 % à la précédente, l’emportait sur celle-ci de 51 % en valeur.
Passons donc en revue les conditions du salaire, en commençant par la valeur, et demandons-nous comment s’apprécie la valeur ou l’intérêt, si l’on veut nous permettre cette circonlocution explicative, que le travail offre pour le maître.
1° En premier lieu, cette valeur se règle sur les buts en vue desquels le travail est mis à profit. Il est