‹ Exposé sommaire des principes généraux de la science sociale devant servir d'introduction à l'intelligence de l'encyclique "Rerum novarum" sur la condition des ouvriersChapitre 10 sur 23 · NOTIONS DE DROIT PUBLIC ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

NOTIONS DE DROIT PUBLIC ECCLÉSIASTIQUE

77. En parlant, dans un précédent chapitre, de l'origine de la société, nous avons exposé l'origine de la société religieuse, telle qu'elle aurait été de par la nature des choses, et son origine historique surnaturelle par l'institution positive de Dieu. Nous avons dit que, lors de la chute de l'homme, aussitôt la promesse faite du Rédem-

(i) Ihid., p. 87-88.

pteur, cette société religieuse surnaturelle peut s'appeler l'Église du Christ Rédempteur dans le sens large du mot. Nous avons indiqué en peu de mots comment cette Église, une depuis le commencement du monde, c'est-à-dire, depuis la promesse du Rédempteur, eut cependant plusieurs formes sociales bien différentes, suivant les différentes époques, l'Eglise patriarcale, l'Église mosaïque, enfin la forme la plus parfaite que lui donna Jésus-Christ lui-même. Nous voudrions revenir sur cette considération sous un point de vue spécial, en comparant entre elles, d'une manière générale, les diverses phases de l'Église du Christ, sous le rapport de la doctrine révélée théorique, et de la doctrine pratique ou de la législation, de l'autorité spirituelle, du sacerdoce et du sacrifice comme de l'acte par excellence du culte public, enfin des sacrements comme signes sensibles d'agrégation à l'Église, de profession publique de la religion, en même temps que comme moyens de salut.

Ainsi nous comprendrons que l'Église de Jésus-Christ, à laquelle nous avons le bonheur d'appartenir, tient le milieu entre l'église patriarcale et mosaïque, comme l'ombre préfigurative, et la Jérusalem céleste, la cité des élus, comme la réalité parfaite ou la perfection finale ; ainsi nous serons conduits à comprendre d'une manière plus complète et plus intime la constitution de l'Église catholique, à l'admirer et à l'aimer tous les jours davantage.

78. Comme nous l'avons insinué, l'Église du Christ dans son sens le plus large est une, quant à l'économie générale du salut, la fin étant de tout temps la même, les moyens derniers et essentiels étant les mêmes : tout homme, en efiét, depuis la promesse du Rédempteur, même avant la venue de celui-ci, pouvait et devait se sauver par la grâce de ce même Rédempteur et en vue de ses mérites prévus, en vivant dans la société surnaturelle des hommes rendant à Dieu le culte qui lui revient,

et en remplissant ses devoirs comme membre de cette société. Mais si nous considérons les diverses formes sociales, données par Dieu à cette Église, suivant les différentes époques et les desseins de sa providence; si nous considérons par là-méme les moyens plus ou moins nombreux, plus ou moins faciles, plus ou moins efficaces d'arriver à ces moyens derniers et essentiels, et les figures plus ou moins explicites, la préparation plus ou moins prochaine, d'abord de l'Eglise à fonder par le Rédempteur lui-même, ensuite de la perfection finale, de l'Eglise céleste et triomphante ; il faut distinguer une triple phase, celle de l'Eglise patriarcale, celle de l'Église mosaïque et enfin l'Eglise de Jésus-Christ proprement dite. Comparons sous les divers rapports énoncés tantôt, cette triple Église.

7g. La doctrine théorique pour les Patriarches se réduit à peu près aux dogmes fondamentaux de toute religion, aux vérités de la religion naturelle : un seul Dieu, premier principe et fin dernière, la Providence, l'immortalité de l'àme, récompense ou châtiment dans l'autre vie; sauf que ces vérités étaient objet de foi divine, et par conséquent révélées positivement et proposées à croire, et que ce n'était pas la Providence naturelle seulement, mais la Providence surnaturelle, par conséquent la nécessité de la grâce, et la récompense surnaturelle qui étaient objet de foi; et puisqu'il s'agit de l'ordre surnaturel réparé, la foi s'étendait aussi à la chute originelle, à la nécessité de l'expiation, au Rédempteur promis. Quant aux dogmes fondamentaux de la religion chrétienne, le mystère de la Sainte Trinité et de l'Incarnation du Verbe, ainsi que le mode de rédemption, ils étaient révélés d'une manière implicite et obscure, comme l'Église patriarcale elle-même était la préparation lointaine de l'Église de Jésus-Christ.

De même la doctrine pratique ou la loi se résumait, à peu de choses près et sauf quelques déterminations

positives, dans la loi naturelle, proposée néanmoins par Dieu aux Patriarches et enseignée traditionnellement par ceux-ci, avec les autres vérités à croire, à leur postérité. Dieu cependant se révéla de temps à autre non seulement à Adam, mais aussi à ses descendants, comme nous le voyons au livre de la Genèse, et spécialement à Noé, afin de conserver parmi les hommes la vraie religion, l'Eglise du Rédempteur futur.

L'autorité spirituelle paraît avoir été, comme l'autorité civile, entre les mains des chefs des familles ou plutôt des tribus patriarcales : il n'y avait donc d'autre unité que celle de la tribu; entre les différentes tribus il y avait l'unité de la même foi, de l'observation de la même loi, en d'autres termes, pour la société religieuse et l'Église dans son ensemble, il y avait l'unité de croyance et de législation divine, sous la direction et l'autorité immédiate des divers chefs de tribus.

80. Il faut en dire autant du sacerdoce : les Patriarches au nom de la société religieuse offraient à Dieu des sacrifices ou par eux-mêmes ou par les premiers-nés, ou par d'autres désignés et choisis parmi la t;-ibu pour exercer cet acte par excellence du culte social. Dieu paraît néanmoins avoir choisi et établi par lui-même des prêtres, pour exercer le culte public au nom de l'Eglise patriarcale, comme il est probable d'Ênos, et de Melchisedech, qui, et dans sa personne, et dans son sacerdoce, et dans le sacrifice qu'il ofi'rait, est dans ces temps reculés la figure insigne du grand Pontife et Roi, Jésus-Christ.

On remarque la même imperfection, et l'on verra la même gradation ascendante, aux autres phases de l'Eglise du Christ, dans le sacrifice qui est la fonction sacerdotale par excellence, et l'acte par l'excellence du culte public. La société humaine, pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû, doit tout d'abord reconnaître sa suprême majesté et son droit souverain de vie et de mort sur toutes ses

créatures, elle doit ensuite le reconnaître comme sa fin dernière et la source de tout bien, et, devenue prévaricatrice par le péché, elle doit reconnaître la justice de Dieu, en reconnaissant sa dette, c'est-à-dire, la mort même, méritée par sa rébellion, comme elle doit reconnaître aussi la miséricorde divine en tâchant d'expier sa faute. Mais l'homme ne dispose pas de sa vie, dont l'immolation au nom de la société humaine aurait eu ces significations : ce grand et suprême sacrifice était réservé au Grand-Prêtre, médiateur naturel entre Dieu et les hommes, qui représentait comme chef le genre humain tout entier, et disposait de sa vie humaine de plein droit. L'Église patriarcale substitua donc à la vie humaine, des choses sensibles aptes à la signifier: la vie des animaux dont l'homme dispose en maître, les fruits de la terre servant à nourrir, à entretenir la vie de l'homme, et par la destruction réelle ou équivalente de ces choses sensibles, elle obtint les mêmes significations, elle offrit de véritables sacrifices, mais imparfaits et préfiguratifs du grand sacrifice de la loi nouvelle, de l'Eglise future de Jésus-Christ. Dans l'Eglise mosaïque. Dieu ne put que disposer et régler d'une manière plus parfaite ces mêmes sacrifices, et leur donner par des rites spéciaux une signification plus explicite du sacrifice et de l'Eglise futurs.

Enfin il fallait un sacrement, c'est-à-dire un rite sacré et mystique pour signifier extérieurement l'agrégation des nouveaux mernbres à la société surnaturelle réparée, et qui fût par conséquent en même temps la condition de la rémission du péché originel et de l'infusion de la grâce : tous les théologiens sont d'accord pour admettre la nécessité de ce sacrement, qu'ils appellent sacramcntum legis naturœ, mais ils ne peuvent en déterminer la nature et le rite. Il est certain que ce n'est qu'un sacrement bien imparfait en comparaison des sacrements institués plus tard: la loi mosaïque, même depuis Abraham, en aura

d'autres et plus nombreux et d'une signification plus explicite, et enfin Jésus-Christ en fera des signes efficaces de la grâce qu'ils signifient, et par conséquent, non seulement des signes, mais de véritables gages de la vie éternelle dans l'Eglise céleste.

8i. Malgré cette providence. Dieu vit la généralité des hommes s'abandonner au vice, il usa de sévérité par le déluge; mais bientôt, l'Eglise du Christ menaçant de s'éteindre de nouveau parmi les hommes, et cette fois par l'idolâtrie, par l'oubli du Créateur et du Rédempteur futur, il voulut user de miséricorde, et laissant subsister l'économie patriarcale, il se choisit pour conserver et perpétuer l'Église du Rédempteur jusqu'à la venue de celui-ci, un peuple dont il se constitua, par une providence spéciale, le Roi spirituel et temporel, et duquel il voulut faire naître le Sauveur du monde. Il choisit le patriarche Abraham pour être le père de ce peuple, et depuis lors commence la préparation plus prochaine et plus déterminée de l'Eglise de Jésus-Christ. Dieu se révêle à Abraham par les théophanies, il indique plus clairement le mystère de la Sainte Trinité, il prédit d'une manière plus explicite le Sauveur, il promet de le faire naître de ce peuple élu. Tout devient figure et présage. Melchisedech apparaît, figure de Jésus-Christ, son sacrifice est le symbole de l'Eucharistie, comme celui d'Isaac préfigure le sacrifice sanglant de la croix. La circoncision, avec sa signification plus déterminée (i), remplace en partie le sacrement de la loi primitive. En un mot, nous pouvons dire avec saint Paul (2): Hœc aiitem omnia in figura contingebant illis. Et avec saint Augustin (3) : « Horum Sanctorum qui praecesserunt tempore nativitatem Domini, non solum sermo.

(i) s. Thomas, 1-2, q. 102, sq. ; 3 p. q. 68, sq.

(2) I Cor., X, 10.

(3) De catcchizandis nidibus, cap. XIX, n. 33.

sed etiam vita et conjugia et filii et facta prophetia fuit hujus temporis, quo per fidem passionis Christi ex gentibus congregatur Ecclesia. »

82. Enfin le temps était venu de signifier d'une manière plus explicite encore la rédemption du monde, et de préparer plus prochainement l'Eglise du Sauveur. Le peuple de Dieu est captif en Egypte, comme l'humanité tout entière est sous la domination du démon : Dieu appelle Moïse, il lui révèle son nom ineffable, il lui communique pour ainsi dire sa toute-puissance, il le constitue son grand Prophète et Législateur, figure de Jésus-Christ ; mais celui qui conduit le peuple à travers le désert vers la terre promise, comme l'Eglise doit passer par le monde pour aboutir à la patrie céleste, c'est le Verbe de Dieu, l'envoyé invisible, l'Ange par excellence du Très-Haut, qui apparaît sous diverses figures, comme il se rendra plus tard visible dans sa propre nature humaine, et par ses œuvres dans sa nature divine. Nouvelles figures, nouveaux sacrements : l'agneau pascal, la manne, le serpent dans le désert, et nouvelle révélation de la pluralité des personnes divines. Ensuite aussi nouvelle proposition solennelle de la loi au mont Sinaï. Institution du sacerdoce lévitique, détermination des sacrifices, et des rites expiatoires, unité et organisation complète de la société religieuse.

Ainsi se constitue et se perpétue l'Église mosaïque, avec une intervention immédiate, fréquente de la part de Dieu, avec l'envoi de nouveaux prophètes qui se succèdent de temps en temps pour préparer l'arrivée du Messie, tandis que Dieu y prépare d'une autre façon le monde des Gentils. Chacun de ces envoyés de Dieu ajoute un trait nouveau au tableau de la rédemption, à la figure du Rédempteur et de son Eglise, de manière à achever pour ainsi dire, avant son arrivée, son portrait et l'histoire de son royaume, à prédire sa vie, ses œuvres, sa passion, sa mort, sa résurrection, l'œuvre du salut tout entière.

Nouveaux écrivains inspirés qui révèlent les mystères de la Trinité, du Messie fils de Dieu, de l'Esprit de Dieu, comme David dans ses psaumes admirables, et Salomon qui, au livre des Proverbes, de la Sagesse et de l'Ecclésiastique (i), chante la sagesse divine engendrée du Père. 83. Mais voici enfin le Rédempteur tant' désiré qui arrive. Tout le symbolisme des anciens temps fait place à la réalité, ou plutôt c'est l'ombre du futur qui se retire devant une réalité, qui est en même temps la figure réelle et le gage véritable de la réalité parfaite et de la perfection finale, du royaume céleste et éternel, ctim tradiderit (Christus) regmim Deo et Patri... fit sit Deiis oninia in omnibus (2). Le Rédempteur bâtira lui-même son Eglise, c'est-à-dire qu'il donnera à la société religieuse surnaturelle "réparée sa dernière forme sociale, la plus parfaite, qu'il la constituera société nécessaire en dehors de laquelle pas de religion véritable, pas de culte légitime, pas de salut; société universelle pour l'humanité tout entière, et pour tous les temps, société indéfectible, société parfaite avec tous les droits et tous les moyens d'atteindre le but, c'est-à-dire de se perpétuer et de conduire les hommes et la société humaine, de manière que tous ses membres fidèles et soumis puissent atteindre facilement et sûrement le salut éternel. Toute puissance, en effet, lui est donnée au ciel et sur la terre, il est le chef du genre humain, et il est venu pour sauver tous les hommes. La révélation des vérités tant théoriques que pratiques recevra son dernier complément, le sacerdoce sera le sacerdoce de Jésus-Christ, médiateur naturel entre Dieu et les hommes, le sacrifice sera l'immolation sanglante du Rédempteur lui-même, sacrifice qui se perpétuera d'une manière non sanglante dans la sainte

(i) Prov., VIII; Sap.. VII, sq. ; Eccli.. XXIV. (2) I Cor.. XV, 24 et 28.

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Eucharistie, les sacrements seront non seulement des signes, mais des signes efficaces de la grâce. L'Eglise de Jésus-Christ restera en possession de ces moyens de salut jusqu'à la fin des temps.

84. L'Eglise étant comme toute société un corps moral, vivant de sa vie propre, les théologiens ont de tout temps profité avec raison de la comparaison avec le composé humain, pour expliquer distinctement la nature de l'Église. A leur exemple, nous proposons la thèse suivante:

De même que Dieu, créant l'homme à son image et à sa ressemblance, forma d'abord le corps avec ses membres et ses organes, coordonnés et disposés en vue de leurs fonctions propres et du bien du corps vivant tout entier, et ensuite inspira à ce corps inanimé le souffle de vie: ainsi l'Homme-Dieu constituant l'Église, la société surnaturelle son épouse, son corps mystique vivant de son Esprit, à son image et h. sa ressemblance, prépara d'abord le corps, l'élément humain et visible, avec ses membres, ses organes, bien coordonnés dans des rapports de connexion déterminés, avec des droits et des devoirs bien définis en vue de la fin à atteindre ; ensuite devant l'abandonner de sa présence corporelle, il lui envoya le souffle de vie, son Esprit Saint lui-même, l'élément divin, pour vivifier le corps, le conserver, le développer, et faire atteindre ainsi le but de cette admirable institution.

C'est la substance de tout le traité scolastique de l'Église.

85. Pour le développement de cette thèse, il faudrait commencer par un exposé clair et complet des notions de société, des diverses espèces de sociétés, surtout de la société inégale et de la société parfaite. Nous résumons. Toute société nous présente l'idée d'une multitude de membres, réduite à l'unité par Tunité du but qu'ils se proposent d'atteindre, et par suite par l'unité dans l'emploi des moyens. La vie d'une société, c'est l'activité sociale

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par laquelle les membres poursuivent, par les' moyens et les efforts communs, le but social. Le principe de cette unité d'action peut donc s'appeler l'àme de la société. Dans la société inégale, c'est l'autorité qui est l'àme de la société, car c'est elle qui produit l'unité d'action ; elle est en même temps le principe^ de vie du corps social, et le lien social: le principe de ce corps même, car si l'on peut, par une abstraction mentale, séparer le corps social de l'âme, en réalité on ne saurait avoir un corps, une unité sociale de membres sans le principe de cette unité. Ceci confirme l'exactitude de la comparaison de la société avec le composé humain : en effet, suivant la plupart des scolastiques du moins, on ne saurait séparer l'àme du corps en conservant la substance de celui-ci, puisque l'àme en est la forme, lui donne son unité, son être. Cette influence de l'autorité est surtout évidente dans la société parfaite, qui trouve dans son triple pouvoir, législatif, judiciaire, et coërcitif, les moyens d'atteindre par ellemême sa fin. C'est, en effet, la loi qui produit l'unité d'action d'abord dans chaque membre, par là-même qu'elle éclaire son intelligence, qu'elle dirige et perfectionne sa liberté, qu'elle le fait régner sur ses passions, (^ui pourraient le détourner de la fin; ensuite entre les différents membres, dans le corps social, en dirigeant vers le même but toutes les intelligences et toutes les volontés, malgré leurs inclinations diverses ou même opposées. Mais la loi ne serait pas efficace, si elle n'é'tait pas appliquée à tous les cas occurrents, et si elle n'avait pas de sanction, si les infractions n'étaient constatées et punies, et c'est ce que fait le pouvoir judiciaire et coërcitif.

86. Cela posé, recherchons la nature et la constitution intinie de l'Eglise. D'abord, la démonstration positive fait voir clairement que TEglise a été instituée comme société nécessaire, universelle, indéfectible, puisqu'elle

est instituée afin que dans elle et par elle tous les hommes se sauvent ; qu'elle est aussi une société surnaturelle, puisque sa fin n'est autre que la fin dernière surnaturelle. De là la conclusion immédiate que ses moyens ne sauraient être que surnaturels, sa vie surnaturelle, spn principe de vie surnaturel. L'autorité donc ne sera pas une autorité purement humaine: quoique toute autorité vienne de Dieu, l'autorité, âme de l'Eglise, viendra de Dieu d'une manière immédiate, positive, et elle s'exercera constamment avec un caractère divin spécial, par une assistance et une influence divine spéciale et constante, elle sera l'élément divin qui compénètre l'élément humain et visible, le corps de l'Église. Mais allons plus avant, et séparons d'abord par l'esprit le corps et l'àme, ces deux éléments inséparablement unis et combinés, pour les considérer chacun à part plus en détail.

A. Le corps. Comme la constitution de l'Eglise dépend entièrement de la volonté de son divin fondateur, c'est à cette volonté qu'il faut recourir, pour déterminer les membres, leurs relations, leurs droits et devoirs. — Ici nous ne faisons qu'indiquer une table de matière, et nous omettons désormais, brevitatis causa, des citations à l'appui de ce que nous disons, avec d'autant plus de raison que toutes les théologies les donnent, et que l'Écriture Sainte comme les écrits des Pères en sont parsemés.

al Les membres. Tout homme est destiné par Jésus- Christ à devenir membre de l'Église, et y est obligé. Sont membres de fait, ceux qui, étant baptisés, reconnaissent l'autorité de l'Église et n'en ont pas été exclus. — Ceci suffirait à conclure que l'Église est une société extérieure et visible.

bj Relations entre ces membres. Jésus-Christ a fait son Église société inégale, composée d'inférieurs et de supérieurs, et c'est à ceux-ci exclusivement qu'il a conféré tout pouvoir.

Le pouvoir se distingue par son objet, et d'une manière plus adéquate par la manière de l'acquérir, en poîivoir d'ordre, qui a pour objet l'adminivStration des sacrements,, moyens efficaces de sanctification, et l'exercice du culte social ; il s'acquiert par consécration ; et en pouvoir de juridiction, qui a pour objet l'enseignement de la foi et des mœurs et le gouvernement social ; il s'obtient par mission.

Il y a de même à distinguer parmi les supérieurs une double hiérarchie, distincte mais non séparée absolument : la hiérarchie de l'ordre, qui comprend de droit divin les évêques, les prêtres et les ministres, et la hiérarchie de juridiction, qui comprend de droit divin les évêques et le chef suprême de l'Église, le Souverain Pontife.

Autorité des évêques d'enseigner, de gouverner une partie de l'Église, mais autorité subordonnée directement au Souverain Pontife. Autorité suprême et universelle du Pontife d'enseigner et de gouverner l'Église tout entière; autorité sur l'Église dispersée, — sur TÉglise assemblée en Concile.

Rapports d'origine de l'autorité des évêques, et du Concile avec l'autorité pontificale. Cette autorité épiscopale et conciliaire, subordonnée à l'autorité pontificale, est d'origine divine, mais elle semble dériver d'une manière immédiate de l'autorité suprême du Pape.

Remarques, i'' Comme Notre Seigneur a donné à l'Église tous ces pouvoirs dans la personne des Apôtres, et que ceux-ci étaient non seulement les premiers évêques et supérieurs, mais aussi avec et sous Jésus-Christ les fondateurs de l'Église, il faut bien distinguer les privilèges personnels qu'ils reçurent comme tels, d'avec la dignité et les pouvoirs qu'ils devaient transmettre à perpétuité à leurs successeurs, et il faudrait donc ajouter aussi un chapitre sur les privilèges personnels des Apôtres.

2° Nous n'avons jusqu'ici fait aucune mention explicite des prérogatives divines concédées aux supérieurs de

l'Eglise, ni des propriétés de l'Église, même de celles que Jésus-Christ, en préparant le corps de l'Église, avait promises d'une manière explicite. La raison en est que, ces prérogatives et propriétés provenant de l'union de l'àme avec le corps de l'Église, il fallait d'abord considérer cette àme et cette union des deux éléments.

87. B. L'âme de l'Église. Reportons ici la pensée à l'époque de l'institution de l'Église. Jésus-Christ avait préparé, de la manière que nous avons exposée, le corps de son Église, mais ce corps n'était destiné à vivre de sa vie propre, pour continuer jusqu'à la fin des temps la mission du Sauveur, que quand celui-ci serait remonté à son Père. Aussi longtemps qu'il était corporellement et visiblement présent à son Église, celle-ci vivait de sa vie, mais ce n'était, conformément à son intention, qu'une vie de préparation et de formation. Sur l'ordre de son Fondateur, montant aux cieux, ce germe d'Église se retire au cénacle, pour attendre en prière, comme un corps tout préparé à recevoir la vie, la venue de l'Esprit vivifiant. C'est le jour de Pentecôte que cet Envoyé du Père et du Fils descend comme le souffle de vie dans ce corps inanimé. Et aussitôt quel changement merveilleux ! D'abord témoignage public de la présence de l'Esprit divin, et par conséquent de la divinité de l'Église, par un miracle éclatant, qui met toute la ville en émoi ; ensuite distribution de ses dons qu'on appelle gratis data: don des langues et sans doute tous les autres; infusion de grâces pour la sanctification personnelle des membres qu'il vivifie ; mais surtout la vie sociale: Pierre, comme chef, se lève, il enseigne avec une autorité suprême et infaillible, il commande avec une autorité divine, il administre les sacrements, et voilà plusieurs milliers de membres nouveaux, unis entre eux dans le corps, par la même foi, la même obéissance, les mêmes sacrements. Et cette vie ira en se développant, de manière qu'avant la mort des Apôtres

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ce corps vivant aura des membres dans toutes les parties du monde connu ; et qu'à peine trois siècles auront passé, que cette Église immortelle, parce que l'Esprit de Dieu est sa vie, renaissant sans cesse de dessous le glaive et le bûcher, aura vaincu toutes les puissances des enfers, aura lavé dans son sang le monde païen souillé de tous les crimes, et sera assise glorieuse et triomphante sur le trône même des Césars romains, des maîtres du monde, ses persécuteurs.

88. Mais il faut considérer plus en particulier cette influence de l'àme de l'Eglise sur le corps. L'Esprit Saint exerce par rapport à l'Eglise une triple opération : i^ il distribue ses dons, qu'on 3.ppe\\e gratis data, 3.ux membres personnellement, et parfois à d'autres qui ne sont pas membres, mais toujours pour l'utilité commune de l'Église ; 2" il donne les grâces intérieures pour la sanctification personnelle des membres, et aussi hors de l'Église, mais pour y amener des membres nouveaux, en vue de l'Église, qui est la voie, la providence ordinaire et de soi nécessaire. C'est parce qu'elle est cette providence ordinaire^ qu'on dit appartenir à l'àme de l'Église ceux qui, étant sans leur faute hors de l'Église, correspondent si bien aux grâces divines qu'ils parviennent à la justification, à la vie que l'Esprit Saint produit en eux, avant qu'ils arrivent à connaître l'Église. Dieu ne s'est pas astreint à faire nécessairement des miracles pour amener tout le monde au salut seulement par la voie ordinaire, il a aussi sa providence extraordinaire. Enfin et surtout l'Esprit Saint exerce 3° son action sur le corps de l'Église comme tel, sur les membres qui ont autorité comme personnes publiques, sociales ; car c'est par cette action et assistance constante de l'àme, de l'élément divin, que les droits et prérogatives que Jésus-Christ à conférés sont sauvegardés, que les promesses qu'il a faites se réalisent. C'est l'objet de la thèse suivante.

8g. C'est par cette triple influence de l'àme, de l'élément divin qui compénètre l'élément humain et visible, le corps de l'Eglise, que s'expliquent V indéfedibilité de l'Église, son autorité infaillible dans l'enseignement, son autorité infaillible et sainte dans la discipline, dans la législation générale, et dans l'administration des sacrements. C'est par cette même influence qu'à l'infaillibilité active correspond l'infaillibilité passive, à l'autorité qui gouverne Tobéissance, à tout l'ensemble de l'action des supérieurs Vîinité de foi et de communion, la sainteté, la catholicité, la conservation de l'Église comme apostolique. C'est enfin par l'union intime de ces deux éléments, humain et divin, que certaines propriétés de l'Église se manifestent comme divines, et constituent ainsi les notes de l'Église, qui la rendent visible formellement comme divine.

Au lieu de développer cette proposition, ce qui passerait les limites que nous nous sommes tracées, nous nous contentons de signaler à l'attention des lecteurs la perfection de l'Église, l'efficacité de son action pour parvenir à sa fin, perfection à laquelle aucune société humaine ne saurait atteindre. Car ici non seulement l'autorité est une autorité divine, puisque c'est l'Esprit Saint qui l'assiste et s'en sert pour poursuivre le but, mais à côté de l'autorité, de la loi, il y a l'influence de la grâce sur les membres, il y a les dons et miracles qui excitent l'attention des hommes et confirment la divinité de l'Église. Ces dons, il est vrai, étaient plus nécessaires pour l'établissement de l'Église, comme ils le sont davantage pour sa propagation dans les pays infidèles ; mais ils ne lui ont jamais fait défaut. De cette triple influence provient donc une unité d'action, une activité sociale, une vie bien plus forte et plus parfaite qu'on ne saurait en trouver dans une société humaine la mieux constituée et la mieux gouvernée.

De tout ce que nous venons de dire sur la société religieuse en général, et sur l'Église catholique en parti-

culier, il est facile de déduire les droits de l'Eglise dans la société humaine et ses relations avec les sociétés civiles. Nous les énonçons simplement dans une dernière thèse.

90. Puisque l'Église catholique est la société religieuse surnaturelle, divinement instituée pour rendre à Dieu le culte public qu'il exige, et qu'elle porte les signes évidents de sa divinité, non seulement tout homme mais toute société humaine doit la reconnaître. De plus, étant société parfaite, ayant pour fin la fin dernière elle-même, elle est nécessairement indépendante, d'une manière complète, de toute société civile; au contraire, la société civile, ayant sa fin dans un ordre distinct, mais subordonnée à la fin dernière, sera indépendante dans sa sphère propre, mais subordonnée d'une manière indirecte à l'Église. Enfin, si les membres de la société civile ne sont pas encore soumis à la juridiction de l'Église, cette subordination reste simple subordination, ayant un caractère négatif: de ne pas nuire à l'Eglise, de ne pas léser ses droits, sauf l'obligation qui reste de la reconnaître et de s'y soumettre ; si, au contraire, les membres de la société civile tombent aussi sous la juridiction de l'Église, la subordination devient véritable dépendance indirecte, ayant un caractère positif: d'obéir à l'Église et de la secourir dans tout ce qu'elle exige pour l'accomplissement de sa mission. Il faut cependant tenir compte ici des circonstances, qui peuvent donner lieu à la tolérance, non dogmatique mais civile, par rapport aux sociétés composées en tout ou en partie d'enfants rebelles à l'Église.

Nous ne pouvons entrer dans les détails de cette question compliquée. Seulement nous conseillons de bien observer les distinctions posées, et de ne pas confondre les questions de droit, ou de ce qui devrait être, avec les questions de fait ou de ce que l'on peut obtenir dans des circonstances déterminées, le principe avec un fait, la tolérance dogmatique avec la tolérance civile, etc.

gi. Nous ne pouvons mieux finir qu'en admirant l'œuvre magnifique de la Providence divine, conduisant la société humaine, dans les différents âges, comme par autant d'étapes, à la fin bienheureuse, et préparant ainsi au Verbe incarné, chef des anges et des hommes, cette Église ou cité céleste vers laquelle nous aspirons, et dont la sainte Église catholique est la dernière préparation. « Hoc enim promissum est resurgentibus sanctis, quod erunt asquales angelis Dei. Ita superna Jérusalem, mater nostra, civitas Dei, nulla civium suorum numerositate fraudabitur, aut uberiore etiam copia fortasse regnabit. Neque enim numerum aut sanctorum hominum aut immundorum daemonum novimus, in quorum locum succedentes filii sanctae matris Ecclesise, quae vSterilis apparebat in terris, in ea pace, de qua illi ceciderunt, sine ullo temporis'termino permanebunt. Sed illorum civium numerus sive qui est, sive qui futurus est, in contemplatione est ejus artificis, qui vocat ea, qiiœ non smtt, tainqiiain ea qjiœ sunt (Rom., IV, ly), atque in mensura et numéro et pondère cuncta disponit (i). »

(i) s. Aug., Enchiridion de fide, spe ci chariiate, cap. IX, n. 29.

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