‹ Exposé sommaire des principes généraux de la science sociale devant servir d'introduction à l'intelligence de l'encyclique "Rerum novarum" sur la condition des ouvriersChapitre 11 sur 23 · APERÇU GÉNÉRAL DU DÉCALOGUE · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL DU DÉCALOGUE

92.. Pour bien comprendre les questions sociales, il est absolument nécessaire d'avoir des notions exactes sur le droit public chrétien, et de bien connaître les principes fondamentaux de la morale chrétienne. C'est là la double base des études sociales, mais ce n'est que le fondement de l'édifice.

Il ne sufht pas de connaître les principes de la morale générale, d'avoir bien saisi les explications si importantes sur la fin dernière, et sur les moyens de l'atteindre en général, il faut étudier ces moyens en particulier.

Nous avons vu que les mo3^ens immédiats sont les actions : il nous faut donc étudier, en partie du moins, la morale spéciale, et voir quelles sont en particulier les actions requises ou utiles, ou par contre nuisibles à la fin ; en d'autres termes, il faut considérer chacune des lois préceptives ou prohibitives qui sont les règles des actions.

Les lois fondamentales sont contenues dans le décalogue, qui est le code de la société universelle des hommes sous le gouvernement souverain de Dieu.

93. Le décalogue comprend toute la loi naturelle, et dans l'ordre présent la loi connaturelle à l'ordre établi, c'est-à-dire, la loi de la nature élevée à l'ordre surnaturel. Ainsi le premier commandement ordonne de reconnaître Dieu le souverain : dans l'ordre de pure nature, il faudrait le comprendre de la reconnaissance par la raison sur le témoignage des créatures; dans l'ordre présent, il s'agit de la reconnaissance par la foi surnaturelle et divine. De

— lOO —

même le culte prescrit au troisième commandement, doit s'entendre dans l'ordre actuel du culte surnaturel, tel que Dieu l'a déterminé par révélation positive ; et ainsi de suite.

De plus, il faut distinguer entre la loi elle-même et sa formule, révélée à Moïse. La loi comprend tout ce qui est prescrit ou défendu à l'homme en vertu de sa nature élevée ; la formule ne peut énoncer pour chaque espèce morale que le précepte principal, visant tantôt une action extérieure, tantôt la parole, tantôt un acte interne ; le précepte principal, dis-je, soit le plus important pour l'humanité en général, soit le mieux adapté alors au peuple d'Israël, soit celui d'où se déduisent, par voie de conséquence, ou à plus forte raison, les autres. Les sages du monde, réunis à l'effet de formuler en dix mots la loi de la nature, ne seraient pas parvenus à composer les deux tables de Moïse!

Dans ce même ordre d'idées, nous pouvons admirer encore la sagesse du législateur divin, qui a formulé deux commandements condamnant expressément des péchés internes de désir et d'affection. C'est en effet le propre de la loi divine de porter sur les affections les plus secrètes du cœur, et il était nécessaire de le rappeler à un peuple grossier et charnel, qui, bien plus tard, du temps de la venue du Sauveur, semblait se contenter de l'observance extérieure, d'après les idées mêmes de ses Docteurs de la loi. Il était nécessaire de le rappeler à tous et dans tous les temps, pour faire rendre hommage à la majesté de Dieu, seul juge souverain, à qui rien n'échappe. Mais pourquoi la mention expresse précisément de ces deux espèces de péchés internes ? C'est d'abord que toute autre passion, telle que la crainte, la colère, la peur, comme le fait observer S. Thomas, dérive d'une passion de concupiscence, et ensuite que parmi les diverses concupiscences, celle de la chair et celle des richesses sont les seules

-— loi — -

ayant un objet délectable ou utile que nous convoitons pour lui-même : on ne veut en effet du mal au prochain que pour satisfaire l'une de ces concupiscences ; certes l'homicide, la tromperie sont plutôt un sujet naturel d'horreur, de même que nous aimons naturellement le prochain et la vérité, et ces péchés ne se commettent que pour un but ultérieur à atteindre, pour satisfaire la soif de l'or ou du plaisir sensuel.

94. Remarquons enfin la belle division et l'ordre admirable des dix commandements. Nous avons vu plus haut, que parmi les moyens immédiats ou les actes, les uns ont pour objet immédiat la fin. Dieu lui-même. Ce sont ceux que dirigent les préceptes de la i^ table.

Les autres ont pour objet immédiat les moyens éloignés pour la fin, c'est-à-dire, les biens que la Providence nous donne pour atteindre notre fin: les biens extérieurs, qui sont la société de nos semblables : famille, société publique, associations libres, et les biens temporels de la fortune; les biens internes, la vie, les facultés, etc.; les biens mixtes, l'honneur et la réputation.

Les actions donc qui ont pour objet immédiat les moyens pour la fin dernière sont celles que dirigent les préceptes de la 2^ table.

Les relations immédiates avec Dieu le Souverain sont définies sur la i^ table, les relations des membres de la société humaine entre eux le sont sur la 2^ table. • 95. La reconnaissance de la fin dernière et le culte social, la religion, en un mot, occupe la première place, elle est la base de tout. Ne l'oublions jamais, remontons toujours jusque là. Le premier est le plus grand des commandements, il prescrit le premier et le plus grave devoir à l'homme, créature douée de raison et de libre volonté, et à plus forte raison au chrétien: il lui prescrit de rendre à Dieu, premier principe et fin dernière de toutes choses, l'hommage de l'intelligence, éclairée par la

foi, et l'hommage de la volonté, fortifiée et sanctifiée par la grâce. A la suite de ce premier hommage fondamental, vient se placer, dans le deuxième commandement, l'hommage de la parole, le respect du nom du Seigneur; et enfin, dans le troisième précepte, riiommage du culte, en reconnaissance des bienfaits reçus, avec l'espoir d'obtenir de nouvelles faveurs.

g6. En tète des sept commandements de la deuxième table figure, comme le plus important, celui qui intime le respect de l'autorité, l'obéissance aux supérieurs légitimes, qui, participant de l'autorité divine, représentent Dieu lui-même. Et ainsi, après la religion, vient le respect de l'autorité, qui est le lien d'unité entre les membres de la société humaine et la pierre angulaire de celle-ci, sans laquelle l'ordre, la paix, la stabilité sont impossibles.

Cependant le bien-être de la société et son existence même ont besoin d'être protégés par le respect des droits d'un chacun : ces droits garantissent la possession paisible des biens, qui nous sont fournis par la Providence comme autant de moyens pour poursuivre notre fin. Le bien fondamental, qui sert de soutien à tous les autres, c'est la vie. Le cinquième précepte nous commande le respect de la vie, du corps et de ses membres, de la santé, de la liberté du prochain. Si ce précepte divin protège la vie individuelle, le sixième commandement veille au même titre à la conservation de l'espèce humaine, et défend de porter atteinte à la sainteté du mariage, cette société sacrée, instituée par Dieu, pour la propagation du genre humain. Les biens temporels sont également nécessaires et utiles à l'homme pour parvenir à sa fin, et la propriété de ces biens est pleinement conforme à la nature, comme nous aurons l'occasion de le prouver. C'est le septième commandement qui sanctionne la propriété. Enfin le bien précieux de la réputation trouve sa défense dans le huitième commandement, qui réprouve en outre tout ce qui

— io3 —

blesse la sincérité et nuit à la bonne foi entre les hommes. Nous avons signalé plus haut les neuvième et dixième commandements .

Remarquons, pour finir, que le code divin, si concis, est néanmoins bien complet. Après le devoir de religion, après le devoir d'obéissance à l'autorité, vient la protection non seulement de l'individu et de tous ses biens, mais aussi de la famille, société naturelle, antérieure à la société civile, qu'elle contient en germe, et par voie de conséquence la protection de la société publique elle-même. En effet que faut-il pour protéger efficacement la famille et la société, si ce n'est le respect de l'autorité des parents et des supérieurs, la fidélité des époux, la protection de la vie, de la santé corporelle et spirituelle des membres, le respect de la propriété, qui est une garantie de la liberté individuelle, un encouragement du travail honnête, une conditionne la stabilité de la société domestique et civile, et de Tesprit de famille.

Page 1