‹ Exposé sommaire des principes généraux de la science sociale devant servir d'introduction à l'intelligence de l'encyclique "Rerum novarum" sur la condition des ouvriersChapitre 12 sur 23 · LES DEVOIRS ENVERS LE PROCHAIN, EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

LES DEVOIRS ENVERS LE PROCHAIN, EN PARTICULIER

97. Après cet aperçu général du décalogue, il nous faut expliquer plus en détail quelques préceptes de la seconde table, qui concernent plus directement les questions sociales, qui définissent les droits et devoirs mutuels des hommes, spécialement les devoirs de justice et de charité. Nous ne parlerons pas des actions qui ne sont pas envers autrui, comme tout ce qui regarde la prudence, dont les actes se consomment dans l'intérieur de Fintelligence, ainsi que la tempérance et la force, qui règlent nos propres passions, sans transition au prochain.

Le premier élément donc qui distingue les actes et les devoirs envers autrui, c'est précisément l'altérité, c'est

qu'ils sont envers autrui. L'explication de cette altérité est importante, comme nous verrons.

98. Mais auparavant, il faut s'arrêter un instant pour réfuter une objection, réfutation qui répandra une grande lumière sur la suite.

Vous me direz : tout devoir est nécessairement envers autrui, on ne se doit proprement rien à soi-même, et certes il n'y a pas de devoir moral si ce n'est envers Dieu.

Je réponds qu'évidemment tout devoir moral est envers Dieu, aussi bien le devoir envers le prochain, que celui que l'on appelle improprement envers nous-mêmes. Mais il faut distinguer ce qui fait qu'il y a devoir moral, et ce qui fait qu'il y a tel devoir spécifique, telle espèce, de justice, d'obéissance, de charité, de tempérance, etc.

Ce qui fait qu'il y a devoir, c'est l'obligation générale envers Dieu, c'est notre dépendance fondamentale de Dieu, premier Principe ; car, tout effet, comme dit S. Thomas, se retourne naturellement vers sa cause, toute créature converge vers Dieu comme vers la cause universelle, et il faut que l'effet soit toujours dirigé vers la fin que se propose la cause agissante: Dieu premier Principe est par là-même Fin dernière, la créature raisonnable doit donc reconnaître cette dépendance de son principe et poursuivre la fin qui en ressort.

Mais ce qui fait qu'il y a devoir de telle espèce morale, ce n'est plus cette obligation générale, mais une obligation spéciale, soit de diriger ses passions, soit de bien agir envers le prochain, soit aussi envers Dieu, mais toujours envers Dieu ou le prochain, considéré sous un rapport de principe spécial, déterminé et distinct au point de vue de la moralité. Ainsi Dieu considéré comme étant la Vérité, s'affirmant comme principe de notre être et de la vie surnaturelle et comme fin dernière, est l'objet de la foi; considéré comme principe de notre béatitude, il est l'objet de l'espérance, espèce morale distincte ; considéré comme

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absolue perfection, bien souverain et principe de tout bien, il est l'objet de la charité. De même il y a des obligations spéciales envers le prochain reposant sur l'obligation fondamentale envers Dieu, en tant que le prochain participe sous différents rapports de la raison de principe qui est en Dieu. Ainsi les parents sont les auteurs secondaires, par participation, de leurs enfants, d'où cette dépendance spéciale des enfants qui est le fondement de la piété filiale, espèce morale distincte; de là autorité participée des parents, à laquelle correspond l'obéissance, espèce morale distincte. Ainsi encore le bienfaiteur est, comme dit S. Thomas, « principium quoddam beneficiati, » d'où la dépendance spéciale qui fonde, dans celui qui recueille le bienfait, le devoir de gratitude, espèce morale distincte.

Voilà donc établie la distinction entre l'obligation générique, fondamentale, commune envers Dieu, qui fait qu'il y a devoir moral; et entre l'obligation spécifique, particulière, propre, qui fait qu'il y a devoir de telle ou telle espèce morale, soit envers Dieu, soit envers le prochain, soit sans altérité. Comparez avec l'action universelle, fondamentale de la cause première, qui donne l'action à tout ce qui agit, qui ne distingue pas les actions et les effets particuliers, mais qui est commune à toute cause seconde agissante ; c'est celle-ci qui fait que l'action est telle, de telle espèce, produisant tel efiet distinct.

Ce que nous venons de dire nous explique comment un même acte de péché ne contient pas nécessairement plusieurs espèces morales, quoiqu'il soit matériellement une désobéissance à Dieu, une ingratitude, un manque d'amour: la raison en est que ce sont là des. oppositions fondamentales, radicales, communes à tout péché, qui font qu'il y a péché ; le péché consiste précisément dans cette désobéissance, cette ingratitude, mais que le péché soit de telle ou telle espèce, cela provient d'une opposition spéciale à la volonté de Dieu, qui défend en chaque

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matière, par le motif spécial à cette matière, les actes opposés à l'ordre de telle façon déterminée.

gg. Cela compris, il s'agit donc d'étudier les devoirs spéciaux envers le prochain, devoirs qui supposent dans le prochain un droit plus ou moins strict, un pouvoir quelconque, basé sur une supériorité, sur une raison quelconque de principe. Il faut étudier, dis-je, les droits plus ou moins stricts et les devoirs mutuels des hommes ; et aussi le devoir mutuel de charité, qui ne suppose pas pareil droit, ou supériorité, mais qui est plutôt le devoir envers Dieu d'un acte envers le prochain, comme nous l'expliquerons tantôt.

Le premier élément, disions-nous, qui distingue les devoirs envers le prochain, c'est précisément qu'ils sont envers autrui, c'est Valtérité.

Il faut distinguer l'altérité physique et l'altérité morale. La première consiste à avoir deux personnes physiques distinctes, ou du moins deux natures distinctes, ce que j'ajoute à cause de N. S. Jésus-Christ, pour résoudre la question commxcnt il a pu satisfaire pour nous en toute rigueur de justice à Dieu, étant Dieu lui-même. Mais pour ce que nous avons à traiter ici, il sufht de dire que l'altérité ph3^sique consiste à avoir deux personnes physiquement distinctes.

L'altérité morale consiste en ce que ces personnes physiques distinctes, le soient aussi, d'une manière plus ou moins parfaite, par distinction de raison ; car l'on peut considérer par la raison deux personnes ph3'siques comme moralement unies en une personne, ou comilie distinctes aussi moralement, relativement à des biens ou des droits, par rapport auxquels il s'agit de définir les devoirs. Ainsi Je père et le fils sont deux personnes physiquement distinctes; de plus, considérés précisément par rapport à des biens propres à l'un, à l'exclusion de l'autre, comme la vie, les membres, ils sont aussi moralement distincts

ou autres ; considérés précisément comme père et fils, par rapport à des biens propres à l'un sous un rapport, mais à l'avantage de l'autre sous un autre rapport, comme l'autorité dans le père, l'altérité morale est moins parfaite ; enfin, considérés par rapport à des biens communs aux deux, en tant que hommes, l'altérité morale fait complètement défaut. Et ainsi, sous le premier rapport, il y a lieu à des relations de stricte justice; sous le second rapport, il y a lieu seulement à des relations d'autorité et de soumission, etc., sans droit strict ni obligation de justice ; sous le troisième rapport, il y a lieu seulement à la charité mutuelle.

100. Outre l'altérité, il y a à considérer dans le devoir envers autrui, la nature même de ce devoir, et enfin la manière de le remplir. Et nous verrons que ces trois éléments se correspondent : qu'il faut altérite parfaite, pour que le devoir soit une obligation de justice commutative, supposant dans le prochain un droit strict, et qui exige une parfaite égalité entre le droit ou l'exigence et la solution ou l'accomplissement du devoir.

L'altérité parfaite faisant défaut, il y a aura lieu seulement à l'obligation d'une vertu annexe à la justice, d'obéissance, de respect, de gratitude etc., qui se remplit 11011 ad ccqnalitatem, d'une manière mathématique, mais en proportion de l'exigence, qui même ne saurait se remplir avec égalité parfaite, car l'obéissance, le respect, la reconnaissance n'ont pas de mesure fixe.

Enfin l'altérité peut faire défaut, tellement que le devoir ji'est pas à proprement parler un devoir envers le prochain, c'est-à-dire, supposant dans le prochain un droit, un pouvoir, une supériorité quelconque, mais plutôt le devoir envers Dieu d'un acte envers le prochain. C'est ce qui arrive en matière de charité. Le supérieur oblige, quoique d'autorité participée; le prochain n'oblige pas, mais Dieu m'oblige à l'aimer.

— io8 — CHAPITRE III

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