LE DEVOIR DE CHARITÉ, EN PARTICULIER
loi. Appliquons donc d'abord les notions posées sur l'altérité et les deux autres éléments qui se correspondent, à la charité envers le prochain.
1° Il y a certes altérité physique, la charité est envers autrui, mais sous quel rapport faut-il aimer le prochain, est-ce pour autant qu'il est autre, qu'il n'a rien de commun avec nous, ou est-ce au contraire pour autant qu'il est un avec nous, qu'il participe - comme nous au même bien divin? C'est évidemment sous ce dernier rapport. S. Thomas dit que nous aimons Dieu comme Principe du bien, nous-mêmes comme participant du bien divin, le prochain comme socius in bono. Si l'altérité physique existe, l'altérité morale fait défaut. Par conséquent 2° le devoir de charité ne suppose pas un droit dans le prochain, ni une autre raison de principe, d'autorité, de supériorité quelconque, qui produise en nous le devoir, comme une dépendance de lui ; le devoir donc comme tel est à proprement parler envers Dieu, ce n'est que l'acte prescrit qui est envers le prochain, c'est un devoir envers Dieu, de charité envers le prochain. Par contre la justice, l'obéissance, la gratitude sont vraiment des devoirs envers le prochain, à raison d'un droit, d'un pouvoir, d'une supériorité qui est dans le prochain, participée il est vrai du droit souverain, de la suprême autorité de Dieu, mais réelle cependant dans le prochain. Par conséquent 3° la manière de remplir ce devoir sera aussi moins définie, la charité obligera, il est vrai, à certaines conditions, mais ces conditions auront plus de latitude que la justice stricte, par exemple, qui exige l'équation parfaite, l'égalité mathématique entre le droit et le devoir. Ainsi vous devez loo, il faut payer loo, abstraction faite de n'importe quelle circonstance exté-
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Heure, de pauvre ou de riche, d'ami ou d'étranger. Mais il faut assister le prochain, cette obligation peut varier d'une façon multiple suivant les circonstances, et l'aumône, par exemple, ne se définit pas mathématiquement. En ce sens donc l'obligation de la charité est moins rigoureuse, moins stricte, quoique la charité soit une vertu plus digne que les autres, et que, sous ce rapport, là où elle oblige véritablement, l'infraction, toute chose égale d'ailleurs, soit plus coupable.
102. Ajoutons une observation importante. L'altérité morale fait d'autant plus défaut, que le bien, par rapport auquel s'établit l'union (le défaut d'altérité), est un bien plus universel. Ainsi nous devons aimer le prochain comme étant un avec nous, et cela non seulement sous tel ou tel rapport de conjonction spéciale, de parenté, d'amitié, etc., qui sont des titres spéciaux, pour établir les degrés d'amour que nous devons au prochain, mais aussi d'une manière générale, en tant que notre semblable, sochis in bono. D'où je conclus que l'obligation de charité, où l'altérité morale fait ainsi totalement défaut, est plus universelle que l'obligation de justice, d'obéissance, de gratitude, etc. ; celles-ci peuvent faire défaut, ou avoir été remplies, que celle-là subsiste: vous pouvez ne rien devoir en stricte justice, qu'il se peut que vous deviez par charité; parfois ces deux obligations de justice et de charité marchent de pair et obligent toutes deux, sauf que la dernière, étant plus universelle, continue de subsister, alors qu'il a été satisfait à la justice ; parfois la charité commence à obliger là où l'obligation de justice cesse. Cela dépend des circonstances. Exemples: i*^ où l'obligation de justice fait défaut, et où la charité seule commande un acte appartenant à la matière de justice. Vous avez une dette à terme, le terme n'est pas échu : la charité peut vous obliger à anticiper, le créancier étant dans une misère telle qu'il y a obligation pour vous d'y porter remède.
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2^ Exemple où l'obligation de justice et de charité marchent de pair, et où, la première remplie, la seconde continue de subsister. Prenons le cas précédent, mais supposons la dette exigible : la justice et la charité vous obligent de payer votre dette, et, la misère continuant malgré le paiement, la charité seule pourra continuer de vous obliger à soulager le prochain par une aumône. Nous rencontrerons un autre exemple, en parlant du salaire.
3" Exemple où la charité oblige, là où la justice cesse d'obliger. Le prochain consent à un dommage, mais sans raison : vous ne violez pas la justice en lui causant ce dommage, puisqu'il consent valablement, comme nous le supposons ; mais vous pouvez néanmoins violer la charité à son égard, en lui causant un préjudice sans raison. De même, dans le cas de conflit de droits, supposant que vous ayez le droit strict de poser un acte nuisible au prochain, vous n'êtes donc pas tenu de vous en abstenir par justice, et cependant, si vous n'avez pas de motif raisonnable d'agir, la charité vous obligera d'éviter ce tort, cet inconvénient au prochain.
io3. Ainsi donc, si l'obligation de charité est d'une part moins stricte, moins définie, dans le sens expliqué plus haut, elle est d'autre part plus universelle que les obligations des autres vertus envers le prochain.
Nous pouvons remarquer encore, dans ce même ordre d'idées, que d'une manière générale la justice, avant toute h3^pothèse, en dehors d'un fait positif de contrat, quasi-contrat, etc., qui intervienne, n'oblige que d'une manière négative, c'est-à-dire, à s'abstenir de poser un acte nuisible au prochain, et non pas d'une manière positive, à faire quelque chose en sa faveur. C'est pourquor aussi les préceptes, ayant trait à la justice, sont prohibitifs, sont formulés d'une manière négative dans le décalogue. Par contre, la charité peut obliger a priori et
par elle-même à faire du bien au prochain et non pas seulement à ne pas lui faire de mal. Exemple. Vous pouvez arracher votre prochain à la mort, sans le moindre inconvénient pour vous, et vous le laissez périr: vous péchez gravement contre la charité, mais non pascontre la justice, à moins d'un fait positif en vertu duquel vous seriez tenu de veiller sur lui.
Avant de finir ce traité de l'obligation de charité, considérée surtout dans ses rapports avec l'obligation de justice, nous tenons à rappeler ce que nous disions plus haut, de la distinction entre une obligation générique et spécifique. Car il ne faut pas se tromper, dans tout ce que nous venons de dire ici de l'obligation de charité, il s'agit bien d'une obligation spécifique proprement dite de charité, dont l'infraction constitue une espèce divStincte, un vrai péché contre la charité, et non d'une obligation générique, ni d'une opposition générique à la charité, commune à tout péché de ce même genre, qui est d'être contre le prochain.
De même que tout péché, de n'importe quelle espèce morale, est une désobéissance, une ingratitude etc., générique à l'égard de Dieu, ainsi tout péché contre le prochain est contraire d'une manière générique, est une opposition matérielle à la charité du prochain, mais il ne faut pas en conclure que toute injustice, toute désobéissance, toute ingratitude à l'égard du prochain, est en même temps un péché distinct contre la charité. En eÔet,, tous les préceptes tendent à l'accomplissement du devoir général, qui les résume tous, du devoir de la charité divine, qui est la plénitude de la loi, sans que pour cela la violation de chaque précepte contienne, à côté de l'espèce propre opposée à ce précepte, un autre péché spécifique contre la charité : de même, quand Dieu protège, par des préceptes ou des défenses spéciales, chacun des biens du prochain, précisément pour faire observer le devoir gêné-
rai de charité à l'égard du prochain, quand il détermine ainsi en particulier la manière d'observer ce devoir dans les différentes matières, transgresser un de ces préceptes ou défenses, c'est commettre un péché de l'espèce propre opposée à ce précepte ou à cette défense ; c'est violer le devoir générique de charité de cette matière déterminée, mais ce n'est pas commettre deux péchés spécifiques distincts.
Ce que nous avons dit ici de l'obligation de charité, dans ses rapports avec l'obligation de justice, doit se comprendre d'une obligation spécifique, dont l'infraction constitue un péché distinct contre la charité.