‹ Exposé sommaire des travaux de Joseph LakanalChapitre 13 sur 50 · III — IV · texte numérisé non relu

III — IV

De tous les ouvrages élémentaires, celui qui exigeoit une métaphysique plus profonde et des connoissances plus exactes de la nature des choses , étoit sans doute le livre dans lequel l’homme encore enfant devoit puiser les premières connoissances de son être et les premières notions de la vérité. C’est là l’objet de la troisième et de la quatrième classe : elles ^ont consacrées à l’art d’apprendre à lire et écrire , ainsi qu’aux préceptes généraux de la langue française.

Humbles dans leur origine , les langues ne furent d’abord que l’art de tracer les signes de nos sensations et de nos idées; mais lorsque les sociétés se perfectionnèrent , la philosophie dut présider à tous les mystères d’une science à laquelle il falloit quelle confiât ses intérêts les plus chers, et l’art d’enseigner à écrire et à parler correctement devint un de leurs domaines. De combien

de préjugés ces premières conuoissances, données par un maître vulgaire , ne peuvent-elles pas devenir la cause éloignée! Et lorsque les erreurs des hommes ne sont pas des erreurs de physique , ne sont-elles pas toujours des erreurs de langage? Un livre vraiment élémentaire dans ce genre seroit donc, après de sages institutions de morale, un des plus dignes de fixer l’attention du législateur philosophe.

Plusieurs sa vans du premier ordre , les penseurs les plus exercés, ont souvent entrepris cette tâche pénible; mais des grammaires à l’usage des penseurs ne pouvoient être propres aux écoles primaires. Locke et Condillnc n’ont travaillé que pour les maîtres; leurs écrits sont moins des leçons que des conseils, et l’élève qui leur prête une oreille attentive doit déjà presque tout à ses études et à la nature.

Le docteur lx>utli , et le célèbre Horntoock , avoient enrichi les fastes de la philosophie de deux ouvrages vraiment admirables , mais qui , traduits en notre langue et appropriés à son génie, ne pouvoient point être à l’usage de l’enfance.

A la tête de tous les ouvrages de cette classe envoyés au concours, le jury a mis les élémens de grammaire de Lfiomont, ouvrage qu’il a jugé singulièrement propre aux écoles primaires.

Celui qui paroit ensuite s’éloigner le moins du but proposé a pour titre : Précis de la langue française , par Blondin.

Les principes que cet estimable auteur établit diffèrent, pour la plupart, de ceux que nos anciens grammairiens avoient adoptés ; ils ne sont ni aussi métaphysiques , ni aussi compliqués , et paraissent être le résultat d’une foule d’expériences sur la formation habituelle des mots de notre langue.

Fidèle à ce principe établi par la nature et si bien démontré par Condillac, f/u’on ne peut arriver à r entendement que par les sens , le citoyen Blondin se sert , dans ses leçons , d’un tableau mouvant sur lequel il écrit la difficulté grammaticale , la règle qui doit la résoudre et la solution : le tableau disparaît, et le citoyen Blondin s’assure par quelques interrogations si son explication a été bien saisie. Ce mode d’enseignement est sans contredit celui dont le succès est le plus général; il aide à la conception, il soulage la mémoire, il force à l’attention, il amuse les enfans par l’apparition et la disparition subites des phrases choisies à dessein par l’instituteur, il exerce le jugement; et ce qui a paru essentiel dans un pays où l’art oratoire doit devenir ce qu’il aurait toujours dû être , le premier, de tous après l’agriculture, il donne aux élèves l’habitude de s’énon-

cer librement en présence d’une nombreuse assemblée.

Un autre avantage précieux attaché à cette ingénieuse méthode, c’est qu’un seul instituteur, qui ne pourroit suffire à examiner successivement un petit nombre d’élèves, peut, en frappant simultanément la vue de tous, en instruire un grand nombre avec autant de facilité qu’un seul.

Le jury a accueilli avec distinction un ouvrage intitulé : Grammaire raisonnée , à l’usage d’une jeune personne.

Cet écrit est surtout remarquable par la clarté des définitions, la distribution des matières, la simplicité des notions présentées à l’enfance, la correction du style. Le plan de l’auteur est neuf et tout entier à lui. Un fragment d’un discours sur la liberté et l’égalité, où respire la plus pure morale, où la métaphysique est fine sans subtilité, et claire quoique profonde, termine cette estimable production, fruit des loisirs littéraires du citoyen Pankouke.

L’ouvrage que le jury a ensuite distingué est intitulé : Notions élémentaires sur la Grammaire française , par un prisonnier français sur les bords du Danube.

L’auteur est pénétré des principes de Contli/lac ; ses exemples sont choisis avec goût, et n’ont point la trivialité que l’on peut quelquefois re-

procher à ces sortes d’écrits. Comme cet intéressant écrivain a eu des idées nouvelles, il a été contraint de former de nouveaux mots : mais puisqu’il les créoit, il auroit pu leur donner plus d’harmonie; du reste, il seroit facile de faire disparoître ces légères taches. L’auteur de cet estimable manuscrit mérite d’étre puissamment encouragé.

Le jury consigne ici son regret de ce que la langue anglaise ne faisant pas partie des études primaires, il est dans l’impossibilité d’accorder au citoyen Siret le tribut de louanges qui est dù à son excellente grammaire.

Le concours n’a produit, sur l’art d’apprendre à lire et à écrire, aucun ouvrage que le jury ait jugé digne d’être adopté dans les écoles primaires de la République. Il est même persuadé qu’il n’en existe pas en français, et que jusqu’ici la patience des instituteurs et de leurs élèves a tout fait.

Le mémoire qui a pour titre : Alphabet nouveau contenant la manière d apprendre a lire par principes à plusieurs individus ensemble , renferme une méthode ingénieuse, propre à enrichir à la fois l’esprit et la mémoire. Quoiqu’au-dessus de la portée des élèves reçus dans les écoles primaires, il peut être employé avec succès.

Le jury n’a pas regardé comme un livre élé-

mentaire l’ouvrage intitulé : Abécédaire , par le citoyen Manuel. C’est un recueil très-agréable d’articles détaillés sur les animaux domestiques, dont l’auteur se flatte d’aider l’attention de ses disciples par l’attrait de la curiosité. On diroit* que ce livre a été écrit par Pluche : c’est la même grâce, la même naïveté, la même diffusion, le même enfantillage.

Les autres mémoires auxquels le jury des livres élémentaires do une 'quelques éloges sont :

La Logographie linéaire , par le citoyen Mac- (juin, ouvrage écrit avec pureté. Le but de l’auteur est de fixer la prononciation , au moyen de certains signes linéaires de son invention.

L’écrit intitulé : Moyens de faciliter la lecture , et de rerulre uniformes la prononciation et l’orthographe mérite quelques éloges, que le jury lui eût accordés plus volontiers, si l’auteur se fût moins livré à la manie de tout détruire sans rien édifier.

La Tachy graphie française, par le citoyen Borcl: bon ouvrage, auquel cependant on doit préférer la Tachygraphie de Taylor.

Le Nouveau Système de lecture , par J. B. Mundru : ouvrage estimable, quoique négligé.

La. cinquième classe a pour objet les instructions sur les premières règles (F arithmétique et de géométrie pratique , sur les nouvelles mesures et leurs rapports aux anciennes.

Plusieurs des ouvrages présentés sur cette matière sont trop longs et trop diffus; d’autres sont incomplets ou trop, peu élémentaires; enfin, quelques-uns sont peu rigoureux, et peu propres à accoutumer l’esprit des enfans à l’exactitude du raisonnement.

On en a cependant distingué cinq qui ont paru mériter à différens égards l’attention publique.

Le premier a pour titre : Êlémens d’arithmétique , avec des observations pour les instituteurs.

Cet ouvrage a deux parties : l’une rapportée à la cinquième classe, et l’autre à la quatrième.

La première partie contient de simples élémens d’arithmétique en plusieurs leçons. Ces élémens sont très- méthodiques, très -clairs, et très -propres à être enseignés aux enfans; mais ils ne comprennent que les quatre premières règles de l’arithmétique appliquées aux entiers et aux décimales : de sorte qu’à cet égard on peut le regarder comme incomplet. Il paraît que l’auteur

avoit dessein de le continuer, mais quelque circonstance l’en a empêché.

La seconde partie renferme des observations sur chaque leçon, destinées aux instituteurs, pour leur faire remarquer les points essentiels sur lesquels ils doivent principalement insister dans l’enseignement. Cette seconde partie est en quelque manière unique dans son genre, et donne à l’ouvrage un mérite particulier.

L’ouvrage n® i a pour titre : Instructions sur l’arithmétique et la géométrie élémentaire , ainsi que sur les nouvelles mesures , et sur leur rapport avec les anciennes , avec celte épigraphe :

Il ne faut enseigner aux jeunes gens que ce qui peut leur être utile un jour.

Cet ouvrage peut être regardé comme un traité complet en ce genre. Il est clair et méthodique; il est partout accompagné de questions et d’exemples bien choisis; mais peut-être est-il écrit d’une manière trop concise et trop savante pour des enfans. D’un autre côté, on ne trouve pas dans la partie géométrique toute la rigueur qu’on y peut désirer.

L’ouvrage coté n° 3 est intitulé : Règles principales de V arithmétique.

C’est un bon traité, plus complet que celui

dont on vient do rendre compte, puisqu’on y traite des logarithmes; mais il a le même défaut, si c’en est un, d’être au-dessus de la portée des enfans.

Cet écrit a surtout le mérite de l’exactitude et de la précision; mais les principes n’y sont pas assez développés; et à l’égard du calcul décimal, on n’en fait pas assez sentir l’utilité et la généralité.

Le mémoire n” 4 a pour titre : Instructions élémentaires a' arithmétique et île géométrie pratique ; Instructions sur les nouveaux poids et mesures , à l'usage des écoles primaires , avec cette épigraphe.

Un vrai républicain n’a pour père et pour fils,

Que les vertus, les mœurs, les lois et son pays.

C’est un bon ouvrage, un peu trop prolixe pour des enfans. L’auteur ne procède que par problèmes, et ne développe pas assez les principes; mais il a partout beaucoup de méthode.

L’arithmétique est plus complète qu’il ne le faut, puisqu’on y explique aussi les opérations complexes par les parties aliquotes, que l’usage du calcul décimal et des nouvelles mesures doit rendre inutiles.

La géométrie manque de rigueur dans les démonstrations. A cela près, c’est un des ouvrages qui remplissent le mieux l’objet du concours.

L’ouvrage n° 5 a pour titre : Traité (P arithmétique , par le citoyen Simonin.

C’est un traité d’arithmétique aussi complet qu’on puisse le désirer; il l’est peut-être trop pour les enfans , mais il pourrait servir aux instituteurs. Il y a de l’ordre, de la clarté, et beaucoup d’exemples exposés d’une manière simple et nette : on peut le regarder, quant à l’arithmétique, comme un des meilleurs ouvrages soumis à l’examen du jury.

Nous n’avons fait mention que des ouvrages manuscrits. Dans le grand nombre de ceux qui ont été présentés imprimés, on doit mettre au premier rang les Elémens de Géométrie , par Legendre , dont la réputation n’est point contestée, même par l’envie. Sans doute l'Assemblée nationale se souviendra qu’une académie célèbre couronna les Entretiens de Pkocion, qui avoient déjà plusieurs années de date et de succès.

Parmi les ouvrages de géographie qui forment la sixième classe, plusieurs méritent d’être distingués, et leurs auteurs sont dignes d’éloges et d’encouragemens. Mais le seul qui doive être publié, pour les vues utiles qu’il présente sur la manière d’enseigner, a pour titre : Idées sur une nouvelle

manière d? enseigner la géographie dans les écoles primaires, par le citoyen Michel , principal du collège de Douai.

L’auteur de cet intéressant ouvrage établit pour principe , que l’instruction primaire doit être courte, simple, agréable et méthodique. Il propose, pour la géographie, la forme analytique, qui donne d’abord des détails, et qui, des détails, nous élève aux principes et aux généralités.

Qu’on expose d’abord dans chaque école le plan de la commune où elle est située, il sera facile d’accoutumer les élèves à reconnoître sur ce plan la position des lieux qu’ils auront coutume de fréquenter.

On mettra ensuite sous leurs yeux une carte du canton dont la commune fait partie, puis une carte du département, ensuite une carte de la France ; après quoi, on passera à celles de l’Europe et des autres parties du globe, et enfin à la mappemonde.

L’ouvrage n° i a pour titre : Traité élémentaire de géographie astronomique , naturelle et politique, avec cette épigraphe :

Qu’on instruise donc le peuple!

Dans ce traité on considère la géographie sous tous ses points de vue, et l’on en développe les

élémens d’une manière qui ne peut convenir aux écoles primaires. La géographie astronomique est trop succincte et en même temps trop relevée pour les commençans. La géographie physique ou naturelle est un extrait de Buffon et de ses erreurs. La géographie politique présente des considérations très-intéressantes, mais trop métaphysiques, sur l’état social, les droits et les devoirs de l’homme, la liberté, l’égalité, la souveraineté, le gouvernement, les impôts, le commerce, les arts et les mœurs. Ces trois parties, qui comprennent les élémens de la géographie , font aussi la partie principale de cet ouvrage. L’auteur y a joint une description abrégée de la France, mais qui n’est qu’une nomenclature sèche et sans intérêt.

Cet ouvrage est en général bien écrit; il formeroit une bonne introduction à l’étude de la géographie pour les écoles centrales.

Iæ mémoire n° 3 est intitulé : Notions élémentaires de géographie. , avec cette épigraphe :

La géographie est l’œil de l'histoire.

L’auteur se borne aux conuoissances nécessaires pour l’usage des globes et des cartes; il expose tout ce qu’il est intéressant de connoître sur un globe artificiel; il en fait ensuite l’application aux cartes générales et particulières. Il s’attache à ré-

(luire toutes les mesures à celles que fournit la nouvelle division du cercle en l\oo parties égales.

Cet ouvrage est simple, précis , méthodique; mais il ne contient qu’une partie des élémens de la géographie, et ne remplit ainsi l’objet du concours que d’une manière partielle.

L’ouvrage n° 4 a pour titre : Dialogue sur la géographie, île la France ; et pour épigraphe :

L’homme libre peut-il connoître son pays sans l’aimer davantage?

L’auteur ne considère que la France dans cet écrit; il fait voyager son élève dans sa patrie, pour laquelle il lui inspire les plus tendres sentimens; il propose, pour fixer dans son esprit la connoissance des lieux, de lui faire crayonner des cartes de géographie où l’on aura ébauché les côtes, les rivières et les montagnes. Ce mémoire, écrit avec intérêt, n’est qu’un essai qui ne remplit que partiellement le but proposé par la Convention nationale.

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