DEUXIÈME SÉANCE
mal bâties, sales et incommodes ; mais d’un seul édifice bien exposé, assez vaste dans ses contours et ses développements, assez varié dans ses dispositions intérieures pour loger 4 à 500 familles diverses de goûts, de caractères , de rang et de fortune, et pour satisfaire. en meme temps, à tous les besoins des grands services. Cet édifice s’appelle Phalanstère. Fourier donne à toute la population le nom de Phalange industrielle, comme pour en comparer l’activité pacifique à l’action guerrière de cette célèbre Phalange macédonienne avec laquelle Alexandre conquit une partie du monde. Le mot Phalanstère signifie manoir de la Phalange , de même que'le mot monastère signifie manoir des moines.
Pour donner à ses auditeurs l’idée d’un Phalanstère, M. Considérant en a figuré un plan général sur le tableau, et en a lu la description contenue dans son ouvrage intitulé Destinée sociale. Ce Phalanstère,vu de face, ressemble un peu par la forme au Palais des États de Dijon vu du milieu de la Place Royale. Il y a une grande cour ouverte en avant avec deux ailes à droite et à gauche comme la cour duLogis duRoi ; mais celle-ci n’est, en comparaison, qu’une miniature. Au milieu de la façade s’élève la Tour d'Ordre, où sont le télégraphe, l’observatoire, l’horloge, etc., etc. A l’intérieur, les salles destinées aux relations publiques occupent le centre. Sur les ailesetderrière, sont disposés les appartements, différents de grandeur et d’élégance, mais tous propres, commodes et confortables, tels, en un mot, que les plus riches et les plus pauvres aient la facilité de se
loger comme ils le désirent. Les grands appariements, les moyens et les petits sont repartis, dans tout le Phalanstère, d’après certaines règles d’engrenage,, de manière qu’il n’y ait pas de séparation tranchée entre les- différentes classes de citoyens , et qu’on ne voie pas le contraste choquant d’un faubourg Saint-Marceau à côté d’un faubourg Saint-Germain. La disposition la plus remarquable du Phalanstère est la rue-galerie couverte, qui règne au premier étage dans tout le pourtour de l’édifice, et qui peut être chauffée en hiver et ventilée en été : par elle, on communique avec toutes les parties de l’habitation sans être exposé aux intempéries de l’air. Un système unitaire et économique distribue dans tous les appartements, dans toutes les salles et tous les ateliers du palais sociétaire, la chaleur, l’eau et la lumière.
L’idée d’un Phalanstère paraît d’abord si extraordinaire, que tout le monde en est plus ou moins choqué. M. Considérant a fait preuve de beaucoup d’esprit et de sens en essayant de faire comprendreà ses auditeurs que cette idée est très-simple au fond, que même elle n’est pas nouvelle, en ce sens que l’on fait des choses analogues chez toutes les nations civilisées. Lorsque JLouis XIV voulut créer un asile pour cinq mille invalides, ni lui ni ses architectes n’eurent, l’idée absurde de bâtir une petite maison pour chaque soldat : ils construisirent un vaste hôtel dans lequel des logements différents sont affectés aux invalides, aux administrateurs de tout rang, au gouverneur de l’établissement, à ses officiers et à leurs familles. De même aujourd’hui, lorsque le
2(5 deuxième séance.
gouvernement veut loger trois ou quatre cents élèves, un ou plusieurs régiments, il trouve plus simple et plus économique de construire un collège, une caserne, que do bâtir une maison particulière pour chaque'élève et pour chaque militaire. Si donc on veut loger une population de 400 familles associées, il y aura bien plus d’économie et d’avantages à les réunir dans un seul édifice construit à leurs convenances, qu’à leur construire 400 maisons, — toutes choses égales d’ailleurs, et les matériaux étant supposés de mémo nature dans les deux cas.
Le Palais-Royal, à Paris, est l’édifice civilisé qui a le plus de rapport avec un Phalanstère. L’unité (trop peu variée) du plan; les galeries (trop étroites et trop mal garanties) qui mettent en communication toutes les parties entre elles; les jardins qui séparent les corps de bâtiment, le système de l’éclairage, etc., tout cela concourt à donner une idée de l’édifice sociétaire. Ajoutez que sans sortir du Palais-Royal on trouve deux théâtres, plusieurs bains, des cafés, des cabinets de lecture, des magasins de toutes choses, et que 8 à 900 familles, à tous les degrés de fortune, v logent sous le même toit, mais aussi distincte ment que partout ailleurs. Comme au Phalanstère, chacun y a son chez-soi , chaque famille y occupe le logement qu’elle affectionne et dont le prix lui convient. Seulement, l’entassement des locataires dans le Palais-Royal, les cloaques qui l’environnent et l’atmosphère de Paris, en font une'habitation bien inférieure en salubrité et en agrément a celle du plus modeste Phalanslère.
m* sÉAsrcE,
Distinction profonde entre la Communauté et l’Association.
En commençant la troisième séance et avant de reprendre le fil de son exposition, M. Considérant, pour répondre à l’observation d’un auditeur, a montré l’énorme différence qui existe entre la communauté et l’association telle que Fourier la propose. La communauté se fonde sur l’égalité absolue de tous ses membres : celui qui apporte un capital considérable, qui travaille beaucoup, ou qui se distingue par son talent, n’est pas mieux rétribué que celui qui n’a rien versé, que le paresseux ou l’incapable. Vassociation admet une hiérarchie basée sur les inégalités et la diversité des aptitudes et des facultés : chacun y est rétribué proportionnellement à son concours dans l’œuvre générale. — La communauté , jalouse des supériorités, tend à les abaisser sous un niveau écrasant; elle éteint toute émulation. L 'association favorise le-libre développement des individualités et leur mouvement ascendant : au lieu de supprimer toute espèce de distinction et de privilèges, elle les multiplie à l’infini et les met à la portée de tous. — La communauté ressemble à un concert où l’on ne ferait que répéter toujours la même note. L’association ressemble à une belle partition de musique, dans la-
28 troisième séance.
quelle toutes les notes sont combinées de manière à
produire une riche harmonie.
Après avoir exposé l’ensemble des dispositions matérielles nécessaires cà l’organisation de l’industrie, M. Considérant montre comment les personnes fonctionneront dans l’intérieur de la commune sociétaire.
Conditions générales d’accord entre les individus.
La première question qui se présente à tous les esprits est de savoir si, dans le Phalanstère, les individus pourront s’accorder entre eux. — Il y a deux conditions primordiales d’accord : 1° le bienêtre matériel. Indépendamment de l’influence que l’éducation exerce sur les sentiments des hommes, il est certain que le bien-être suffît pour les disposer aune bienveillance mutuelle; à cet égard l’ordre sociétaire réalisera les plus grandes préparations d'accord. 2 15 La solidarité des intérêts. Aujourd hui, les intérêts sont divisés, hostiles : nul n’est porté à souhaiter la prospérité de son voisin ; on désire plutôt sa ruine, dont on pourra profiler. Qu’importe à l’ouvrier que le fabricant soit en perte ou en bénéfice ? Ce n’est pas cette circonstance qui règle le taux du salaire. Dans la phalange, au contraire, tous les individus étant associés, le malheur du voisin voustouche personnellement, et vous profitez de ses succès. On n’augmente son bien-être qu’cn augmentant le bien-être général, et l’on ne peut nuire aux autres sans se nuire à soi-même. L’antagonisme du
organisation ou travail. 29
capital contre le travail ou le talent n’existe plus : ces trois éléments sont unis solidairement et concourent à l’envi au bonheurcommun. Ainsi V intérêt, qui divise les hommes aujourd’hui, estun'gage d’union dans le régime phalanstérien. L’égoïsme disparait, chacun faisant son propre bien en concourant au bien public.
§ io.
Le travail est répugnant.— On peut le rendre attrayant. —
Point de liberté sans le système du travail-attrayant.
Un des problèmes les plus graves.de la science sociale est celui qui a pour objet de rendre le travail attrayant. On comprend l’importance de cette question. Depuis trois ou quatre mille ans, les hommes cherchent en vain la liberté à'travers les révolutions politiques : ils ne la trouveront que dans le travailattrayant. En effet, le travail est la loi dal’Humanité: c’est par le travail que l’homme doit pourvoir aux besoins de sa nature, ët.sansle travail la société n’existerait pas. Mais beaucoup de travaux sont pénibles ël répugnants : delà, dans l’antiquité, la division des hommes en deux catégories, ceux qui travaillaient et ceux qui ne travaillaient pas ou ne faisaient que les travaux qui,leur plaisaient, tels que ceux de science, d’administration et de gouvernement. Presque tous les travaux étaient le lot des esclaves : l’esclavage résultait de la nécessité et de la répugnance du travail. Aussi, les républiques grecques et la société romaine, que nous admirons tant, sur la foi de nos livres do classes, n’étaient en réalité que des aristocraties de patriciens et d’hommes libres
•exploitant une multitude innombrable d’esclaves. Maintenant il n’y a plus d’esclaves, du moins en Europe ; mais la masse des travailleurs n’est pas encore libre. On travaille généralement par force ; chacun est rivé à sa fonction par le besoin de se procurer les choses nécessaires à la vie, par l’obligation de nourrir et d’élever une famille ; chacun aspire à ne rien faire, à vivre de ses rentes; une loi de contrainte pèse sur tous les individus. Or, puisque le travail est nécessaire, inévitable, il est clair que les hommes ne peuvent jouir de la liberté qu’à la condition d’organiser l’industrie de manière à en rendre l’exercice attrayant.
Est-il possible de réndre le travail attrayant? Le préjugé répond : non ; car, dans nos idées, les mots travail et peine sont synonymes. Cependantcertains travaux sont faits avec plaisir, spontanément, par des personnes qui travaillent sans y être obligées. Qu’estce que le travail ? Une dépense d’activité physique ou intellectuelle, faite en vue d'un résultat voulu. Or, il est constant que tous les hommes éprouvent le besoin d’exercer leur activité ; l’inaction engendre un ennui insupportable. Le travail n’est donc pas répugnant en lui-même ; s’il le devient, c’est par les conditions dans lesquelles il s’exerce. Par exemple, ceux qui vivent de la chasse ou de la pêche comme d’unmétier n’y trouvent pas, en général, beaucoup de plaisir ; cependant il y a des gens riches qui se passionnentpour ce genre de travail, malgré les fatigues qu’il leur occasionne. Il y a deux catégories de travaux pour lesquels on ne conteste pas l’existence de