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tf elles reste passive, elle ne constitue qu'un sentiment; puis un pencbant, en devenant active. Ces deux modes se retrou-
lent, ainsi que dans les fonctions affectives, dans les fonc tions intellectuelles, et c/est seulement par suite de la momdre énergie de ces fonctions qu'ils ne portent pas alors de noms
caractéristiques.
A cette distinction des penchante et des sentiments, M. comte substitue celle des fonctions affectives, ou du cœur, en cœur proprement dit el en caractère. Une prolonde analyse montre dans le langage la source de cette notion scientifique. Elle y est indiquée par les différents sens du mot caractère, et surtout du mot cœur, qui signifie, suivant les cas, tendresse ou énergie. Quand il est isolé, la signification du mot caractère, se rapporte certainiinent à Fensemble des qualités pratiques. Et mec toute justesse, car c'est la nature*, e genre propre de Factivité particulière à un individu qui e déinit, le distinguo des autres, le caractérise. Quant à la gituation respective des organes, il est clair que les fonctions actives, ayant toujours besoin de connaître le but extérieur pour accomplir le dessein arrêté, sont plus liées que les fonctions affectives aux fonctions intellectuelles, ainsi les organes de ractivité doivent être situés entre ceux du sentiment et
de rintelligence. ..,,,*
L'âme, composée d'abord du cœur et de l'esprit, le devient donc maintenant du cœur proprement dit, du caractère et deFesprit La division du cerveau correspondante, le partage m parties postérieure, moyenne et antérieure. La première composée des organes du sentiment a, non avec le dehors, mais seulement avec les deux autres, des communications directes. C^est par celles-ci qu'elle reçoit les impressions d'où dépendent ses émotions et qu'elle transmet les impulsions émanées de ses désirs. Par les mêmes moyens de communication, servantaussi aux actions inverses, elle stimule les fonctioDS spéculatifeeouest réexcitée par les actes pratiques.
MORALE POSITIVE. kH
Quelque réel que soit le besoin d'exercice des facultés actives et spéculatives, elles sont incapables, par elles-mêmes, d'une activité soutenue tendant à un but déterminé. D'après la faible énergie de l'intelligence, son activité, quand elle n'est point subordonnée à une destination affective, n'aboutit qu'à de vagues et Incohérentes contemplations. Mais une impulsion morale, soit personnelle, soit sociale, n'est pas seulement indispensable pour diriger et coordonner l'exercice intellectuel, c'est d'elle aussi que dépend toujours l'attention ou contention qu'il exige même dans ses moindres opérations.
Les fonctions affectives sont donc le principe nécessaire du consensus cérébral, mais en outre M. Comte les regarde comme la source de la continuité. L'intermittence est une loi générale de toute fonction animale : mais la symétrie des organes du cerveau permet de concilier l'alternative d'action et de repos avec une continuité nécessaire à la constitution de l'individualité. D'après la liaison, avec les appareils des sensations et des mouvements , des fonctions spéculatives et actives, leur activité est comme celle des sens et des muscles périodiquement interrompue : leur repos peut être d'ailleurs partiel ou total. Mais, complètement isolée du dehors, la in affective peut et doit fonctionner sans cesse, même pendant le sommeil, les parties symétriques se reposant et fonctionnant alternativement.
Cette vie affective qui domine et coordonne donc toute l'existence, se décompose évidemment en égoïsme ou personnalité, et en altruisme ou sociabilité. Ce dernier penchant, si supérieur à Fautre en noblesse, est aussi moins général et le privilège d'une organisation plus compliquée. Mais s'il manque à un grand nombre d'êtres inférieurs exclusivement égoïstes, il se retrouve, comme chez l'homme, mais généralement à un moindre degré, parmi tous les animaux supérieure.
Nécessaire à la coEservation de riodividu , Tégoïsme tend iiaturellemeEt à doroioer l'altruisme , malgré le charme supérieur des émottoos de ce dernier, si bien rendu par tant tf mitres, mais aussi par Montaigne, quand II dit la joie, ralse, le mpm, que lui cause la présence de son arai. La lutte entre Fégoïsme et raltruisme, telle est donc toute rhistoire de la vie. Mais l'existence sociale que Tégoïsme tend totjours à troubler, même à détruire , assure la satisfaction des besoins personnels convenablement restreints, et , eu multipliant ses satisfactions, développe l'altruisme. Ce noble pencbant qui unit intimement et confond presque le devoir et le bonheur, peut donc, grâce à elle, prendre sur la vie un empire de plus en plus grand , et , renversant l'ordre primitif, complètement dominer Fégoïsme. Telle est la perfection, Funlté , le bonheur, facile au moins maintenant à concevoir, sinon à atteindre.
Quant aux sièges de la peraonnalité et de la sociabilité , comme Gall Fa démontré, les penchants personnels sont situés à la partie postérieure de la région affective, et les penchants sociaui à sa partie antérieure. L'altruisme, qui tend toujours à connaître de plus en plus l'être extérieur objet de son affection, se trouve ainsi directement en rapport avec les fonctions intellecluelles. Et Fégoïsme, qui pour aimer n'a besoin d'inspirer ni de soutenir aucun effort, s'en trouve naturellement plus éloigné.
Dans Fégoïsme, M. Comte distingue de Fintérêt qui concerne directement Findividu, Fintérêt indirect qui, ayant en vue des satlsfactioDS personnelles, les cherche et les trouve dans les liaisons sociales et Finfluence sur les autres. Ses organes, car il en comprend plusieurs, détaillés ci-après, occupent la partie supérieure de la région égoïste et c'est par eux que se fait la transition de Fégoïsme à l'altruisme.
L'intérêt direct de l'individu le pousse à Famélioration coniie à l'entretien de son existence ; de là les instincts
MORALE POSITIVE. Il7'6
de la conservation et du perfectionnement , ce dernier ne manquant que dans les degrés inférieurs de l'échelle animale. L'instinct de la conservation individuelle suffît chez les animaux hermaphrodites à leur reproduction ; mais, dans les animaux supérieurs, à l'instinct de la conservation de l'individu doit s'en ajouter un autre, et qui est même composé, directement relatif à la propagation de l'espèce.
Le premier élément irréductible de Fâme auquel nous arrivons est donc celui que M. Comte a appelé Finstinct nutritif; mais en spécifiant qu'il comprend non-seulement ce qui concerne la nutrition , mais encore tout ce qui se rapporte à la conservation de l'individu. En vertu même sans doute de sa prépondérance, Gall a méconnu ce pencbant Mais sans lui aucun animal ne saurait subsister, et il augmente d'importance avec la dignité de Findividu, qu'il rappelle à la préoccupation de son existence dont alors le détournent des tendances puissantes et multipliées : son siège est dans le cervelet, et à la partie inférieure, le plus près possible des viscères végétatifs.
11 est presque évident que Finstinct de la conservation de l'espèce doit donner deux fonctions irréductibles : l'instinct sexuel et Finstinct maternel. La série animale montre le premier existant seul chez des êtres où les sexes sont pleinement séparés, mais où n'existe aucune préoccupation des petits. L'organe de l'instinct sexuel se partage le cervelet avec celui de Finstinct nutritif, et l'organe maternel occupe la partie du cerveau qui en est la plus voisine, c'est-à-dire la partie inférieure de la masse cérébrale.
L'instinct de la conservation nous donne donc trois fonctions irréductibles, les instincts nutritif, sexuel et maternel. A ces instincts fondamentaux succède , comme nous l'avons dit, dans la série animale, un instinct plus élevé et moins général , celui du perfectionnement. Cet instinct, qui pousse l'animal à améliorer sa position, en vue de sa propre conve-
B-*'l!!!llllll
I7H QOATlltol PAEIII.
mnm, pot m stiisfair© de deux maiiières : par la destructloE dee obstacles , m par la eoEstructioe des moyens. De là donc riBSttectdestnicteuron militaire, et l'instinct constructeur m IndustrieL Le premier explique le fait incontestable de 11 GliasBe sans besoin parmi les animaux, et la satisfaction qu y trouve riiomme comme les autres carnassiers. Quant au second de ces penchants, il permet les constructions nécessaires à un grand nombre d'animaux pour la production et 1 éducation de leurs petits. M. Comte place rinstinct destructeur aux côtés de rorgane maternel, et Finstinct Industriel au-
dessuSé ^ , .,
L'égoïsme direct étant décomposé en ses cinq fonction! irréductibles, nous arrifons maintenant à Fégoïsme indirect. Il comprend Forgueil ou besoin de domination, et la vanité ou besoin d'approbation. U premier pousse à commander, le second à conseiller, convaincre, persuader. Ces inclinatloas ayant toujours en vue des satisfactions personnelles sont donc encore de Fégoïsme, mais évidemment d'un ordre supérieur à celui des pencliants précédents. La vamté, qui vaut mieux queForgueil, est le plussociable des instincts per- ■onnels; mais elle suppose et ne produit pas la socmbiUté, comme il a été dit. Son organe est au-dessus et celui de l orgueil, aux côtés de Forgane de la construction.
Toute la personnalité est maintenant passée en revue, et
SI décomposition en divers éléments irréductibles se montre
comme le résultat, la conséquence nécessaire de toutes
les variétés profondément analysées qu'elle présente effecti-
vement. L'égoïsme indirect, essentiellement lié à Fexistence
sociale, nous amène au pur altruisme qui la produit Suivant
la. loi constante de ce classement, les fonctions élémentaires
de la sociabilité sont tout à la fois les moins générales, les
plus nobles et les moins énergiques. Toutefois, elles se trou-
vent comme cbei Fhomme et quelquefois même à un plus
haut degré, dans beaucoup de races animales ; et même plus
MORALE POSITIVC, f^75
prononcées dans quelques cas, et mieux isolées des influences intellectuelles et sociales, c'est là qu'elles sont plus faciles à reconnaître et à apprécier, et que d'abord elles ont été apperçues, alors que la religion et la philosophie s'accordaient à en nier Fexistence naturelle.
La propriété caractéristique, quant aux relations sociales, de ces nobles penchants est que, contrairement à Fégoïsme, leur essor le plus général et le plus complet est le plus sûr empêchement de tout conflit. Sources du dévouement , ils poussent à satisfaire, plutôt que les nôtres, les besoins d'autruiîet, surmontant Fégoïsme, ils procurent au dehors à Findividu une destination infiniment plus satisfaisante pour lui que celle qui se rapporte à lui-même. Us deviennent ainsi ie principe d'une unité plus complète , plus facile et plus durable que celle qui peut résulter de préoccupations habituellement personnelles.
L'affection se décompose d'abord suivant que sa destination est spéciale ou générale. L'affection spéciale, évidemment plus énergique et moins noble que toute sympathie plus ou moins générale, comprend deux penchants distincts : Fattachement entre égaux, et la vénération qui est le sentiment de l'inférieur pour le supérieur. Le nom même du premier indique son énergie , plus grande encore parmi beaucoup d'animaux que chez Fhomme; et quant à la vénération, son important effet est de disposer à la soumission volontaire. L'affection ou la sympathie générale, la bonté proprement dite est, elle, indécomposable. Mais ce penchant supérieur comporte des degrés, sinon des divisions, et c'est de lui que résulte toute affection collective. Tour à tour il a produit Fattachement à la tribu, ou à la peuplade, puis Famour de la Patrie, qui a inspiré tant et de si sublimes dévouements, et joué un si grand rôle dans le progrès affectif; enfin il arrive maintenant à Famour universel, embrassant le genre humain tout entier et de là son nom dliumanUé. Ces pen-
â7i QUATRIÈME PARTII.
oliUDts mut situés : 1& bonté dais la partie médiane supé* rieiire du cerrean, la vénération derrière, et l'attachement à coté de la ¥énénilion« mais en relation directe, dit M. Comte, afec la ? anité, de manière à maintenir la continuité de la région alfectîfe malgré' Finterposition des organes du caractère entre ceux de fégoïsme et de raltruîsrae. C'est donc, comme déjà nous pouvons le voir, par la bonté que se lient les régions spéculât Ive et affective^
Telle est donc, complète maintenant, l'analyse du cœur. Et ausiitôt elle nous explique les plus importantes difl'érencesqni distinguent les bommes, et le classement que fait d'eux la sagesse vulgaire. Nous voyons comment la prépondérance de Faltruisme ou de Fégoîsme produit les bons ou lesmécbânts; comment le plus grand nombre, ni bon ni mécbant entièrement, flotte de l'un à l'autre. Enfin combien Forgueil et la vanité n'expllquent-ils pas, à eux seuls, d'actes, de conduites' et de natures?
Du cœur proprement dit, nous avons distingué le caractère, dont nous avons maintenant à nous occuper. Sa décomposition est très-simple et très-facile, ses forces élémentaires étant tout de suite mises en évidence par Fobservation des animaux, chez qui les influences intellectuelles et sociales ne les compliquent pas. Le caractère comprend d'abord l'activité, d'où émanent les opérations, puis la persistance, qui les fait aboutir. L'activité se compose de deux forces, le courage et la prudence, dont Fune pousse et l'autre retient. Telles sont les trois qualités nécessaires & la vie active représentant les trois phases de toute opération : le courage qui fait entreprendre; la prudence qui permet d'exécuter; et la fermeté qui oondult l'en treprise jusqu'à son terme. Quant aux sièges, M. Comte place la fermeté sur la ligne médiane du cerveau entre la vénération et la vanité, à ses côtés la prudence ou circonspection, et le courage aux côtés de Forgane impair de la ftnfti^.
Il ne nous reste plus qu'à parler de Fesprit, la seconde des parties fondamentales que donne la première décomposition de Fâme. Mais ici la difficulté grandit. Pour l'exacte détermination des forces élémentaires de Fintelligence, ce n'a pas été trop du génie de M. Comte et de sa connaissance approfondie de tous les travaux de Fesprit humain. Dans cette recherche, la tentative de Gall put à peine lui servir et le guider, et l'analyse de M. Comte s'éloigne presque autant de cette imparfaite ébauche que de la théorie des philosophes métaphysiciens. En effet, c'est surtout la nature et la marche des fonctions intellectuelles que ne peut faire connaître l'observation de l'individu. De tels phénomènes sont trop faiblement prononcés, trop peu caractérisés dans révolution personnelle, pour que leurs lois y soient appréciables. Le mouvement de l'esprit humain par suite de l'existence sociale pouvant seule les faire connaître, il fallait donc qu'il fût lui-même véritablement connu , c'est-à-dire que la sociologie fût fondée, pour que l'analyse de Fintelligence devînt possible.
Antérieurement à Gall, les philosophes regardaient comme des attributs élémentaires de l'entendement les facultés, mal définies, d'attention, d'observation, de jugement, de mémoire, d'imagination et de volonté. Mais le fondateur de la physiologie cérébrale démontra que ces facultés étaient aussi incapables d'expliquer les différences individuelles que de présider à la division des travaux de Fesprit ; et il en fit des attributs généraux, des modes d'action communs à toutes les fonctions cérébrales, tant affectives qu'intellectuelles. Or, quant aux premières, sentir et désirer, sont leurs seules fonctions tant actives que passives : des émotions d'où résultent des impulsions, telle est toute leur vie. Et la volonté, qui n'est que le dernier état du désir sanctionné par la raison, leur appartient essentiellement.
En réalité, Fobservation, le jugement, la mémoire, Fima-
QUAfiJlME FAITIE.
gination , ne mm ni des faculté» élémentaires, ni des attri- Mtâ généraux , mais des résultats compoeés dus au concours, à FtctiYité synerglciue des facultés qui sont ?raiment irréductibles. One analyse profonde de nos connaissances montre d*abord qu'entre l'observation et le jugement ou le raisonnement, il n> a pas de séparation possible. Toute notion acquise résulte d'une réalité extérieure et d'une création intérieure, et suppose donc une source objective et un travail subjectif. Dans la moindre appréciation extérieure, Tesprit produit toujours une conception satisfaisant à Fensemble des Impressions qu'il a reçues. Et, quand le jugement est fortement désiré, faction du cœur sur l'esprit modifie les impressions de manière à les y approprier. A cette distinction de Foliservation et du jugement, M. Comte substitue, comme on le terra ci-après, celle de la contemplation et de la méditation,
Il en est de la mémoire comme de robservation ; et pour se reproduire , une impression primitive , qui se trouve alors nécessairement affaiblie, doit toujours se compliquer d'Inductionsetde déductions, indispensables à tout véritable souvenir. Enfin rimagination résulte de combinaisons de même nature, quoique moins abstraites, que les méditations scientifiques; et qui, souvent môme d'ailleurs, sont plus difficiles et plus compliquées. Soit dans les combinaisons pratiques soit dans les conceptions scientifiques ou esthétiques , les opérations et la marche de l'intelligence restent toujours les mômes » et telle est la considération qui doit dominer la décomposition de resprit-
C'est d'abord en expression et en conception qull se divise Bien des observations différentes montrent la réalité de cette distinction, et l'existence de l'expression comme force distincte. Dans réducatlon elle se développe toujours avant le raisonnement, et F instruction commence par ûm fbrmules qui souvent i*estent toujours incomprises. La com-
MORALB POSITIVE.
paraison des hommes et des races animales montre trèsdistinctes les aptitudes d'expression et de conception; et les mieux doués quant à l'une sont souvent très-inférieurs quant à l'autre.
L'office propre de l'expression est d'inventer des signes qui résultent toujours de la décomposition des cris ou gestes spontanés qu'emploie d'abord l'individu pour obtenir sympathie ou assistance. L'expression est plus liée qu'aucune autre fonction intellectuelle aux organes affectifs; mais l'assistance de la conception lui est indispensable pour que les signes qu'elle invente aboutissent à un véritable langage pouvant faire connaître les sentiments et les pensées. M. Comte regarde l'expression comme une force simple, même dans notre espèce. Quant à son siège, il ne pourrait être Indiqué maintenant avec une suffisante clarté : il le sera en même temps que celui des organes de la conception.
Celle-ci se divise d'abord en contemplation et en méditation. La première est la source des idées ou images qui résultent des perceptions suites des impressions du dehors sur les sens. La méditation , combinant les matériaux qui lui sont ainsi fournis, crée les pensées. Quoiqu'elles y soient moins puissantes que chez l'homme, ces facultés se retrouvent aussi certainement chez les animaux supérieurs. Devant se trouver plus près des sens, la contemplation est située dans la partie antéro-inférieure du cerveau ; et la méditation audessus, de manière à être directement en rapport avec la région affective.
L'esprit apprécie ou des êtres ou des phénomènes ; dans la contemplation il y donc deux modes à distinguer : l'un synthétique, concret, concerne les êtres, et est particulier; l'autre est analytique, abstrait, Il apprécie les évéments, et donne des notions générales, mais plus ou moins artificielles. La contemplation abstraite, moins liée aux impressions extérieures, est placée sur la ligne médiane, et la
OOA'TRlIlll PARTIE.
contemplittoa concrète, qui a un organe double symétrique, à ses côtés, au-dessus de Fœil.
Connaissant les faits particuliers, Fesprît, ou passe aux faits généraux , on revient logiquement des faits généraux aux faits particuliers. De là la décomposition de la méditation en induction et en déduction. La première compare, généralise, trouve les principes; la seconde, découvre les conséquences, coordonne, systématise. La logique déductive a un organe impair, au milieu de la partie supérieure du cerf eau. Touchant à la bonté, l'organe qui relie, se trouve ainsi en contact avec le peichant qui rallie. La logique inductive a un double organe situé de chaque côté de celui de la déduction. L'orgaue du langage, qu'il nous reste à placer, doit être en communication directe a¥ec tous les autres organes Intellectuels : avec ceux de la contemplation ayant à trouver les noms des substances et des propriétés, et avec ceux de la méditation qui doiveotlui fournir des moyens de compai^aison et drs procédés de coordination. Il se trouve alors nécessalremeot situé à chaque extrémité latérale de la région spéculative commençant au milieu des bords antérieurs de la région frontale et s'étendant ensuite. vers les tempes : il est ainsi équidistant de Fœil et d© l'oreille, ses principaux auxiliaires.
Telle est la théorie positive de l'entendement humain, qui dévoile enin l'inconnu de la fameuse devise : nihil est in inteileciu (immI nm primfiterii in ««*«, nisi inteilectus ipse. Et elle permet de se rendre le compte le plus satisfaisant de toutes les diversités et inégalités que Fobservation monti^ entre les hommes. La prépondérance, la plus grande énergie de tel ou tel organe de Fioduction ou de la déduction par exemple, dira pourquoi l'un, comme Kepler, s'est plus distingué par la sagacité pénétrante, par l'audacieuse hardiesse de son génie; un autre, comme Lagrange, par une force supérieure, nno coordination plus vigoureuse, une systéniati-
MORALE POSITIVE. . Û8i
sation plus sûre et plus suivie. Enfin, pour en venir à des observations plus faciles et plus vulgaires, la supériorité de Fappareil contemplatif chez les femmes et du méditatif chez les hommes, dira pourquoi ceux-ci pensent davantage tandis que les femmes observent plus et mieux. La supériorité de Finduction chez elles et de la déduction chez les hommes, dira pourquoi elles sont plus fines et plus pénétrantes, et pourquoi les hommes raisonnent mieux. Ces exemples pourraient se multiplier à Finfini, et ils comportent une multitude de nuances et de variétés qu'indique assez la combinaison possible de l'énergie supérieure d'un ou de quelques organes avec une moindre des autres.
Voilà donc achevée maintenant la décomposition de rame. Tel est le dernier mot, le suprême résultat de la science moderne et, certes, aussi intéressant et important à connaître que difficile à trouver. Le point de départ et la première condition de toute découverte pour l'esprit humain , c'est d'apprécier la similitude ou la différence des phénoînènes, et de reconnaître le genre de comparaison, de rapprochement qu'ils comportent soit entre eux , soit avec d'autres : c'est par là que doit nécessairement commencer leur étude positive, conduisant finalement à la connaissance de leur vraie nature, de leurs relations exactes, en un mot de leurs lois. Or, dans aucun autre cas, ils n'étaient ni aussi mêlés, ni aussi compliqués, et, par conséquent, ne pouvaient être aussi difficiles à suivre et à analyser. C'est pourquoi , comme nous l'avons vu, la morale positive n'a dû venir qu'après toutes les autres sciences, qu'après la physiologie où elle trouve sa base, son point de départ, et qu'après la sociologie qui la prépare directement et lui fournit sa méthode.
'OUATRIÈMB PAftTlB
§ 3. — Du cODCOiirs dei différenlei fonolioni de l'organisme. — Défini tion el théorie de l'unité; aptllude eicluiive des Élfections sympathiques à
la cfwiliitier.
Nous fenons de voir la décomposition de Fâme en dix-huit facultés élémentaires, entraînant comme conséquence celle
dncerîeau en autant d'organes. Mais Tanalj^se ne doit jamais être faîte qo*en Tue de la synthèse, et ici surtout plus que partout ailleurs. Principe du consensus. Intimement lié à f ensemble de l'organisme, et en dépendant étroitement, le cerveau ne peut être étudié ni compris isolément Toutes les phases, toutes les circonstances, toutes les nécessités de la vie, ont sur lui leur influence et leur contre-coup nécessaires. Pour tout indifidu, soumis aux circonstances générales de son organisation, le cerveau l'est, en outre, à toutes les dispositions accidentelles et particulières dans lesquelles il se trouve. Qui ne sait, qui n'a observé chez soi-même et chez les autres, l'influence des fonctions végétatives sur les fonctions intellectuelles et morales? S'il est donc vrai que, dans la détermination des relations précises du cerveau ou de l'âme et du corps, il reste encore beaucoup à découvrir, il l'est aussi que cette étude délicate et compliquée ne peut jamais que mieux faire comprendre et expliquer Fincontcstable dépendance où ils sont l'un de l'autre.
Mail la dépendance est bien plus étroite encore entre les diiérentes parties du cerveau qu'entre lui et le reste de l'organisme, quelque réelle et intime que soit cependant celle-ci. Notre âme est composée de forces distinctes dont la connaissance est indispensable â l'intelligence de l'ensemble : car souvent, très-souvent, elles sont en opposition les unes avec les autres, se combattant et poussant tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Mais ces forces distinctes sont en rela* tions directes et étroites lea^ unes avec les autres, et le moindre acte exige toujours le concours d'un grand nombre d'entre elles. Nous avons dofir ;\ r<^c on naître lesquelles doivent
MORALE P0SITIVI!«
être dominantes, et comment peut s'établir leui* accord et
r unité daus la conduite.
C'est au cœur qu'appartient la plus grande partie du cerveau, et c'est pourquoi il domine et doit dominer la vie. L'esprit, dont rénergie est si faible comparée à la sienne, ne produit véritablement qu'excité et soutenu par lui. Son suprême effort c'est, suivant la formule de M. Comte, d'être le minutre et non Vesclave du cœur. Quand il est ministre, il croit ce qui est vrai; quand il est esclave, il croit ce qu'il convient au cœur qu'il croie. Dans le premier cas il éclaire le cœur, et, comme science est puissance, Il lui indique les moyens d'obtenir l'effet qu'il a en vue; dans le second cas il trompe, amène les croyances chimériques, les illusions, finalement l'impuissance, résultat naturel et légitime de l'erreur. Enfin quand l'esprit est ministre, osant aborder les véritables difficultés, il sent bien quelle est la source et le but d'efforts alors trop pénibles et trop difliclles pour qu'il puisse se faire illusion. Mais quand il est esclave, s'enorgueillissant aisément des créations chimériques ou insignifiantes de sa facile activité, il s'imagine être le maître et travailler sans.peine, par suite de sa puissance spéculative, dans la seule vue de contenter une noble curiosité. On peut être sûr alors que dominent souverainement, non véritablement l'esprit, mais les plus vulgaires passions.
Les efforts de l'esprit sont donc déterminés par la disposition de oœur qui l'emporte. Quant au caractère, il se met indifféremment au service des bonnes et des mauvaises passions, et sert les unes comme les autres. Mais les premières, toutefois, sont bien plus favorables à son plein développement.
Keste la lutte entre les éléments du cœur, la lutte entre les pussions î et celle surtout entre l'égoïsme et l'altruisme, la personnalité et la sociabilité, est, comme tout le monde le •ait, l'éternelle histoire de la Vie. Cette lutte pose le grand problème humain : arriver à la prépondérance de la sociabi*-
1184 QOATIIÈHB PARTIE.
IJté; faire dominer raltniisiiie ; faire ea sorte que. noa régoïsine, mais le dévouement, le vrai dévouement, inspire, dirige et gouverne la conduite. Et ces généreux fondateurs du catholicisme, dont, après dix-huit siècles de souvenir, la gloire, la véritable gloire est à peine naissante, car ce n'est qu'en compagnie des autres grands hommes, leurs pairs, qu'ils peuvent vraiment recevoir des hommages dignes d'eux ; ces généreux fondateurs du catholicisme, dis-je, ce sont eux qui, les premiers, ont posé et presque résolu le problème. Le plus grand de tous, salut Paul, établit pour la première fois le dualisme, en opposant Dieu à Satan; à la nature, la grâce. La grâce! enfin maintenant nous savons donc ce que c'est : sans doute, quand, venant d'être reconnue, elle dut être expliquée, il fallut bien alors la regarder comme la capricieuse faveur qu'une inexplicable volonté accordait à quelques-uns ; dès lors tout se bornait à la demander à cette même volonté. Puis, quand, à force d© la désirer et de l'étudier, on entrevit ses lois, elles devinrent les conditions auxquelles elle s'accordait et Indiquèrent ce qu'il fallait faire pour la mériter et robtenir. Mais maintenant le voile est déchiré ; les lois de la grâce, les lois du sentiment sont non-seulement admises en principe, mais encore connues, certainement au moins, quant aux plus importantes. La grâce soumise ainsi que l'inteîligence à des lois, c'est là la découverte que nous annonçons, que nous proclamons , que nous prouvons . mettant au défi de la contredire. L'intelligence et la grâce soumises à des lois! mais alors elles sont donc indépendantes de Dieu? Sans doute et forcément, même malgré nous , nous sommes conduits à croire que le Dieu, qui ne peut du paratonnerre détourner la foudre, est aussi sans puissance sur nos intelligences et nos cœurs. Mais nous n'y perdrons rien, et ces progrès, les plus sublimes de tous, ces progrès intellectuels et moraux que nous, attendions de sa volonté, désormais dépendront do la nôtre.
J'ai assez dit par quelle suite de degrés, la science parvenait à cet empire suprême ; et tout ce livre la montre, s'avançant par une insensible progression, jamais ne faisant un pas m avant que le précédent ne soit bien assuré. Maintenant la voilà au terme de sa course, au sommet de l'échelle : elle a mis le temps, mais elle est arrivée, et d'autant plus sûrement qu'elle a marché plus lentement. Et sa dernière et meilleure découverte est que les affections bienveillantes , innées en nous, inhérentes à notre nature, sont l'heureux privilège de notre organisation délicate et compliquée. Mais, c'est aussi vrai à dire que triste à penser, après tant d'autres si insignifiantes en comparaison , et si bruyamment applaudies, cette découverte suprême est encore négligée, à peine sue, à peine remarquée, presque même incomprise et contestée. Et pourtant, si elle n'intéresse pas, quoi donc intéressera? Que m'importe d'être sûr de tant d'autres choses, si làdessus je nesaisà quoi m'en tenir ? Ah 1 qu'on en parle donc ou qu'on se taise ; quand une telle découverte est annoncée, il ne peut être question d'autre chose qu'on ne soit d'abord fixé à son égard. Mais, à vrai dire, le problème est résolu. Vous laissez notre solution à l'écart : franchement, en face vous n'osez la combattre. Vous avez vos raisons. Pour nous, répandons-la donc et tirons-en les conséquences.
Innés en nous, propriétés de notre organisation, l'attachement, la vénération, la bonté, sont donc les fonctions d^une partie de notre être. Voilà ce qui, cherché si longtemps, si longtemps inconnu, est maintenant trouvé, et ce qui enfin permettra de résoudre la question du bonheur. L'attachement, la vénération, la bonté, fonctions de trois oi^anes de notre cerveau : quelle lumière! quelle satisfactionl Sans doute ces sublimes fonctions des plus nobles organes ne sont pas également réparties à tous. Qui ne sait que tous les hommes ne sont ni des saint Vincent de Paul, ni des William Penn? Heureux qui est mieux partagé! Mais si de l'un à l'autre
kêê <)I7ATiIÈMB MiTIE.
le degré diffère, ce n*est plus de Dieu . c'est de clmcmi qu'il dépend d'augmenter ce qu'il en a, et de devenir ainsi conitamment, tout à la fois, pins vertueux et plus heureux. Car, dans notre espèce, ces précieuses qualités sont tellement communes que celui qui* par malheur» pent en être presque prifé, n'Wl plus a}ora, un homme, mais me anomalie , un monstre exceptionnel.
avant le positivisme, la vertu a été assez justement définie ie sacrifice de M en fmettr des •antres. La morale positive al maintenant en état de donner les explications indispensabl» à rintelllgence et à l'eficàdté de cette définition trop vague , et de résoudre ainsi les difficultés qu'elle laisse, par suite de l'imparfaite connaissance de la nature humaine à l'époque où elle fut donnée. Le sacrifice de soi qu'elle doit avoir en vue , n'est pas un sacrifice complet , mais seulement la restriction des satisfactions personnelles à ce qu'exige le service d'af Irai Où sacrifice ne peut donc concerner Faltruisme , qui fait bien aussi partie de nous, et qui est, en réalité, la seule source possible du sacrifice de Fégoïsrae. Loin donc que l'altruisme puisse et doive être sacrifié, c'est lui qu'il faut affermir, étendre et développer par tous les moyens qu'une étude positive et profonde peut mettre enfin à notre disposition. Mais bien plus, après avoir ainsi rendu cette définition de la vertu si complète et si satisfaisante, le positivisme démontre que là seulement peut se trouver le bonheur.
En ■effet, sans unité il n'est pas possible. Ce qui dans la vie constitue Funlté, c'est une conduite toujours assurée, tendant à un but fixe, bien compris, bien déterminé, dont toutes les actions fassent approcher. Tel peut être, dans le christianisme, le salut éteroeUet, dans la religion positive, être utile aux autres et mériter, conquérir leur estime. L'unité atteinte, il en résulte m état de l'âme qni permet de se conduire dans toutes les circonstances qiil se présentent
um
de telle sorte que le passé laisse sans remords et même sans regrets : savoir toujours ce que Ton a à faire, être assuré que Ton fait bien , que l'on approche de son but , sont donc les conditions essentielles de l'unité. N'est-il pas évident que sans elle on ne peut être heureux? Peut-il Têtre celui qui toujours embarrassé et incertain , hésite et balance toujours; celui dont les p«issions, en perpétuelle opposition les unes avec les autres, constamment se combattent et se disputent la conduite ? celui enfin qui, suivant que momentanément Tune ou l'autre l'emporte, regrette le lendemain ce que la veille il a fait?
Mais l'unité, maintenant, comment est-elle possible? En étudiant les passions égoïstes, il est aisé de voir que, sans même les opposer aux penchants altruistes , elles sont antagonistes les unes des autres , et que leurs tendances se contrarient L'instinct de la conservation, par exemple, est la source de l'avarice, de la cupidité, égoïsme si vulgaire et si connu. Eli bien I s'il est en même temps libertin , quelle vie ce sera que celle de l'avare I d'un côté ne verra-t-ii pas toujours sa fortune, sa santé exposées, de l'autre la privation de ses jouissances chéries? et si peu ensuite qu'il soit vaniteux, dans un moment d'entraînement il pourra encore oublier le mépris général; mais après, mais toujours, y sera-t-il insensible? Il se cachera; oui, mais quelles que soient les apparences, sa fortune, sa position peut-être, il ne pourra le faire sans se sentir, au fond du cœur, avili et dégradé. Ne rien faire (fue (Vavouable : telle est la maxime fondamentale de la nouvelle morale personnelle, et c'est une condition essentielle du bonheur comme du devoir.
Mais une telle complication de passions prononcées n'est pas même nécessaire pour rendre à jamais malheureux. Sans doute, un individu exclusivement avare est à peine possible , et tout le monde sait combien rend malheureux ce triste défaut fortement prononcé. Mais que celui qui est avare, même
i|i8 QilTMliHl PARTIE.
à un degré très-coinniiiB, soit en outre seulement orgueilleux ou vaniteux, comme il n'est que trop facile d'en trouver tant d'exemples, ne le voilà-t-il pas constamment partagé entre les soins opposés de la fortune et de la domination ou de l'approbationf S'il dépense, il diminue, ou n'augmente pas assez sa fortune; s'il ne siit à propos ni rémunérer, ni donner, il devient sans influence, sans autorité , et se fait mépriser. Embarras et incertitude dans la conduite quand vient le cas d'agir; après l'acte fait, regrets et remords; voilà toute sa
vie.
Mais je n'ai pas besoin d'insister sur un tel tableau. Qui n'en a observé, je ne dis pas sur soi, les passions aveuglent, mais sur see voisins, bien plus que je n'en ponrrais direî La cupidité et le libertinage, voilà donc les deux variétés fondamentales de l'égoïsme que viennent nuancer plus ou moins d'orgueil et de vanité. A propos delà famille, j*aurai à m'étendre sur Finstinct maternel. Linsti net destructeur est évidemment la base de Fenvie, et, en général, de la disposition critique, malveillante, comme aussi du mauvais caractère. Quant à Finstinct constructeur, quoique n'ayant en vue que les convenances personnelles, comme les autres penchants égoïstes, Il se prête mieux qu'eut à servir celles dautrui, et est donc propre à être opposé à ces penchants.
ainsi, nous voyons Fopposition des passions égoïstes entre elles. Mais, en outre, elles peuvent encore bien moins s'accorder avec tout altruisme, et d'autant moins que l'ordre de la personnalité est plus inférieur. Tout ce que légoïslo pourra avoir de sentiments bienveillants, constituera encore évidemment une source de trouble et dhésitation pour lui, toujours partagé alors entre le désir de satisfaire ses passions, et, en tant que c'est en son pouvoir, les besoins ou les convenances de ceux auxquels il sera attaché. Et à vrai dire, ce qu'il aura de mieux à faire, ce sera de n*aimer personne, car sûrement personne ne Faimera. Peut-être y en aura-t-il qui
MORALE POSITIVE. /l89
par intérêt, calcul ou faiblesse, pourront faire à peu près comme s'ils Faimaient; mais quels seront ceux, fussent-ils ses proches, qui du fond du cœur aimeront un avare ou un libertin , et même un homme à un haut degré envieux, orgueilleux, vaniteux, ou tout au moins l'aimeront autant que s'il n'avait de tels défauts?
Des penchants altruistes, il en est tout autrement que des penchants égoïstes. L'attachement, la vénération, la bonté, bien loin d'être en opposition, s'entr'aident et se fortifient naturellemeut. Ce que Fun de ces penchants inspire, les autres l'approuvent et y applaudissent. Poussant tous à des actes de même nature et concourant au même but , ils produisent dans la vie une harmonie autrement Impossible. Sans doute, ces nobles penchants sont moins énergiques que ceux de Fégoïsme, mais quel charme supérieur dans leurs émotions! Qui est plus heureux, de l'avare augmentant sa fortune, ou de celui qui oblige, ou seulement revoit après quelque absence, une personne véritablement aimée?
Mais, si du point de vue individuel nous passons au point de vue collectif, nous verrons l'égoïsme bien plus défavorable encore à l'entente générale, qu'à Fharmonie particulière. Ce n'est en effet qu'aux dépens de ceux des autres que les penchants personnels des uns peuvent se satisfaire. Si chacun tire à soi tant qu'il peut, quelle source inépuisable de misères et de malheurs 1 que ce soit dû ou non, à votre naissance, ou à votre mérite, à votre habileté, peu importe, mais tout ce que vous attirez à vous manque à d'autres, que votre superflu, vos besoins excessifs et multipliés privent du nécessaire. Tant pis pour eux, sans doute: mais êtes-vous bien sûr que ce n'est pas aussi, dès à présent même, tant pis pour vous, et que plus tard cela ne puisse encore le devenir d'une autre
manière?
L'altruisme, au contraire, est évidemment la source la plus sûre comme la plus solide garantie de tout accord et de toute
QUATIIÉME MRTIE.
intente. On a dit que la société n'était due qu'à Tintérêt bien •ntendii, qu'elle résultait d'un contrat. Ah l si, pour rapprocher les hommes, il n*y a?ait eu que l'intérêt, bien, très-bien •Btendu, jamais la société n'eût été possible, jamais elle n'eût eiisté et jamais surtout elle ne se fût perfectionnée. Que Fhistoire vraiment doit paraître bizarre à ceux qui ne croient pas au dévouement! Quelle étrange manière de comprendre leurs Intérèti avaient ces héros de la Grèce et de Rome, Codrus, Léonidas, négulus, les Gracques et tant d'autres; puis ces martyrs chrétiens en nombre infini qui sans doute pouvaient faire leur salut sans courir aux supplices; enfin toua ©eux qui ont souffert pour la science, la philosophie, les idées modernes, pour le progrès, m un mot, de Galilée à Condorcet? Nous croyons donc, nous, que c'est l'altruisme qui a produit la société, Fa maintenue, et la maintient encore au milieu des déchirements que suscitent des dissidences infinies et profondes sur les points les plus importants, sur les points nécessaires. C'est l'altruisme qui nous sauve, ou plutôt, c'est lui qui nous sauvera, car ce n'est pas encore fait : mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il saura bien enfin noua tirer de ces doutes, de ces divergences qui finiraient par rendre toute société impossible.
Si les différents égoïsmes se compriment mutuellement,' mais en m combattant, 11 en est tout différemment de l'altruisme, car celui des uns excite celui des autres. Aussi c'est de son plus vaste essor, de son plus complet développement que doit et peut seulement résulter le bonheur général, comme celui de chacun en particulier. Car l'accroissement , non iiis doute illimité , mais indéfini des nobles penchants de la sociabilité, en énergie et activité, est toujours possible, et ne dépend que de notre volonté, sachant demander à la science positive les moyens de le produire. Nous pouvons constamment approcher, sans pouvoir capesiimt Tatteindre jamais, de tel type moral convenable-
ment choisi. Les éléments de l'altruisme , l'attachement , la vénération, la bonté, étant les fonctions de trois organes de notre cerveau, sont soumis, en cette qualité, à toutes les lois de la vie. Or la plus sûre, et la plus importante, de ces lois est que l'exercice fortifie les organes de la vie animale et que l'inaction les affaiblit. Ainsi donc plus on a aimé plus on aime , plus on est capable de le faire, et l'égo'isme dompté va toujours s'affaiblissant.
Cette loi que la science morale établit avec une si irrésistible évidence, est la base indestructible de l'art moral, dont il nous reste à parler.
tUATlIÈM* l'AETlE.
ClâPITRE IL
AIT mmàh.
S I. - WillMê «Mil "*« ^**^ moral. — VéritaWo Ihéorie de la libcrlé
morale.
S'appuyant sur les résultats généraux de la science morale, qui seule peut lui fournir les moyens d'atteindre son but, Tart moral se propose directement de systématiser et de déterminer la conduite. Son double objet est alors de prescrire les actes et de développer les sentiments.
Sans doute, dans tout pays, la législation défend, sous la garantie do peines matérielles, un certain nombre d'actes. Mais il est évident qu'une telle interdiction ne peut s'appliquer qu'à des écarts extrêmes, exceptionnels, et que bien des conduites, cependant très-réprébensibles, très-contraires aux intérêts de la société, ne peuvent ni ne doivent rentrer sous l'action des lois et encourir des peines temporelles. De là résulte donc la nécessité de prescriptions morales qui. n'ayant qu'une sanction simplement spirituelle, puissent cependait, d'après une libre adhésion de cœur et d'esprit, indiquer, déterminer, dans le plus grand nombre des cas, une conduite suffisamment conforme aux intérêts généraux.
Il est évident que les actes doivent être appréciés, nonseulement en eux-mêmes, mais aussi et surtout d'après leurs conséquences. Or telle est la source de la difficulté d'une telle appréciation ; car les actes , même en apparence les plus indifférents, entraînent des conséquences lointaines et détournées, qui doivent être par suite difficilement apercetables , mais dont il est cependant essentiel de tenir compte. S*aidant, pour les reconnaître, de l'observation et du raisonnement, l'art moral doit alors construire des règles géné-
pales de conduite qui puissent, par une facile et sûre application, dissiper l'hésitation dans les cas particuliers, et indiquer le devoir en dispensant d'une appréciation que les convenances, les intérêts du moment, tendent à rendre erronée ou incertaine.
Il n'est certes personne qui, dans sa vie, n'ait senti le besoin de telles règles, et n'ait éprouvé le désir d'en connaître et d'en adopter, auxquelles il pût sûrement rapporter sa conduite. Une fois qu'on en a compris et admis la nécessité , et, en quelques circonstances, reconnu l'efficacité, les services qu'elles ont rendus, le secours qu'on en a tiré, disposent uaturellement à les suivre. Mais en outre, il n'est que trop certain que, malgré les meilleures dispositions, et la plus ferme volonté de se conformer aux plus sages préceptes, la conduite ne pourrait être assez assurée, assez préservée de fluctuation et d'incertitude, sans un point d'appui extérieur. Or celui-ci résulte naturellement de lïrrésistible sanction qu'apporte l'opinion aux règles de morale, quand elles sont universellement admises. Ce n'est en effet qu'en s'y conformant qu'on peut être alors estimé, considéré. Or (comme déjà j'ai eu occasion de le dire), si peu qu'on veuille observer ce qui se passe autour de soi , on sera pleinement convaincu de la puissance de l'opinion, du jugement, de l'appréciation des autres pour déterminer la conduite. Est-ce que le dernier degré de la • dégradation n'est pas Tindifférence au mépris public, qu'ose seul braver un petit nombre d'exceptions malheureuses? Dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société, que d'exemples journaliers d'hommes, et de femmes même, sacrifiant leur vie à l'honneur ; et à l'honneur, parfois bien mal entendu ? Et d'où vient donc la puissance de ce mot l'honneur, si ce n'est du besoin, de Timpérieux besoin de l'estime des autres?
Non-seulement la morale positive reconnaît et sanctionne ce besoin, mais elle le développe systématiquement^ car il
lil QOATElillE FAtTÎB.
lui fournit sa plus sûre garaotle. Mériter et conquérir Testlme, 1» coasidératloe des autres^ eat toot à la fois, suivant elle, le but et la récompense de tous les efforts, ainsi que la règle^uprème de la conduite, liais, à cet égard, il importe do remarquer que, séparément l'une de Fautre, la préoccupation de mériter et celle de conquérir l'estime pourraient être dangereuses. Quoique la première doive être évidemment fondamentalo , si Ton s'en tient à celle - là , il arrivera, sinon toujours, m moiis très-fréqnemment, que les illusions de Famour-propre feront croire qu'effectivement on mérite l'affection et l'estime des autres, et qu'on fait ce qu'il y a de mieux à faire pour les mériter, quand ce ne sera vrai que très-imparfaitement. Ce n'esi pas celui qui se rend lém&igmge à tui-méme, a dit saint Paul, qui est vraimeni estiwmbte. Quant à la préoccupation eiclusive ou prépondérante d'obtenir l'estime, ses dangers et son imperfection morale sont trop évidents pour qu'il soit nécessaire d'insister là^dessus. Mais si les deux préoccupations sont réunies , et que Ton s'efforce constamment de se conduire de manière à mériter et à obtenir effectivement l'estime de ceux-là surtout qui, vous approchait de plus près, vous connaissent le mieux , do ceux aussi pour lesquels on a soi-même le plus de considération et à festlme desquels on se trouve par suite attacher le plus de prix; alors toutes les actions deviendront lasurées, les hésitations, les Incertitudes, seront dissipées; et si la préoccupation est profonde et sérieuse, les moindres détails de la vie, les actes en apparence les plus iosigniflants, pourront être aussi sûrement et nettement indiqués que les plus importantes décisions, certainement une conduite aussi déterminée ne pourra jamiis préparer aucun regret pour
Favealr.
Avoir toiijours en vue, sWorcer de mériter et de conquérir restîme, la considéintlon d'autrul, qui inissent toujours par ^obtenir quand elles sont très-méritées, est asmiré-
meut une règle de conduite qui peut rendre immédiatement, à qui l'appliquera, les plus grands services. Et les progrès de la morale tendent constamment, d'une part, à déterminer d'une manière de plus en plus juste, satisfaisante, et conforme aux intérêts de la société, à quelles conditions, à quelle conduite, Festlme doit s'accorder; et d'autre part à faire connaître de mieux en mieux les moyens de la mériter et de l'obtenir, en déterminant des règles de conduite de plus en plus sûres et précises. Le positivisme n'est pas déjà sans en avoir apporté qui sont entièrement nouvelles, extrêmement importantes, et Immédiatement d'un grand secours. Telles sont par exemple ! vivre pour autrui; c'est-à-dire vivre pour être utile aux autres; puis la règle fondamentale de la morale personnelle: ne rien faire que d'avouable. Mais il est hors de doute que le traité complet de morale positive promis par M. Comte, où le sujet sera traité à fond et sous toutes les faces, apportera encore de nouvelles lumières sur un point si important et que ses travaux antérieurs ont déjà tant éclairci.
Le second objet de Fart moral est donc, comme nous l'avons vu, de développer les sentiments, qui seuls peuvent être la source des dispositions nécessaires à la pratique du bien. Sans les prescrire directement. Fart moral développe les sentiments, parce que, vrais et sincères, il est de leur nature d'être toujours spontanés et de naître d'eux-mêmes, non-seulement indépendamment de la volonté, mais souvent môme malgré elle. Si bien des philosophes qui raisonnent sur le sentiment ne le savent et ne le comprennent pas encore, jamais femme ni poète ne s'est trompé là-dessus ; et l'histoire a montré, et la poésie imaginé d'innombrables exemples de cette lutte émouvante de la volonté et des passions. Prenez garde, vous qui croyez que les sentiments se prescrivent et s'imposent, de donner à penser que vous n'aimâtes jamais ni ne connûtes les douceurs de l'affection pure et désinté-
4M QDATllilIB PAIT».
ressée. Voyez Montaigne, dont j'ai déjà parlé (mais, Il est
vrai, celui-là était philosophe par vocation et non par métier), il aime son ami : c'«ît que c'at lui, c'est que c'est moi, voilà tout ce qu'il peut dire. Non, non. quelles que soient les relations, quels que soient même, s'il est possible, les services rendus , jamais le Iwn n'aimem le méchant ; le compatissanl, llnsensible; le dévoué . l'égoïste : il neTaimera pas. ce qui ne veut pas dire pour cela qu'il ne soit à l'occasion prêt à lui rendre eervice : être utile à qui on peut l'être, c'est If devoir quand on n'aime pas; quand on aime, c'est le bonheur. Mais si d'aimer vous faîtes un devoir, une loi ( le devoir c'est toute la vie pour les âmes bien nées), prenez garde de devenir un tyran et de la pire espèce . sacrifiant l'innocent au coupable, le vertueux au vicieux.
Prenons un cas extrême : sans doute, quoiqu'elles y soient plus communes qu'ailleurs, les femmes comme Catherine de Médicis ne sont pas le privilège exclusif des races royales. Eh bien, supposez à celle-là, au lieu de ceux qu'elle a eus, des enfants Intelligents, honnêtes et bons. Il est vrai, c'est peutêtre la position la plus douloureuse qui se puisse imaginer; mais, dans cette hypothèse, qu'est-ce que pour eux aurait dû être leur mèreî Qu'auraient-ils dû en penser? Quels auraient dû être leurs sentiments pour elle? Peut-on aimer à la fols le dévouement et Fégoîste, la vertu et le vicieux, la bonté, la droiture et qui, voulant à tout prix dominer, emploie indifiTéremment la force et la ruse et gouverne sans pitié? Non, assurément non. Et par contraste, est-il possible de ne pas aimer, adorer même, une mère comme madame de Lambert? Dans ces avis qui lui ont valu la gloire et l'immortalité, et qu'a consacrés la postérité : « Je pourrais , mon fils , me placer I» dans l'ordre des ievoîre, dit-elle; mais Je veux tout tenir de i votre cœur... Je ne veux pas de respects forcés. Je ne veux » que des soins du cn*ur. » Heureux qui ont de pareilles mères!
Pas plus que les sentiments, les croyances ne sont libres. Ce n'est qu'à la condition de ne pas le comprendre, ou de ne pas comprendre qu'il y a démonstration, qu'on est libre de ne pas croire ce qui est effectivement démontré. Les hommes éclairés de notre temps sont-ils libres de ne pas croire au double mouvement de la terre, comme à tout ce qui est regardé comme science positive? Non sans doute, aussi le croient-ils tous. On est libre de ne pas savoir; c'est môme bien plus facile que de savoir : mais, quand on sait, il faut croire, et qui ne croit pas ne sait pas, s'il s'agit de vraie science.
Ni les sentiments ni les croyances n'étant libres, on comprend maintenant que la véritable tyrannie a toujours consisté à vouloir en imposer par la force : c'est-à-dire à empêcher les actes propres à manifester ceux qu'on a, et à en imposer de contradictoires. On a vu , ou cru voir, pendant de longs siècles, les idées et les affections rester les mêmes, puis changer. Les puissants ont alors pensé qu'ils pouvaient, au gré de leur volonté, produire l'un ou l'autre de ces résultats. Les sentiments et les croyances se modifient, sans doute, mais à de certaines conditions déterminées, dans des circonstances particulières qu'il faut savoir reconnaître et apprécier. En un mot, ces changements sont soumis à des lois, à des règles fixes et constantes, ainsi que nous l'avons vu précédemment; et des volontés arbitraires, de quelque force matérielle qu'elles disposent ne peuvent ni les produire ni les empêcher. Les lois de l'âme : c'est là ce que nous avons assez dit être le dernier mot de la science, sa suprême découverte, le positivisme enfin.
Étrangère à cette puissante conception qui est incompatible avec elle, la vieille philosophie se trouve, par suite, impuissante à traiter et à résoudre la question de la liberté. Elle l'embrouille et l'obscurcit, loin d'expliquer ce que tout le monde sait. L'homnio est libre, dit-elle d'une manière ab-
PS QOATMlliMS PAIT».
solue, sans quoi il ne pourrait être ni coupable ni responsable,
el elle préteai 1® proufer. Il est faux , évidemment faut, que 1*01 Bolt toiijours libre de commettre un acte, quelque coupable qu*il soit. On OBt libre I Abl cependant ni vous, ni moi, ni tout bonnête liomme, ne le sommes certainement de vouloir foler. Celui qui est libre de mal faire est déjà vicieux : son devoir alors est de ne pas devenir coupable. Et c'est parce que Ton n*est pas le maître, qoaid on fait mal, de ne pas croire que l'on fait mal, tant que l'on n'est pas Infirme, et, à proprement parler, tant que l'on conserve le caractère bumain , que Ton est, dans ce cas, responsable et coupable. Il est évident que, sauf des circonstances exceptionnelles, les actes réprébensibles doivent émaner de tendances égoïstes : celui qui les a commis est alors condamnable et punissable, parce que sa raison , à défaut de ses penchants altruistes, ne Fa pas arrêté, comme elle aurait dû le faire.
En effet, la volonté n'étant, comme Je Fai dît, que le dernier état du désir, sanctionné par la raison, est donc un phénomène éminemment complexe, compliqué, puisque, indépendamment de Fétat intellectuel, cliaque passion a ses désirs propres, sa tendance particulière. Par suite, elle ne peut profinir que d'un véritable équilibre entre tous les éléments, toutes les forces de Fâme, ou plutôt encore elle est la tendance, la force unique qu'elles produisent, tendance que modifie nécessairement toute augmentation ou diminution dlnlenslté des forces composantes. Aussi rbésitatîon vient toujours soit de l'indifférence de l'acte ou de l'incertitude de ses conséquences, soit de Féiiergie à peu près égale, au moment de la décision, des mauvais et des bons pencliants : la raison, d'ailleurs plus ou moins puissante et éclairée, étant toujours du côté de cea derniers. Tout acte répréhensible vient de la prépondérance de Fégoïsme sur l'altruisme, insuffisamment assisté par rintelllgence, et Fidée même en est déjà, sinon une faute. Ml moins la preuve d'une Imperfection d'autant plus
grande que l'acte est plus coupable. Enfin tout ce qui est bien résulte des inspirations et de la prépondérance de l'altruisme. La liberté morale est donc relative, variable de Fun à Fautre, et la notion en est donnée parla puissance sentie de la raison pour déterminer et fixer la volonté.
Quant au devoir et à la vertu, ils sont eux-mêmes relatifs, mais non arbitraires et naturellement soumis, pour chaque époque, à Finfluence des mœurs, des idées, des opinions dominantes. A bien des égards, assurément, la vertu des plus honnêtes gens de la Grèce et de Rome ferait horreur aux moins scrupuleux de notre temps. Telle est la conséquence du progrès moral de FHumanité. Pris dans son ensemble, le devoir pour chacun consiste à rendre les plus grands services que comportent ses forces et les circonstances de sa vie. Dans une certaine mesure, chacun est donc juge du sien, mais c'est aux autres à confirmer ou à casser son jugement. Entre le strict devoir et le plus sublime dévouement se trouvent compris tous les degrés de la vertu que permettent d'atteindre, avec plus ou moins d'efforts, l'énergie et la prépondérance de l'altruisme moins ou plus prononcées.
Ainsi donc nous voyons l'extrême intérêt du plus grand développement possible de l'altruisme tant au point de vue du bonheur individuel qu'à celui de Fentente générale. Dans la vie privée, 11 est la seule source possible de l'harmonie continue entre nos diverses tendances et de F unité de notre conduite. Dans la vie publique, c'est à lui seul, et non à aucun calcul, que sont dues, soit les inspirations soudaines qui dénouent heureusement les situations difficiles, soit les résolutions calculées demandant le plus de hardiesse et de persé- .vérance. Or, par un admirable retour, l'existence sociale a elle-même pour effet de développer, d'augmenter cet altruisme qui la produit/ la maintient, l'améliore. Cette propriété est spontanée, et c'est l'observation qui la prouve. La civilisation ne rend pas seulement l'homme plus riche, plus
IIIIO QWATElfem PARTIE.
»f«it, plus piiissaiit. elle le rend aussi plus intelHgeat; et eiiflo, tel est le progrès suprême, elle le rend meilleur, c'està-dire plus susceptible d'aitacliement, de vénération, de bonté, en un mot plus aimant Cest non-seulement sans que raient cbercbé ceux qui ont jusquici vécu et gouverné, mais presque à leur insu, que s'est produit cet admirable résultat; et maintenant qu'il est recoonu et mis m évidence. Il doit être le but môme de fexistence sociale. Et alors peut-on douter que, si la société est organisée en vue surtout du progrès moral, il ne devienne bien plus rapide et bien plus prononcé qne quand il a dû se produire, malgré, on peut dire , des organisations tendant à toute autre fin? LV mélioration de Fespèce , tel est le but général de Texistence sociale que, seul, le positivisme a su reconnaître et
proclamer.
Pour l'atteindre sûrement et aussi complètement que possible, qu'y a-t-il à faire? Évidemment il faut étudier d'abord à quoi a tenu plus particulièrement, dans la constitution comme dans le développement de la société, cette heureuse propriété de développer faltruisme. Une telle étude approfondle. Indiquant les Influences favorables ou défavorables, indiquera, par suite, lesquelles doivent être augmentées, lesquelles, évitées, combattues et affaiblies autant que possibla Quant aui moyens généraux d'arriver à m tel résnltat, ils se déduiront des lois propres de la nature humaine et de fciistence sociale. Les détails de l'exécution sont alors le domaine de la politique, à laquelle la morale fournit le but à ttteindr© et les règles générales qui cet effet elle doit sul vi'i*.
c î. - B饫to|i|i€Miil de l'aUrui»»*. — Puissance, pour le produire, ' êê riiililiilioii de ia famille , d'où Ihéorie posilif© d« liens conju«al
"•I ptlintl*
it pesslWlIté du développement de Taltr uisme résulte essentiellement de deni graiileilols sur lesquelles repose toute
cette partie importante de l'art moral. La première est la loi commune à toutes les fonctions de la vie animale, dont les organes sont fortifiés, rendus plus actifs, plus énergiques, par l'exercice, et affaiblis par l'inaction. La seconde, particulière aux sentiments, est la propriété qu'ont les satisfactions personnelles, convenablement restreintes et disciplinées, de rragîr sur les affections sympathiques et d'en devenir la source la plus sûre et la plus puissante. Ainsi donc, par une admirable réaction, l'égoïsme, réglé et satisfait dans une juste mesure, fait croître l'altruisme. Telles sont les deux grandes lois morales qui démontrent la possibilité de développer l'altruisme, et d'où est résulté la puissance de l'existence sociale pour en produire le développement.
La première et la plus importante source des propriétés morales de la société, vient de ce que son élément irréductible est lui-même une association : celle de l'homme et de la femme. En effet, comme nous l'avons vu précédemment, la société n'est réellement pas composée d'individus, c'est-àdire d'hommes et de femmes confondu?, mais de familles ou déménages. Par sa nature, la femme est inférieure à l'homme entons les genres de forces: physiques, intellectuelles et morales. Et le passé nous montre que jamais ni les grands efforts intellectuels, ni les grands efforts de caractère n'ont pu émaner d'elle. Mais la femme est encore plus généralement supérieure à l'homme en tendresse qu'inférieure en force. Et le pur et complet dévouement est aussi naturel et fréquent parmi elles qu'exceptionnel chez les hommes. De cette diversité de nature intellectuelle et morale, plus encore que de la destination physique des femmes, il résulte que les hommes et elles ne peuvent ni ne doivent être indistinctCr ment mêlés dans la société, et qu'elles sont essentiellement vouées à l'existence domestique. On a justement remarqué que chaque progrès dans la civilisation avait rapproché la femme de l'homme. Mais il faut s'entendre sur ce rapproche-
Mf QUATRliME MnilE.
menl et en bien comprendre le sens , les limites et la nature* Cela importe d*aiitant plus que son passé bien compris indiquera son ayenir, son progrè&
On tout en élevant la condition de la femme, la civilisation a cependant toujours tendu à rendre de plus en plus rare et exceptionnelle son action au dehors, et à la renfermer dans le sanctuaire de la famille. Ainsi, les femmes, encore prétresses dans Fantiquilé, ne Font plus été au moyen âge. Puis, celles que, d'après les préjugés antérieurs, leur naissance semblait encore appeler au gouvernement et à la puissance, y ont de moins en moins pirticipé. La civilisation, en développant les forces, développe aussi et prononce davantage les inégalités^ et jamais les femmes, en concurrence a?ec les liommes, ne peuvent et ne doivent devenir ni leurs rivales ni leurs dominatrices. Quelles femmes, sauf peut-être un petit nombre d'exceptions malheureuses, ne reyetteraient avec dégoût, soit pour elles, soit pour leurs descendantes, la perspective de devenir colonel ou banquier? Non, non, ce n'est là ni leur avenir, ni le progrès pour elles. Mais, comprenant de mieux en mieux leur rôle et leur mission, elles doivent toujours devenir les compagnes de Thomme de plus en plus intimes , à lui mieux dévouées, sur lui plus iniluentes, et par lui mieux appréciées et plus Mmées,
Aussi différents moralement et intellectuellement que physiquement, rhomme et la femme se complètent donc Tun l'autre, lue par Fautre, et ainsi coeatituent Funlté sociale. C'est dans leur union que s'applique d'atord et au plus haut degré la loi sur les réactions sympathiques des instincts égoïstes. Le second de tous, comme nous l'avons vu, en énergie et, peut-on dire, en égoïsme, est l'instinct sexuel. Rien de plus personnel assurément que ses satisfactions. Mais une Cois restreintes et disciplinées par l'Institution de la monogamie, rien aussi de plus puissant i)our conduire l'homme au plus profond attachement, et à un attachement tel que saosce sti-
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mulant jamais 11 n'en éprouverait. En rapprochant, de cet effet, la solidarité des instincts sympathiques, ou, dans ce cas, l'aptitude d'une profonde affection privée à rendre plus vénérant, plus humain et plus généralement sympathique, on a l'explication jusqu'ici ignorée de toute la portée, et de toute la puissance morale du mariage occidental ou chrétien. C'est en lui que se résume, on peut le dire, toute la différence de notre état social avec les autres, soit antérieurs, soit contemporains. Mais seule la théorie positive du mariage peut expliquer comment il a entraîné de si lointaines et de si prodigieuses conséquences.
En harmonie avec sa nature plus active et môme spéculative qu'affective, à Fhomme échoit donc la vie au dehors. Mais cette vie ases luttes, ses difficultés, qui exigent l'énergie, le talent, la force enfin. Elle a donc aussi ses dangers mo*» raux, car l'emploi et le sentiment de la force poussent à Fabus, à Fégoïsme. C'est à la femme, concentrée dans son Intérieur, où elle n'a besoin que d'amour, à en préserver Fhomme. A lui, de produire au dehors les instruments et les fruits du travail ; à la femme de lui donner, en échange des besoins de la vie satisfaits, les douceurs et les consolations du foyer domestique. C'est un principe du positivisme que, dans toutes les classes de la société, les femmes, renonçant soit à la richesse conçue comme une fonction et non plus comme un droit , soit au travail extérieur, doivent être nourries par les hommes. Tant qu'il en est autrement , les relations de famille ne peuvent avoir leur vrai caractère, ni, par suite, leur efficacité morale. Mais, plus encore que le travail extérieur, l'oisiveté et la fortune dénaturent et dégradent les femmes. Qu'elle prenne garde de manquer sa vie celle-là qui compte Obtenir, grâce à ses richesses, les soins que, de lui-môme, Fa^ mour est heureux d'apporter : car toute âme bien née, flère et indépendante, justement révoltée de telles prétentions, les repoussera sans remords comme sans hésitation. «Que
501^ QOiTlIÈM.B FAITIK.
» V08 seotimeEts ïiemieoi à moi ans que vos intérêts les » «lèneat, ■» dit à son fils madame de Lamtert
On voit donc combien la théorie positive du mariage est supérieure aux conceptions antérieures. Le catholicisme a regardé ce lien fondamental comme une imperfection nécesiilre. Plus tard, il n*a guère été conçu que comme procurant la satisfaction légitime des besoins sexuels nécessaires à la reproduction de l'espèce : et tout au moins , devant la mère, féDOUse disparaissait presque alors. Le positivisme, lui, conçoit le mariage comme le plus puissant moyen deper^ fectionnement moral qui soit en notre pouvoir. Par leur union, l'homme et la femme s'améliorent en s© complétant, chacun d'eux apportant à la communauté ce qui^ manque à Fautre. L'homme apporte à la femme la force, Ténergie , et les fruits du travail au dehors dont il la dispense. Mais il apporte aussi tous les inconvénients, toutes les imperfections, qu'une loi fatale attache à sa nature et à son labeur. Laferome, acceptant son secours et sa protection, lui apporte en retour toute la tendresse dont elle est capable. Elle lui apporte , quand elle est vraiment une digne femme, un défouement à toute épreuve, qui jouira de ses succès, le soutiendra dans ses revers, et que ne lasseront ni sa mauvaise fortune, ni, bien souvent, ses fautes elles-mêmes. Si au dehors Il trouve rindifférence. llnjustice. et, ce qui est pis encore, lingratitude, pour les services qu'il a pu rendre, pour ses efforts et sa bonne volonté, quelle consolation n'est-ce pas pour lui de penser qu'il est sûr d'avoir chez lui, près de lui, constamment avec lui, une affection toujourg égale, qui ne dépendra pas de ses succès; qui ne se réglera pas sur les bonnes dispositions des autres à son égard, et même qui, grandissant d'autant plus qu'elles lui manqueront davantage, croîtra suivant le besoin qu'il en aura? Tel est en effet le véritable amour conjugal. Aussi quelle n'est pas sa puissance, pour iméliorep l'homme? Peut-on supposer qu'il y on ait
iBônie quelques uns qui aient sous les yeux sans en être touchés, attendris et par suite améliorés, le spectacle continu du pur et complet dévouement? Que la femme soit aimée, son but est atteint, sa mission accomplie. Elle le sera plus ou moins : s'efforcer toujours de l'être le plus possible, telle doit être la pensée dominante de sa conduite. Et qu'elle ne se croie pas inutile au dehors : celui qui trouve chez lui le bonheur et qui, sil se peut, y contribue aussi celui-là est meilleur citoyen, fait mieux tout ce qu'il fait, remplit mieux tous ses devoirs que s'il eût rencontré une moins digne épouse.
Mais ce n'est qu'en acceptant la position que lui assignent sa nature et ses moyens , en ne sortant pas de son rôle , que la femme pourra voir son dévouement produire des résultats si précieux pour elle et pour la société. Le moment est difficile, je le sais; j'ose même dire, mieux que qui que ce soit peut-être, je le sais. Nous sommes tous solidaires, il ne peut l'être pour les uns sans l'être aussi pour les autres , mais les différentes natures souffrent plus ou moins des difficultés qui lui sont propres.
Il est certes évident que l'action de la femme sur l'homme ne sera jamais ce qu'elle pourrait et devrait être, si elle n'est secondée par la communauté de croyances. Et peut-il être normal que les femmes pensent d'une façon, les hommes d'un autre? Que les femmes croient, pratiquent et vénèrent, ce que les hommes dédaignent ou raillent? Quelle peut être alors l'influence intellectuelle et morale de la femme? Estelle vraiment la compagne de l'homme ? Quelle union intime est possible entre eux? Et celle qui existe dans ce cas, quelle qu'elle soit, peut-elle être comparable à ce qu'elle serait si les croyances étaient, comme il devrait être, parfaitement communes? Pour qu'il en soit ainsi les femmes ont sans doute à faire un extrême effort, mais il y va de leurs plus chers intérêts, comme aussi de leur dignité; dont vrai-
pQ QCATlllMB PART».
méat elles font maiiiteiiaiit trop bon marché, sans savoir, tfitttre part, feire de justes concessions.
Sans doute la communion Intellectuelle avec les hommes est ardemment désirée des femmes; et certes il n'y en a «ère de nos jours qui aient un peu vécu, sans avoir éprouvé, à cet égard, d'amers regrets et de douloureux désappomte^ ments. Mais le vice général de leurs efforts pour arriver à cette communauté de croyances, vient de ce qu'elles ne comprennent pas que, si c^est à elles à poser le problème, à demander aui hommes des croyances qu'elles puissent partager, comprendre, et qui puissent les satisfaire, ce nest pas à elles à le résoudre, ni à déterminer et faire prévaloir les croyances communes, indépendamment de l'appui et des secours qu'elles trouvent au dehors. 11 est vrai . la société actuelle est profondément divisée et de là viennent toutes les difficultés du moment. Mais Fesprit féminin est pélétrant. Qu'il s efforce donc de reconnaître les forces légitimes et à juste titre prépondérantes, qu'il lise au fond des cœurs et des esprits de chacun. Sans doute, quand il reconnaîtra la droiture, la franchise, l'entière sincérité, les grands efforts , faisant légitimement présumer la compétence , il sera iitflfelteiient porté à la confiance. Si alors il comprend les résultats obtenus et en est satisfait, en s'appuyant . pour les faire accepter, sur la compétence et la science, au lieu de lutter contre elles. Il deviendra tout puissant. Car, Men qu'elles ne soient encore que très-împarfaitement reconnues et comprises, telles sont les grandes forces qui mèuent les sociétés modernes, et qui de nos jours dominent iouferainement toutes les intelligences; et de là vient que les efforts appuyés, sanctionnés par elles, doivent nécessairement aboutir et que tout ce qui, essayé, tenté, est en opposition avec elles, ou môme n'en tient pas suffisamment compte, doit tristement et misérablement échouer. Bien des gens qui, sans vouloir le reconnaître, ne croient
que ce que croient leurs voisins, et tout le monde à peu près, dans un sot orgueil rejetteront sans doute la confiance comme source de croyancec ; c'est cependant un noble et légitime motif de croire qu'une confiance bien placée. Et dans la plupart des cas, pour ne pas dire dans tous, c'est bien la meilleure et la plus sûre des démonstrations. Autour de vous, regardez; cherchez par vous-même d'où viennent les idées, les pensées, et par suite les croyances; cherchez-le, suivant la pensée de Descartes, non en demandant directement aux gens ce qu'ils croient, mais en observant leurs actes, leur conduite, toujours vous en trouverez la source dans leurs intérêts, ou dans une confiance bien ou mal placée.
Qu'elle le soit bien ; tel est donc le grand point, le point essentiel. Vous penserez et vous ferez comme tout le monde? C'est ce qu'il y a de plus facile : est-ce bien ce qu'il y a de mieux à faire ? et surtout maintenant ? Voyez ce que dît à ce sujet une femme elle-même, et à sa fille: c'est encore madame de Lambert, « Il faut être, dit-on, comme les autres; ce » comme, s'étend bien loin. Ayez une émulation plus noble ; I) ne souffrez pas que personne ait plus d'honneur, de probité » et de droiture que vous. » Et si vous pensiez de quelqu'un qu'il fait bien ; si son intelligence, ses efforts, son caractère, ses sentiments, si sa conduite enfin vous inspirait la confiance, ne voudrîez-vous pas faire comme lui parce qu'il ne ferait pas comme tout le monde? Ah, qu'on ait confiance dans un sentiment dont au fond du cœur on sent l'honnêteté et la droiture, il donne des forces dont on ne se doute pas : qu'on y ait confiance; car un tel sentiment, s'il est profond, peut, j'ose en répondre, à toutes les hauteurs grandir le caractère, à toutes les clartés ouvrir l'intelligence.
Pour moi, je l'espère bien, mon livre sera lu par quelques femmes i c'est mon plus cher désir. Ah! il ne s'agit que de se rencontrer et de se connaître ; car beaucoup, j'en suis sûr,
50g QlIâTElfcMÉ PAEÏtt.
sont toutes prêtes à trouter qtf il comprend bien le mariage celui-là qui dirait :
« Dlntendiute, je n'ai pas besoin. Par la volonté, la science n et le régime 't maître de mes passions, d'une honnête maîi tresse je puis aussi me passer. Ce qu'il me faut c'est une • compagne chérie, qui. par un dévouement plus facile , ré- » compense le mien, le comprenne elle facilite,. loin dy w mettre obstacle; qui, après de si longs Jours de travail et » d'efforts passés sur les livres, à ma science n'oppose pas la 1 sienne; près de laquelle fatigué par Fétude. je trouve te » repos et non la lutte. Ce qu'il me faut, c'est une compagne i qui, s'associant à mon but, vivant de ma vie, puisse au besoin » calmer mon impalience, ou ranimer mes forces; qui, avec i les miens, identifie assez ses intérêts, pour qu'en toute con- » fiance je lui demande conseil ; qui, dans ces épreuves doui loureuses qu'une loi fatale impose à toute vie, puise, dans » les mêmes considératioos que moi, la résignation et le cou- » rage: car c'est alors surtout que l'entente est précieuse. Ce ■ qu'il me faut, c'est une compagne qui soit animée des mêmes
I goûts que moi, de telle sorte que la vie commune soit sans
II sacrifices pour l'un et pour Faotrc : les sacrifices continus » sont pénibles à faire, pénibles à demander ; enfin, qui pou- » vint se reposer sur ma fermeté, et la fermeté est pour » un homme de quelque valeur une qualité fondamentale et n pour uoe femme m danger plutôt qu'un avantage ; qui » pouvant, dis-je, se reposer sur ma fermeté, puisse me don- 1 ner l'exemple et l'enseignement d'une abnégation, il est » vrai, plus facile que la mienne, mais aussi plus pure et plus
w complète. »
« Que d'abord je fasse donc tous mes efforts pour mériter un w pareil dévouement , pour m'en rendre digne ; et qu'ensuite i je cherche à le rencontrer. Et si je ne le trouve , que je ne
i l'wna gtiïtm , cl oniein carnis incVinaUoncni facilioi îmmhiê, Jmi
Itfliefi, lir* I , cil. XII.
M me marie jamais. A moins sans doute je pourrais vivre en » parfaite intelligence ; mais je me connais, ce ne serait pas » du bonheur. i>
Telle est, telle au moins doit être l'union conjugale. Dans le cas habituel et normal, elle conduit à la deuxième des relations fondamentales qui constituent la famille, au lien paternel.
Rien assurément ne peut réagir plus heureusement sur l'union elle-même de Thomme et de la femme que le but commun ainsi assigné à leur activité ; rien ne peut être plus propre à augmenter et à affermir leur tendresse mutuelle, à prévenir ou apaiser tout conflit. Et prolongeant l'effet de la naissance, Téducation des enfants est très-propre aussi à leur faire sentir la diversité profonde de leur nature; combien chacun d'eux a besoin de l'autre pour se compléter, et combien les soins si naturels à Tun seraient impossibles à l'autre, et par lui mal rendus. Si la protection matérielle doit émaner exclusivement du père, nul doute que la mère, outre les soins si longtemps nécessaires à Penfance, ne doive prendre dans l'éducation morale et aussi intellectuelle, une part de plus en plus grande. Dans l'admirable régime né du catholicisme, les enfants étaient élevés par les mères, dirigés par les prêtres. 11 y a là certainement une indication pour l'avenir, qui doit reprendre au passé et réaliser de nouveau, encore amélioré, tout ce qu'il a eu de bon.
Les parents ont donc en commun à élever leurs enfants. Tout concourt à rendre pour eux ce devoir plein de charme et d'intérêt. La bonté aime à protéger, et elle est surtout le sentiment qui aux inférieurs attache les supérieurs. Dans ce cas, le besoin de protection est plus grand qu'il ne peut jamais l'être. Les services rendus dont l'enfant apprécie promptement le besoin qu'il en a ne peuvent manquer d'exciter en lui une reconnaissance que son âge expansif se plaît à témoigner. Venant à comprendre la bonne volonté envers
fim QOâlllI» FAllIfc
loi, et à recoBEaltre toete la supériorité qu'il peut imaginer, « wumlssion, d'abord involontaire et forcée, s'annoblit en devenant volontaire, et laïénération s'^oute à la reconnaissance. aussi la paternité fournira toujours le meilleur type de toute autorité et du pouvoir sur autrui, qui n'est jamais légitime qu'à la condition d'être nécessaire et dévoué.
Étant donc la meilleure école de la bonté pour les mférieurs, fextrème intérêt de l'étude morale de la paternité fient de ce qu'elle met en évidence plus qu'aucun autre pencbant la puissance des motifs intéressés pour faire 'naître et fortifier les inclinations bienveillantes.
Le sentiment qui en général attache les animaux à leurs petits, est trop nécessaire à la conservation des espèces pour qu'elles aient pu et qu'elles puissent subsister sll ne provenait que de ces mêmes pencliants sympathiques susceptibles tf «ttacber à tout être. Et, de môme dias notre espèce, il est évident que le lien des parents aux enfants a un caractère propre, un cacbet pirticulier qui le distingue profondément de tous et qu'il n'est comparable à nul autre. C'est bien plutât comme venant de soi . comme étant à soi, que comme toute wtre personne, à laquelle on serait attaché autant que possible, que l'on aime ses enfants, et que l'on tient à eux. Aussi dans le tableau cérébral, l'instinct paternel ou maternel, comme il | est déiigné , est le troisième des instincts égoïstes. Et c'est ajuste titre, puisque ce penchant pousse à aimer les enfants, non pas pour eux-mêmes, mais comme on «Ime toute propriété. Il en résuit» donc déjà que le sentiment des parents pour leurs enfants est un sentiment complexe, composé de personnalité et de dévouement , autrement dit d'égolsme et d'altruisme. Mais en outre, il est clair encore que l'orgueil et la vanité peuvent, doivent même nécessairement y intervenir de bien des manières différentes. D un autre côté, tous les penchants altruistes, la bonté, l'attachement, la fénération même, quand la supériorité sous un --
pect quelconque est reconnue, concourent aussi à produire le sentiment des parents tel qu'il existe effectivement.
Ainsi donc le sentiment très-complexe des parents pour leurs enfants, est toujours un mélange d'égoïsme et d altruisme, qui comporte toutes les proportions possibles de Fun et de l'autre, et par suite tous les degrés de la vertu et du vice. C'est essentiellement de la nature plus ou moins sympathique des parents que dépend ce qui domine; et ainsi dans les cas extrêmes , mais non encore bien rares , les enfants peuvent être, et sont journellement l'objet, soit du plus sublime dévouement, soit de la plus impitoyable exploitation, comme ne le prouvent que trop, indépendamment de toute autre observation , les annales des tribunaux.
Sans doute, en bien des cas, et parmi les femmes surtout (estil besoin de le dire?), l'altruisme l'emporte sur l'égoïsme dans le sentiment pour les enfants, mais plus ou moins, et ce dernier, d'ailleurs, s'y fait toujours sentir. Comme c'est un point entièrement méconnu et d'une extrême importance, quelques développements sont ici nécessaires.
Ce n'est assurément pas par suite de leur dévouement pour eui» que les parents sont si flattés de voir leurs enfants obtenir ces succès éclatants (comme devenir des personnages, voire même des hommes illustres) , qui sont certes très en dehors du devoir et de la vertu, et bien souvent ne sont pas, tant s'en faut, des conditions de bonheur; si même il n'est vrai de dire, que le bonheur est presque toujours le prix dont ils se payent. C'est surtout, mais non exclusivement, dans les classes riches et puissantes qu'il en est ainsi. Les enfants étant aux parents comme venant d'eux et ayant été nourris et élevés par eux, ne doivent-ils pas avant tout et plus que tout satisfaire leurs convenances et leurs préjugés? Dans l'histoire et les monographies, les exemples abondent de telles exigences. Tycho-Brahé et Cavendish qui dérogeaient par leur science , leurs travaux et
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leurs découvertes, étaient la lionto de leurs nobles familles; et, à leur début, Molière et Voltaire, celle de leurs familles bourgeoises. Combien d'existences n'ont-elles pas été sacrifiées, à forguell de caste, aux préjugés de race? Combien ne furentrils pas, comme le cardinal de Retz, voués sans pitié ni remords au crime et au mallieur par des parents inllexibles dont l'orgueil étouffait la tendresse?
Le sacrifice des enfants par leurs parents, quoique sans doute exceptionnel, est cependant tellement possible, tellement dans la natur© humaine qu'il se retrouve dans toutes les conceptions imaginées pour représenter la vie, instruire et corriger par le spectacle de la conduite des autres , et des conséquences qu'elle entraîne. Tragédies, comédies ou romans, le fonds est toujours le même, et les mêmes passions sont mises en évidence. Ab ! ces grands observateurs, ces profonds penseurs , Corneille et Molière , avalent bien su voir, devançant la science, la part de l'égoïsme dans le sentiment paternel. Ainsi dans Polyeucte, par exemple, Pauline, ce type même de la vertu, sait bien voir son père tel qu'il est, apprécier ce que valent les sentiments qui inspirent et dirigent sa conduite, et dire à l'occasion :
« Il Miolemcnl wWl« tox lois *l« la laîssance. »
Et, dans ces cliefs-d'œuvre que coup sur coup enfanta son génie, Molière ne nous montre-t-il pas le dévot voulant marier sa fille à Tartuffe; l'avare, à un riche vieillard qui la prend sans dot; le bourgeois gentilhomme, à un noble; la femme savante, à un pédant; et le malade imaginaire, à un médecin qu'à tout moment il pourra consulter? Tous sont étonnés et mécontents de trouver de la résistance et ne pensent qu'à la vaincre , sans jamais se rendre ni aux raisons si justes et si bonnes qui leur sont données, ni aux prières, si touchantes parfois, qui leur sont faites. Enfin, un peu plus tard, dans les romans, d'antres hommes de génie, les illus-
très auteurs de Clarisse Harlowe et de Lucie de Lammermoor, viennent encore montrer de quel genre d'affection des parents sont capables.
Mais, en s'en tenant au présent, à la réalité, à ce que tout le monde a journellement sous les yeux, Tégoïsme dans le sentiment paternel ne serait encore que trop aisé à reconnaître. C'est le principe fondamental, comme je l'ai dit, de la méthode positive en morale que l'étude des sentiments et des passions doit se faire par Tobservation des autres bien plus que parla sienne. Les passions aveuglent, et sur soi sont toujours mal jugées. Qu'on laisse donc son cas de côté, et que l'on observe ses voisins, les personnes de sa connaissance, de sa société, celles dont on connaît le mieux l'intérieur, les relations de famille. Sans doute l'on ne manquera pas d'en trouver qui élèvent admirablement leurs enfants, et avec une véritable tendresse, avec trop même quelquefois; car, comme les mauvaises, les bonnes passions sont aveugles. L'égoïsme est alors tellement dominé par Taltruisme dans le sentiment paternel qu'il y disparaît presque. Est-ce le cas toujours ? Est-ce même le plus fréquent? J'affirme que non.
Les parents sont naturellement disposés à se croire en état de juger leurs enfants : ils les trouvent aisément capables d'obtenir ces succès qui flattent tant leur amour-propre et leur vanité. Est-il bien rare d'en voir qui se laissent aller à employer les ressources infinies que met à leur disposition la dépendance complète des enfants pour les pousser dans une pareille voie? Et quelle sera la vie de ceux-ci si leurs parents se sont trompés, si ce qui leur est demandé est réellement au-dessus ou en dehors de leurs moyens, de leurs forces ?
Tout le système actuel d'instruction est fondé sur l'émulation. C'est bien peu connaître la nature humaine que de penser qu'elle peut être puissante et en même temps rester
§1/^ QOATElfellE PART».
BoWe* CeEï qui ont compris ce qui se passait autour d'eux dans les collèges et les écoles, savent si la jalousie , la haine et Fenfie n'y entreot pour rien. Mais quand même il en serait ainsi , c'est un triste service à rendre aux enfants que de leur faire aclieter l'instruction en développant autant que possible leur orgueil et leur vanité. Et, l'éducation ainsi donnée portant ses fruits mieux encore que l'instruction, esl^il sans exemple que ces passions surexcitées aienl foné de pauvres jeunes gens à un travail au-dessus de leurs forces ou non en rapport avec elles, et qu'ils soient morts 1 la peine? C'est par intérêt, bien entendu, pour les enfants, dit-on, qu'on exige tant d'eux î non , nou , ce n'est pas vrai. Sans demander àun enfant de faire mieux, mieux que les antres, s'entend, on peut obtenir du travail. Tous
les parents qui, non contents des efforts et de la bonne volonté, font encore du succès une obligation sont inspirés ou dominés, à l'égard de leurs enfants , par l'égoïsme et non par l'altruisme. Et le succès, il y a bien des manières de le demander. 11 y a les exigences directes et brutales, il y a le mauvais accueil quand II n'arrive pas; Il y a les préférences accordées à d'autres. Tout événement peut être alors une occasion de bonté et d'humiliation ; et ce que la vie de famille peut renfermer dans ce cas de douleurs et d'amertumes secrètes , quelques-uns le savent.
Après l'instruction et l'éducation , viennent le choix des carrières et les mariages. L'état actuel de nos miBurs oblige Men les parents à laisser à cet égard une certaine liberté à leurs enfanta ; mais combien encore fréquemment ne sont-ils pas disposés à restreindre le plus possible leur choix, et à le circonscrire entre d'étroites limites? Dans leurs enfants les parents savent bien généralement comprendre les besoins malériels; mais admettre leurs idées, leurs convenances, leurs gnûts, sans vouloir y substituer ceux qu'ils ont eux-mêm^es, c'est là seulement ce que savent faire les meilleurs. Et c'est
aussi la marque de la véritable tendresse qui entre dans les entiment que des parents ont pour leurs enfants. Tenir à la vie de quelqu'un, désirer son existence, ou l'aimer est fort différent , malgré les méprises intéressées à cet égard et une analogie superficielle et grossière. On tient à quelqu'un parce qu'un individu peut être pour un autre une source de satisfactions personnelles, mais en réalité ce n'est que soi que l'on aime. On s'aime soi-même, et l'on tient à qui vient de soi, à qui est à soi, à qui satisfait par des succès au dehors la vanité, et dans l'intérieur le besoin de dominer et celui d'être approuvé. Que Ton tienne à quelqu'un ou qu'on l'aime, les formules sont souvent les mêmes, mais combien la conduite , les actes sont différents ! C'est qu'aussi les actes sont les indices certains de la véritable affection, et non les vœux, les souhaits, les bonnes paroles, qui prouvent seulement celle que l'on veut faire paraître , que l'on veut faire croire que l'on a. Le véritable amour, sachant toujours se mettre à la place d'autrui, s'efforce de contribuer au bonheur des personnes aimées, mais à leur bonheur comme elles le comprennent , et sans vouloir se faire juge de ce qui leur convient , ou doit leur convenir. Aussi, ceux qui sont l'objet de l'intérêt ou de l'affection n'y sont pas longtemps trompés. Et comme, qui n'a pas reçu du bonheur n'en peut pas donner, il importe aux parents qui, sans se contenter de la conduite extérieure, se mettent en peine du fond du cœur, il leur importe, dis-je, extrêmement, s'ils veulent éviter de cruels mécomptes, de bien se rendre compte de l'importante distinction entre l'intérêt égoïste et l'amour altruiste que peuvent inspirer les enfants.
Il est clair que, quand elle sera généralement reconnue et comprise, il en résultera une immense amélioration dans les relations de famille, et les rapports de parents à enfants. F*arce qu'il est pris et donné pour du dévouement, Tégoïsme n'en vaut pas mieux pour cela , et mémo tout au contraire il