CHAPITRE n
dk l*existenge de dedx pouvoirs dlstilfcts| l*um temporel,
l'autre spirituel.
$ 4. — PouTofr trmporel.
Tout le monde sachant parfaitement ce que c*e8t que le pouvoir temporel ou matériel» J'en'dirai seulement quelques mots. Ge pouvoir est proprement Taction d*un homme sur un autre, par suite de la dépendance où sont de lui la vie, la liberté, les biens ou ressources matérielles de cet autre. Il est clair que tout homme qui régulièrement est en position de fournir aux besoins d'un autre , d'augmenter ou de diminuer son avoir, sa fortune , est son supérieur tcmporcL Quant k la nécessité d'un tel pouvoir dans la société» quoiqu'elle ait été mise en doute (qu'est-ce qui ne Ta été?], elle n'est guère moins facile à reconnaître et à comprendre que le pouvoir lui-même. L'ordre matériel, qui est le premier, le plus impérieux des besoins de toute société; celui qui, à de courts et douloureux intervalles près, doit, à tout prix , être toujours satisfait; enfin, quand tous ne peuvent l'être, celui auquel les autres sont forcément sacrifiés , l'ordre matériel , dis-je » sans pouvoir temporel ne pourrait évidemment exister.
Mais dans la société moderne où l'activité industrielle, par suite de l'extension qu'elle a prise, a profondément le caractère collectif , le pouvoir temporel comporte deux sources et deux formes différentes. Il peut résulter, soit de la fonction directement confiée & un citoyen, soit de ses richesses transmises ou acquises. Possesseurs des capitaux , et, par suite des instruments de travail et des provisions nécessaires à l'entretien de la vie des travailleurs, les riches se trouvent ainsi les chefs de toutes les entreprises industrielles. A eux seuls
10 PREMrÈRE PARTIE.
il appartient de faire exécuter celles qu'ils Jugent opportunes, les profits qu'elles leur rapportent étant habituellement une juste mesure de Topportunlté. Telle est dans les sociétés modernes, dont Tactivité devient de plus en plus exclusivement productive, une fonction indispensable exigeant des organes propres, et tellement nécessaire que» dans tous les genres d'opérations , elle a surgi spontanément, à mesure que s'est développée l'activité industrielle , par la division des travailleurs en entrepreneurs et en ouvriers ou travailleurs proprement dits. Il est évident qu'il n'y a pas d'opération possible sans chef, ni de concours sans autorité , sans hiérarchie même, du moment que lescoopérateurs sont quelque peu nombreux. Et l'observation des moindres travaux permet aisément de vérifier combien la division du travail rend nécessaire, pour arriver aux résultats en vue, que des organes propres, faisant toujours dominer la considération de l'ensemble dans Texécution des détails, soient spéciale** ment chargés d'amener le concours des efforts.
Le pouvohr temporel est donc l'Influence que donnent sur les autres la puissance et la richesse. Il est clair que , pour relier les hommes, tle tels liens ne peuvent suffire, et que l'existence normale et régulière de toute société en suppose d'autres d'une nature plus relevée, plus délicate, par suite plus difficile à apercevoir et à apprécier. Mais leur extrême importance et Tintérêt qu'il y a à le faire, méritent bien quelques efforts.
§ 3.— P<HiT«ir tpiriiuel.— Si difision en inl«llectiMl et en aonl.
Tout le monde admet maintenant, au moins en principe , que Ton ne doit Jamais employer que la seule persuasion pour déterminer ou modifier toute croyance ou opinion , et amener à Tune plutôt qu^à une autre. Tel est le sens du fameux dogme de la liberté de conscience; et les flots de sang répandus pour lui prouvent assez combien il est pro-
DIV. DU POUVOIR EN TBICPOREL BT 8P1RITDBL. Il
fondement écrit dans le cœur humain, et, en même temps» nécessaire aux progrès de la civilisation. Mais, d'autre part, il est bien évident que, sans croyances communes» 11 n*y a pas de société possible ; et que si chacun , par exemple , arrivait à avoir des idées différentes sur la propriété, la religion, la famille, il n*y aurait plus moyen de 8*entendre. Telle est donc la difficulté : concilier la liberté de conscience avec une suffisante convergence Intellectuelle. Or, pour voir comment cela est possible, il nous faut étudier, par Tobservation des cas et des circonstances où cette convergence a existé, ou existe, comment elle se produit et s*amène ; en un mot, quelles en sont les conditions. Cette étude est proprement celle du pouvoir spirituel , dont la base est le pouvoir intellectuel, comme nous allons le voir.
Le pouvoir spirituel! Quelquefois encore ces mots sont rapprochés et on essaie d'en parler. Mais personne , dans aucun camp, le nôtre excepté, personne maintenant ne sait plus ce que c'est. En réalité, c*est la force Irrésistible, méconnue, mais toujours agissante, qui mène et gouverne le monde. C'est le lien caché qui produit Tenchaînement des destinées humaines, et qui, entre les Idées de chacun et celles de ses prédécesseurs et de ses contemporains, établit cette étroite et fatale dépendance. Dans quelles limites n'est pas renfermé ce que nous tous pouvons penser, qui vivons à une époque et dans un pays donné? Protestant au nord, catholique au midi, plus tard libre penseur, oe sont le lieu et le temps qui dominent toujours nos plus Importantes et plus chères croyances. Mais, dans les limites mômes où se meuvent nos pensées et nos opinions, la grande importance de celles que nous choisissons, tant pour notre propre bonheur que pour celui des autres (les idées de chacun réagissant sur tous) donne un extrême intérêt à Tétude de ce choix. Nous allons voir en étudiant Tinfluence qui constitue le pouvoir spirituel , que c'est elle surtout qui le détermine.
Pour s'en rendre bien compte, ce qu'il y a peut-être de plus difficile et de plus important, c'est de comprendre que le pouvoir spirituel est non un pouvoir simple mais un pouvoir composé. Il l'est en effet de deux autres très-distincts, qui ne peuvent être compris et appréciés que successivement, et qui, de nature analogue, sont en une étroite relation et, partant, dans la dépendance de l'un envers l'autre. Ces deux pouvoirs composant le pouvoir spirituel , qui est la résultante de tous deux, sont le pouvoir intellectuel et le pouvoir iporal. La relation même qui existe entre eux est très-propre à faire sentir leur profonde diversité. Le pouvoir intellectuel est parfaitement indépendant du pouvoir moral, et journellement se rencontre sans luL Ce dernier, au contraire» suppose toujours le pouvoir intellectuel , et, pour exister véritablement, il doit lui être, pour ainsi dire, surajouté. Aussi est-ce à lui que s'attache presque exclusivement l'idée de pouvoir spirituel Mais, puisqu'il en est la base, le pouvoir intellectuel doit donc être examiné avant le pouvoir moral; et l'on verra que celui-ci ne peut remplir ses fonctions et rendre les services qu'on doit attendre de lui, services indispensables à la société , et qu'à vrai dire il n'existe même pas s'il ne s'appuie sur le pouvoir intellectuel : la raison bien simple en étant qu'oii ne peut croire, sur les sujets les plus difficiles et les plus compliqués, celui auquel on refuse sa confiance sur les plus simples et les plus faciles.
§ 3. — PouToir intellectuel. — Exacte définition et propriétés.
D'après le nom seul du pouvoir intellectuel, on voit que son étude revient à apprécier, dans la formation des croyances de chacun , la part des autres et la nature de l'effort individuel. Le principe général qui domine toute l'existence intellectuelle, c'est qu'on ne doit croire que ce que l'observation et le raisonnement vous font sentir vrai , et n'adopter que les opinions que le jugement vous fait reconnaître