Aristote nedistingue point suffisamment dans les
devoirs des hommes entr'eux ce qui appartient à la
morale, et ce qui appartient au droit : il n'a point su
rattacher ces deux sciences Tune à Tautre, et parla sa
législation manquede principe, d'exactitude et d'autorite.
8. La sanction de sa morale est insuffisante; elle ne peut être complétée dans une autre vie, car Aristote méconnaît à la fois l'immortalité de Tame et la Providence.
9. Enfin, nous allons le voir, la morale d'Aristote constitue avec celle de Platon une sorte de moven terme entre la doctrine de Zenon et celle d^Epicure
La morale d'Aristote, son système tout entier est ne d'une réaction contre Platon : il faut voir antre. chose qu'une rencontre historique dans le perpétuel rapprochement de ces deux grands philosophes ; ils représentent en effet tous les deux l'opposition qui fait le fond de nous-mêmes.
Il y a dans l'être moral deux ordres de faits- entiè-
renient distincts par leur nature, perpétuellement con-
ondus dans l'observation, ils n'apparaissent jamais
les uns sans les autres : notre intelligence, notre vo-
lonlé , noire sensibilité même paraissent doubles; l'homme s'étonne de trouver en lui , à coté de tant de clarté et d'évidence, tant d'incertitude et d'obscurité; à coté de cet idéal de perfection que sa raison lui montre, que son cœur désire, tant de misère et de faiblesse ; à côté de ces généreux élans de Tameelde l'enthousiasme le plus sublime, des intervalles d'indifférence et d'insensibilité; ou bien ces ardeurs, ces entraînements tournés aux plus viles passions, et la même énergie à avilir qu'à perfectionner notre cœur ; voilà riiomme : voilà la double expérience qui doit servir de point de départ à toute morale; d'un côté, cette haute puissance de concevoir le vrai dans l'ordre de la connaissance , l'idéal dans l'ordre du bien et du vrai, ce reflet de l'intelligence divine qui vient éclairer notre ame, y porter la force> y éveiller les plus doux et les plus nobles instincts du cœur: de l'autre, nos facultés finies et bornées; notre raisonnement qui se précipite dans l'égarement ou demeure dans l'impuissance, notre volonté faible et incertaine, notre sensibilité abandonnée aux basses sollicitations : concilier ces deux tendances, rétablir l'unité et l'harmonie, n'est-ce pas là le but de toute morale véritable ?
Pour }' parvenir, il faut faire appel à la fois à la raison et à l'expérience ; demander à l'une la règle et le modèle; à l'autre, la connaissance des facultés auxquelles doit s'appliquer cette règle : otez la raison , point de principe; ôtez rexpérience, point de réalité dans votre svstème.
C'est ce difficile accord de l'expérience et de la rai-
son que cherche la philosophie depuis quelle existe, et cette opposition se reproduit partout : dans l'humanité, les poètes et les hommes positifs; dans l'ontologie, les panthéistes elles matérialistes; dans l'ordre de la connaissance les mystiques et les empiristes : dans les temps modernes , Descartes et Bacon ; au moyen-âge, les réalistes et les nominalistes ; dans l'antiquité, Platon et Arislote.
Platon ne considère dans sa morale que la raison et ce qu'elle nous révèle; il contemple avec recueillement cette idée du bien en soi qui est le premier des attributs, et, peut-être, l'essence même de Dieu ; c'est là notre fin suprême, et tout l'homme n'existe que pour s'élever par la contemplation jusqu'à cette perfection idéale et cependant obligatoire; dans sa contemplation de l'absolu, Platon oublie ou néglige trop la nature humaine: il se préoccupe plus du but qui apparaît à son intelligence que des moyens de l'atteindre par sa volonté: et ce défimi d'observation l'entraine à confondre l'une avec l'autre ces deux facultés, c'est-à-dire a détruire ou à méconnaître les conditions véritables de la morale pratique.
Aristote représente la tendance et l'excès contraire; ce qu'il laisse de côté en nous , c'est la raison . c'est l'idéal, c'est tout ce qui sort du domaine de l'expérience, tout ce qui dépasse l'observation immédiate: il considère ce qui est . et non pas ce qui doit être: il s'efforce d'ériger les faits en droit, ei d'en tirer un princi^>e ; il écarte toute donnée a priori, et lait sortir la loi morale d'une induction ei d une generalis^ition em-
piriqiie. Autant sont tiécundes, élevées et sublimes les inspirations de Platon quand il parle du souverain bien, malgré les imperfections dans lesquelles tombe le reste de sa théorie ; autant sont exactes et profondes, bien que parfois subtiles, les observations psychologiques d'Aristote; et cependant son principe est faux, et le système pèche par la base.
Platon et Aristote représentent donc, Tun rt\xpérience qui observe, Tautre la raison qui conçoit a priori ; mais on peut dire que, malgré leur séparation réelle, ces deux facultés sont cependant ici voisines encore Tune de Tautre; elles pourraient facilement se donner la main et se réconcilier en un système complet qui réunirait dans la vérité Platon et Aristote: il n'est pas entr'eux de contradiction véritable; chacun d'eux, pour être d'accord avec lautre, n'aurait rien à sacrifier, il devrait seulement cesser d'être exclusif; mais il n'est pas donné à l'esprit humain de se maintenir sur une pente qui l'entraîne, et la raison et l'expérience ne se séparent que pour s'écarter de plus en plus l'une de l'autre, et aller chacune se perdre bientùl dans les erreurs les plus insensées ou les plus monstrueuses.
PIaii>u avait distingué dans notre nature la partie raisonnable de toutes les autres; il lui avait assigné un siège dans le corps, il lui avait donné le ;:ouvemenient denotreètre, et s'était efforcé de faire voir qu'elle seule nous constitue véritablement; il ne fait mention du reste que pour l'abaisser, que pour en faire ressortir le peu d importance : il n'analyse et n'observe jamais pour analyser et observer; ses recherches ps\-
chologiques viennent toujours à propos de quelque donnée ou de quelque déduction a priori : cependant il sait qu'il y a des hommes grossiers qui s'occupent de la bête ( ôoptoy ), au lieu de la dompter et de l'enchaîner à la partie morale de notre être ; il avoue que cette nature inférieure peut se révolter contre nous, et, si Ton n'y prend garde, envahir et dominer les plus grands cœurs. Bien loin de rien nier formellement, Platon a donné quelques aperçus justes et profonds sur la nature du plaisir sensible , afin de le confondre et de l'anéantir devant la satisfaction morale, seule digne de l'homme qui aspire au souverain bien.
Refuser au nom de la raison tout espèce d'importance aux faits contingents de notre nature , ce n'est assurément pas encore mutiler l'ame humaine et supprimer absolument eu elle tout ce qui n'est pas la raison, c'est prendre le chemin de cet excès : mépriser d'abord, négliger ensuite, enfin méconnaître et nier hardiment tout ce qui reste en dehors de la loi morale, telle est la pente naturelle à laquelle obéit l'intelligence de rhomme, quand une méthode éprouvée ne l'assure pas suffisamment contre les excès; de la morale de Platon à la morale du stoïcisme il n'y a qu'un pas ; le stoïcisme ne repose pas sur un principe différent, et sa méthode, pour être moins élevée et moins précise, n'en est pas moins la même au fond: seulement, plus exclusifet moins vrai, il refuse aux faits sensibles, non pas seulement toute valeur morale, mais toute réalité et toute existence ; la douleur n'est qu'un nom ; le plaisir nestplus un danger, c'est un crime; les sentiments
même les plus purs et les plus délicats doivent être proscrits. Les Sto'iciens font du cœur de l'homme une solitude, dans laquelle ils ne laissent que la raison , sans s'apercevoir qu'ils lui ùtent son appui en même temps que ses tentations; ils rêvent des abstractions heureusement impossibles : cette perfection chimérique qui de leur propre aveu ne se réalise guère, serait à tout prendre une imperfection véritable. Supprimer et non régler les plaisirs sensibles , faire de la raison non pas la preinière, mais la seule faculté de l'ame humaine, telles sont les erreurs auxquelles conduit naturellement le système platonicien , système déjà exclusif, et qui de plus avait été présenté sans les réserves nécessaires. 11 a dû arriver à plus d'un disciple de Platon d'être stoïcien en morale sans s'en apercevoir, et peut-être serait-il assez difficile de trouver, dans Platon lui-même, le point précis où il s'est arrêté, et de distinguer sous ce rapport ses oj)inions de ses tendances.
La morale d'Epicure dérive de celle d'Aristote comme le stoïcisme du système de Platon; si Aristote méconnaît la loi morale, et cherche à remplacer par des faits les données absolues de la raison, au moins fautil reconnaître qu'il est impossible de trouver un système à la fois plus voisin de la vérité et plus ingénieux: nous devons rechercher le plaisir, carleplaisirestlafin de notre être; mais le plaisir est-il véritablement la fin de notre être? Il accompagne ledéveloppementdel'activité; c'est ce développement incessant de l'activité, qui constitue la loi de notre nature : le plaisir est donc
à la fois le signe el h garantie de raceoniplisscnicnl de cette loi ; il nous invite à l'action , il nous en récompense ; dire que nous devons rechercher le plaisir, c'est dire que nous devons faire usage de toutes les puissances de notre ame, ou que l'entretien et le perfecfionnement do toutes nos facultés est le terme do la morale. Séparons maintenant le plaisir de ce qui l'explique et le justifie; oublions ce lien étroit qui le rattache à l'activité, laquelle est le fond de notre être; nous ne chercherons plus le plaisir afin do passer de la puissance à l'acte, et par là devenir plus parfaits; nous le rechercherons pour lui-même, il sera le terme do tous nos désirs, comme la satisfaction de fous nos besoins; la morale no sera plus que le calcul raffiné de nos jouissances, son terme sera la volupté, ses moyens l'égoïsme. Epicure ne peut déjà plus, comme Aristote, rappeler à celui qui s'abandonne aux voluptés grossières qu'il laisse oisives ses plus nobles facultés, et par là manque à la loi do son être qui le sollicite à l'acte ; ces considérations tirées de la théorie des quatre principes n'ont plus déplace ici : Epicure a fait disparaître l'explication métaphysique du plaisir, laquelle servait de point de départ à la généralisation péripatéticienne; er il ne garde que les faits sensibles dans ce qu'ils ont de relatif, do variable, do particulier; toute apparence de loi morale devient plus diflicilo encore à fonder et à maintenir; et voilà pourquoi rEpicurien trouve dans ses désirs sa loi, dans ses passions son excuse, dans la volupté son bonheur. Nous avons signalé la seule différence qui sépare les deux systèmes, et cette dif-
férence n'empêche pas qu'ils ne soient identiques au fond (1); seulement, Aristote est plus vrai, parce qu'il est moins exclusif: Epicure observe moins de faits et attribue plus d'importance encore à la jouissance. L'esprit humain, par une logique naturelle et cachée, suit une tendance comme il développe un principe; el voilà pourquoi c'est dans le stoïcisme et l'épicuréisme qu'il faut voir la continuation et suivre les destinées de la morale de Platon et d'Aristote.
C'est par là que s'explique la fortune de Zenon et d'Epicure; nous aimons les doctrines extrêmes, parce qu'il y a en nous une force de raisonnement qui nous porte à notre insu aux dernières conséquences d'un principe; nous les demandons à la logique, et si elle nous fait défaut, nous nous fions à l'esprit général d'un système pour résoudre les questions mêmes qui sont demeurées étrangères à ce système : voilà pourquoi les opinions modérées ont toujours eu pou do succès auprès du grand nom brodes intelligences: faire des réserves, saisir des nuances, arrêter tous les principes par des limites stires, c'est ce qui n'appartient qu'aux esprits
(i) Le rapport qui uiiii les deux syslèmes est si intime, (ju'oii les a confou (Jus parfois l'un avec l'autre; Gassendi par exemple a érrit : « Liber seplimus est in moralem philosopliiam (Aristotelis). Is nimirum opus liahet enunieratione prolixa. Uno enim vrrho docel illam Epicuri de volupfale scnlenliani, ostendeudo \ideliret qua ratione summum honum in voluptate constitutum est, et (juemadmodum laus virtulum actionumcpH- humanarum ex hoc principio
dependcat >. /Va/, cxtrcilaiiomim paradoxicarum adversus Ariiioteltos
lih.VII. /// quibus prœcipua lotius Peripaleticœ doclrinœ fundamenla cxculiuntur.
\o}cz sur ce point : Félix Havaisson, Essai sur la métaphysique d'Arhioir, «pialrième partie, liv. î, chap. 2, tom. Il, p. io5, sqcj.
1res cultivés et très philosophiques; les systèmes excessifs au contraire, nés en quelque sorte de l'emporlement naturel de nos facultés, saisissent vivement les intelligences médiocres ou peu exercées; et cependant, on voit bien que, plus éloignés du point de départ, ils contiennent moins de vérité, et présentent moins d*intérèt à la méditation du philosophe.
Je m'explique donc parfaitement la brillante destinée de Zenon et d'Epicure dans l'antiquité : au milieu de cette corruption, le vice et la vertu , sans cesse en opposition Tun à l'autre, perdaient, l'un tout respect et toute pudeur, l'autre toute mesure et toute tolérance; entre ces excès de conduite et d'opinion, il n'y avait pas place pour la modération et la vérité; et il aurait fallu plus de philosophie et de sagesse parmi les hommes , pour leur faire accepter avec Aristote plus de choix et de sobriété dans leur plaisir, ou avec Platon moins d'orgueil et d'excès dans leur vertu. [1 faut avouer qu'à cette époque où les grandes traditions de la métaphysique sont perdues, où toute recherche est subordonnée aux besoins de la pratique, la morale de Platon , celle d' Aristote ne sauraient être comprises ; ainsi s'explique l'oubli auquel il semble que l'antiquité les ait vouées; exagérées par Zenon et par Epicure, elles vivent en quelque sorte par représentants ; l'épicuréisme et le stoïcisme expriment et contentent les besoins de leur époque débauchée et orgueilleuse.
A l'avènement du Christianisme et pendant tout le moyen-àge, on s'explique encore comment la morale d'Aristote a pu rester dans l'ombre. Une moralevenait
de paraître , plus pure, plus sublime que tout ce que l'antiquité avait rêvé ; si les Pères de l'Eglise parlent d'Aristote, c'est surtout pour combattre ses opinions métaphysiques (1) ; c'est dans Epicure et dans Zenon, qu'ils cherchent, attaquent et détruisent la morale ancienne. La métaphysique, la logique et la physique attirent d'abord les regards quand on jette les yeux sur les ouvrages du philosophe de Stagyre, et il semble que le reste soit sans valeur et sans intérêt.
En effet, si nous examinons les citations des Ethiques qui se rencontrent dans les auteurs, ce sont presque toujours des remarques psychologiques, des vérités de fait, des observations sur la nature humaine; ce qui a surtout frappé dans le système que nous exposons , c'est sa richesse de détails ; le nombre, l'exactitude des remarques qui y abondent; la finesse, la pénétration qui a présidé à ces études : mais accepter les Ethiques comme une morale systématique et complète, les exposer et les discuter à ce point de vue, c'est à quoi personne n'a songé; et, chose singulière, les Ethiques citées dans presque tous les traités de psychologie, ne le sont pour ainsi dire jamais dans les traités de morale.
Si le vulgaire accepte et préfère les opinions extrêmes, ce sont celles qui ont le moins d'attrait aux yeux du philosophe, parce qu'elles ont le moins de vérité; il ne faut pas mesurer à leur grande fortune l'importance de l'épicuréisme et du stoïcisme dans la philo-
(ij Voyez a la fin de l.i ihe.sr la noie D.
Sophie : je crois pouvoir le dire sans paradoxe , pris en eux-mêmes, ces deux systèmes n ont pas grande importance, et leur critique est bien moins profitable à rhistoire de la philosophie que la critique delà morale de Platon et d'Aristote, où se trouvent les principes qui font la force de leurs successeurs et qui expliquent leur système. l>our ne parler que d'Arislote, son système me parait l'exposition la plus raisonnable et la plus forte de la morale sensualiste (1) ; comparez au philosophe ancien les plus célèbres représentants de la même opinion dans les temps modernes , Hobbes , Bentham, Helvétius, et vous serez étonné de reconnaître la supériorité d'Aristote, et la faiblesse avec laquelle la même opinion a été soutenue et exposée par ses modernes successeurs. Tout ce que le sensualisme a jamais pu dire de plus plausible et de plus spécieux pour arrivera un semblant de loi morale, tout ce qu1l a pu imaginer de détours subtils ou de ressources in-
(i) On pourrait legreltei , s'il m'est permis de le dire, que les esprits ne se dirigent pas assez vers ces questions : par exemple, le programme de l'aggrégalion pour la philosophie dont on doit d'ailleurs louer la sage immobilité, ne contient pas une seule question de morale : l'examen du système d'Aristote satisferait, je crois, aux conditions ordinaires du concours, et remplacerait l'examen du premier livre de la métaphysique, récemment supprimé, sans que rien y ait encore succédé ; au reste, l'importance et l'intérêt de ces questions ont été reconnus par l'Académie des sciences morales et politiques, qui, dans sa séance du -i mai 1S46, a mis au concours pour i84y la question suivante : Rechercher l'histoire des différents systèmes de philosophie morale qui ont été enseignés dans l'antiquité jusqu'à l'établissement du Christianisme ; faire counaître l'influence qu'avaient pu avoir, sur le développement de ces systèmes, les circonstances sociales au milieu desquelles ils s'étaient formés, et celle qu'à leur tour ils avaient exercée sur l'état de la société dans le monde ancien.
génieuses; rien ne vaut les solides observations d'Aristote, la justesse de coup-d'œil avec laquelle il a su saisir ce qui, dans notre nature, pourrait le mieux tenir la place de la loi morale. A ce point de vue, son importance augmente ; riniérêt de cette discussion s'étend et grandit; car, s*il est vrai qu'Aristote soit le plus illustre et le plus puissant représentant de la morale sensualiste, l'avoir convaincu d'inexactitude et de fail)lesse, c'est avoir définitivement établi la nécessité d'une morale rationaliste^ seule capable de satisfaire aux besoins de l'esprit humain , et de le conduire à sa fin.
Cette Ihèse sera soutenu»» par Aiitonin Rondklkt, licencié ès-letlres, aspirant au f^rade de docteur.
Vu et lu,
A Paris, en Sorbonne. le 12 août 18V0, par le Doyen
de la Faculté des Lettres de Paris,
J. ViCT. LK CLERC.
Permis d'imprimer^
inspecteur général des études chargé de Vadministration de IWcadémie de Paris,