‹ Exposition critique de la morale d'Aristote [microform]Chapitre 4 sur 16 · METHODE T) ARISTOTE · texte numérisé non relu

METHODE T) ARISTOTE

11 y a, suivani Aristote (1), deux ordres de connaissances; deux manières de procéder pour arriver à la découverte du vrai ; il y a des principes primitifs, des propositions immédiates, que le voiic saisit par un acte spontané et nécessaire : ces principes portent avec eux leur évidence, et ils deviennent, pour toute science et pour toute démonstration, la source de la vérité et de

(i) Voy. siirtonl Top., lib VI, cap. ^. ~ Anahjl. pnst., lib. I, cap. 2, ,1. — P%ç.,lih. I,ra|).i.— J|f^/«/%s.,lil). ï,rnp. i.~ld., lih. VI (VII), rnp. ,. — M.Mr.,hh. I, rap. 2, 3. - M., lil,. H, ,•„,,. ,. ,)/..»/., Iil». r,(.,p. ,. .U. /:., Iil>. I, c.ip. G. - V(.\. ////,•., |,v. II, ,liap. A.

la certitude; pour passer de ces affirmations générales aux affirmations particulières, l'esprit emploie la déduction ou le raisonnement syllogislique : ainsi, Tévidence s'étend parla démonstration, du principe à toute la série des conséquences; et le lien logique qui unit ces conséquences au principe, est nécessaire.

Cette méthode, comme on le voit, procède du général au particulier; il en est une autre opposée, et qui part au contraire du particulier^ pour s'élever par des propositions de plus en plus étendues jusqu'à des affirmations générales; elle consiste à étudier en premier lieu les faits qui se présentent les premiers à nos regards et sont les plus notoires pour nous^ dans l'ordre de la connaissance empirique: « Car il ne finit pas confondre l'antérieur par nature, et l'antérieur pour nous, pas plus que le plus notoire par nature, et le plus notoire pour nous (1).» a Ce qui est plus rapproché de la sensation est à la fois antérieur et plus notoire pour nous (2);» CCS faits particuliers que nous saisissons en premier lieu peuvent a aussi être regardés comme des principes (3);» car, dans ce cas, «la sensation est toujours vraie (4). » Nous pouvons donc prendre, comme autant de principes (5), chacun des faits acquis par l'expérience, et arriver par l'induction à des vérités générales, lesquelles deviendront à leur tour des principes féconds

(0 Analyt, post.» lib. I, cap. 2, § n. Cf. Top., lib. VI, cap. S. (q) De anima y lib II, cap. 2.

(3) M. Nie, lib. I, cap. 7.

(4) De sensu et sensili, cap. 6.

(5) Metaphys., lib. III (IV), cap. 5.

vn conséquences nouvelles ; « les sources de notre connaissance se réduisent donc à deux, le syllogisme,» ou la démonstration parles principes premiers de Tentendement, « et l'induction (1), » ou la généralisation des faits de Texpérience (2).

Mais ce n'est point assez de connaître seulement les faits, et c'est en vain que l'expérience nous les montrerait se renouvelant sans cesse dans un ordre constant, si nous ne parvenions à découvrir la raison de cet ordre, la cause de ces faits; les résultats de l'observation empirique , pris en eux-mêmes, ne satisfont point la curiosité de l'esprit, et ce n'est point assez pour nous de constater le fait , si nous en ignorons le pourquoi ; l'expérience arrivée au terme de la généralisation, et parvenue par l'induction, même à des propositions universelles, n'est pas le dernier terme de la connaissance; elle ne donne pas la science véritable; les faits quelle nous révèle, ne sont que des phénomènes; et le phénomène n'est jamais qu'un intermédiaire fugitif entre la puissance et l'être ; ce qui nous intéresse , ce n'est pas le phénomène lui-même, car il n'apparaît que pour cesser d'être, et, dans cette durée d'un instant, « il participe à la fois à ce qu'il cesse d'être et à ce qu'il devient, » et par là sa nature semble contradictoire. Ce qui nous intéresse, «c'est l'objet en dehors du fait » actuel « de la sensation, et dont l'existence est nécessairement antérieure à la sensation (3). » 11 est donc

(i) Analyl. post., lib. I, cap. r.

(a) Voir à la (in de la thèse la noie A.

(3; Mi'taphys.y lib. III (IV), cn|). 5.

vrai de dire que nous ne recueillons par l'observation les différences spécifiques et les phénomènes accidentels dans tout leur détail, que pour nous efforcer ensuite d'en découvrir les causes (1) ; par ce mot cause, il faut entendre seulement les quatre questions fondamentales que notre esprit s'adresse invinciblement, toutes les fois qu'il cherche à s'expliquer une réalité; ces qtiestions constituent la célèbre théorie des quatre principes (2); l'expérience seule ne suffit point pour résoudre ces problèmes que l'esprit se pose malgré lui , et si elle lui fournit les données , c'est par un travail ultérieur, que nous en faisons sortir la réponse cherchée; c'est ainsi que s'explique, dans le système d'Aristote, ce mélange d'observations incontestables, recueillies par les recherches pénibles de la plus patiente expérience, et en même temps d'hypothèses inconsidérées, de suppositions téméraires et absurdes; il avait senti avec raison qu'il ne suffit pas d'observer, et que les faits ne sont pas le dernier mot de la science ; mais si son mérite est de les avoir demandés à l'expérience, son tort est d'en demander l'explication à l'imagination. Que si , par exemple en physique, il débute presque toujours par demander à l'observation la description des individus et des phénomènes, à l'induction, les idées générales et les lois inférieures; il change tout-à-coup de méthode , et c'est par une vé-

(i) Dt Hist, animal. y lib. I, cap. 6. — Cf. de part, animal., lib. I, cap. i.

(a) Meiaphys.f lib. I, cap. i. — Id., lib. V, cap. 2. — Phys., lib. II,

cap. S.

rilable déduction par des considérations a priori, qu il parvient aux causes et anx lois supérieures.

Tandis que la méthode expérimentale, appliquée par Anstote aux recherches physiques, laisse trop de place à Thypothèse et demande trop à la raison pure, dans sa morale, il s'arrête à l'induction et supprime tout élément absolu ; suivant lui, cette science doit sortir tout entière de Texpérience et de l'observation; pour diriger nos actions vers le bien, pour les régler, il faut en connaître la cause finale; la détermination de cette cause finale, nous conduira à la définition du bien luimême; définir le bien, c'est en connaître et en exprimer la forme; sa matière, ce sont les actions elles-mêmes; sa cause productrice, c'est la volonté libre de rhonmie ; la morale, comme toutes les autres sciences d'observation, commence donc par l'étude des laits; comme les autres, elle applique la théorie des quatre principes à la découverte de l'explication de ces faits; tout repose sur la définition du bien, qui tient ellemême à la découverte de la cause finale de nos actions. C'est donc cette cause finale qu'il importe de déterminer. D'après Aristote, il suffit d'étudier les actions de l'homme, comme on étudie les phénomènes qui se passent dans le monde physique; le moyen de trouver la cause finale d'un ordre de phénomènes dans le monde physique, c'est, suivant lui, ou d'insister sur l'étude de ces phénomènes eux-mêmes, ou d'en tirer l'explication de considérations métaphysiques a priori. Or, tandis que, dans ses recherches physiques, il ne part de l'expérience que pour y substituer bientôt

les hypothèses de la raison, dans sa morale au contraire, il s'en tient en quelque sorte au premier degré de sa méthode, à l'observation des faits, à l'induction pure et simple : ainsi, dune part, il regarde à tort l'expérience comme impuissante à construire des théories générales dans les sciences physiques; il a oublié qu'elle devait ici, non pas se soumettre, mais s'imposer à la raison, et, d'autre part, quelecontrairedevaitarriverdansla morale; iln'a point vu que les faits de celle dernière science, devaient avoir en effet leur explication ailleurs qu'en eux-mêmes, et comme auparavant il avait ajouté à tort un élément entièrement a priori, c'est à tort ici qu'il le retranche; prétendre réduire la moraleàlasimpleobservationdesfailsel à l'observation expérimentale, a la seule méthode des sciences naturelles, telle que la conçoit Aristote à son j^remier degré, c'est se tromper étrangement, et, contre cette erreur, une seule remarque suffit : dans le monde physique, les phénomènes se succèdent suivant un ordre constant et régulier, et nul être n'a le pouvoir de se dérober à sa loi ; dire qu'il en est de même dans le monde moral, c'est anéantir la liberté humaine. J'ai en moi l'initiative de mes actes, et il n'est pas une seule des circonstances de ma vie, où il ne me soit donné de démentir toutes vos prévisions. L'expérience, appliquée à la connaissance des lois du monde physique, nous les manifeste parce qu'elles y existent en effet ; il n'en saurait être de même dans le monde moral; car la loi ne s'y trouve, pour employer le langage d'Aristote, qu'en puissance et non en acte; conçue par l'in-

telligeiice, et non point fatalement réalisée par la volonté.

Arislote, sans s'en rendre compte, semble avoir pressenti ce vic4î fondamental de sa méthode : de ce que nous venons de dire, il résulte que, dans cette science, les généralisations courront d'autant plus le risque d'être inexactes qu'elles seront plus étendues; il en résulte encore, que, dans le monde moral;, les observalions doivent être bien autrement multipliées que dans la recherche des lois physiques : enfin , de quelque précaution qu'on s'arme , avec quelque exactitude qu'on procède, il est évidemment impossible d'arriver à des principes logiquement irréprochables, et qui ne laissent pas d'exceptions en dehors d'eux. Si Aristote, qui a vu et avoué toutes ces conséquences, en eût cherché la raison et le remède, il eût été conduit à la réforme de sa méthode, et par suite, de son système ; mais il se contente de dire, que la rigueur du raisonnement « dépend de la nature du sujet que Ton traite, et qu'une pareille matière ne peut être traitée que d'une façon un peu générale, sans comporter une exactitude rigoureuse;... que les actions considérées dans le détail, n'ont rien d'immuable ni d'absolu ; ... qu'elles ne sauraient donc être l'objet d'une démonstration rigoureuse, qu'elles ne peuvent ni se réduire en art, ni se soumettre à aucune

règle précise (1) Qu'il suffit de donner une esquisse

générale de la vérité, et de présenter seulement les conséquences qui sortent des faits les plus constants et

(i) M. ?sic. lil). 11, cap. "y..

les plus généraux (1) : .... que c'est surtout aux observations de détail qu'il faut s'adresser pour éclairer un tel sujet » (2). En effet, s'en tenir prudemment aux laits particuliers, c'est écarter bien des chances d'erreur; mais alors où est la science? car la science consiste dans les affirmations générales, et non pas seulement dans la connaissance de l'accidentel.

Parvenu à un principe général , Aristote en fait l'application à chacune de nos facultés: ici^ la méthode expérimentale reprend tous ses avantages; et, en effet, elle est la vraie et la seule méthode de la morale pratique. Je reproche donc à Aristote, non pas d'avoir employé l'observation eujpirique, mais d'y avoir été à la fois trop et trop peu fidèle : trop fidèle, en ce qu'il a exclu tout autre moyen de connaître, et s'est ainsi oté à lui-même le pouvoir d'arriver au vrai fondement de la morale : trop peu fidèle, car une analyse plus approfondie de notre nature, l'aurait conduit parla seule observation interne, à reconnaître en nous la présence d'un élément a priori; si l'expérience réduite cà ellemême est impuissante à le concevoir, elle seule peut nous le faire reconnaître à des caractères certains ; c'est elle qui nous conduit jusqu'aux limites mêmes où elle nous abandonne, afin de nous confier à la raison pure, source de toutes les idées nécessaires, seule origine de la loi morale obligatoire. Ainsi donc, dans Aristote, une

(i) M. Nie. lil). 1, <ap. 3.

(a) M. Me. lil). IV, cap. 7. — Cf. i<l. lil). I, rap. 7. - fd. , lil>. IX, cap. -2. — .»/. ,)/. lib. I, cap. r. — M. K. lib. I, cap. 6. - f(/. lib. II, r-ap. r.

seule méthode : exclusive et iusuftisante quand il s'agit d'établir les principes, exacte et féconde quand elle en vient à les appliquer à notre nature; de mênie que nous avions trouvé dans Platon un sentiment profond et vrai de Tidéal, avec des observations souvent incomplètes, insuffisantes ou erronées.

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