I•KI^CI^K DE LA MORALE D ARISTOTE
C'est avec l'observation et Tinduction seulement qu'Aristote crée la morale tout entière : l'objet de cette science, ce qu'elle étudie, ce sont les actions; et elle les étudie afin de les régler; mais si l'observation nous les montre naturellement dirigées vers une fin, si elle nous fait connaître cette fin elle-même, il suffira d'ériger le fait en loi , et le principe même de la morale sera déterminé.
L'intelligence qui cherche à s'expliquer le monde physique, se demande d'abord dans quel but se produisent ces phénomènes réguliers dont l'ensemble harmonieux forme le magnifique spectacle de l'univers ; cette question , l'une des premières que la réflexion se pose, revient à chercher la cause finale des êtres ; c'est l'un des quatre principes qui, suivant Aristote, suffisent à expliquer tout ce qui est.
Si les mouvements des êtres physiques, mouvements
qui no dépendent de nous en aucune façon, el dont ]u)usne pouvons saisir directement ni l'origine, ni la fin, nous paraissent cependant avoir certainement et une fin et une origine, ne devons-nous pas déjà supposer qu'il en est de même dans le monde moral, et que nous ne faisons rien vsans motif et sans but.
L'observation la plus superficielle, nous apprend en effet que les actions des hommes, si nmltipliées, si diverses, si opposées qu'elles soient les unes aux autres, présentent cependant un caractère commun, c'est qu'elles ont chacune leur motif, leur raison, leur fin ; tous les arts ont un but qui leur est propre, et l'artiste travaille pour le réaliser: l'architecte bâtit la maison ; le médecin conserve ou rétablit la santé: dans les sciences, les travaux de l'érudit ou du philosophe vont à la connaissance; et si nous descendons aux moindres particularités de la vie, je me lève et je me dirige vers ma porte ; pourquoi ? pour sortir : et dans quel but ai-je résolu de sortir? c'est afin de me promener; et pourquoi me promené-je, c'est dans l'intérêt de ma santé. (]ette analyse peut se répéter partout el toujours; généralisons ces observations, et nous aurons déjà un premier principe : l'homme agit en vue d'une fin.
Mais si nous nous reportons à ce qui précède, une distinction doit être laite; ou bien la fin cherchée nous satisfait pleinement el nous ne demandons rien au deh'i, par exemple nous désirons la science pour ellemême , et pour le seul plaisir de connaître; ou bien celle même lin est subordonnée à une seconde, laquelle à son tour n'est que la condition d'une troisième ; c'est
ce qui a lieu dans l'exemple cité plus haut. Devonsnous considérer comme le véritable terme de nos actions ces objets passagers de nos désirs, ces intermédiaires qui n'ont de valeur que par leur liaison avec le but auquel ils nous conduisent. Celte fin dernière que nous recherchons pour elle-même, c'est là le vrai terme de nos actions; là seulement est la cause finale de toutes nos déterminations.
Quel est donc ce bien unique vers lequel tous les hommes se précipitent; cet objet de toutes nos recherches, ce terme de tous nos désirs ; c'est ce que tous les hommes ont appelé le bonheur (1) ; c'est en vue du bonheur qu'ils accomplissent toutes leurs actions; seul , le bonheur nous paraît être une cause finale , car personne ne désire être heureux dans tel ou tel but déterminé ; le bonheur se suffit à lui-même , et l'homme ne demande rien au delà.
11 est donc vrai de dire que toutes nos actions ont pour raison dernière le bonheur; l'homme le recherche, el tous les êtres, s'ils étaient doués d'intelligence, le poursuivraient comme nous.
Mais le bonheur n'est pas un produit de l'art , il n'est point une réalité physique; ce doit être quelque chose de général , puisqu'on le retrouve dans les circonstances en apparence les plus diverses : le savant qui, dans le silence de la solitude, étudie et médite, exerçant ainsi les plus nobles facultés de son être, se sent heureux ; il est heureux l'artisan qui, absorbé
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(oui le jour parles fatigues du travail manuel, se retrouve, le soir, libre de toute peine physique, et se sentrenaître à la vie de la pensée ; les plaisirs du corps, les jouissances de Vesprit, le pouvoir, les richesses, la grandeur , tout cela nous rend heureux. Ce bonheur que nous cherchons à définir, c/est donc un état de notre ame; cest un fait de conscience; c'est en nousmêmes qu'il faut le chercher et apprendre à le con-
naître.
Que nous montre donc l'observation psychologique ? le bonheur ne naît jamais en nous qu'à la suite d'une action ; tout le temps que cette action dure, nous éprouvons une jouissance à l'accomplir : quand cette action cesse, notre jouissance s'interrompt en même temps; elle recommence, le plaisir reparaît. Ce même phénomène se reproduit, quelle que soit la nature de notre action; le savant et le monarque, le musicien qui joue de la lyre, l'honmie de bien qui veille aux intérêts de ses concitoyens, se disent également heureux ; cependant quelle n'est pas la diversité de leurs occupations? C'est donc à l'action en elle-même que s'attache en quelque sorte le bonheur, abstraction faite de toutes les circonstances de cette action.
11 en résulte que le bonheur et l'action, ou /'a//i>, s'il nous était donné d'employer ce terme, sont identiques, ou, au moins , s'appellent et s'accompagnent nécessairement ; il en résulte encore que si le bonheur est, comme nous l'avons vu, la cause finale ou le terme de tout ce que nous faisons, nous en pourrons dire autant de l'action; et notre principe général devient le
suivant : toutes les actions des hommes ont pour fin le bonheur, c'est-à-dire elles-mêmes; les hommes agissent pour agir, car c'est là le bonheur.
Dire ainsi que tout développement de l'activité amène avec lui le sentiment du bonheur (1), c'est, par une conséquence rigoureuse, rendre inutile tout choix, et toute règle de nos actions ; pourvu que nous ne restions point dans l'inertie, toute direction est indiflerente ; et notre énergie peut se dépenser au gré de nos eaprices et des circonstances; Aristote va au devant de cette objection, en complétant le principe général
qu'il a posé.
Il est, pour chacun de nous, des actes qui loin d'amener le bonheur, causent au contraire du déplaisir et des regrets. L'homme, bien loin de se sentir porté à les accomplir, éprouve au contraire un sentiment instinctif de répulsion qui l'en éloigne; et tandis qu'il en est ainsi détourné, ou tout au moins que rien ne le sollicite dans ce sens, il arrive d'un autre côté qu'un plaisir prévenant, un commencement de jouissance, l'invite au bonheur, lui en fiiit goûter par avance les premières délices, et dirige son activité de ce côté-là. Ce fait psychologique fort bien décrit par Aristote, lient en effet beaucoup de place dans notre vie; combien de fois n'arrive-t-il pas qu'absorbés dans des pensées étrangrres, ou abandonnés aux langueurs du repos, nous nous apercevons tout d'un coup agissant à notre insu pour ainsi dire : une occasion fortuite a
(i) Cl. .M. AV. lil). li, cap. i. -- hL lil>. ^, 'i'P <^'
éveillé notre sensibité; notre anie, sans que la volonté y prît part, a éprouvé un comniencenientde plaisir ou (le douleur; et dans le cas où nous supposons la sensation agréable, presque toujours l'activité se porte de ce coté par un véritable instinct ; nous sortons alors de cette espèce d'engourdissement dont je parlais ; la réflexion intervient; elle trouve Tactivité déjà engagée et cédant à l'attrait du plaisir; c'est alors que nous décidons après examen , si nous suivrons cette impulsion, ou si, au contraire, nous arrêterons cet élan naturel et spontané de nos facultés.
Cet attrait du plaisir prévenant est donc , dans le système d'Arislote, comme le signe des actions qui conduisent au bonheur; ce sont là les actions véritables : toutes celles qui nous sont désagréables ne sont point conformes à notre nature; elles ne constituent point un développement réel de notre activité, car ce développeajent a pour conditions nécessaires le bonheur et la jouissance; l'explication de ce fait se trouve dans les théories les plus élevées de la métaphysique péripatéticienne.
Qu'est-ce en effet pour Aristote qu'une action ? c'est le produit d'un pouvoir qui appartient à l'individu ; ùtezà l'individu telle faculté spéciale, et l'action correspondante ne sera pas; car ce qui n'est pas, ne peul donner naissance à ce qui est; tout ce qui est a sa raison dans ce qui n'était pas encore, mais pouvait être : cotte possibilité, ou cette contingence de l'acte dans le sujet qui le produit, c'est la puissance ; la cause qui produit le passî.oeHr h. puissance à l'acte, c'est la
cause première, cause du mouvement ou changement; la fin en vue de laquelle l'action est produite, c'est la cause finale; le passage de la puissance à l'acte, s'appelle action; l'action, c'est le développement mêmedu sujet qui cesse d'être en puissance et qui passe à l'acte; cet acte considéré comme la forme ou l'attribut de ce sujet, c'est Tentéléchie; l'entéléchie est donc la perfection de l'individu, et elle est opposée à la puissance qui désigne le dernier degré de l'être.
Dans ce système, le plaisir et la douleur trouvent l'un et l'cUitre leur explication ; si les actions tendent à l'entéléchie, ou, pour employer un mot plus simple, à la perfection de l'individu, le plaisir les suit, et il en devient inséparable; si, au contraire, l'action tend à la destruction de notre être, ou même si elle développe seulement une partie de ses puissances au détriment des autres, il est impossible que la perfection s'accomplisse en nous; quelque chose nous manque tant qu'une partie de nous-mêmes reste en puissance, c'està-dire dans une sorte de néant; le sentiment de cette imperfection, c'est la douleur : notre nature cherche son développement, elle l'accomplit, et cette énergie même, c'est le bonheur; car, je cesse d'être en acte, et me voilà de nouveau en puissance : que cette énergie soit limitée, qu'elle s'emploieà toute autre chose qu'au développement complet de ma nature , la souffrance nous ramène à nos vraies conditions d'existence, et nous revenons à l'action et au bonheur.
Si le plaisir et la douleur préviennent en quelque sorte notre intelligence, et tendent à diriger ledévelop-
pcriient de notre activité, la raison éclairée snr notre nature et notre fin, doit intervenir à son tour. C'est la raison qui, mieux et plus sûrement que la sensibilité toujours sujette à des défaillances et à des erreurs, distinguera les actions conformes à notre nature de celles qui ne le sont pas; c'est à elle que nous demanderons d'expliquer ces conseils confus et souvent contradictoires de la sensibilité; à elleseule il est donné d'apercevoir par avance d'une vue claire et distincte, et non par un pressentiment et un avant goût obscur, ce bonheur qui est le terme de notre vie; ainsi la moralité est dans le bonheur; le bonheur est dans Taclion véritable, c'est-à-dire dans l'action conforme cà notre nature aperçue par la raison.
Ces exphcations préviennent une difficulté qu'on a pressentie.
Sans doute agir de telle sorte qu'une partie de nos facultés seulement se développe à l'exclusion des autres, c'est diminuer notre être, c'est s'écarter de notre fin véritable, c'est en rendre impossible l'entier accomplissement; ce n'en est pas moins agir; et si, d'un côté, un semblable développement de nos puissances n'est qu'une imperfection, relativement à un développement l)lus complet, à une entéléchie véritable; d'un autre coté, comparé à l'inertie ou à la puissance pure, un pareil état est souvent une perfection relative; c'est la perfection d'une partie de notre nature : par exemple, si l'abus des plaisirs du corps est un obstacle aux plaisirs de l'esprit, et par suite un mal ; s'il amène ordinairement avec lui la satiété et le dégoût, c'est-à-dire un
désir inquiet de satisfactions plus puresetplus élevées, cependant les besoins du corps, ces besoins qu'Aristote appelle nécessaires, trouvent leur satisfaction dans cet abus même : c'était donc, suivant lui, une action conforme à notre nature, non pas de rassasier leur excitation factice, mais de contenter leurs appétits naturels. C'est donc avec raison dans le principe, que nous eussions suivi les conseils et écouté la voix du plaisir, bien qu'on puisse s'égarer à sa suite, et dépasser ainsi le but.
Le bonheur qui devrait se trouver seulement dans les actions vraiment conformes à notre nature, nous entraîne donc quelquefois dans des écarts: souvent il nous sollicite à des actes qui, bons en eux-mêmes, deviennent mauvais et nuisibles poumons, soit par leurs excès, soit parce qu'ils font obstacle à l'exercice de nos autres puissances : pour toutes ces raisons, la sensibilité est insuffisante, quand il s'agit de fonder le principe de la morale; il faut le répéter, en y insistant, c'est la raison qui distingue les actes conformes à notre lUiture, et capables de nous assurer le bonheur; le plaisir prévenant n'est qu'un accessoire dont il faut tenir compte, ce n'est point un principe sur lequel il faille se régler.
Ainsi nous devons chercher le bonheur qui est la fin de notre être, mais nous ne devons pas le prendre partout où nous pourrons le rencontrer, nous devons le chercher seulement dans les actions conformes à notre nature, et la raison nous apprendra à les distingueret aies reconnaître; c'est donc à l'expérience qu'il
faut avunt tout avoir recours pour achever la morale; par rexpérience, nous connaîtrons l'infinie multiplicité des actions; par l'examen et l'observation, les diltërcnts caractères qu'elles présentent : la morale d'Aristote ne procède point par déductions, ni par raisonnements; l'application du principe général ne cessera pas un seul instant d'être subordonnée à l'observalion des faits; c'est là le mérite et le défaut d'Aristote. Avant de suivre le détail des applications de ce principe, il faut l'examiner en lui-même.