CONCLUSION
Le mode d'enseignement que je présente est d'abord simultanée j puisque je peux recevoir à mes leçons de trente à quarante élèves. Il n'y a même de limite à ce nombre que par la distance à laquelle on cesserait de voir distinctement la baguette sur l'échelle de portées, et les notes sur la planche noire où je les écris.
Mais on conçoit qu'il serait à présent facile de rendre cet enseignement mutuel, et de l'appliquer à de plus grandes écoles : il faudrait premièrement réduire en tableaux synoptiques toutes les parties de la science et celles de l'art; ces tableaux devraient être courts, et ne contenir qu'au bas dos explications très-concises par demandes et réponses, pour diriger le moniteur. Le haut, le fond principal du tableau, serait toujours une idée rendue pour ainsi dire matérielle : ce serait, par exemple , pour l'ua
ïes deux hcxacordes de sol et d'wf écrits de cette manière :
sol t la * si ut ,rc,mi
ut , ré , mi fa » sol * la.
Pour un autre , ce serait les sept accords naturels ainsi arrangés , pour lire de bas en haut :
Accord de quinte mineure, si Te fa
| mi sol si
Accords m ineors I la ut mi
[ré fa U
!sol si ré ut nu sol fa la ut
Pour un autre, ce serait les mêmes accords qui auraient changé de qualité par l'effet des dièses ondes bémols. Ailleurs serat^ écrite la correspondance des toniques relatives de mode majeur et mineur, etc.
L'étude de la mesure exigerait de même plusieurs tableaux des coupes du temps , sur lesquelles le moniteur promènerait sa baguette.
Mais l'exercice de l'échelle de portées en exi-
gérait le plus grand nombre, parce que le moniteur, quelque avancé qu'il fût, ne saurait pas toujours trouver sur-le-champ dans sa tête nn exemple qui fût relatif à chaque explication qu'il viendrait de faire. Il faudrait donc avoir des recueils de petits solfèges les plus courta possible , et ne contenant chacun tout juste que ce qui serait nécessaire au principe à éclair-, eir , et tout au plus à la cadence de la phrase qu'on y aurait entamée. Ces solfèges porteraient des renvois aux tableaux de théorie dont ils dépendent. La leçon se terminerait par quelques airs agréables que le moniteur marquerait proprement sur l'échelle, et dont ensuite il écrirait l'un sur la planche noire, où chaque élève en prendrait copie pour l'étudier chez lui par cœur et le réciter à la leçon suivante..
Je ne m'étends pas davantage sur la formation de ces tableaux, parce qu'outre qu'ils sont, 1% plupart, indiqués dans ce livre, je me propose d'en faire imprimer des collections avec tout le soin possible, pour l'usage de ceux qui m'en demanderaient, étant disposé à faire tous mes efTorts pour donner la parfaite intelligence de ma méthode aux maîtres qui désireront de l'appliquer.
Un avantage extrêmement remarquable, et
dont je n'ai pas encore parle", c'est que, 'par la ' nature do la méthode , le même moniteur peut diriger au môme instant deux classes d'élèvea de forces très-différentes , et qui auraient, par exemple , six ou huit mois de distance ; c'est-àdire, qu'après- avoir conduit une classe durant six mois , on en ouyre alors une seconde dont les leçons servent rigoureusement pour la première : de sorte que la même leçon se trouve être tout ù la fois faible pour les commençans, dt très-forte pour les anciens élèves. Voici en deux mois l'explication de ce paradoxe : c'est que pendant que les nouveaux élèves solfient sur l'alphabet du ton d'ut , modèle de tous les tons, les anciens solfient la même leçon de baguette à commandement sur tout autre alphabet, et qu'ils ont aloTS besoin du morne ménagement que ceux-là dans là conduite des phrases qu'on leur présente. Ainsi, tous les élèves travaillent à la fois; ils travaillent sur le même sujet, et pourtant ils y font un travail réellement différent*
; J'ai une observation à faire sur l'enseignement mutuel. Plusieurs personnes s'en font une idée, fausse", en le regarda nt.commc une méthode universelle, une fois découverte, et qui puisse désormais s'appliquer a toutes les branches pos-
sibles d'instruction. Il importe extrêmement do redresser leur opinion sur ce point : d'abord, parce, qu'elle est injurieuse à la gloire nationale, en rapportant à un seul étranger tout l'honneur des efforts qu'ont fait après lui d'autres hommes de mérite, pour obtenir, eu différens genres, les mêmes succès qu'il n'avait obtenus.que dans un seul ; en second lieu , parce qu'elle est nui* sible à l'intérêt public , en favorisant un certain genre de charlatanisme, qui consiste à revêtjr d'un nom fameux quelques conceptions éphémères, et à donner, sous le nom de Lancasr triennes, une foule de débiles méthodes sur tous les- sujets possibles auxquels Lancaster n'avait pas songé. ;
L'enseignement mutuel n'est point parce seul titre une méthode générale et applicable à tout: il renferirie eti soi autant de méthodes au moins qu'il y a de branches d'étude dans la société , et même il en renferme davantage } s'il est vrai que sur la même branche il puisse y avoir plusieurs méthodes différentes. Aussi, les diverses écoles d'enseignement mutuel qui sont insti.
- tuées^ne suivent pas toutes encore une même méthode sur le même objet d'instruction; mais le temps nivellera ces méthodes, et la meilleure sans doute prévaudra. Quoiqu'il en soit, il faut
regarder l'assemblage de toutes les e'coîes sous le titre d'enseignement mutuel , comme on regarde l'assemblage de tous les collèges du royaume sous le titre d'université : c'est en effet un nouveau corps universitaire qui se crée ; il a commencé, comme commença l'autre sous Char* lemagne, par les plus simples élémens de l'éducation; chaque jouramène dans son sein une branche d'enseignement qu'il ne possédait pas la veille; et personne ne peut dire, tant que dure ce mouvement, jusqu'où s'étendra le domaine qu'il doit envahir. Lancaster fut le noyau Je ce corps naissant, où se sont fait agréger ensuite , en y apportant leur tribut de méditations, une foule d'hommes supérieurs et de professeurs distingués, amis de l'humanité et des lumières.
Ce n'est donc pas donner l'idée d'une méthode , que de dire qu'elle est celle qu'on suit dans l'enseignement mutuel, puisqu'on y en suit plusieurs; il faut dire de plus, si c'est celle des frères Pcstalozzij en Italie , ou celle de Lcaicaster 4 en Angleterre , ou , etc. Tant qu'on n'ajoute pas cette détermination, on parle aussi vaguement que si l'on disait qu'on suit le traité de physique ou de géométrie de l'université, et plus vaguement encore , parce que ces méi
ihodes nouvelles ne sont pas développées au public par leurs auteurs, comme le sont ces livres. Ce serait bien pis si l'on annonçait un cours de dessin, ou de peinture, ou de musique, selon la méthode de Laneaster ; ce serait comme de l'annoncer selon la méthode de Port-Royal/ parce que Port-Royal ni Laneaster n'ont rien fait dans ce genre, quoiqu'ils aient utilement travaillé en d'autres. Mais ceux qui ne regardent qu'à peu près les choses, ne sont frappés, dans les nouvelles méthodes , que de la division du travail, au moyen de laquelle on rend facile l'acquisition des idées, et leur transmission d'un individu à l'autre dans toute l'école simultanément. C'est en effet un point que toutes ont de commun entre elles ; mais quels livres et quelles méthodes anciennes n'ont pas de points communs et en plus grand nombre? On ne considère pas que la division du travail constitue A elle seule une méthode dans la manière dont elle est faite, et que, pour faire cette division , il faut avoir des idées bien déterminées sur l'objet à enseigner; qu'autrement ce serait une découverte préalable à faire, que de recueillir ces idées, de les réunir en corps de science, et de les coordonner entr'elles, au point qu'il n'y eût plus qu'à les diviser en petites sections pour
les faire facilement acquérir et transmettre d'individu à individu.
Je termine ici cet ouvrage, bien imparfait sans doute, et peut-êlre trop court pour la quantité de matières qu'il renferme; peut-être aussi trop long en quelques endroits. J'ai eu deux buta en l'écrivant : je n'avais d'abord que celui de faire connaître ma méthode aux maîtres et aux personnes qui , étant versées dans l'art que je traite, peuvent désirer d'en faire l'application autour d'elles; mais bientôt je me suis aperçu que je pouvais, sans nuire à ce dessein , travailler aussi au profit de mes élèves , en ajoutant ça et là quelques développemens dont je me serais autrement dispensé. Toutefois j'ai taché d'en être sobre.
S'il m'était possible de prendre des mesures pour qu'on me jugeât avec quelque justice , et de prévoir toutes les sortes de critiques qu'on me destine peut-être, je prierais que l'on fît réflexion qu'on m'adressant aux maîtres, je n'ai pas la prétention de leur enseigner ta nucsU/iW; car personne ne doute qu'ils ne Ja sachent en perfection, et pour moi je suis le sincère admirateur du talent de ceux qui m'entourent.
Ce' n'est qu'une méthode d'enseignement que je leur présente, pour qu'ils s'en servent , si elle est à leur gré. Or, une nouvelle méthode n'est ■pas une somme d'idées nouvelles , mais est un nouvel arrangement des idées connues. Par con-i séquent, ces Messieurs ne se récrieront pas, si je n'ai presque rien dit dont la pratique ne leur fut familière. Je n'ai fait que mettre au grand jour des idées qui sont assurément dans leurs têtes, puisqu'ils exécutent la musique avec tant d'habileté, mais qui s'y trouvent cachées sans doute, puisqu'ils ne les communiquent pas à leurs disciples.
Toutefois, je dirai avec la même franchise, que je crois avoir tiré de ces idées approfondies plusieurs conséquences neuves il tous égards; qu'il en est même quelques-unes que j'ai éclaircïes ou rectifiées, et qui m'ont donné des procédés de pratique dont on ne s'était pas avisé jusqu'ici.
J'ai envisagé la musique tantôt comme une langue (i), tantôt comme une branche dephy-
(i) Je dis comme une langue savante ou grammaticale, comme une algèbre, si l'on «eut , non comme une langue podtir/ue à laquelle donnerait lieu l'ctudc de cet art considérâ dans ses rapports avec les passions du ciieur humain. Ou sent bien que ceci n'était pas de mon sujet.
signe expérimentale , à laquelle devait s'appliquer l'analyse. J'ai démontré qu'elle renferme une science utile au développement de nos facultés intellectuelles, qu'on y peut mettre la logique en action, comme partout ailleurs, et gué l'éducation de la jeunesse doit désormais e'en ressentir, comme de toute autre étude qui enseigne à raisonner ; qu'on peut la placer à côté des sciences exactes en même- temps que des arts d'imagination ; parce qu'on y peut faire l'analyse du chant avec la même précision, la même évidence , qu'on fait en chimie celle de l'air..... Oui, sans doute, n'est-il donc des faits que pour la vue ? n'en est-il pas pour l'ouïe , n'en est-il pas pour tous les sens ? Or, s'il est vrai que l'esprit n'ait qu'une manière de raisonner, qu'une manière de se conduire sur toutes sortes de sujets, comme les jambes n'ont qu'une manière de marcher sur toutes sortes de terrains, il s'en suit qu'après avoir étudié la musique à la manière des sciences, qu'après avoir exercé son esprit sur ce genre de faits , de la façon qu'il doit s'exercer sur tout autre, un élève en sera réellement plus propre à porter ailleurs ses méditations, et que, pour lui, chanta- à livre ouvert, écrire sous dictée, ne sont que les moindres fruits qu'il retirera d'une étude ainsi dirigée,
- Si le public accueille mon ouvrage; s'il y reconnaît un peu de cette utilité que j'ai voulu, j mettre à côté de l'agrément; si la jeunesse trouve du plaisir à être instruite par ma méthode , et si elle accorde enfin à la musique ce nom d'art d'agrément qu'elle lui a si long-temps contesté , ce sera là ma plus douce récompense.