VIB ET TRAVAUX DE HAHNEMANN. XIX
a doitétre, ce moyen auquel persoûne n'a songé, parce «qu'il était trop simple.... Voici, ajoute-t-il, de quelle « manière je m'engageai dans cette voie nouvelle.... Tu « dois, pensai-je, observer la manière dont les médica- « ments agissent sur le corps de Thomme lorsqu'il se ç( trouve dans Tassiette tranquille delà santé. Les chan- « gements qu'ils déterminent alors n'ont pas lieu en c( vain, et doivent certainement signifier quelque chose ; « car, sans cela, pourquoi s'opèreraient-ils? Peut-être c< est-ce là la seule langue dans laquelle ils puissent « exprimer à l'observateur le but de leur existence » (!)• Cette pensée à la fois simple et profonde germait dans la tête de Hahnemann, lorsqu'un jour, traduisant la. Matière médicale de CuUen, à l'endroit du quinquina, il fut fisappé des hypothèses multipliées et contradictoires par lesquelles on avait tenté d'expliquer son action. Ce ^ tableau aussi fastidieux qu'incohérent d'explicatioi;MS qui n'expliquaient rien , devait éveiller son attention. 11 résolut de chercher par lui-même et sur lui-même les propriétés d'un agent aussi précieux pour la guérison d'un grand nombre de nialadies. À cet effet, il prit, pendant plusieurs joui's, de fortes doses de quinquina, et bientôt il ressentit les symptômes d'un état fébrile intermittent, analogue à celui que le quinquina guérit. La même expérience répété^ à plusieurs reprises sur lui et sur quelques personnes dévouées, ne lui permit plus de douter que, si le quinquina guérit certaines fièvres intermittefltes , c'est qu'il peut développer sur
(1) Id, pag. 422, 423.
XX TIB ET TRAVAUX DE HAâNEUANN.
r homme sain des troubles artificiels entièremeni semblables à ceux dont il triomphe. Mais était-ce là un fait isolé dont les conclusions ne s'étendaient pas au delà du fait lui-même, ou bien en serait-il des autres médicaments comme du quinquina ? Arrivé à ce point, aucun homme ne resterait sous le poids de l'incertitude ; aussi Hahnemann expérimenta-t-il successivement le mercure, la belladone, la digitale, la coque du Levant, et partout il obtint une seule et même réponse. Plus de doute! une loi thérapeutique est trouvée ; et par elle, la science est assise sur une base certaine , l'art possède un guide assuré. Désormais, le rapport naturel et véritable qui lie l'un à l'autre et d'une manière indissoluble^, le médicament à la maladie et la maladie au médicament, est découvert ! La médecine venait donc de subir une entière révolution. Quel en serait le sort , quelles destinées lui étaient réservées^ quelles phases devaitelle parcourir? Hélas! l'auteur de cette découverte devait se résigner à mille persécutions, toutes plus pénibles les unes que les autres. Peines d'intérieur, dont j'ai déjà dit un mot, rupture complète des liens de confraternité dont plusieurs lui étaient chers; basses calomnies, se rapportant à son caractère et venant le frapper dans sa délicatesse et dans sa conscience , lui qui afvait donné une preuve si éclatante et si rarement imitée de conscience et de délicatesse ; tout se réunit pour le faire douter de lui-même et de sa découverte, s'il était jamais possible qu'un inventeur en vînt à méconnaître la vérité qui s'est fait jour dans son ei^prit. Les pharmaciens eux-mêmes ne craignirent pas d'in-
VIE ET TRAVAUX DE HABNEMANN'. XÎI
voquer contre lui le bénéfice des lois protectrices de leur professioA.
Hahnemann s'était fait un piâncipe de n'administrer que les médicaments préparés par lui-même. La législation allemande, s^nblable en cela à la législation française (1), interdit aux médecins la dispensation, même gratuite des médicaments. Hahnemapn résista aux prescriptions de la loi, et les pharmaciens, instruments actifs des petites et misérablç3 jalousies des médecins, le* poursuivirent, la loi à la main, de Georgenthsd, où il appliqua rtiomceopathie pour la première fois , à Brunswick , de Brunswick à Keingslutter , à Hambourg, à Eclembourg et à Torgau, jusqu'en 1811, époque où pour la troisième fois il reparut à Leipsick, y professa et y pratiqua publiquement l'homœopathie, jusqu'en 1820:
Pour ceux qui sav^pnt juger de la valeur d'une découverte par la conduite de celui qui la proclame , l'homoeopathie est certainement une grande pensée digne de toute leur attention. Pour supporter avec calme, patience, noblesse et résignation, les mille tracasseries que l'enyie subite à un homme de cœur et de talent, il-faut à cet homme plus que des motife ordinaires. Une demi-conviction aurait fléchi dans un moment ou dans 4in autre , tandis que le propre de la foi, quand elle est ardente et sincère, est de ne se démentir jamais. Socrate •avait foi dans sa doctrine ; il lui resta fidèle, il la confirma jusque la mort. Dans un ordre moins général et par conséquent moins élevé, Guillaume Haryey eut foi
(1) Vr A. Trébnchet, Jurisprudence de la médecine, delà chirurgie et de la pharmacie en France^ Paris, 1854, in-8, pag. 344.
XXn VIE ET TRAVAUX DE HAHNEMANN,
dans ses découvertes, et il sut braver les persécutions de ses adversaires, voire même les dénonciations qu'ils adressèrent à Charles I", son protecteur et son unique appui. Hahnemann ne fiit pas au-dessous de ces exemples. Avait-il raison?
Braver la loi d'un pays est toujours chose grave de sa nature, surtout lorsque cette loi a pour elle la sanction du temps, de l'opinion, et, il faut le dire, lorqu'elle repose Sur des motifs respectables, au moins en apparence. Les occupations du médecin sont si multipliées, tellement étrangères à tout travail de manipulation , qu'il lui est difficile de consacrer à la préparation des médicaments un temps suffisant pour acquérir Vhabileté nécessaire à leur bonne confection. Dans ces limites relatîves, la loi est sage. Mais lorsqu'elle est conçue en termes absolus, qu'elle oblige dans tous les cas et dans toutes les conditions, la loi est despotique. Comment Hahnemann, qui avait découvert une loi thérapeutique nouvelle à laquelle se rattachaient des moyens d'application nouveaux, se serait-il confié à d'autres qu'à lui-même du soin de remplir ses prescriptions ? Le mauvais vouloir qu'il rencontrait à chacun de ses pas, les persécutions auxquelles il était en butte, ne l'autorisaient-ils pas à se défier de tout secours étranger? Quel pharmacien aurait pu , voulu ou su exécuter avec intelligence et fidélité des préparations en si complète désharmonio avec ce qu'il avait appris et ce qu'il était dans l'habîr tude de faire ? Si on ajoute à toutes ces raisons , que Hahnemann avait découvert des propriétés curatives dans un certain nombre d'agents considérés jusqu'à lui
VIE ET TRAVAUX DE HAHNEUANN. XXUI
comme inertes ; qu'on le poursuivait sans fin et sans relâche des imputations les plusgrossières^ qui pourrait le blâmer de sa fermeté et de sa résistance aux prescriptions d'une loi qui ne pouvait atteindre sa doctrine? Jusqu'à lui, les médecins n'avaient pas encore imaginé que le lycopode, le sel marin, Yor métallique et quelques autres, pussent être d'aucune utilité dans le traitement des maladies. Il se fait de nos jours des découvertes thérapeutiques signalées depuis plus de quarante ans par le génie de Hahnemann. J'en citerai un seul exemple. L'ancienne médecine crut, il y a quelques années, avoir trouvé dans le sel marin un moyen très-puissant contre l'affection tuberculeuse des poumons ; elle le dit avec assurance, et pendant environ deux ans , tous les phthisiques furent soumis à cet agent, aussitôt oublié que préconisé. Dès 1828, dans la première édition de son Traité des maladies chrordqties, flahnexnann avait dit dans quelles espèces et dans quelles périodes de cette cruelle affection le sel marin peut être utile. Que de découvertes en ce genre, ne nous sont pas réservées ! Combiep de fois n'arriverat-il pas, qu'entraînés par la force des choses, les médecins de l'ancienne école donneront pour nouveaux des faits que l'école homœopathîque reproduit tous les jours J Par toutes ces raisons, la résistance de Hahnemann fut sage. Supposons, pour un moment, qu'avec moins de lumières et une volonté moins ferme , il eût réclamé les secours de la pharmacie ; soit mauvais vouloir, soit ignorance du pharmacien, il aurait eu de mauvaises préparations. Dès lors, marchant d'insuccès en
XXIV VIB ET TRAVAUX DB HAHNBMANN.
insuccès, sa confiance en M-méme se serait ébranlée ; il en serait venu à douter de sa doctrine ; au doute aurait succédé la négation : une grande vérité était perdue! Hahnemann sut et comprit ces choses, et ne mit jamais en balance le texte brutal de la loi avec le salut du malade ou l'avenir de sa doctrine. Que son nom soit honoré !
Ce fiit à Georgenthal, comme je l'ai dit, dans un hospice d'aliénés^ fondé par le duc Ernest de Gotha, qu'il obtint les premiers succès qui occupèrent l'attention publique.U y guérit un homme de lettres, Klockenbring, auquel une épigramme de Kotzebue avait, dit-on, fait perdre îa raison. Les blessures d'amour-propre sont toujours dangereuses, chacun le sait. 11 est rare, cependant, qu'elles aient d'aussi funestes conséquences. Hahnemann le savait aussi; dès longtemps il avait appris à ne pas confondre la cause avec Y accident qui met souvent en jeu une cause virtuelle inhérente à la constitution; doctrine qu'en 1828, il développa avec le soin qu'elle méritait, dans sa Doctrine des maladies chroniques. Sans doute, il dirigea son traitement d'après cette vue , et c'est pourquoi il réussit.
Au milieu des migrations que lui imposaieni les persécutions de ses confrères ligués avec les pharmaciens ' allemands , Hahnemann ne discontinua pas d'un in-^ stant ses recherches sur les propriétés curatives des médicaments. Dès 1805, il rassembla dans deux petits volumes toutes ses découvertes en matière médicale, et les publia sous le titre de Fragmenta de viribus medi-camentorum positivis, sive in sano corpore humano obser-
VUr ET TRAVAUX DB HAHNEMANN. XXV
vatis (1). Ce fiit à la même époque cpi'il donna deux opuscules reproduits dans ce volume , opuscules de haute et judicieuse critique y à laquelle il serait encore aujourd'hui difficile de répondre avec succès (2).
Dans ses Fragments sur les propriétés positives des médicaments, Hahnemann donne la symptomatologie • de vingt-six substances^ dont les différents tableaux sont reproduits avec de nombreuses additions dans la Matière médicale pure. Aussi, ce premier des ouvrages dogmatiques de Hahnemann n'a-t-il plus qu'une valeur historique. Sous ce rapport, son importance est grande; c'est là que pour la première fois, il définit, avec une précision quepersonne n'avait encore atteinte, ce qu'il faut entendre par le mot médicament, et qu'il pose la matière médicale sur une base inébranlable.
i< QusB corpus merè uutriunt alimenta , dit-il , quse « verô sanum hominis statum (vel pravâ qtlaatitate « ingestâ) in aegrotum, — ^ideèque et aegrotum in sanum <x mutare valent, medicamenta appellantur.
<x Instrumentorum artis suse habere notitiam quàm (c maxime peilectam , primum arlificis est officium , « medici verô esse, nemo, proh dolori putat. Quid « enim medicamina per se efficiant, id est, quid in sano « corpore mutent, perscrutari, ut indè pateat quibus^in . « universum morbis conveniant , nemo hucdùm medi- « <;orlHn, quantum scio, curavit. »
De 1805 à 1810, époque où il publia à Dresde la première édition de YOrganon de Fart de guérir,] sons
(1) V. Tédilion donnée par le docteur Quin à Londres, 1834.
(2) De$ effets du cttfé, p. 290; el la Médecine de l'expérience, p. 5i8.