‹ Exposition de la doctrine médicale homeopathiqueChapitre 59 sur 73 · DOCTEUR S. HAHNEMANN · texte numérisé non relu

DOCTEUR S. HAHNEMANN

Au texte de l'ouvrage dont j'offre la traduction j'ai ajouté des notes signées de la lettre Y, qui faciliteront le voyage d'Aiiticyra à une partie des lecteurs, et peutêtre même le leur épargneront.

Si la préface de l'auteur nous apprend qu'à Londres même le libéralisme médical a besoin du voile de l'incognito pour ne pas être honni, cette précaution n'est pas moins nécessaire dans notre cher pays. Mais qu'importe ? la vérité n'en est ni plus ni moins vraie pour avoir été dite par un anonyme ou par un homme porteur d'un nom brillant.

On verra que l'original est un recueil de recettes choisies, ou du moins élégantes, mais on s'apercevra aussi du peu de goût qu'a l'annotateur pour les mélanges de médicaments. Comment donc, demandera-t-on, lui est-il venu à l'idée de traduire un pareil livre î Je réponds que c'est précisément pour cela que je l'ai fait. J'ai voulu montrer à mes compatriotes que les meilleures formules mêmes sont boiteuses, qu'elles sont contraires à la nature, qu'elles sont en contradiction avec

(i) Préface publiée, en 1800, en tête de la traduction allemande d'un formulaire anglais qui avait paru ii Londres en i794:

elles-mêmes et avec le but dans lequel on les a imaginées. C'est une vérité qu'on devrait prêcher sur les toits. Quand verrai-je le monde guéri de la manie des recettes ? Quand sera-t-on convaincu que la guérison des maladies exige des médicaments moins nombreux, tout à fait simples, mais parfaitement appropriés à chaque cas ? Veut-on rester toujours en butte aux sarcasmes des Arcésilas? Ne veut-on jamais cesser d'accoupler ensemble une foule de substances dont chacune n'est souvent qu'à demi connue, ou est même totalement ii^connue aux plus grands médecins ? Quoique Jones, à Londres, consomme chaque année cent livres de quinquina, quelles notions certaines et complètes avonsnous sur le mode d'action particulier de ce puissant moyen î Nous en possédons bien peu ! Que savons-nous de l'action pure et spéciale du mercure, dont la consommation énorme en médecine semblerait cependant devoir faire supposer que nous connaissons bien la manière dont il se comporte envers notre corps î Peu de chose également ! Rien même, si ce n'est qu'il guérit la maladie vénérienne, fait établi déjà depuis trois cents ans ; car tout le reste se réduit à des fragments incertains. Quelles données positives avons-nous sur le compte de l'opium, qui nous autorisent à en abuser autant que nous le faisons ? Presque aucune. Que savons-nous du camphre? Rien, pour ainsi dire.

Apprenez, Arcésilas, que les opinions sont aujourd'hui partagées sur la question de savoir si le mercure peut ou non exciter un changement dans l'énergie, la mobilité et la sensibilité de la fibre, en un mot une fièvre mi generis ; si le quinquina est antipyrétique à titre seulement de substance amère et astringente,

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comme le serait un composé de gentiane et debistorte, ou s'il Test en vertu d'un principe spécial qui lui soit inhérent; si l'opium fortifie ou débilite; si le camphre rafraîchit ou échauffe, et que ceux qui soutiennent ou le pom* ou le contre oublient de nous faire connaître les motifs exacts de leurs assertions. Mais s'il règne encore tant de vague en ce qui concerne les vertus de choses dont on se sert tous les jours, combien ne doit-on pas moins connaître encore celles de substances qu'on emploie plus rarement !

Si une obscurité si singulière enveloppe encore chaque drogue en particulier, n'est-ce point au néant que doivent se réduire les phénomènes que les mélanges de ces substances inconnues produisent dans les maladies, c'est-à-dire dans des états non ordinaires du corps humain , qu'il n'est pas toujours facile de reconnaître d'une manière claire, et qui sont les plus énigmatiques de tous les êtres organisés ! Je dis que c'est prendre une poignée de billes inégales, les lancer , en fermant les yeux, sur un billard, et vouloir déterminer d'avance quel effet elles produiront ensemble , quelle direction chacune d'elles suivra , enfin quelle position toutes prendront après une foule de réflexions et de chocs incalculables. Cependant l'appréciation des résultats de toutes les puissances mécaniques est infiniment plus &cile que celle des résultats des puissances dynamiques.

Ce n'est point là le cas d'une recette, entends-je dire autour de moi. Le médecin qui la formule prescrit à chaque ingrédient le rôle qu'il doit jouer dans le corps de l'homme. Celui-ci sera la base , celui-là l'adjuvant, un troisième le correctif, un quatrième l'excipient ! En

vertu de ma toute-puissance, je défends à tous ces ingrédients de s'écarter du poste que je leur assigne ; je veux que le correctif ne manque pas de couvi*ir les vices de la base et de Padjuvant, mais je lui interdis expressément de sortir des bornes qui lui sont tracées, et de prétendre à jouer par lui*même un rôle contraire à celui de cette base. Quant à toi, adjuvant, tu seras le mentor de ma base, tu l'assisteras dans son œuvre pénible ; mais souviens-toi bien que tu dois te borner à la soutenir, et ne va pas t'aviser de faire autre chose ou de la contrarier : n'aie pas F audace d'entreprendre quelque expédition pour ton propre compte, ou de contrecarrer les intentions de ma base ; il te faut agir de concert avec elle, quoique tu sois une autre chose, car je te le commande. Je vous confie à tous la conduite d'une affaire très-importante ; expulsez du sang ce qu'il contient d'impur , sans toucher le moins du monde à ce qui s'y trouve de bon ; altérez ce que vous trouverez n'avoir pas une composition convenable , modifiez ce qui vous semblera être d'une mauvaise constitution. Songez bien que cette mission d'altérer et de modifier vous donne plein pouvoir de changer tout ce que Dieu sait et ne sait pas. Vous avez à diminuer l'irritabilité de la fibre musculaire, à calmer la sensibilité excessive des nerfs, à procurer du sommeil et du repos. Voyezvous ces convulsions du bras, ces spasmes du col de la vessie? je veux que vous les apaisiez ; le drôle que voilà est en proie à la jaunisse , je vous commande de lui blanchir le teint et de lui désobstruer les voies biliaires, que ce soit un spasme ou un obstacle mécanique qui les rende imperméables. Mes longs traitements et mes jus d'herbes du printemps n'ont abouti à rien chez cette

matrone hystérique, dans ces anciens exanthèmes; c'est ce qui me détermine à admettre des obstructions dans les capillaires du bas-ventre, ma ressource favorite pour sortir d'embarras. Viens ici, chère base qu'il y a quelques jours seulement un pamphlet tout récent m'a vantée comme un désopilant infaillible. Je te charge de résoudre ces indurations, quoique je ne les connaisse pas moi-même, puisqu'elles sont invisibles, et que je ne sache pas quel menstrue a le pouvoir de les dissoudre, ou de les fondre, pour employer les mots sonores de notre école. Mais tu sauras ce qu'il faudra iaire quand tu seras sur les lieux. Sœmmerring dit bien que les vaisseaux des glandes tuméfiées, loin d'être obstrués, sont au contraire plus amples qu'à l'ordinaire ; mais que nous importent les idées creuses de ce rêveur? N'ya-t-il pas déjà bien des siècles que nous désobstruons, nous autres médecins? Il suffît donc, chère base , que je te commande de désopiler. Vois-tu ce malade atteint de fièvre putride, chère base salpêtre? Je te prie d'aller en toute hâte arrêter la putréfaction. Ne va pas t' excuser en disant que tu as toujours été malheureuse dans tes expéditions, car je te donne pour adjuvant Tacide vitriolique , qui t'aidera dans tout ce que tu entreprendras, quoique ces fous de chimistes veuillent nous persuader que vous ne pouvez pas vous trouver ensemble sans cesser aussitôt d'être ce que vous êtes , sans vous convertir en acide nitrique et en sulfate de potasse, comme si cela pouvait avoir lieu sans la permission du médecin qui règne par des recettes ! N'importe, je te commande de faire cesser la fièvre putride ; tu tiens de moi pour cela ton diplôme de base, et je mets en outre à ton service toute une troupe d'adjuvants et de cor-

rectifs. Chère base opium , j'ai une toux opiniâtre et douloureuse dont je te réserve V attaque. Je te confie ce soin, à toi pour qui les Âsclépiades ont fait un devoir d'apaiser les spasmes et douleurs, quelque divers qu'ils puissent être, comme les sept planètes ont reçu l'ordre, dans le calendrier séculaii^, de dominer telle ou telle partie de notre corps. On m'a dit cependant qu'il t' arrivait assez souvent de resserrer le ventre. Afin que cette fantaisie ne te prenne point ici , je t'associe telle ou telle drogue laxative; c'est à toi de veiller à ce que cette substance ne détruise pas ton action, car à quoi servirait-il sans cela que tu fusses base? Il m'est revenu aussi que souvent tu causais de la chaleur et mettais la transpiration en train. Afin qu'il n'en soit point ainsi, je te donne le camphre pour correctif, pour contrôleur de ta conduite. Quelqu'un prétendait dernièrement que tu perdais toutes tes propriétés lorsque le camphre marchait à côté de toi. Mais ne va pas souffrir cela ! Chacun de vous deux doit remplir l'office qne lui assigne la matière médicale constitutionnelle. On me dit encore que tu affectes l'estomac; mais pour empêcher cette inconvenante sortie, je fais marcher de concert avec toi plusieurs substances cardiaques, et je prescris au malade de boire ensuite une tasse de café , qui aide à la digestion, comme l'assurent les écrits de nos praticiens, car je n'ai aucune foi dans les paroles de quelques innovateurs, au dire desquels il l'affaiblit au contraire. Au reste, tu auras soin de ne pas permettre que l'estomac soit débilité, c'est pour cela que tu es base.

Et voilà comment chaque ingrédient d'une recotlc composée obtient son rôle, de même que si c'était un être doué de la spontanéité et de la liberté. Il ne lui

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reste plus qu'à satisfaire aux indications; trois, quatre symptômes et davantage doivent être combattus par tout autant de moyens différents. Imaginez donc, Ârcésilas, combien il faut accumuler de drogues, secimdùm arùs leges, pour diriger l'attaque à la fois sur tous les points^. L'envie de vomir réclame une chose, la diarrhée une autre, la fièvre du soir et les sueurs de la nuit une troisième. En outre, le pauvre malade est si faible, qu'il lui faut bien encore un fortifiant ou même plusieurs, afin que ce qui ne serait point opéré par l'un, puisse être fait par l'autre.

Maisqu'arriverait-il si tousles symptômes dépendaient d'une même cause, comme c'est presque toujours le cas, et s'il existait une drogue qui satisfit à tous ces symptômes î

Ce serait autre chose. Mais il y aurait gêne pour nous à faire des recherches de ce genre ; nous trouvons plus commode d'introduire dans la recette quelque chose qui réponde à chaque indication; et, en agissant ainsi, nous obéissons à toutes les exigences de l'école.

Mais la science, mais la vie si précieuse des hommes!

On ne peutservir deux maîtres à la fois.

Mais croyez-vous de bonne foi que votre mélange va produire ce que vous attribuez à chaque ingrédient, comme si les drogues dont il se compose ne devaient exercer aucune influence, aucune action, les unes sur les autres? Ne voyez-vous donc pas que deux agents dynamiques ne peuvent jamais, quand ils sont réunis, produire ce qu'aurait fait chacun d'eux isolément ? que de là doit résulter un effet mitoyen qu'on ne saurait calculer d'avance ? Qui aurait pi*évu que le résultat tie

Topium donné avec le café serait presque toujours une abondante émission d'urine ? Est-ce queFopium amènera encore la stupeur, si vous l'associezà Fipécacuanha? Alors il n'obéira point à votre volonté, à vos principes atomistiques ; car l'effet de cette association est de déterminer l'anxiété et la sueur.

Cependant l'émétique excitera d'autant plus sûrement à vomir, que j'y adjoindrai du quinquina en raison de la faiblesse de l'estomac.

Point du tout, ami à courte vue!

Mais pourquoi l'hellébore blanc a-t-il produit si peu d'effet chez ce malade?

Parce que vous avez donné en même temps un lavement de camomille.

Quels effrayants effetsne doit pas, au dire des auteurs, produire un bon extrait de pomme épineuse ! Mais ils mentent tous; car dernièrement j'ai donné une forte dose de cet extrait à un malade très-iiTÎtable, et il n'a rien fait, rien du tout !

N'entrait-il pas del'oxymel dans la potion ?

Sans doute ! mais qu'importe ? L'oxymel n'était là qu'à titre de véhicule. Il n'y en avait que quatre onces.

Quatre onces de cet acide végétal I Alors je ne suis plus surpris du défaut d'action de la pomme épineuse.

Mais ne vous ai-je pas vu naguère prescrire ensemble le sel de tartre et la gomme-gutte ? Dans quel but donniez- vous ce mélange, et qu'a-t-îl produit ?

Le solde tartre devait inciser la pituite, et la gommegutte expulser les vers par le bas. Mais, à ma grande surprise, il ne survint pas même une seule selle.

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Je n'en suis pas étonné, moi. Sachez donc que deux, trois quatre, etc., substances qu'on mêle ensemblene produisent pas ce qu'on pourrait attendre d'elles, si on les donnait chacune à part, dans des temps différents, etqu'elles déterminent alors, que vous le vouliez ou non, un effet dynamique intermédiairo. En pareil cas, l'ordre de bataille que vous assignez aux ingrédients, d'après les préceptes de votro école, ne sert absolument à rien. lia nature obéit à des lois éternelles, sans vous demander si elle le doit. Elle aime la simplicité, et fait beaucoup avec un seul moyen, tandis que vous faites peu avec plusieurs. Imitez donc la nature t

Prescrire des recettes composées est le comble de l'empirisme. Ne donner que des remèdes simples, et attendre, pour en prescrire un second, que le premier ait épuisé son action, voilà ce qui mène en ligne droite dans le sanctuaire de l'art, choisissez!

Pour vivre longtemps et conserver la santé, l'homme doit faire usage d'aliments qui ne soient que nourrissants et qui ne contiennent rien d'irritant, rien de médicinal. Ses boissons doivent également n'être qu'humectantes, ou humectantes et nutritives à la fois, comme l'eau de source pure et le lait.

Quant aux assaisonnements qui stimulent le palais, il n'y a que le sel, le sucre et le vinaigre, tous les trois en petite quantité, qui aient été reconnus incapables de nuire au corps de l'homme. Tons ceux que nous pppelons épices et toutes les boissons spiritueuses tiennent plus ou moins delà nature des médicaments. Plus ils se rapprochent de ces derniers, plus on les introduit fréquemment et en grande quantité dans le corps, plus aussi ils nuisent à la santé et abrègent notre carrière.

Ce qu'il y a de plus dangereux, c'est d'user habituellement de substances purement médicinales qui jouissent d'une grande force.

Le vin était la seule boisson purement' médicinale chez les anciens; ir Ro-

mains avaientr-ils la sans

l'avoir copieusemenl

(1) Publié en 1803.

Les temps modernes ont vu bien d'autres substances médicinales fiquides et solides s'introduire dans le régime ; on prise le tabac, on le fume, on en mâche les feuilles, de même que celles du chanvre, on avale de Topium, on mange des champignons suspects, on boit de Teau-de-vie et plusieurs sortes de bières irritantes, on prend du thé et du café (1).

Les substances médicinales sont celles qui ne nourrissent pas, mais qui portent atteinte à la santé. Or, toute atteinte à la santé est un état contraire à la nature, une sorte de maladie (2).

Le café est une substance purement médicinale.

Tout médicament donné à forte dose exerce une impression désagréable sur la sensibilité de T homme bien portant. Personne n'a fumé du tabac sans éprouver la première fois du dégoAt ; personne n'a trouvé agréable le café pur et non sucré la première fois qu'il en a pris. Cest un avertissement que la nature nous donne de ne point violer les lois de la santé, de ne pas fouler inconsidérément aux pieds l'instinct conservateur de la vie.

Si, cédant à la mode et à l'exemple, on continue

(1) Le chocolat est un aliment nourrissant, à moins qu'on ne le surcharge d'épices, car alors il peut devenir très-nuisible.

(â) Les substances qu'on nomme médicaments ont un pouvoir d'anéantir les états contre nature et dangereux qu'on appelle maladies, proportionné k celui qu'houes possèdent de rendre malades les corps qui se portent bien. Leur unique destination est de transformer la maladie en santé. Hors du cas de maladie, les médicaments nuisent k la santé; ils n'appartiennent donc pas au régime de la vie naturelle. En faire fféquemment usage, les introduire dans le régime diélétique, c'est détruire l'harmonie des organes, miner la saule et abréger la vie. Médicament salutaire pour l'homme en santé, est une proposition doDt les termes impliquent contradiction.

à faire usage de substances médicinales, l'habitude émousse peu à peu Timpression désagréable qu'elles produisaient d'abord sur nous. Elles finissent même par plaire, c'est-à-dire que l'action en apparence agréable qu'elles exercent sur nos organes devient insensiblement un besoin pour nous. Le vulgaire croit trouver le bonheur dans des besoins artificiels, à la satisfaction desquels il attache bientôt l'idée d'un plaisir sensuel.

Il se peut aussi qu'ayant été indisposés jusqu'à un certain point par ces substances médicinales, l'instinct nous porte à continuer d'en faire usage, c'est-à-dire à nous soulager, momentanément au moins, par l'influence palliative qu'elles exercent sur les incommodités dont elles-mêmes sont de temps en temps la source.

Pour comprendre ceci, il faut savoir que tout médicament produit deux effets opposés dans le corps de l'homme. Son effet primitif est précisément l'inverse de l'effet secondaire, c'est-à-dire de l'état dans lequel il laisse le corps plusieurs heures après que l'effet primitif a cessé (1).

La plupart des médicaments occasionnent chez l'homme en santé des sensations désagréables et douloureuses, qui, pendant l'effet secondaire, sont l'inverse de ce qu'elles avaient été durant l'effet primitif, et leur usage même prolongé ne produit jamais d'impressions agréables sur celui qui se porte bien.

Il n'y a qu'un petit nombre de substances médicinales, admises comme articles de régime par un monde raffiné et avide de jouissances, qui, dans leurs effets

(i ) Par exemple , la poudre de jalap. purge aujourd'hui ; mais le lendemain el le sur lendemain, il y aura resserrement du ventre.

primitifs au moins, fassent exception à cette règle (1). Celles-là ont la singulière propriété, lorsqu'on en fait habituellement usage, mais avec modération, de produire, pendant leur action primitive, un accroissement artificiel de l'état ordinaire de santé, une sorte d'exaltation de la vie, et des sensations presque exclusivement agréables, parce que les effets désagréables qui sont le résultat de leur action secondaire demeurent très-peu sensibles tant que la personne continuée jouir d'une santé passable, et qu'elle mène sous d'autres rapports un genre de vie conforme à la nature.

À cette classe peu nombreuse de substances médicinales qui se sont introduites parmi nos jouissances diététiques appartient le café, dont on connaît encore assez mal les effets, tant agréables que désagréables, quelque étrange que puisse paraître cette assertion.

L'emploi désordonné qu'on fait de cette boisson à presque toutes les heures du jour, les différents degrés de force qu'on lui donne, les quantités diverses qu'on en prend, et les nuances infinies dans la situation sociale, Tâge et la constitution de ceux qui en usent, font varier à chaque instant le point de vue sous lequel l'observateur doit l'envisager, et lui rendent très-difficile d'arriver à des notions pures sur ses véritables effets. C'est comme un disque chargé d'écriture qui tournerait rapidement sur lui-même; quoique les caractères aient été nettement tracés, tout se confond et devient illisible, même aux meilleurs yeux.

Une seule voie nous reste pour connaître la plus im-

(1) Par exemple, le vin, Teau-de-vie, le tabac, le Ihé, le café, etc.

portante de toutes les boissons, le café; c'est d'observer sans relâche, avec précision, avec exactitude, en éloignant autant que possible toutes les illusions, et de ramener soigneusement les phénomènes à leurs causes.

L'effet primitif du café consiste, en général, dans une exaltation plus ou moins agréable de l'activité vitale. Les fonctions animales , naturelles et vitales, comme on les nomme, sont artificiellement excitées par lui durant les premières heures. Mais l'effet secondaire qui se manifeste ensuite peu à peu, amène un état précisément contraire, c'est-à-dire un sentiment désagréable de Fexistence, un refoulement de la vie, une sorte de paralysie des fonctions animales, naturelles et vitales (1).

Lorsqu'une personne qui n'est point accoutumée au oafé en prend avec modération, ou qu'un homme habitué à cette boisson en prend avec excès (2), il éprouve pendant les premières heures un sentiment plus vif de sa propre existence. Son pouls est plus plein, plus fréquent, mais plus mou. Il lui vient aux joues une rougeur circonscrite, qui ne se fond pas par des dégradations insensibles, mais tranche comme une tache. Son

(1) Quand je m'éveille le matÎD, écrivait une grande dame qui prenait beaucoup de café, je ne puis pas plus penser et agir qu'une huître.

(2) Les expressions de modération et d'excès ne doivent être prises que dans une acception relative et individuelle. Un prince élevé dans le luxe avait besoin que chaque lasse de café fût une infusion de sept onces de graine brûlée, tandis qu'il est des personnes qu'une infusion d'un gros de café affecte d^k fortement. Chacun ici doits« prendre soi-même pour mesure, car l'un supporte plus que l'autre. J'ajouterai encore que tous les symptômes agréables de l'effet primitif du café n'apparaissent pas chez tous les individus, du moins k la fois: l'un éprouve ceux-ci, et l'autre ceux-là; tel en offre beaucoup, et tel autre en présente peu.

firontet les paumes de ses mains se couvrent d'une moiteur chaude. Use sent plus de chaleur qu'auparavaot, et cette sensation lui cause une inquiétude agréable. Son cœur est agité de palpitations voluptueuses^ à peu près comme dans une grande joie. Les veines de ses mains se gonflent. En le touchant, on remarque aussi plus de chaleur à sa peau que de coutume, mais cette chaleur ne devient jamais ardente, même après une forte prise dé café, et elle dégénère plutôt en une sueur générale; La présence d'esprit, l'attention, la compassion, sont plus vives que dans l'état ordinaire. Il semble que tous les objets aient pris un aspect riant, surtout si la dose a été plus forte que de^coutume (1). Pendant les premières heures, le buveur de café a le sourire sur les lèvres ; il est content de soi-même et de tout ce qui l'entoure. C'est là précisément ce qui a élevé le café au rang de boisson sociale. Tous les sentiments agréables qui se communiquent à l'âme arrivent bientôt jusqu'au degré de l'enthousiasme. Tous les souvenirs fô* cheux s'effacent de la mémoire ; toutes les sensations désagi*éables se taisent devant cette fièvre de bonheur. Dans l'état de santé, l'homme doit éprouver alterna-

(1) Cependant si la personne n'a point Phabitude du café, qu'elle en prenne avec excès, et que sa constitution soit très-irritable, elle éprouve une migraiâe qui descend du sommet de l'os pariétal jusqu'à la base du cerveau. Les méninges de ce côté semblent aussi avoir acquis une sensibilité douloureuse. Les pieds et les mains deviennent froids, et une sueur froide inonde le front et la paume des mains. Tout alors irrite et devient insupportable; on se fâche, on se dépite, on ne trouve rien à son goût, on éprouve de l'anxiété et un tremblement continuel; on est inquiet, on pleure presque sans stget, ou bien on rit presque involontaire* ment ; au bout de quelques heures on tombe dans Tassoupissement, et de temps en temps, on se réveille en sursaut. J'ai observé deux fois cet état singulier.

tivemeut des sensations agréables et des sensations désagréables. Ainsi le veut la sage organisation de notre nature. Mais, pendant l'effet primitif de cette boisson médicinale, tout n'est que bien-être ; les fonctions niiême qui, dans l'état ordinaire de santé, sont accompagnées de sensations aigres et presque douloureuses, s'exécutent alors avec une étonnante facilité, avec une sorte de jouissance.

Il n'est personne qui, ne vivant plus dans la grossièreté de l'état de nature, n'éprouve à son réveil, ou peu de temps après, surtout s'il a dormi moins longtemps qu'à l'ordinaire, un sentiment désagréable de retour imparfait à l'existence, d'engourdissement dans la tète, et de pesanteur dans les membres ; les mouvements rapides exigent des efforts, et l'exercice de la pensée est pénible.

Mais voilà que le café dissipe presque à l'instant cette désagréable sensation naturelle, ce malaise de corps et d'esprit ; il nous fait revivre tout à coup.

La nature veut encore qu'après avoir rempli nos occupations journalières, nous soyons fatigués : une sensation désagréable d'appesantissement, de fatigue des facultés du corps et de l'esprit, nous rend moroses, nous inspire de la mauvaise humeur, et nous oblige à chercher dans le sommeil un repos qui nous est nécessaire.

Nous prenons du café, et cette morosité, cette inertie, cette lassitude désagréable du corps et de l'esprit disparaissent rapidement ; une vivacité factice remplace Fenvie de dormir, et nous restons éreillés en dépit de la nature.

Pour vivre, nous avons besoin de nourriture, que la

nature nous oblige à chercher, en nous imposant la faim, sensation rongeante dans Teslomac, qu'accompagnent un désir impérieux des aliments, une humeur querelleuse, une grande impressionnabilité au froid, une sorte d'affaissement, etc.

La soif, celte autre sage institution de la nature, est une sensation non moins pénible; car, outre F accablant désir des liquides dont notre corps a besoin pour réparer ses pertes, nous éprouvons encore les tourments d'une sécheresse dans la gorge et la bouche, d'une chaleur sèche par tout le corps, qui gène un peu la respiration, d'une vague inquiétude, etc.

Nous prenons du café, et les sensations pénibles de la faim et de la soif disparaissent, ou à peu près. La faim et la soif naturelles sont presque inconnues aux vrais buveurs de café, aux femmes surtout qui, ne prenant pas d'exercice en plein air, se privent du moyen d'anéantir, au moins de temps en temps, les suites fâcheuses de cette boisson. Le corps se trouve donc frustré de nourriture et de boisson, et les vaisseaux cutanés sont obligés, contre le vœu de la nature, de humer dans l'air la quantité d'humidité indispensable au soutien de l'existence. De là vient que les buveurs de cdé rendent par les urines bien plus de liquide qu'ils n'en ont avalé. Les besoins les plus impérieux de la nature sont réduits au silence, et, grâce à la boisson divine, on se rapproche peu à peu de la condition des esprits bienheureux. C'est un vrai commencement de transfiguration dès ce bas monde !

Le conservateur infiniment bon de tous les êtres vivaqits a voulu qu'après npus être rassasiés de nourriture, le mouvemeot nous fit éprodVer une sensation désagréa-

ble, afin qne nous fussions par là engagés à suspendre pendant quelque temps nos occupations, à reposer notre corps et notre esprit, et à permettre que l'importante fonction delà digestion pût commencer tranquillement. Une paresse de corps et d'esprit, un resserrement au voisinage de F estomac, une sorte de compression pénible, de plénitude et de tension dans le bas-ventre, que nous éprouvons en voulant exercer nos forces immédiatement après le repas, nous rappellent qu'alors le repos est un besoin pour nous. De même, si nous cherchons à fatiguer notre esprit, il s'ensuit aussitôt un appesantissement des facultés intellectuelles, une espèce d'engourdissement de la tête, du froid aux membres, avec chaleur au visage, et la pression incommode à l'estomac, avec tension pénible du bas-ventre, augmente encore ; tant il est vrai que les efforts de tête sont encore plus contraires à la nature et plus pernicieux que ceux de corps, au commencement de la digestion.

Mais le café fait cesser cette lassitude d'esprit et de corps, avec cette sensation désagréable dans le basventre. Voilà pourquoi les sybarites raffinés le prennent aussitôt après le repas, et alors ils jouissent pleinement de ses effets; ils recouvrent leur bonne humeur, et se sentent aussi dispos que si leur estomac ne contenait rien ou peu de chose.

La nature a voulu, par des sensations peu agréables, nous forcer à évacuer les résidus de la digestion. Nous éprouvons une anxiété insupportable, avec un besoin non moins pénible, qui éteint toutes les jouissances de la vie, jusqu'à ce que nous ayons obéi à la nécessité.

Mais le génie raffiné de notre siècle a poui*vu à cet

inconvénient 9 et il a cherché à éluder aussi cette loi de la nature. Le café seconde et accélère le travail de la digestion^ qui, dans l'ordre des choses, exigerait plusieurs heures pour s'exécuter ; son effet primitif étant d'activé? le mouvement péristaltique des intestins, ces organes poussent plus rapidement leur contenu à demi digéré vers l'anus, et l'on croit ainsi avoir trouvé un précieux digestif. Mais le chyle ne pouvant être, durant un. si court espace de temps, ni convenablement élaboré dans l'estomac, ni absort)é en suffisante quantité dans le tube intestinal, la masse traverse les voies alimentaires sans avoir fourni au corps la moitié des parties alibiles qu'elle contient, et arrive à demi fluide encore au terme de sa course. Il faut convenir que c'est là un excellent moyen de seconder la digestion et de corriger la nature !

De même, quand il s'agit de se débarrasser le ventre, l'anus est déterminé par les effets primitifs du café à s'ouvrir et se contracter d'une manière plus rapide, en sorte que les déjections alvines, qui n'ont point de consistance, s'opèrent presque sans efforts, et avec plus de fréquence que chez les personnes qui n'ont point l'habitude de cette boisson.

C'est ainsi que l'action primitive du café diminue et rend presque nulles les sensations désagréables que la sagesse de la nature rattache à notre organisation, sans qu'on s'aperçoive des tristes suites qui en résultent, sans même qu'on les soupçonne.

L'effet primitif de cette boisson excite aussi plus que tout autre' moyen factice l'appétit vénérien, que le raffinement de notre siècle a mis au rang des principales jouissances. A la moindre occasion, des idées volup-

tueuses s'offrent à l'imagination avec la rapidité de l'éclair, et il ne faut que quelques instants pour porter l'excitation des organes presque jusqu'à l'extase. Le café éveille l'appétit vénérien dix à quinze ans trop tôt, dès l'âge le plus tendre et le plus éloigné de la puberté, ce qui exerce la plus fâcheuse influence sur la moralité et la mortalité, sans parler de l'impuissance prématurée qui en est le résultat (1).

Les effets du café dont j'ai parlé jusqu'ici se montrent sous un jour bien plus sombre encore chez les personnes d'un tempérament extrêmement irritable, chez celles qui sont déjà énervées par le fréquent usage de cette boisson ou par une vie sédentaire. Tout homme impartial qui observe leur état physique et moral y aperçoit des traces évidentes de surexcitation contre nature, une impressionnabilité excessive, ou une gaieté hors de proportion avec les causes qui l'excitent, un abandon de tendresse qui va presque jusqu'aux convulsions, ou une tristesse extrême, des saillies que la raison ne contient pas dans de justes limites, enfin un véritable renversement des traits, quand le visage ne devrait exprimer qu'un sourire, une légère ironie, une affection médiocre, un ressentiment modéré de mélancolie ou de compassion. Les muscles mêmes du reste du corps montrent alors une mobilité extraordinaire et contraire à la nature ; tout est vie, tout est activité, même à la moindre occasion, pendant les premières heures qui s'écoulent après avoir pris du café fort, ou

(1) Des plaisirs 1 des plaisirs 1 voilk ce qu'on demande aujourd'hui. On veut jouir de la Tie promptement, sans interruption, au prix même de tous les autres intérêts, et Ton arrive assez bien au but par le moyen de cette boisson, qui accélère la vie, mais qui Tuse.

suivant l'expression reçue, de bon café. Les idées se présentent en foule à l'esprit, et s'y succèdent avec rapidité. C'est une vie facticement doublée (1) !

Dans l'état naturel, l'homme a besoin de quelques eflforts pour se ressouvenir des choses qui se sont passées depuis longtemps ; mais aussitôt après avoir pris du café, la mémoire répand en quelque sorte ses trésors sur la langue, et il en résulte souvent qu'on s'abandonne à une imprudente loquacité, qu'on laisse échapper les secrets les plus importants.

Rien n'a plus ni bornes ni mesure. Le sérieux froid et réfléchi de nos ancêtres, la fermeté de la volonté, la solidité du jugement, la persévérance dans les résolutions, la facilité d'exécuter des mouvements peu rapides, mais énergiques, toutes ces qualités qui distinguaient jadis le caractère national des Allemands, ont disparu depuis l'usage du café, pour faire place à l'imprudence dans les épanchements du cœur, à la précipitation dans les jugements, à la légèreté, à la loquacité, à la versatilité d'humeur, à une mobilité fugitive et sans énergie, aune contenance théâtrale (2).

Je sais bien que l'Allemand a besoin de boire du

(i) Cabanis, après quelques antres écrivains, a appelé le café une boisson intellectuelle {Rapports du physique et du moral de V homme, huitième édition augmentée de notes , par L. Peisse, Paris, 1844, in-8, pag. 387.)

(2) Qui sait quel énervement diététique a été cause que les prodiges du patriotisme, de Tamour filial, de la fidélité, de Vintégrité et de l'attachement à ses devoirs, attribues connus de nos pères, sont presque tous réduits aujourd'hui aux maigres proportions d*un étroit égoïsme? II est vrai qu'on ne voit également plus les crimes héroïques qui, au temps du moyen âge et dans l'antiquité, témoignaient de la force du corps et de l'énergie de l'esprit. Mais ilsn'onlfait que se'résoudre en des

café pour échauffer son imagination, pour inventer des romans légers, pour exhaler une poésie badine et piquante, qu'il en faut aussi à FÂllemande pour briller avec tact et esprit dans les cercles de la mode. Le danseur, l'improvisateur, le jongleur, le bateleur, Fescroc et le joueur ont besoin de café, comme aussi le musicien moderne pour soutenir l'étourdissante rapidité de ses inspirations, et le médecin en crédit pour ne pas succomber à la fatigue de cent visites qu'il fait chaque matin. Laissons à tous ces gens-là leur excitant contraire au vœu de la nature, avec toutes les suites fâcheuses qui en résultent pour leur propre santé et pour le bien des autres !

Mais ce qu'il y a de certain au moins, c'est que l'homme le plus jaloux de dissiper sa vie, n'aurait pu trouver au monde aucun médicament diététique plus propre que le café (1), à changer pour quelques heures ses sensations ordinaires en sensations agréables, à lui inspirer de la jovialité, même de la pétulance, à rendre son esprit fertile en saillies étincelantes, à embraser son imagination d'un feu que sa complexion lui aurait refusé, à accélérer le mouvement de ses muscles jusqu'au tremblement, à redoubler l'action de ses organes digestifs et sécrétoîres, à entretenir son appétit vénérien dans un état continuel d'excitation presque involontaire, à imposer silence aux tourments salutaires de la faim et de la soif, à éloigner le sommeil de ses membres harassés, et à le tenir éveillé, lors même

myriades d'intrigues, de supercheries el de tromperies, dont riiounôlo iiomme est entouré k chaque pas. Lequel vaut donc mieux d'une sciiie bombe ou d'un million de pièges cachés ? (i) Et sous quelques rapports le thé.

que tout ce qui respire sur notre hémisphère goûte les douceurs du repos à F ombre paisible de la nuit.

C'est ainsi que nous maîtrisons les sages intentions de la nature, même à notre propre détriment.

Quand Teffet primitif du café est dissipé, au bout de quelques heures, il y succède peu à peu un état opposé, l'effet secondaire ou la réaction. Plus le premier avait été fort, plus aussi le second estprononcé et désagréable.

L'abus de cette boisson médicinale n'entraîne cepen* dant pas autant d'inconvénients chez certaines personnes que chez d'autres.

Notre corps est organisé avec un art si admirable que les écarts de régime qui ne sont pas par trop graves nuisent à peine, lorsque d'ailleurs nous menons une vie conforme à la nature.

Ainsi, par exemple, l'ouvrier boit tous les matins de l'eau-de-vie, liqueur très-nuisible par elle-même; mais quand il n'en prend que peu à la fois, elle ne l'empêche pas d'atteindre souvent un âge foit avancé. Sa santé en souffre peu, car sa bonne constitution et le genre deviesalubre qu'il mène d'ailleurs, font qu'il ne ressent presque aucun mal de ce breuvage.

Qu'au lieu d'eau-de-vie, il prenne tous les jours une ou deux tasses d'un café léger, le résultat sera le même. La vigueur de son corps, l'exercice violent qu'il donne à ses membres, et le grand air que chaque jour il respire en abondance le mettent à l'abri des inconvénients de cette boisson, et sa santé n'en souffre que peu ou point.

Mais les effets nuisibles du café se prononcent bien davantage chez les personnes qui n'offrent pas une telle réunion de circonstances favorables.

L'homme qui passe sa vie renfermé dans sa maison ou dans sa chambre, peut bien, même avec une complexion délicate, jouir d'une sorte de santé, quand d'ailleurs il suit un régime approprié à sa situation. S'il est sobre, s'il ne fait usage que d'aliments faciles à digérer et peu assaisonnés, s'il se borne à des boissons simples, s'il soumet ses passions au frein de la raison, et s'il renouvelle souvent l'air de son habitation, à ces conditions, de quelque sexe qu'il soit, il peut, sans prendre d'exercice, et jusque sous les verrous d'une prison, jouir d'un certain degré de santé, à laquelle la moindre cause suffit, il est vrai, pour porter atteinte, mais qui n'en est pas moins la source d'un bien-être relatif. L'action de toutes les substances morbifiques, c*est-à-dire de tous les médicaments, est bien plus évidente et plus forte chez de tels sujets que chez des hommes robustes et accoutumés au travail en plein air, qui supportent des impressions même trèsnuisibles, sans en éprouver un dommage considérable. .

Ces êtres qui languissent au milieu de leurs habitudes casanières, et qui n'ont de santé que tout juste ce qu'il en faut pour n'être point malades, ne jouissent de la vie pour ainsi dire qu'à moitié. Les sensations, les fonctions vitales , rien chez eux n'a d'énergie ; aussi sont-ils avides d'une boisson qui, pour quelques heures, exalte si puissamment l'activité vitale et le sentiment de l'existence, sans s'inquiéter des suites fâcheuses qu'entraînera l'effet secondaire de ce palliatif.

Cet effet secondaire ressemble à l'état dans lequel ils se trouvaient avant d'avoir pris du café , seulement il est un peu plus fort.

Lorsqu'au bout de quelques heures Faction primitive

du café, c'est-à-dire l'exaltation Êiclice de l'activité vitale, est dissipée, il survient peu à peu des envies de dormir, accompagnées de bâillements et d'une inertie plus grande qu'à l'ordinaire. Les mouvements sont moins faciles qu'auparavant, la gaieté a disparu, pour faire place à une humeur sombre et morose. A l'accélération que la digestion et les excrétions avaient d'abord éprouvée, succèdent des douleurs causées par la rétention des vents dans les intestins, et les déjections alvines se font avec plus de lenteur et de difficulté que par le passé. La bienfaisante chaleur dont le cor])s avait été pénétré, s'éteint peu à peu; les moindres variations de température causent une impression désagréable, et les mains deviennent froides, ainsi que les pieds. Les objets extérieurs se présentent sous un aspect moins flatteur. La mauvaise humeur augmente, et il y a plus de propension à se fâcher. Les désii's vénériens se refroidissent en raison directe de l'excitation momentanée .qu'ils ont éprouvée. Une sorte de boulimie promptement satisfaite remplace l'appétit naturel, et cependant les aliments et les boissons chargent davantage l'estomac, rendent la tète plus lourde. On a plus de peine à s'endormir , le sommeil est plus léger, et au réveil on est plus engourdi, plus morose, plus mélancolique qu'avant de connaître le café.

Mais on a de nouveau recours au nuisible palliatif, et bientôt il dissipe tous ces maux. Une nouvelle vie factice recommence, à cela près seulement qu'elle dure un peu moins longtemps que la première fois. Il faut donc incessamment rapprocher les doses du café, ou le prendre plus^prt, si l'on veut qu'il continue à ranimer la vie pour quelques heures.

De là résulte que la constitution de F homme sédentaire va toujours en se détériorant. Les maux produits par r effet secondaire de cette boisson médicinale grandis3ent et poussent des racines si profondes qu'on ne peut plus parvenir à les dissiper, même pour quelques b.epreSy en rapprochant et forçant les doses du palliatif.

La peau devient alors plus sensible, non-seulement au froid, mais en général à Finfluence du grand air, quelle que soit sa température ; la digestion s'accomplit d'une manière plus laborieuse, les évacuations éprouvent des jours entiers de retard , les vents causent de l'anxiété et une foule de sensations pénibles. Le resserrement du ventre n'alterne qu'avec la diarrhée, et non avec des selles naturelles. Le sommeil ne vient qu'avec peine, et ressemble plutôt à un assoupissement qui ne restaure point. Au réveil, la tête est embarrassée, l'imagination engourdie, la mémoire lente, le mouvement difficile, et le cœur plein d'une tristesse qui rembrunit l'aspect de la belle nature. Les émotions nobles, la philanthropie, la reconnaissance, la commisération, l'héroïsme, la force et l'élévation d'âme , la sérénité et la gaieté, font place à la timidité, à l'indifférence , à la dureté, à l'apathie, à la versatilité, à la morosité.

Cependant on continue toujours à prendre du câ£é. 11 n'en résulte que des alternatives plus prononcées de sentimentalisme affecté et d'insensibilité, de précipitation, d'irrésolution, d'emportement, de lâche condescendance, d'amitié grimaçante et de jalousie secrète, de joie passagère et de tristesse , de ricanements et de pleurs , attestant que le corps et l'esprit flottent sans cesse entre l'excitation et le relâchement.

Il me serait difficile de décrire tous les maux qui as-

siègent îles buveurs de café sous les noms de faiblesse, 4» maux de nerfs, ou de maladies chroniques, qui les énervent , et qui font dégénérer en eux le corps et l'esprit.'

Qu'on se garde cependant bien de croire que les amateurs de café ressentent au même degré les effets nuisibles dont je viens de parler I Non sans doute : chez celui-ci, c'est tel symptôme de l'effet secondaire qui se prononce davantage, et chez celui-là c'est tel autre. Mon tableau embrasse toute la classe des buveurs de café ; je rassemble ici dans un même cadre tous les maux qui dérivent de cette source, tels qu'ils sont venus peu à peu à ma connaissance.

Le sentiment palliatif de bien-être queie café répand pour quelques heures jusque dans les fibres les plus déliées, fait place, au moment de l'action secondaire, à une propension extrême aux sensations douloureuses, propension qui s'accroît d'autant plus qu'on a pris du café plus longtemps et plus souvent, qu'on l'a pris plus fort et en plus grande quantité. Il suffit déjà d'une cause légère qui ne ferait presque aucune impression sur un homme bien portant et non accoutumé au café, pour donner à celui qui a l'habitude de cette boisson, la migraine, de fréquents maux de dents, souvent insupportables, qui reviennent surtout la nuit, accompagnés de rougeur et de fluxion aux joues, et des tiraillements douloureux dans diverses parties du corps, tantôt d'un côté du visage, tantôt dans l'un ou l'autre membre (1).

(i}Ce tiraillement dans les membres, que produit, pendant la réaction, le café passé en habitude, ne se fait pas sentir dans les articulations mêmes, maisd^une articulationà Tautre/La douleur semble être plutôt dans les chairs ou dans le tissu cellulaire que dans Tos; la partie n'est

Le corps est très-sujet à l'érysipèle , qui survient soit aux jambes, où il détermine souvent des ulcères chro* niques, soit aux mamelles, chez les femmes qui allaitent, soit à Tun des côtés du visage. De l'anxiété et des bouffées de chaleur sont le tourment quotidien des buveurs de café, et la migraine nerveuse leur appartient plus spécialement qu'à personne (1).

point tuméfiée, on n'y aperçoit krextérieur aucun changement, et elle ne cause presque pas de douleur quand on y touche. Les nosologistes ne connaissent point cette affection.

(1) Il ne faut pas confondre cette migraine avec celle dont j'ai parlé plus haut, qui ne se manifeste qu'à l'occasion de certaines causes, d'un chagrin, d'une surcharge de l'estomac, d'un refroidissement, et qui d'ordinaire disparaît promptement, à une heure quelconque de la journée. La migraine neryeuse dont il est ici question, survient le matin, peu de temps ou immédiatement après le réveil, et augmente peu à peu. La douleur est presque intolérable etsouvent brûlante; les téguments extérieurs de la tête sont extrêmement sensibles, et font mal aumoindreatlouchement. Le corps et l'esprit semblent doués d'une sensibilité excessive. Les malades, qui ont l'air épuisé, recherchent les lieux isolés et obscurs, où, pour éviter la clarté du jour, ils ferment les yeux et restent assis dans un fauteuil, ou étendus sur un lit Irès-incliné. Le moindre bruit, le moindre mouvement accroît leurs douleurs. Us évitent de parler eux-mêmes et d'entendre parler les autres. Le corps, sans éprouver de frissons, est plus froid qu'à l'ordinaire; les mains surtout sont trèsfroides, ainsi que les pieds. Tout leur est odieux, principalement les aliments et les boissons, car des nausées continuelles les empêchent de rien prendre. Si l'accès est très-fort, il survient des vomissements muqueux, qui rarementdiminuent le mal de tête. Il n'y a point d'évacuations par le bas. Cette migraine ne cesse presque jamais avant le soir, et je l'ai vue durer quelquefois pendant six heures, de sorte qu'elle ne disparaissait que le lendemain soir. Si l'accès est moins violent, la substance qui en a été la source première, c'est-à-dire le café fort, en abrège la durée d'une manière palliative ; mais le corps n'en devient que plus enclin à le reproduire, après un laps de temps plus court. Les récidives du mal n'ont rien de fixe ; il reparaît' tous les quinze jours, toutes les trois ou quatre semaines. C'est tout à fait à l'improviste, et sans cause appréciable, qu'on le voit se manifester; il est rare même que, dans la nuit

De légères infiractions au régime, et des passions désagréables suscitent en eux des souffrances dans la poitrine, l'estomac et le bas-ventre, qu'on désigne improprement sous le nom de spasmes. L'écoulement périodique ne vient jamais sans douleur. U n'observe plus aucune régularité dans ses périodes, ou bien il est moins abondant que de coutume, et finit par se réduire presque à rien. Le sang lui-même est aqueux ou mucilagineux. Un flux leucorrhoique ordinairement acre et cuisant, continue presque sans interruption d'une époque à l'autre, et souvent remplace tout à fait les règles. L'acte vénérien cause parfois des douleurs. Un teint jaunâtre ou blême, des yeux languissants et cernés, des lèvres bleues, des chairs mollasses, des seins flasques et pendants, tels sont les signes extérieurs du illcheux état de l'organisme. Quelquefois une aménorrhée

presque complète alterne avec une métrorrhagie abondante. Les hommes sont tourmentés d'hémorrhoïdes douloureuses et de pollutions nocturnes. La faculté d'engendrer s'éteint peu à peu chez les deux sexes : l'homme devient impuissant, la femme stérile et incapable d'allaiter un enfant. C'est derrière la tasse à café surtout que se cache l'onanisme, ce monstre aux yeux caves, exécration de la nature , que la lecture des romans^ les fatigues imposées à la mémoire, la fréquentation des sociétés corrompues et l'inaction d'une vie sédentaire, contribuent cependant aussi pour leur part à engendrer.

L'effet secondaire de l'abus du café étant de faire

qui précède, le malade éprouve aucun ressentiment de la migraine qui l'attend vers le matin. Jamais je n'ai obsenré cet état que chez les véritables buveurs de café.

nattre dans le corps une éminente disposition à toutes sortes de sensations désagréables et de douleurs aiguës, on conçoit comment cette substance est plu& propre qu'aucune autre à exciter une grande propension à la carie. Nul écart de régime n'occasionne plus Siisèaieiat et plus certainement la carie des dents que Tabus du café. Le café est, après le chagrin et Tabus du mercure, ce qui contribue le plus à gâter les dents (1). Qudque le mauvais air des chambres et l'habitude de surcharger l'estomac d'aliments pendant la nuit, prennent pavb à ce résultat, le café est capable à lui tout seul de dét^truire, ou du moins de jaunir et noircir ces petits os, si nécessaires à l'ornement de la bouche, à la netteté du langage , à l'attrition des aliments. Ce sont principalement les incisives qu'il attaque.

Si l'on excepte le véritable spina ventosa, il ne se déve* loppe presque aucune carie chez les enfants qui ne doive naissance au café, à moins que ces petits êtres n'aient pris du mercure en excès (2). Le café engendre aussi parfois chez eux des abcès profonds, qui percent avec beaucoup de lenteur et par des ouvertures fort étroites*

En général, le café exerce la plus pernicieuse influence sur les enfants, et d'autant plus, qu'ils sont plus délicats. Quoiqu'il n'engendre pas de lui-même le véritable rachitisme, et ne fasse qu'accélérer l'action des causes particulières de cette maladie, c'est-à-dire

(1) Des observations incontestables m^en ont convaincu.

(2) Cette carie provenant du café engendre des ulcères à bords élevés, durs et livides, d^où suinte un pus semblable à du blanc d'œuf, et mêlé de parcelles caséiformes. L'odeur est très-faible, et les douleurs locales sont très-vives. Le reste du corps offre une image pure de la consomption due au café.

la nourriture végétale non fermentée, et rhumidité dei^ logements mal aérés, cependant il suffit seul pour faire tomber dans un presque aussi triste état les enfants même qui prennent des aliments sains et jouissent des bienfaits d'un air pur. Ces petits malheureux ont le teint blême et les chairs molles. Ils n'apprennent à marcher que fort tard ; leur démarche est chancelante, ils se laissent tomber à chaque instant, et veulent toujoursqu'on les porte. Leur voix n'estqu'un bégayement. Us demandent beaucoup et des choses très-variées, quoiqu'ils mangent et boivent peu. La naïveté, la gaieté et Tenjouement , qui font le caractère de Tenfance, sont remplacés par l'abattement. Rien ne leur fait plaisir, rien ne leur cause de satisfaction. Tout en eux annonce seulement une sorte de demi-existence. Ils sont trèscraintifs, et un rien les effraye. Chez eux, la diarrhée alterne avec la constipation. Leur respiration est stei^ toreuse^ surtout pendant le sommeil , parce qu'ils ont toujours la poitrine pleine d'un mucus tenace, que la toux ne peut parvenir à délacher. Leurs dents percent . avec peine, au milieu d'accidents nombreux, même de convulsions; cependant elles ne poussent qu'à demi, et tombent avant le temps que la nature a fixé pour leur renouvellement. Presquetous les soirs, avant qu'on les mette au lit, ou peu après, il leur survient de la chaleur et de la rougeur à l'une ou l'autre joue ou aux deux. Pendant la nuit, ils ne dorment qu'à demi, s'agitent beaucoup, et demandent souvent à boire ; ils suent non-seulement au front, mais encore au cuir chevelu et surtout au derrière de la tête ; parfois aussi ils pleurent en dormant. Ce n'est qu'avec penne qu'ils échappent à toutes les maladies, et leurs convalescences sont

toujours lentes et incomplètes. Ils sont sujets à une ophthalmie chronique, assez souvent accompagnée d'une éruption au visage, et dont l'un des symptômes est un singulier relâchement des paupières supérieures , qui ne leur permet pas d'ouvrir les yeux, même quand les paupières ne sont rouges et gonflées qu'à un faible degré. Cette ophthalmie, qui dure souvent des années entières, les rend continuellement chagrins et pleureurs, et les oblige à se coucher sur le visage ou à se tenir soit couchés, soit assis en deux dans quelque lieu obscur, envahit surtout la cornée , qu'elle couvre d'abord de vaisseaux rouges, puis de taches obscures, ou sur laquelle elle fait naître des ampoules et de petits ulcères qui la rongent souvent à une grande profondeur et me* nacent de faire perdre la vue.

Cette ophthalmie, ce râlement sur la poitrine et plusieurs autres accidents dont je viens de tracer letableau, se manifestent même chez les enfants qui n'ont d'autre nourriture que le lait de leur mère, lorsque celle-ci prend beaucoup de café et se tient renfermée dans sa chambre. Quelle doit donc être la puissance nuisible de cette boisson médicinale, pour qu'il lui soit donné d'atteindre même l'enfant à la mamelle!

Après les enfants, c'est sur les femmes et les gens de lettres que le café influe de la manière la plus nuisible, parce que leurs occupations les astreignent à une vie sédentaire. II faut ajouter à cette classe les artisans renfermés dans des ateliers.

Il est certain, comme je l'ai dit plus haut, que l'activité et le mouvement au grand air sont les nv^illeurs moyens d'atténuer les effets nuisibles du café ; mais à la longue, ils deviennent insuffisants.

Certaines personnes, pousséea en quelque sorte par rinstinct; trouvent aussi dans les licfueurs spiritueuses une sorte d'antidote du café. On ne saurait nier que ces boissons n'exercent effectivement quelque action. Mais ce sont de nouveaux irritants, sans faculté nutritive, c'est-à-dire des substances médicinales qui, lorsqu'on les prend chaque jour, entraînent d'autres inconvénients, sans pouvoir empêcher ceux du café. Ce sont de nouvelles puissances accélératrices de la vie, laissant à leur suite des maux d'une nature plus différente et plus compliquée encore.

Le principal moyen de guérir les maux engendrés par le café est de renoncer à cette liqueur (1). b'exercice en plein air achève la cure. Mais si le corps

(1) Il n'est pas facile do faire perdre uoe longue habitude du café, surtout chez les personnes délicates. Voici comment je m'y prends pour arriver au but. Je tâche d'abord de bien persuade^ k mes malades qu'il est urgent de renoncer à celte habitude. Or, il est rare qu'on ne parvienne pas k convaincre quand la vérité fondée sur l'expérience sort de la bouche d'ua médecin convaincu lui-même de ce qu'il avance. Rien n'empêche que cette vérité ne pénètre, car celui qui sermonne n'a aucun intérêt privé à le faire, et tout le proGt est pour celui qui l'écoute. Une fois la conviction établie, ce dont il est facile de juger à la mine du malade, on diminue tous les trois ou quatre jours la quantité habituelle de café, et, après l'avoir ainsi réduite h une certaine dose, qu'on laisse prendre pendant huit jours encore, on supprime cette dernière tout h fait, on ne la permet plus que toiisles deux jours pendant quelque temps. Tout est Gniaubout d'un mois, quand on peut compter sur le malade. Hais s'il a un caractère faible et irrésolu, ou si la privation influait trop sur sa santé débile, on remplacerait peu à peu le café par du thé, qui, bien que nuisible aussi, l'est cependant moins que le café. Or, le thé n'étant point une habitude invétérée, il sera plus facile au malade de le quitter, et d'y substituer du lait chaud. D est nécessaire, pour anéantir complètement les suites fâcheuses du café et soutenir le courage de celui qni y renonce, de se fortifier le corps par des promenades journalières au grand air, de s'égayer l'esprit par des amusements innocents, et

et r esprit sont par trop affaissés, il faut alors recourir à certains médicaments , salutaires eu pareil cas, que je n'indiquerai point ici, parce que ce n'est pas aux médecins que je destine cet opuscule.

M'appuyant sur une longue expérience, je viens de ()eindre l'usage journalier du café comme uue habitude funeste, comme le plus sûr moyen de flétrir et d' éteindra en nous Ténergie du corps et F âme. Mais j'ai donné à cette liqueur le titre de boisson médicinale, et peut* être arguera-t'On de ce nom pour me faire quelques objections.

Les médicaments sont des choses salutaires, médirat-on !-Oui, sans doute, mais sous la condition expresse qu'ils soient appropriés aux cas dans lesquels on les emploie. Or, nul médicament ne pouvant convenir à un homme qui se porte bien, il implique contradiction, il est nuisible, que celui qui jouit d'une bonne santé fasse d'un médicament sa boisson habituelle.

J'apprécie les vertus médicinales du café, tout autant que celles d'un autre médicament quelconque, pourvu qu'on l'applique à propos. Rien de ce que Dieu a créé n'est inutile : tout doit contribuer au salut des hommes, et principalement ce qui possède une action puissante, comme le café. Mais qu'on veuille bien m'entendre.

Tout médicament produit dans le corps de l'homme en santé quelqueschangements particuliers, qui appartiennent exclusivement à lui. Si l'on connaît ces chan-

de restaurer ses forces par de bons alimenls. Eaûa, quand on aura lout fait pour le mieux, il faudra encore de temps en temps s'assurer que la conversion est réelle, et ranimer le courage du malade si la force de Texemple venait à ébranler ses résolutions.

gements, et qu'on emploie la substance dans des cast de maladie ayant une ressemblance presque parfaite avec les symptômes qu'elle a par elle-même le poutoir d'exciter dans un corps sain, il s'ensuivra uneguérison radicale. C'est là ce que j'appelle l'application curative des médicaments, la seule qu'on doive admettre danâ le traitement des maladies chroniques.

La faculté qu'a chaque médicament de modifier l'état du corps de l'homme d'une manière particulière, je la nomme effet primitif de ce médicament. J'ai déjà dit qu'au bout de quelques heures l'état produit par cette action primitive faisait place à un état absolument inverse, quand elle-même était épuisée. C'est là ce que j'appelle l'effet secondaire du médicament.

Si le médicamentqu on oppose à une maladie excite, pendant son action primitive, des symptômes opposés à ceux de cette maladie, l'emploi qu'on en fait n'est alors que palliatif. Il s'ensuit presque aussitôt une amélioration ; mais, au bout de quelques heures, le mal revient plus fort qu'il n'était avant l'usage du remède ; car il est renforcé par l'effet secondaire, qui lui ressemble. Il serait absurde d'appliquer une telle méthode au traitement des maladies chroniques.

Par exemple, Yeiïet primitif de l'opium, dans un corps sain, est un sommeil d'engourdissement, avec respiration stertoreuse et ronflante ; mais son effet secondaire est l'insomnie. Or, que le médecin soit assez maladroit pour vouloir combattre une insomnie habi^ tuelle avec de l'opium, il procède d'une manière pal*« liative. Un sommeil pesant, ronflant et non réparateur^ s'établira bientôt ; mais l'effet secondaire sera une in-» somnie ajoutée à celle qui existait déjà. Au bout dé

vingt-quatre heures le malade dormira moins encore qu'il ne dormait avant d'avoir pris de Topium, à moins qu'on ne lui en donne une dose nouvelle et plus forte. Mais l'effet secondaire de cette seconde dose sera d'aggraver encore davantage le mal, et jamais la guérison ne s'ensuivra.

De même le café n'agit jamais que comme un mau* vais palliatif, quand on l'emploie, suivant la coutume presque générale, contre le resserrement habituel du ventre, si commun chez les personnes sédentaires, qui tient à l'inaction du canal intestinal; son effet primitif est l'inverse de cet état ; par conséquent, la première fois qu'on y aura recours, ou si on en prend rarement, il ne manquera pas de déterminer très-promptement une évacuation. Mais les jours suivants, son effet secondaire rendra le ventre plus resserré qu'il ne l'était auparavant. Veut-on alors recourir encore au palliatif du café; il faut en prendre davantage, ou le prendre plus fort. Cependant la constipation habituelle ne sera point guérie ; car l'effet secondaire du café la fera bientôt reparaître. Et ainsi chaque dose ou plus copieuse ou plus forte n'aura pour résultat que d'aggraver le mal et de le rendre plus opiniâtre.

En y regardant de près, on pourra se convaincre que les effets soi-disant salutaires attribués au café, et par lesquels ceux qui en prennent beaucoup cherchent à justifier Thabitude qu'ils ont contractée, se réduisent presque tous à des résultats palliatifs. Or, une vérité expérimentale à l'abri de toute contestation, c'est que, si l'usage prolongé d'un médicament palliatif quelconque porte toujours atteinte à la santé, il n'y a rien de plus pernicieux que d'admettre une telle substance

parmi les articles dout se compose le régime quotidien.

Si donc, en détestant l'abus du café, comme boisson habituelle, j'estime néanmoins les yertus qu'il possède, je ne le fais qu'en raison de l'emploi médical qu'on peut en faire, soit, à titre de remède curatif, dans les maladies chroniques dont les symptômes ont une grande ressemblance avec ses effets primitifs (1), soit, à titre de palliatif, dans les affections développées avec rapidité et accompagnées d'un danger imminent, dont les symptômes ressemblent beaucoup à ses effets secondaires (2). C'est là le seul usage raisonnable et sage qu'on puisse faire de cette substance médicinale, dont tant de millions d'hommes abusent à leur propre détriment, dont si peu de personnes connaissent la véritable valeur, et qui exerce une influence des plus salutaires quand on sait la donner à propos.

(i) Par exemple une personne qui n'a pas riiabilude du café éprouve des besoins fréquents d'aller par le bas, et chaque fois elle rend des matières molles, sans douleurs; elle a de l'insomnie; elle se sent une activité extraordinaire de corps el d'esprit; elle n'éprouve ni faim ni soif, quoique les aliments et les boissons ne lui semblent pas avoir moins de goût qu'à l'ordinaire. En pareil cas, le café doit opérer et opérera en peu de temps une guérison radicale. De même, nul remède n'est plus certain el ne convient mieux que lui dan^ les accidents, souvent dangereux, qui succèdent à unejoie subite et excessive, ainsi que dans certaines douleurs qu'éprouvent parfois les femmes après l'accouchement, et qui ressemblent beaucoup à ses effets primitifs.

(2) Par exemple dans le mal de mer, dans l'empoisonnement par Topium, si la personne n'a point l'habitude du café, dans celui par Thellébore blanc, dans l'asphyxie par submersion, par suffocation, et surtout par congélation, ainsi que j'en ai fait plusieurs fois l'expérience, k ma grande satisfa«4icn.

LA HEDECmE DE L'EXPËRIEIVCË (i).

§ I. Considéré comme animal, Thomme a été créé plus dépourvu de ressources que tous les autres animaux. Il n'a ni armes pour se défendre comme le taureauj ni agilité pour fuir ses ennemis comme le cerf; il n'a point d'ailes ou de nageoires ; point d'abri impénétrable aux agressions du debors comme la torlue, ou de retraite qui le mette à l'abri comme une foule d'insectes et de vers; point de ressource physic[ue qui écarte de lui ses ennemis, comme le hérisson et la torpille ; point d'aiguillon comme l'abeille, point de venin dans les dents comme la vipère. Il est exposé, nu et sans défense, à toutes les attaques des ennemis de son espèce. Comme animal, il ne peut non plus rien opposer à l'action des éléments et des météores; il n'est protégé contre les flots ni par le poil brillant du phoque, ni par le plumage épais et gras de la cane, ni par ]^ cuirasse luisante des scarabées aquatiques. Son coi*ps, dont la pesanteur spécifique le cède à peine à celle de l'eau, surnage plus difficilement que celui d'aucun autre quadrupède. Il n'a pas, comme l'ours polaire oul'eiderdu nord, un vêtement impénétrable aux

(1) Ce fragment a paru en 1805.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉBIENGE. 319

vents ^acés. En venant au monde, Tagneau sait trouver le sein de sa mère, mais Tenfant périrait si une mère tendre n'approchait pas le sien de sa bouche. Nulle part la nature ne lui offre sa nourriture toute préparée, comme au myrmécophage les fourmis, aux ichneumons les chenilles, ou aux abeilles le calice ouvert des fleurs. Il est assujetti à un bien plus grand nombre de maladies que les animaux, qui, en, outre, ont pour résister aux ennemis invisibles de la vie un art inné également invisible, un instinct dont lui-même est dépourvu. L'homme seul quitte péniblement les entrailles de sa mère ; seul il en sort nu , faible, sans défense, privé de tout ce qui pourrait rendre son existence supportable, de tout ce dont la nature s'est montrée prodigue même envers l'insecte qui rampe dans la poussière.

Où donc est la bonté du créateur qui a pu déshériter l'homme, et l'homme seul, parmi tous les animaux, des nécessités de la vie ?

Mais la source éternelle de l'amour n'a déshérité dans l'homme que l'animalité, afin de lui dispenser avec plus de profusion cette étincelle de la Divinité, cet esprit qui lui fait trouver de quoi satisfaire à tous ses besoin»^ assurer son bien-être et se créer les immenses ressources par lesquelles il s'élève bien au-dessus de tous les êtres vivants ; cet esprit qui, impérissable en lui-même, sait procurer à sa périssable enveloppe des moyens de conservation, de garantie, de défense et de bien-être supérieurs à tous ceux que les créatures les plus favorisées peuvent se vanter d'avoir reçus immédiatement de la nature.

C'est sur cette énergie de l'esprit humain à décou-

320 LA BIÉDEGINE DE l'bXPÉRIBNCE.

vrir des ressources que le père des hommes avait prin* cîpalement compté pour détourner les maux dont l'organisme délicat de ses enfants pourrait être atteint.

Il fallait que les efforts dont le corps était capable à lui seul pour éloigner les maladies fussent très-bornés, afin que l'esprit humain sentit d'autant mieux la nécessité de chercher des secours plus eflScaces que ceux dont le Créateur avait jugé à propos de mettre la source dans la simple organisation.

Rien de ce que la nature renferme ne devait servir tel qu'elle nous l'offre à la satisfaction de nos besoins; il fallait que notre esprit trouvât dans ses propres ressources les moyens de l'étendre d'une manière indéfinie pour assurer complètement notre bien-être.

Elle fait sortir des épis de blé du sein de la terre, non pour que nous fassions immédiatement usage de cette nourriture grossière et malsdne, mais afin que nous la débarrassions par la fermentation et la chaleur de tous les principes médicinaux et nuisibles qu'elle peut contenir, de manière à en préparer du pain, c'està-dire un aliment perfectionné par la puissance de notre génie, et désormais incapable de nuire. Depuis la création du monde, la foudre tue les animaux et les hommes; mais le Créateur a voulu que l'esprit de l'homme parvînt à imaginer un appareil qui empêche le feu du ciel d'atteindre sa demeure.

C'est ainsi qu'il permet à tous les agents naturels d'agir sur nous à notre détriment, jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose qui nous mette à l'abri de leur influence ou qui en diminue les inconvénients pour nous.

De jnéme il permet à l'innombrable cohorte des maladies d'attaquer notre organisation délicate, de la bouleyerser, de la mettre en danger de mort et de destruction^ sachant bien que ce qu'il y a d*animal en nous est rarement capable d'éloigner l'ennemi, sans souffrir . beaucoup des efforts que cette tâche lui impose, ou même sans y succomber. Mais il fallait que les ressources médicatrices de l'organisme abandonné à lui-même fiissent faibles, bornées et insuffisantes, afin que notre esprit tùx contraint d'exercer aussi sa noble prérogative dans une circonstance où il s'agit du plus précieux des biens terrestres, la santé et la vie.

Le père du genre humain ne voulait pas que nous agissions comme agit la nature ; il voulait que nous fissions plus que la nature organique, mais non de la même manière, mais non avec ses moyens. Il ne nous a point donné le pouvoir de créer un cheval, mais il nous a mis en état d'exécuter des machines dont la force d^asse celle de aent chevaux et dure plus longtemps. Il nous a permis de construire des vaisseaux dans lesquels, à l'abri des monstres de la mer et de la ftireur des ouragans, et entourés de toutes les commodités de la vie, nous pouvons faire le tour de la terre, ce que ne saurait jamais exécuter un poisson; aussi nous a-t-il refusé des nageoires, des branchies et une vessie natatoire qui ne nous suffiraient point pour accomplir de telles choses. Il ne nous a pas donné les ailes du condor, mais il a voulu que nous pussions découvrir l'art d'emprisonner un gaz léger dans des tissus qui nous portent isilencieusement au milieu des répons atmosphériques, jusqu'où nul habitant ailé de

Tair ne saurait s'élever.

322 LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE.

De même il ne permet pas qu'à l'instar de l'organisme humain livré à lui-même, nous nous servions du sphacèle pour détacher du corps un membre écrasé, mais il a armé notre main d'un couteau acéré qui opère las éparation avec moins de douleurs, moins de fièvre et beaucoup moins de danger pour la vie. Il ne permet pas que nous nous servions, comme la nature, des mouvements appelés crises pour guérir une foule de fièvres; il n'est point en notre pouvoir d'imiter les sueurs critiques, les urines critiques, les abcès critiques, les saignements de nez critiques ; mais, en chercliant bien, nous trouvons des moyens qui nous permettent de guérir les fièvres plus rapidement que ne le font ces crises, plus sûrement, plus facilement et avec moins de douleurs, avec moins de danger pour la vie, avec moins de souffirances consécutives.

Je m'étonne donc de ce que la médecine s'est élevée si rarement au delà de l'imitation de ces mouvements grossiers, et de ce qu'elle a cru dans presque tous les temps qu'elle n'avait rien de mieux à faire pour guérir les maladies que de provoquer aussi des évacuationspar la sueur, les selles, le vomissement, l'urine, la saignée ou des ulcères artificiels. Telle a été, en effet, la méthode favorite depuis les temps les plus anciens jusqu'aux plus rapprochés de nous : on y est revenu sans cesse lorsque les méthodes fondées sur des spéculations abstraites manquaient à leurs promesses. Comme si ces imitations incomplètes et forcées étaient la même chose que les crises auxquelles l'énergie propre de la nature donne lieu dans ses laboratoires cachés ! Comme si ces crises étaient la meilleure manière d'abattre la maladie ! Comme si elles n'étaient pas plutôt des preuves de

rimpuissance thérapeutique à laquelle TÊtre Suprême a condamné avec intention notre nature abandonnée à elle-même ! Jamais il n'a été en notre pouvoir d'exciter ces efforts spontanés de F organisme par des moyens artificiels, et la chose en elle-même implique contradiction. Jamais la volonté du Créateur n'a été que nous agissions en ce sens. Sa volonté était que nous perfectionnassions notre individu tout entier, par conséquent aussi notre corps et la guérison de ses maladies.

Jusqu'ici il n'y a que la pure chirurgie qui ait suivi en partie cette marche sage et prudente. Tandis que la nature livrée à elle-même ne parvient souvent à expulser une esquille qu'en excitant une fièvre qui compromet la vie, et une suppuration qui détruit presque tout le membre, le chirurgien, après avoir incisé convenablement les parties molles qui la recouvrent, l'extrait sans trop de douleurs, sans suites redoutables, et presque sans atteinte portée aux forces. Une fièvre lente, avec d'insupportables douleurs minant l'existence jusqu'aux portes du tombeau, est presque la seule chose que l'organisme puisse opposer aune grosse pierre développée dans la vessie ; mais, à l'aide d'une incision, la main habile d'un chirurgien débarrasse le malade en quelques minutes de ce corps étranger, et lui épargne ainsi de longues souffrances terminées ,par une mort déplorable. Faudrait-il donc chercher à imiter la gangrène et la suppuration d'une hernie étranglée, parce qu'avec la mort la nature ne connaît pas d'autre moyen pour y mettre un terme ? Aurait-on assez fait pour sau-ver les jours de l'homme qui perd tout son sang par une grosse artère que de lui procurer, comme la nature, une syncope qui suspende l'hémorrhagie pendant une

demi-heure ? Remplacerait-on par là le tourniquet, la ligature, le tamponnement?

A la vérité ce sera toujours un sujet digne de toute notre admiration que de voir la nature abandonnée à elle-même, privée des secours de la chirurgie, et ne recevant du dehors rien qui puisse l'aider, parvenir dans bien des cas à guérir des maladies et des accidents, quoique souvent avec beaucoup de peine et de douleur et en compromettant la vie. Mais elle n'agit point ainsi pour que nous l'imitions. Nous ne pouvons, nous ne devons pas l'imiter, puisqu'il y a des moyens infiniment plus faciles, plus prompts et plus sûrs, que notre esprit est destiné à créer pour les besoins de la plus nécessaire et de la plus respectable des sciences, la médecine.

§ IL La médecine est une science d'expérience. Elle s'occupe de détruire les maladies par des moyens qu'elle leur oppose.

La connaissance des maladies, celle des moyens propres à les combattre, celle de la manière dont on doit employer ces moyens, voilà ce qui la constitue.

§ IIL Tandis que le sage et bon Créateur tolérait la possibilité d'innombrables états du corps humain qui s'écartent de la santé, il devait nous montrer clairement les moyens d'acquérir, sur le compte des maladies, autant de connaissances que nous avons besoin d'en posséder pour trouver les remèdes propres à triompher d'elles : il devait nous montrer non moins clairement ceux de découvrir dans les médicaments les propriétés qui les rendent propres à la guérison des maladies. Autrement il aurait laissé ses enfants sans secours, ou bien il exigerait d'eux plus qu'ils ne peuvent faire*.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE. 325

Cet art si nécessaire à Thuaianité souffirante ne peut donc point être caché dans les abîmes sans fond de spéculations creuses, ni dans le vide sans bornes des conjectures. Il doit être près de nous, tout près de nous, dans la sphère de nos perceptions externes et internes.

Les médecins ont perdu deux mille ans à rechercher les changements invisibles que l'intérieur du corps éprouve dans les maladies, la cause première de cellesci et leur essence intime, parce qu'ils croyaient ne pouvoir pas les guérir avant d'avoir ces connaissances, qu'il est impossible d'acquérir.

Quoique l'inutilité de si longs efforts ne soit point encore une preuve de F impossibilité d'anîver au but où ils tendent, le fait expérimental de leur inutilité pour la guérison suffirait déjà pour mettre cette impossibilité hors de doute. Car le grand esprit du monde, le plus conséquent de tous les êtres, n'a rendu possible que ce qui était nécessaire.

§ IV. S'il ne nous est jamais permis d'apercevoir les changements intérieurs du corps qui sont la base ou la source des maladies, la connaissance des causes extérieures qui ont produit ces dernières a quelque utilité.

Point d'effet sans cause. Les maladies ont donc aussi leurs causes, quelque cachées qu'elles soient pour nous dans la plupart des cas.

Nous remarquons quelques maladies, en petit nombre, qui proviennent toujours d'une seule et même cause. Telles sont celles qui dépendent d'un miasme, la rage, la maladie vénérienne, la peste du Levant, la

326 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIBNCE.

fièvre jaune, la petite-vérole, la vaccine, la rougeole et quelques aulres. Elles ont cela de particulier qu'elles restent toujours semblables à elles-mêmes, et que, dépendant d'un principe contagieux toujours identique, elles conservent constamment le même caractère et la même marche, à part quelques nuances provenant de circonstances accessoires, et qui ne changent rien au fond des choses.

Il se peut aussi que quelques maladies auxquelles nous ne saurions encore assigner de miasme, comme la goutte noueuse, la fièvre intermittente des marais, et plusieurs autres endémiques dans diverses contrées, dépendent également d'une seule cause, qui reste toujours la même, ou d'un concours toujours identique de plusieurs circonstances déterminées et dont l'association a lieu très-facilement, sans quoi elles ne constitueraient pas des maladies si bien caractérisées, et ne seraient pas si fréquentes.

Ces maladies, en petit nombre, les premières au moins, c'est-à-dire les miasmatiques, peuvent être considérées comme des maladies à part, et recevoir au besoin des noms spéciaux.

A-t-on trouvé un remède pour l'une d'elles, il la guérira toujours et partout, parce qu'une maladie de ce genre reste, quant au fond, toujours semblable à ellemême dans ses symptômes, c'est-à-dire dans les représentants de sa cause interne, aussi bien que dans ses causes.

Toutes les autres maladies sont si différentes les unes des autres, quant à leurs symptômes, qu'on peut hardiment soutenir qu'elles dépendent d'un concours de plusieurs causes disparates, c'est-à-dire variant sous le-

rapport de leur nombre^ de leur nature et de leur intensité.

Il est poissible de calculer combien de mots produiraient les yin^-quatre lettres de l'alphabet combinées ensemble, quelque grand qu'en soit le nombre; mais il ne l'est pas d'énumérer les maladies différentes les unes des autres^ parce que notre corps peut être affecté par d'innombrables influences extérieures, pour la plupart encore inconmies, et par tout autant d'influences intérieures.

Toutes les choses qui exercent une action quelconque, et le nombre en est incalculable (1), peuvent influer

(1 ) Parmi ces choses, je ci terai les innombrables odeurs, les émanations plus ou moins nuisibles des substances sans ?ie et organiques, les gaz si diversement irritants, qui agissent sur nous dans Falmosphère, dans nos habitationsetdans nos ateliers, ou qui se dégagent de Teau, de.la terre, des animaux, des plantes, pour venir nous frapper, rinsufûsance des aliments indispensables à Fentretien de la vie, l'absence de Tair pur et du grand air ; la surabondance ou le défaut de lumière solaire ;rexcès ou le défaut des deux sortes d'électricité ; les variationsde lapression almophérique; celles de la sécheresse on de rbumidité de Tair; les propriétés encore inconnues des hautes montagnes, relativement à celles des lieux bas et des vallées profondes; les particularités des climats; Thabitation dans de vastes plaines, dans des déserts privés d'eau et de végétation, surles bords de la mer, près des marais, sur des montagnes, dans des forêts; l'influence des divers vents ; celle d'un temps très-variable ou trop longtemps uniforme ; celle des orages et de plusieurs météores ; l'excès de la chaleur ou du froid de l'air; la fraîcheur ou le trop grand chaud de nos vêtements et de nos logemenls; la gêne de nos membres par les habillements; le degré de froid et de chaleur de nos aliments et de nos boissons ; la propriété qu'ils ont souvent d'exercer une action nuisible , médicamenteuse ou modiOanle, sur nous, comme le vin, l'eau-devie, la bière aromatisée, l'eau chargée de substances étrangères, le café, le thé, les épices exotiques et indigènes, les sauces, les liqueurs, le chocolat, les pâtisseries, certains légumes et animaux, soit qu'ils la possè dent par eux-mêmes, soitqu'ellesedéveloppc par des négligences dans la préparation, par la corruption ou la falsification , la malpropreté du

328 LA HËDEQNE DB l'bxPÉBOBNCE.

sur Dotre oi^anisme, qui est en conaexion et eu conflit avec toutes les parlies de l'univers, et produire eu lui * des changements aussi variés que le sont elles-mêmes les causes qui les déterminent.

Quelle diversité ne doit-il pas y avoir dans le résultat de l'action de ces puissances, lorsque plusieurs d'entre elles influent à la fois sur nos corps, dans un ordre varié de succession et à des degrés divers d'intensité, puisque ces corps offrent tant de variétés dans leur oi^anlsadon, et diflërent tellement d'eux-mêmes aux diverses époques de la vie, que nul individu humain ne ressemble entièrement à un autre, sous quelque rapport que ce soit !

Delà vient qu'à l'exception du petit nombre des maladies douées d'une existence à part, toutes les autres, en innombrable quantité, sont tellement différentes (1)

corps, des vêtements, des babilations, les substances nuisibles que le défaut de soin laisse introduire dons les aliments, en les préparant ou les conservant, la poussière des matériaux nuisibles qu'on travaille dans nos fabriques; la négligence des mesures de police propres à assurer le bien-être général -, l'abus de nos forces, l'excès ou le défaut de mouvement, la surabondance des excrétions, la surexcitation des sens, les altitudes contraires h la nature que commandent diverses professions; le défaut d'exercice d'une partie ou du corps entier; l'irtégularilé dans les heures du repos, des repas, du travail; l'abus ou le défaut de sommeil; l'excÈs dans les travaux de tête en général, ou dans ceux qui fatiguent quelqu'une de nos facultés, qu'on exécute k contre-cœur et par contrainte ; tes passions tumultueuses ou enivrantes, excitées par la lecture, TéducatioD, l'Iiabitude et les relaiions sociales ; l'abus des plaisirs de l'amour; les reproches de la conscience; la misère, leschagrins domestiques, la crainte, la frayeur, les contrariétés, etc.

(1) Ici se rangent une foule de maladies qu'on a regardées comme identiques, soit parce qu'on n'a point assez rigoureusement comparé leurs sjmptémes , soil parce qu'on n'a eu égard qu'^ quelque analt^e plus ou moins frappante, telles que l'hydropisie, les scrofules, l'atropbie.

LA MÉPEGINE DE l'eXP^BIENGE. 329

que chacune d'elles ne s'observe guère qu'une seule fois, et que chaque cas morbide qu'on rencontre doit être considéré et traité comme une maladie individuelle qui n'a encore jamais paru telle qu'on la voit aujourd'hui, chez telle personne, dans telles circonstances, et qui jamais non plus ne se reproduira exactement pareille (1).

L'essence intime de chaque maladie, de chaque cas morbide isolé, en tant que nous avons besoin de la con-

rhypochondrie, les rhumatismes, les spasmes, etc. Celte seule circonstance, que le traitement qui a réussi dans un cas n'a produit aucun effet dans dix autres, aurait déjà dû suffire pour faire soupçonner une différence jusqu'alors inobservée. A la vérité on pourrait dire qu'entre les deux classes de maladies, il s'en trouve une de maladies en quelque sorte mixtes, par exemple, le tétanos, le tic douloureux de la face, le diabète, l'angine de poitrine, la phthisie pulmonaire, le cancer, etc. , qui, bien que différentes, dans beaucoup de cas, et par cela même exigeant alors un traitement différent, se ressemblent néanmoins dans quelques autres, sous le point de vue de leurs symptômes et des moyens qu'elles réclament; mais cette distinction ne sert pas beaucoup dans la pratique, et n'a par conséquent, guère d'utilité réelle, puisqu'il faut toujours examiner le cas avec une grande attention, pour découvrir les remèdes qui y sont appropriés. Les remèdes une fois trouvés, peu importe de savoir que la maladie s'est déjà offerte avec tous ses symptômes, avec les mêmes exigences thérapeutiques , cette connaissance ne pouvant conduire à celle d'un traitement plus efficace que celui dont on a constaté la rigoureuse appropriation.

(4) Comment est-il venu dans l'idée de partager ces incor^ungibilia en classes, ordres, familles, genres, espèces et variétés, ainsi qu'on le pratique pour les êtres organisés, et d'imposer des noms à ces états si variables d'un corps composé de tant d'éléments divers et soumis à tant d'iqfluences différentes ! Des millionsdecasmorbidesquine se présentent, pour la plupart, qu'une seule fois, n'ont pas besoin qu'on leur donne des noms; ils exigent seulement qu'on leur porte secours. On a profité de quelques ressemblances extérieures, d'une apparente identité de la cause, ou de la similitude également apparente d'un ou plusieurs symptômes, afin de pouvoir les traiter plus facilement avec un même reiâède.

330 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE.

naître pour guérir^ s'exprime par les symptômes, dont le véritable observateur étudie l'ensemble , l'intensité individuelle, les connexions et la succession.

Après avoir reconnu tous les symptômes existants et .appréciables de la maladie, le médecin a trouvé la maladie elle-même; il en a une idée complète, il en sait tout ce qu'il doit savoir pour la guérir.

Pour arriver à la guérison, il faut avoir un portrait fidèle de la maladie, comprenant la totalité de ses symptômes. A cela on doit joindre, quand la chose est possible, la connaissance de la cause (1), afin de pouvoir, après la guérison obtenue à l'aide des médicaments, extirper cette cause elle-même par une correction apportée au régime, et prévenir ainsi une récidive (2).

Le médecin qui veut tracer le tableau de la maladie n'a besoin que d'observer avec attention et de copier avec fidélité (3). Il doit éviter les conjectures et les suggestions.

(1) De même Tinstituleur k qui Ton confie réducation d'un enfant gâté, doit commencer par bien Féludier, afin de pouvoir choisir les moyens conrenables pour le ramener à la vertu. Il n^a besoin ni de connaître Torganisation intime de son corps, dont la connaissance est inabordable aux mortels, ni d'apercevoir son àme, dont la vue lui est également interdite. Il doit chercher h savoir, quand il peut l'apprendre, quelles sont les causes qui ont perverti la moralité de son élève; mais uniquement pour les écarter de lui à Ta venir, et prévenir une récidive.

(2) Si Ton ne découvre aucune cause qu'il soit au pouvoir deThomme d'éloigner a Tavenir, la guérison, par un médicament , remplit tout ce qu'on se propose. Le médecin ne doit jamais imaginer ou suggérer de causes occasionnelles.

(5) On n'a point de peine k tracer une douzaine de figures humaines sur le papier, dans Tespacc d'une heure, quand on ne tient pointa la ressemblance; mais une seule esquisse bien ressemblante exige au moins le même laps de temps, et elle demande en outre beaucoup plus de talent pour observer, beaucoup plus de fidélité a reproduire ce qu'on voit.

LA MÉDBCUrB DE l'sXPÉBIENG£. 331

§ V. Le malade expose la marche de ses souffiranoes ; les assistants retracent son état ; le médecin regarde, écoute, palpe, etc., pour reconnaître ce qu'il y a de changé et de non ordinaire en lui, et il écrit toutes ses remarques dans un certain ordre, afin d'avoir le tableau de la maladie.

Les symptômes les plus constants, les plus prononcés, les plus pénibles pour le malade , sont les principaux de tous. Le médecin les marque comme étant les traits les plus saillants du tableau. Les symptômes les plus singuliers, les plus extraordinaires fournissent les traits caractéristiques, distinctifs, individuels.

Le médecin écoute silencieusement le malade et ceux qui l'entourent, en notant tout avec soin. Puis il redemande quels ont été et sont encore les symptômes les plus soutenus , les plus fréquents , les plus forts , les plus pénibles ; il invite de nouveau le malade à indiquer exactement ses sensations ^ à bien retracer la marche des accidents, à signaler d'une manière rigoureuse le siège de ce qu'il ressent ; il prie les assistants de recommencer leur récit , en choisissant les termes qui leur semblent exprimer avec le plus de précision ce qu'ils ont déjà dit à l'égard des changements observés par eux chez le malade (1).

Si, en comparant ce nouveau récit avee celui qu'on

(1) Le médecin ne doit jamais rien suggérer dans les informations quMl prend. Il doit s'abstenir de tout ce qui pourrait pousser le malade et les assistants à signaler tel ou tel signe, à user de telle ou telle expression pour le désigner, afin de ne point les mettre dans le cas de dire quelque chose qui serait faux, ou seulement à moitié vrai, ou même différent de ce qui existe, afin qu'ils ne soient pas conduits, pour lui plaire, à affirmer ce qui ne serait point rigoureusement vrai. En négligeant cette précaution, il obtient un portrait faux de la maladie, et

332 LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE.

lui a déjà fait, le médecin trouve coïncidence entre eux sous le rapport des expressions , il doit les admettre pour vraies, et les regarder comme le langage de l'intime conviction. S'ils ne s'accordent point ensemble, il soumet la différence au malade ou aux assistants, afin qu'ils décident lequel des deux récits est le plus conforme à la vérité. De cette manière, il confirme ce qui doit être, et rectifie ce qui abesoin d'être modifié (1).

Si son tableau n'est point encore complet, s'il y manque des parties ou des fonctions du corps de T état desquelles le malade et les assistants n'aient rien dit, le médecin adresse des questions relatives à ces parties et à ces fonctions, mais conçues en termes généraux, afin de pousser ceux qu'il interroge à dévoiler d'eux-mêmes les spécialités (2).

Une fois que le malade, en qui seul, si ce n'est dans les maladies simulées, on doit avoir pleine confiance, pour ce qui regarde ses sensations, a fourni ainsi de lui-même un tableau assez complet de sa maladie, il est

fait choix d'un moyen curalif qui ne convient pas. L'imporlant est que le malade et les assistants peignent Vétat des choses en termes précis, dussent-ils même se servir d'expressions peu recherchées.

(i) On ne peutsupposer ni chez le malade, ni chez les assistanU, assez de mémoire ou de préméditation pour reproduire une expression inexacte qui leur aurait échappé une première fois. En pareil cas il y aura des variantes qu'on leur soumettra, afin qu'ils choisissent entre les deux expressions celle qui rend le mieux leurs sensations ou convictions, ou qu'ils puissent les rectifier et leur donner plus de précision.

(2) Par exemple, comment sont les selles, les urines, le sommeil pendant la journée et pendant la nuit, l'état du moral, la soif, le goût dans la bouche? quels aliments et boissons plaisent davantage et passent le mieux? chaque chose a-t-elle le goût qu'elle doit avoir, et l'a-t-elle complètement? y a-t-il quelque chose k dire de la tète, des membres ou du bas-ventre ?

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE. 333

permis au médecin de lui adresser des questions plus spéciales (1).

Mais comme ces questions ont un peu le caractère de su^estions, le médecin ne regarde pas les premières réponses qui lui sont faites comme Texpression de la vérité ; après en avoir tenu note, il reproduit ses interrogations sous une autre forme et dans un autre ordre (2), en recommandant de ne rien ajouter et de se borner à retracer exactement l'état des choses.

Cependant il arrivera souvent qu'un malade intelligent épargnera ces questions spéciales au médecin, et qu'il glissera de lui-même dans son récit l'indication des circonstances qui les rendent nécessaires.

L'examen étant terminé , le médecin ajoute ce que lui-même a observé en silence chez le malade (3), et le compare avec ce que lui ont dit les assistants.

(i) Par exemple, combien de selles, de quelle nature étaient-elles, ont-elles été a^ec ou sans douleurs? Le sommeil est-il bon, ou n*est-il qu'un assoupissement? Ensuite on précise encore davantage les questions ; par exemple, les symptômes accusés sont-ils continuels, ou reviennent-ils par accès? quelle est la fréquence de ces accès? les symptômes ont-ils lieu seulement dans la chambre, ou seulement au grand air, seulement pendant le repos du corps , ou seulement pendant le mouvement? à quelle époque de la journée paraissent-ils, et à quelle occasion? de quoi sont-ils précédés, accompagnés, suivis? Enfin, on particularise tout à fait, et on demande, par exemple, si le malade a des frayeurs pendant le sommeil, s'il gémit ou parle en dormant; que dilil alors? les selles blanchâtres étaient-elles du mucus ou des matières fécales?

(2) Par exemple, comment se comporle-t-il pendant Iç sommeil? de quoi était composée la selle? le symptôme nVt-il lieu que le matin, pendant le repos du corps, dans la situation couchée ou assise? comment le malade se trouve-tril en se mettant sur son séant?

(3) Par exemple, si le malade s'est agité et retourné, et comment il s*est comporté; sMl était morose ou querelleur, précipité ou anxieux,

334 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIBNCE.

C'est alors que le médecin se fait informer des médicaments , des remèdes populaires ou autres traite-^ metrts qui ont été mis^eKi usage jusqu'alors et surtout pendant les derniers jours. Il demande principaiement * quels ont été les accidents avant T usage ou pendant la suspension de tous médicaments. Cette dernière forme est celle qu*il admet comme représentant Vétat primitif; l'autre est une modification partielle et artificielle de la maladie, qu'il faut cependant quelquefois prendre et traiter telle qu'elle est, quand F occasion est pressante et ne souffre aucun délai. S'agit-il d'une affection chronique, on laisse le malade sans médicaments pendant quelques jours, afin que la maladie revienne à sa forme primitive, et Ton diffère jusque-là d'en étudier scrupuleusement les symptômes , afin de pouvoir établir le plan de traitement sur des symptômes durables et purs, et non sur les symptômes passagers et faux que le dernier moyen employé a fait naître. Il n'y a que le cas pressant d'une maladie aiguë qui puisse faire négliger cette précaution.

En dernier lieu, le médecin s'enquierl des circonstances commémoratives , mais d'une manière tout à

privé de ses sens, assoupi ; s'il parlait très-doucement, ou mal, ou autrement; quelle était la couleur du visage et des yeux; quel était rélal de vivacité et de force des gestes et des yeux ; l'état de la langue, de la respiration ou de Fouïe, l'odeur de Pbaleine, le degré de dilatation des pupilles, la rapidité de leurs mouvements, retendue de leurs changements au jour et dans Tobscurité; l'état du pouls, du ventre, de la peau en général ou sur quelque partie du corps, eu égard à sa moiteur ou à sa chaleur ; si la tète est renversée en arrière, si le malade est couvert ou découvert, s'il est couché sur le dos, la bouche ouverte et les foras sur la tète; quelle position il prend de préférence; quels efforts il fait pour se redresser ; en un mot, tout ce qu'on peut apercevoir de notable en lui.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 335

Mt générale. Sur dix cas, à peine s'en trouve- t-il un où le malade et les assistants puissent assigner une cause certaine. Mais s'il s'en rencontre une indubitable, presque toujours elle a déjà été indiquée pendant le récit même de la maladie. Le plus souyent, quand on est obligé de faire des questions à son égard, on n'obtient que des renseignements incertains (1).

J'excepte les causes honteuses (2), que le malade et les assistants ne déclarent pas volontiers , du moins spontanément, et dont le médecin doit s'enquérir par des questions réservées ou par des informations indirectes. Ce cas à part, il est souvent nuisible, ou au moins inutile de recourir aux suggestions pour trouver la cause occasionnelle, d'autant plus que la médecine n'en connaît qu'un petit nombre d'après lesquelles elle puisse recourir à des remèdes certains sans avoir égard aux symptômes de la maladie qu'elles ont fait naître.

En prenant toutes ces précautions, le médecin obtient un tableau exact et pur de la maladie ; il a sous les yeux un portrait fidèle de cette maladie elle-même, sans lequel l'homme, qui ne connaît rien que d'après le

(1) Celte queslion ne doit point, généralemeut parlaûl, être dirigée d'une manière définitive. Mais lors même qu'elle reste dans des termes tout à fait généraux (par exemple, d'où est provenue la maladie, quelle en a été la cause?), elle ne fait communément que porter le malade et les assistants k imaginer quelque prétendue circonstance occasionnelle, qui, si le médecin n'a point de pénétration, s'il ne connaît pas les hommes, lui semblera vraisemblable, et pourra l'induire en erreur.

(2) Par exemple, empoisonnement, suicide prémédité, onanisme, excès dans le boire et le manger, voluptés honteuses, lectures immomies, maladie vénérienne, orgueil blessé, vengeance déçue, crainte enfantine et superstitieuse, conscience bourrelée, amour malheureux, jalousie, peines de ménage, chagrins domestiques, soucis pécuniaires, misère, faim, etc.

336 LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE.

témoignage de ses sens^ ne saurait saisir aucune qualité des choses, et moins que toute autre une maladie.

La maladie étant trouvée, il faut en chercher le remède.

§ YI. Toute maladie a pour fondement un stimulus particulier, contre nature^ qui trouble les fonctions et le bien-être de nos organes.

Mais l'unité de la yie des organes et leur concours dans un but commun ne permettent pas que deux effets produits par des stimulations générales contre nature puissent exister ensemble et simultanément dans le corps de l'homme.

De là une première proposition expérimentale : Lorsque deux stimulations générales contre nature agissent à la fois sur le corps, si elles ne sont pas de même nature, Tune d'elles, la plus faible, doit être suspendue et réduite au silence par l'autre, la plus forte, pendant quelque temps (1).

De là aussi une seconde proposition expérimentale:

(i) Celte proposition expérimentale est précisée davantage encore par une autre que voici : Lorsque (comme dans une cure palliative) la stimulation générale ajoutée par Faction du médicament est directement opposée à celle qui existait déjà dans le corps (maladive), cette dernière s'éteint avec une grande promptitude; mais si Tirritation médi- • camenteuse est hétérogène sous tous les rapports à celle qui cause la

maladie (comme dans les révulsions et les traitements appelés généraux), celle-ci ne se trouve suspendue qu'autant que la nouvelle irritation a beaucoup plus de force qu'elle, et ne Test promptement que quand cette dernière est extrêmement violente. Si les irritations opposées, hétérogènes, sont des^ maladies, et, ce qui n'a lieu que rarement, si elles ont une égale force, de manière qu'elles ne puissent pas se suspendre Tune Tautre, ou qu'elles ne le puissent pas pendant longtemps, elles finissent par se confondre en une seule nudadie, qui se laisse alors guérir comme maladie simple et homogène, quoiqu'on ait donné aux affections qui sont dans ce cas le nom de maladies compliquées.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 337

Quand les deux stimulus ont une grande analogie Tun avec l'autre, l'un des deux, le plus faible, est entièrement éteint et anéanti, lui et ses effets, par la puissance analogue de l'autre, qui est plus fort.

Ainsi, par exemple, qu'un homme contracte à la fois la rougeole et la petite vérole (deux stimulus hétérogènes), mais que la rougeole éclate la première, celleci disparaît aussitôt qu'arrive le jour d'invasion de la variole, et c'est seulement après que cette dernière est guérie, que la rougeole reparaît et termine son cours naturel. C'est ce que j'ai vu souvent (1). Larrey nous apprend aussi que la peste du Levant s'arrête dès que la variole commence à régner, mais qu'elle recommence après la cessation de l'épidémie variolique.

Ces deux couples d'irritations corporelles sont de nature hétérogène : voilà pourquoi l'une est suspendue par l'autre, quoique seulement pour un certain laps de temps.

Mais si les irritatiops corporelles contre nature sont de nature homogène, la plus faible est détruite parla plus forte, et cette dernière seule accomplit sou action, tandis que l'autre se trouve déjà totalement éteinte et anéantie. Ainsi la variole anéantit la vaccine ; celle-ci est arrêtée dans son cours dès que le miasme variolique auparavant déposé dans le corps fait irruption, et elle ne reparait plus après la cessation de la petite vérole.

Le miasme vaccinique qui, outre son effet bien connu

(1) Dans une épidémie de gonflement fébrile des glandes parotides, j^ai Yu raffection cesser aussitôt que la vaccine eut prie, ne reparaître qu'au bout de (pitize jours, quand* la rougeur périphérique des boulons eut disparu, ^tancomplir alors sa marche septénaire.

338 LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE.

de produire la vaccine, a encore la tendance à faire naître une éruption de petits boutons rouges et bordés de rouge, surtout à la figure et aux avant-bras, tendance qui, dans certaines conditions encore inconnues, se réalise ordinairement peu après la dessiccation de la vaccine, guérit d'autres exanthèmes cutanés dont le sujet était atteint auparavant, pourvu qu'il y ait une gi*ande analogie entre les deux affections (1^, et 11 les guérit sans retour.

Ces deux couples d'irritations contre nature ne peuvent point subsister ensemble dans le même corps, d'où il suit que l'irritation morbide ajoutée à cdlequi existait déjà, détruit cette dernière, non pas seulement pour un certain temps, mais pour toujours, à cause de l'analogie qui existe entre elles ; elle l'éteint tout à fait, l'anéantit, la guérit complètement.

Il en est de même du traitement des maladies par des médicaments.

Si Ton oppose à la gale des oqvriers en laine de forts purgatifs, par exemple du jalap, peu à peu elle cède complètement, aussi longtemps quel'on continue l'usage des purgatifs, parce que les effets de ces deux irritations contre nature ne peuvent point subsister en

(1) Ce qui prouve que c'est bien cette fausse vaccim, et même seulement la tendance de la vaccine a la produire, et non la vaccine ellemême, qui guérit ces exanthèmes pustuleux, c'est que ceux-ci persistent tant que la vaccine proprement dite suit son cours , cl ne disparaissent qu'après la guérison des boulons, lorsque vient le tour de la fausse vaccine èi se déclarer. La vaccine a encore de la tendance à produire une autre éruption sous la forme de petits boutons semblables k la miliaire, et parfois suintants, mais qui paraissent épargner le visage, les a\ant-bras et les jambes ; ceUe éruption en guérit également une qui lui ressemble.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE. 339

métme temps dans le corps. Mais dès que l'effet de Tirritation artificielle cesse, c'est-à-dire dès qu'on met de cdtéles purgatife, la gale suspendue revient telle qu'elle était âuparava&t, parce que, de deux irritations hétérogènes, l'une ne peut anéantir l'autre, et ne fait que : la suspendre pendan t quelque temps.

Mais si Ton porte dans le corps attaqué de la gale, une nouvelle irritation, dont la nature soit autre, et dont.cependant lemode d'action ressemble beaucoup .0u sien^ par exemple du foie de soufre calcaire (1), qui, d'après mes observations personnelles -«t celles de quelques autres, produit une éruption très-analogue à là gale, comme dmix irritations générales contre nature ne peuvent pas subsister à la fois dans le corps, la gale disparait, non pas seulement pour un court espace de temps, mais pour toujours, à cause de sa grande analogie avec la nbuvelle irritation, c'est-à-dire que la gale des ouvriers en laine guérit réellement par l'usage du foie de soufre calcaire, et, d'après le même motif, par celui du soufre en poudre et des bains sulfureux.

Les maladies même qu'un observateur superficiel considère comme étant purement locales (2), sontéga-

(1) Les baiasimprégaésde (^hydrogène sulfuré produisent, surtout dans les plis des articalations, le même exanthème psoriforme, qui dé mange principalement le soir; c'est pour cela qu'eux aussi guérissent rapidement et radicalement la gale des ouvriers en laine.

(2) L'unité de la vie de tous les organes et leur concours dans un but commun permettent difficilement à une maladie quelconque d'être ou de rester purement locale, de même qu'il ^'esi pas possible que l'action d'un médicameot quelconque demeure locale et que le reste du corps n'y preunci aucwie part. Tout l'organisme *y participe réellement, quoiqu'à un degré nn peu plus faible que le point oii la maladie dite locale frappe surtout les yeux, que céini sur lequel on applique le remède appelé topique. Les personnes alleli^M de dsfftres sont exemptes de la

340 LA MÉDECINE DE L'fiXPlhtieNCE.

lement supprimées par une nouvelle irritation portée sur la partie, soit pendant quelque temps, lorsque les deux irritations ont une tendance hétérogène ou opposée, comme, par exemple, la douleur d'une brûlure est instantanément suspendue par F eau froide, et ne se fait pas sentir tant que dure l'immersion, mais reparaît avec violence dès qu'on retire la partie brûlée de l'eau ; soit tout à fait et pour toujours, c'ést-à-dire qu'elles sont complètement guéries, lorsqu'il y a une grande analogie entre la dernière irritation et la première. Ainsi, quand l'action du médicament, par exemple de l'irritation artificielle appliquée à une brûlure, est bien d'une autre nature que celle de l'irritation morbide,

peste, suivant Larrey, et les Européens se garantissent de cette maladie, dans la Syrie, au moyen d'exutoires entretenus continuellement en activité, comme l'ont vu, de nos jours, Larrey, jadis Fabrice deHilden etPlater; tant il est faux que les dartres et les exutoires soient des affections purement locales, puisqu'une irritation si violente et si générale que la peste du Levant ne peut subsister avec eux dans un môme corps. Mais Texemption ne dure pas au delà de l'irritation morbide qui en est la condition. Deux enfants épileptiques ne ressentaient aucune atteinte tant que durait une éruption à la tête dont tous deux étaient affectés; mais Tépilepsie reparaissait dès que l'exanthème guérissait (Tulpius). Ainsi, nous voyons souvent la nature, par des ulcères malins aux jambes, et le médecin, par des cautères, non pas guérir, mais suspendre des maladies décidément générales, parce que les cautères et les ulcères aux jambes, quand ils ont duré quelque temps, sont devenusdes irritations contre nature générales : mais les attaques d'apoplexie , l'asthme, etc., reparaissent dès que l'ulcère ou l'exutoire vient à guérir. Un épileptique fut exempt d'accès tant qu'on entretint son cautère, mais l'épilepsie revint de suite, et plus grave qu'auparavant , lorsqu'on supprima cet ulcère (Pechlin). On voit d'après cela que des irritations en apparence locales, quand «lies ont duré quelque temps, deviennent ordinairement des irritations générales, et que lorsqu'elles ont assez de force, elles peuvent suspendre ou guérir des maladies générales, suivant qu'il y a hétéi^généité ou analogie entre elles et ces dernières.

LA HËDEGINE DE l'eXPÉRIENCE. 341

maïs a toutefois une tendance fort analogue, comme ici l'alcool très-concentré, qui produit sur les lèvres la même sensation presque qu'une flamme qu'on en approcherait, la peau brûlée, si l'on continue les arrosements sans interruption, se trouve totalement guérie et libre de douleurs, en quelques heures dans les cas graves, et bien plus tôt dans les brûlures légères, tant il est vrai que^ même localement, deux irritations ne peuvent point se rencontrer dans le corps, sans que l'une suspende l'autre, lorsqu'elles sont dissemblables, ou sans que l'une détruise l'autre, lorsqu'il y a analogie entre elles quant à la manière d'agir et à la tendance. *"

Ainsi, pour guérir, nous n'aurons besoin que d'opposer à l'irritation morbide un médicament approprié, c'est-à-dire une autre puissance morbide dont raction ressemble beaucoup à celle de la maladie.

§ VIL Comme les aliments 'sont, nécessaires à l'homme qui se porte bien, de même les médicaments ont été trouvés salutaires dans les maladies; mais ils ne le sont pas d'une manière absolue, et ne le sont que d'une manière relative.

Les aliments purs, pris jusqu'à cessation de la faim et de la soif, entretiennent nos forces en réparant les pertes qu'entratne l'exercice de la vie, et sans porter le désordre dans les fonctions des organes , sans nuire à la santé.

Mais les substances auxquelles on donne le nom de médicaments sont d'une nature tout à fait opposée. Elles ne nourrissent point. Ce sont des excitants contre nature , destinés uniquement à modifier notre corps sain, à troubler la vie et les fonctions des organes, s^

faire naître <les sensations désagréables, en un mot à . déranger la santé et provoquer des maladies.

il n'existe pas un seul médicament qui n'ait cette tendance (1), et toute substance qui ne la possède point n'est pas un médicament. Cette règle ne souflfreaucune : exception.

C'est uniquement par cette propriété de «faire naître une série de symptômes morbides spécifiques chez l'homme bien portant ^ que les médicaments peuveut guérir les maladies , c'est-à-Klire éteindre l'irritation morbide en lui opposant une contre-irritation appropriée.

Assez semblable, scfhs ce rapport, aux miasmes spé-; cifiques des maladies (celui de la variole , celui de la rougeole, le venin de la vipère, la bave des animaux enragés, etc.), chaque médicament simple suscite une maladie particulière, une série de symptômes déterminés, que nul autre médicament au monde ne peut produire exactement semblable.

Comme chaque plante diffère des autres par sa forme

(1) Un médicament qui, donné seul, sans mélange , el en quantité suffisante, à un homme bien porlani, produil un.efTet déterminé , c'està-dire une série déterminée de symptômes propres, conserve, même aux plus faibles doses , la tendance à faire naître ces phénomènes. A de très-petites doses déjà, les médicaments héroïques manifestent leur ac*^ tionsur les personnes en santé ^ même robustes. Ceux dont Faction est moins puissante exigent que, pour ces expériences, on les donne en quantités considérables. Mais les plus faibles de tous ne développent leur action absolue que chez hs sujets exempts de maladie qui sont trèsdélicats, irritables et sensibles. Les uoset les autres, c'esl-à-dire les plus faibles comme les plus forts , manifestent également leurs effets absolus dans les maladies, mais alors tellement mêlés avec les symptômes morbides, [qu'il faut la plus grande habitude pour pouvoir les (listinguer.

LA MÉDBGlNe DK L'EXPÉRimCE. 343.

extérieure^ son mode propre d'existence, sasavçur^ son odeur, etc., comme chaque minéral ou chaque sel s'éloigne de tous les autres, tant par ses qualités physi-. ques que par ses propriétés intimes, de même , tous les médicaments diffèrent les uns des autres sous le rapport de leurs vertus médicinales, e'est-à*diredela faculté qu'ils ont de rendre malades. Chacun d'eux détermine, d'une manière qui lui est exclusivement propre>«une modification dans l'état présent de notre santé.

La plupart des substances appartenant au règne animal et au règne végétal (1) sont médicamenteuses dans leur état grossier ; celles qui proviennent du règne minéral le sont et dans cet état et après avoir subi des préparations.

Les médicaments ne manifestent jamais leur véritable puissance absolue d'une manière plus pure que chez les hommes en pleine santé, pourvu qu'on ait soin de les donner seuls et sans nul mélange.

(1 ) Les végétaux et animaux donl nous nousservons, à titre d'aliments» l'emportent sur les autres en ce qu'ils contiennent davantage départies nutritives, et en ce que les vertus médicinales dont ils jouissent à Tétai grossier , tanl6t sont peu prononcées, et tantôt, lorsqu'elles ont une grande énergie , peuvent être détruites par la dessiccation , par Fex* pression du suc nuisible , par la fermentation , par Texposition k la fumée , par l'action de la chaleur , ou par l'addition j^u sel marin , du sucre, mais principalement du vinaigre. Il suffit que le suc récemment exprimé d'une plante vénéneuse reste pendant une journée dans un lieu tempéré, pour que la fermentation alcoolique s'y développe, et lui fasse déjà perdre beaucoup de ses vertus médicinales ; mais Vy laisset-on un ou denx jours encore, lafermentation acétique s'est emparée de lui, et toutes ses propriétés médicinales spécifiques ont disparu , le sédiment qui s'y forme est alors incapable d'exercer aucune action nuisible, comme l'amidon de froment.

344 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE.

Déjà plusieurs des plus actives parmi ces substances ont été essayées chez des sujets bien portants^ et Ton a i*ecueilli les symptômes auxquels elles donnent lieu (1).

Si Ton veut approfondir davantage cette nouvelle source de connaissances, il faut essayer l'un après l'autre tous les médicaments, forts et faibles, en éloignant avec soin les circonstances accessoires capables d'exercer une influence quelconque , et noter les symptômes qu'ils font naître, dans l'ordre de leur apparition. De cette manière, on aura un tableau exact de la forme morbide que chacune des substances médicamenteuses a par elle-même le pouvoir de provoquer chez les personnes qui jouissent de la santé (2).

(i ) Si Ton compare les cures qui oui quelquefois été obtenues par Feffel d'un hasard heureux, h Taide dé ces mêmes médicaments , Thomme même le plus imbu de préjugés ne pourra s'empêcher de reconnaître l'analogie frappante qui eiiiste entre les symptômes provoqués par eux chez les personnes bien portantes et ceux par lesquels étaient caractérisées les maladies dont ils ont procuré la guérison.

(2) Quand on se propose d'étudier ainsi les effets de médicaments peu énergiques, il fautenfaireprendre,à jeuB, une dose assez forte, mais tonû^u'^ unique , et de préférence sous forme de dissolution. Veut-on apprendre àconoaltre aussi les symptômes qui ne se sont point montrés celte fois , on peut répéter l'expérience soit sur une autre personne, soit sur le même sujet, pourvu alors que ce soit seulement quelques jours après, quand il ne reste plus aucune trace de raclion de la première dose. Le même esprit d'exactitude et de scepticisme doit présider encore à Tannolation des symptômes provoqués. Si les médicaments sont très-faibles, il faut non-seulement qu'on les donne à dose fort élevée , mais encore que la personne bien portante soit d'une constitution délicate et très -impressionnable. On admet sans hésiter les symptômes saillants, évidents; quant à ceux qui semblent équivoques, on ne les inscrit qu'avec doute, jusqu'à ce que des expériences nouvelles les aient confirmés. En s'informant de ces symptômes médicinaux, il faut éviter toute espèce de suggestion avec non moins de

LA MËDEQNE DE L'EXPÉaiENCE. 345

En procédant ainsi , on se procurera une suffisante quantité d'agents propres à exciter des maladies artificielles, 0U9 en d'autres termes, de médicaments, pour avoir la facilité de choisir lorsqu'il s'agira de traiter une maladie naturelle.

Alors, après avoir scrupuleusement examiné la ma- ' ladie qu'on se propose de traiter, c'est-à-dire noté tous les phénomènes appréciables, dans Tordre de leur suc- ^^ession, en signalant avec soin les symptômes les plus graves, il ne reste plus qu'à opposer à cette maladie un agent médicinal capable d'exciter par lui-même tous les symptômes qui la caractérisent , ou du moins la plupart d'entre eux, les plus considérables, les plus singuliers , et de les faire nattre dans le même ordre, pour la guérir à coup sûr, promptement et sans retour.

Le résultat de cette méthode conforme à la nature est infaillible; il est tellement certain, sans cxceptim , et sa rapidité dépasse à tel point toute attente, que nulle autre manière de traiter les maladies ne saurait rien offrir d'analogue.

Mais ici il faut avoir égard à la grande et importante différence qui existe entre le traitement positif et le traitement négatif, ou, comme on est dans l'usage de lés appeler, entre le traitement radical et le traitement palliatif.

soin qu^on en doit apporter k celte même recherche quand elle a pour objet les symptômes des maladies. On s'en lient généralement au récit spontané de la personne mise en expérience, sans rien imaginer, sans rien extorquer en quelque sorte par des questions indiscrètes : il importe surtout de ne rien suggérer, eu égard à la manière d'exprimer les sensations. Quant h la recherche des symptômes médicamenteux parmi ceux de la maladie primitive, c'est un sujet d'une Irès-liaule portée qu'il faut laisser aux maîtres dans l'art d'observer.

346 LA MÉDEaNE DE l'eXPËRIENCE*

L'action des médicaments simples sur l'homme en santé détermine d'abord des phénomènes et des symp^ tomes qu'on peut appeler la maladie positive provoquée spéciâquement par ces substances, ou leur effet positif et primitif.

Quand cet effet estpassé, il survient, par des transitions difficiles à apercevoir (1), le contraire précisément de ce qui avait eu lieu d'abord, des symptômes directement opposés et négatifs, qu'on nomme effet consé-: cutif. C'est ce qui arrive surtout aux médicaments tirés du règne végétal.

Maintenant, si l'on applique à une maladie un médicament dont les symptômes positifs ou premiers aient la plus grande analogie avec les siens, c'est là un traitement positif ou curatif ; il arrive ce qui doit avoir lieu d'après la seconde proposition expérimentale, c'est-àdire une amélioration prompte et durable, qu'on peut compléter en redonnant le médicament à des doses de plus en plus faibles et de plus en plus éloignées, si la première ou les deux premières doses n'ont pas suflS pour procurer une entière guérison.

De celte manière, en effet, on oppose à l'irritation contre nature existant dans le corps une autre irritation morbide aussi analogue que possible, mais prépondérante, et qui l'éteint complètement, parce que deux irritations contre nature ne peuvent subsister à la fois dans le corps de l'homme, et qu'il s'agit ici d'irritations de même nature (2).

(1) Pendant ce laps de temps, des symptômes du premier ordre alternent encore avec ceux du second ordre , jusqu'à ce que ces derniers prennent le dessus , et qu^on n'aperçoive plus qu'eux seuls.

(2) Ainsi, quand un homme, non accoutumé aux liqueurs fortes,

LA MËDECINE DE L^EXPÉaiBNGE. 347

À k vérité^ on introduit par là une nouvelle maladie dans le corps, mais avec celte dififérence, quant au ré* sultat, que la maladie primitive a été éteinte par celle qu'on a excitée artificiellement^ &L que ladurée de cette dernière, après la victoire qu'elle a emportée, expire au beul d'un laps de temps bien moins long que celui de toute maladie naturelle quelconque, même de la plus courte*

Un fait digne de remarque, c'est que,. quand le mé^ dicament positif ou curatif correspond exactement par ses symptômes primitifs à ceux de la maladie qu'on veut combattre avec lui, il ne se manifeste aucun des symp-* tomes consécutifs ou réactionnaires de ce médicament, et que son action cesse entièrement au moment où Ton devrait s'attendre à voir commencer l'apparition de ses effets négatifs. Si la maladie était de nature aiguë, elle disparait dans le peu d'heures que la nature assigne à la durée des symptômes médicamenteux primitifs, et il ne reste que la jguérison. Il y a là véritable extinction dynamique mutuelle.

Dans les cas les plus heureux, les forces reviennent donc sur-le-champ, et on ne voit aucune trace des convalescences qu'il est si ordinaire d'observer.

Une autre vérité non moins surprenante, c'est qu'il n'existe pas un seul médicament qui, appliqué d'une manière curative, soit plus faible que la maladie à la-^

s*est épuisé par ud exercice forcé , el se plaint d'une chaleur brûlante, d'une soif dévorante el de pesanteur dans les jambes , une seule gorgée d'eau-de-vie suffit quelquefois pour dissiper ces accidents en moins d'une demi-heure, parce que Teau-de-vie a coutume de les produire, pendant son action primitive ^ chez les personnes qui n'ont pas Thabilude d'en boire.*

348 LA MÉDEGIXE DE l'eXPËRIENGE.

quelle il convient. Nulle irritation morbide naturelle ne résiste à une irritation morbide médicamenteuse ayant la plus grande analogie possible avec elle.

Si l'on n'a pas seulement fait choix du remède posititj si Ton a en outre rencontré la dose convenable, et des doses d'une incroyable exiguïté suffisent pour les traitements curatifs, le médicament détermine, dans l'heure qui s'écoule après la prise de la première dose, une aggravation qui dure rarement jusqu'à trois heures, et que le malade considère comme une exaspération de sa maladie, mais qui n'est autre chose que la manifestation des symptômes primitifs, dont l'intensité, un peu supérieure à celle des accidents morbides, avec lesquels ils ont généralement une grande analogie, motive et explique son erreur momentanée.

En pareil cas, la première dose suffit ordinairement pour guérir une maladie aiguë.

Mais si la première dose du médicament curatif parfaitement approprié n'est pas un peu plus forte que la maladie, et qu'en conséquence l'aggravation particulière dont je viens de parler n'ait point lieu pendant la première heure, la maladie n'en est cependant pas moins éteinte en grande partie, et il ne faut plus que quelques doses, de moins en moins fortes, pour l'anéantir complètement (1).

Si l'on n'a pas soin alors de diminuer toujours les

(i) Dans les maladies iK^s-chroniques , il est nécessaire, après le rélablissemenl parfait delà santé , de donner encore pendant quelques mois une très- petite quantité des médicaments qui ont triomphé, mais en ayant soin d'éloigner toujours de plus en plus les doses , afin d'éteindre les dernières traces d'un mal auquel l'organisme était habitué depuisdes années, et de détruire jusqu'à celles qui ne sont plus assez fortes pour tomber sous nos sens.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE. 349

doses, si on les laisse aussi fortes, ou même qu'on les accroisse, à la maladie primitive, qui a déjà disparu, succède une sorte de maladie médicinale artificielle, qu'on a ainsi excitée sans nécessité (1).

Mais les choses se passent d'une tout autre manière dans les traitements palliatifs, où Ton emploie un médicament dont r effet positif et primitif est le contraire de la maladie.

Presque immédiatement après l'administration d'un pareil médicament, il survient une sorte d'amélioration, un refoulement pour ainsi dire instantané de l'ir^ ritation morbide, mais qui dure peu, comme, par exemple, lorsqu'on applique de Veau froide sur une brûlure. Ces médicaments sont ce qu'on appelle des palliatifs.

Les palliatifs n'empêchent l'irritation morbide d'agir sur l'organisme que pendant la durée de leurs symptômes, primitifs, parce qu'ils déterminent alors dans le corps une irritation qui est le contraire de la maladie; mais ensuite la réaction, qui s'exerce en sens inverse de l'action primitive, vient coïncider avec l'irritation morbide primitive et l'aggraver (2).

(i) Mais si Ton s'aperçoit que le sujet a besoin de continuer k prendre une dose pareille , ou même plus forte , du médicament curatif , pour ne pomt éprouver de récidive , c'est un signe certain que la cause productive de la maladie subsiste encore (et il faut la détruire si Ton veut que la guérison se soutienne) , ou que le malade a commis , soit quelque écart de régime (qu'il a abusé du thé , du café , de Teau-de-vie), soit quelque faute de conduite (allaitement par une femme faible y abus des plaisirs vénériens , vie trop sédentaire , irritation continuelle du caractère).

(2) L'ignorance de cet axiome expérimenlala été cause que jusqu'ici les médeciofl n'ont guère choisi que des palliatifs pour le traitement des maladies; l'apparence de soulagement qui résultait de là presque in*

Pendant la réaction du palliatif^ et quand ce dernier . a été mis de côté^ la maladie empire. La douleur d'une brûlure est plus vive quand.on retire la main de Teau froide, qu*elle ne Tétait avant Timmersion.

Comme, dans le traitement curatif et positif, il survient, pendant la première heure, une petite aggrava»tion,: à laquelle succède ordinairement une amélioration et une guérison qui n'en sont que plus durables, de même, dans le traitement palliatif , on observe, pendant la premtère heure, presque instantanément même, une amélioration ÊiUacieuse, qui diminue de moment eq moment, et qui, à l'expiration de l'action primitive, purement palliative ici, non-seulement laisse reparsdttre la maladie telle qu'elle était avant qu'on fit prendre le médicament, mais y ajoute encore un peu de Heffi^t conséoutif de ce dernier, qui, par cela ménie que l'effet* primitif était le contraire de l'état morbide préexistant, -a une «grande analogie avec celui- ci. Le résultat dé-

slantanément les induisait en erreur. De même les parents d*un enfant mal élevé se font illusion quand ils croient le guérir de ses caprices et de sa turbulence par des friandises. L'enfant se tait , à la mérité , aussitôt après avoir reçu un premier gâteau ; mais ce palliatif demeure sans effet au prochain accès de méchanceté ; il faut en donner davantage , et cliaque jour de plus en plus, jusqu'à ce qu^enlin tout reste inutile. L'enfant n'eu est devenu que plus opiniâtre , plus méchant, plus turbulent . Ses parents , dignes de compassion , cherdient alors d'autres palliatifs, des joujoux, des habits neufs, des paroles flatteuses, qui finissent également par ne plus être d'aucun secours, et produire peu à peu un effet contraire, c'est-à-dire ajouter à la maladie morale primitive. Tandis que si , dans le principe , ou eût eu recours k la sévérité, et qu'en cas de récidive on n'eût pas hésité à y revenir, on aurait guéri le mal d^une manière positive et durable , on l'aurait coupé par la racine. Ce moyen augmente bien d'abord la turbulence et les cris de l'enfant, mais il n'en produit par la suite que plus de calme et un changement plu5 avantageux dans les maoïères.

LÀ MÉDEaNE DE l'eXPÉRIENGE. 351

finitif est donc l'ai^ravation et l'exaspération de la maladie.

i YientrOQ aloi*s à répéter le;palliatif, la première dose m suffît ^à plus;. al faut l'accrottre (1), et continuer sans cesse à Félever, jusqu'à ce que le médicament ne spuIaga|duj$dutout) ou que les effets coïncidents de ces doses toujouv^. croissantes aient déterminé des accidents, qui^ lorsqu'il^ sont parvenus à un certain degré, font souvent taire ki maladie primitive^ et lui en substituent uneauta^e, nouvelle et au moins ausai grave (2). . Ainsi, il n'est pas rare qu'une insomnie, chronique cède pour quelque t^mps à des:doses journalières d'opium prises le soir, par^e que Feffet primitiC de . cette substance, qui agit ici comme palliatif, esi.de porter au sommeil ; mais comme son effet secondaire est. de produire l'insomnie, c'est-à-dire d'ajouter à la maladie

(l)OneD troufero des exemples, entre autres, dans J. H. Schultes , Diss. qua corporis humani momentaîiearum alterationum specimina qu»damexpenduntur. Halle, 174i, § 18. On ne se borne pas ^accroître les doses, fréquemment aussi on change de palliatifs , du moins dans les affections chroniques qoi en admettent plusieurs , par exemple dans Fhystérie. lÀ, on prescrit Tasa fœtida, lecastoreum, le galbanum, le sagapenum, l'esprit de corne de cerf, la teinture de succin, enfin l'opium à doses toujours croissantes, parce que chacune de ces substances ne produisant, dans ses effets primitifs, qu'un état à peu près contraire k la maladie , et non pas analogue à elle , elle ne soulage qu'une ou deux fois , après quoi son aotion devient toujours de plus en plus faible, et finit pas se réduire à rien. On varie ces médicaments jusqu'à ce qu'on en ait épuisé la liste, ou jusqu'à ce que le malade se lasse d'un traite* ment qui n'a pas de fin , gu jusqu'à ce que les effets consécutifs aient amené une nouvelle maladie qui exige un autre mode de traitement,

(â) A4-on ensuite le bonheur de faire cesser cette maladie engendrée par le palliatif, l'affection primitive reparait d'ordinaire, ce qui prouve, conformément k la première proposition expérimentale, qu'elle n'avait été que suspendue et non anéantie eu guérie.

352 LA IIÉDEGINE DE l' EXPÉRIENCE.

primitive, on est obligé d'augmenter continuellement la dose jusqu'à ce qu'une insupportable constipation, une anasarque, un astbme ou quelque autre des maux consécutifs de l'opium interdise de l'employer plus longtemps.

Mais quand on n'administre que quelques doses du palliatif contre un mal habituel, et qu'on le suspend avant qu'il ait pu provoquer de graves symptômes accessoires, on ne tarde pas à se convaincre qu'il ne pouvait rien contre la maladie primitive, que loin de là même il l'aggravait par son action secondaire, que par conséquent il ne procurait en réalité qu'un secours négatif. Ainsi, par exemple, le malade qu'on voulait guérir d'une insomnie chronique se plaignait-il seulement de dormir trop peu, une dose d'opium prise le soir lui procure bien sur-le-champ une sorte de sommeil; mais s'il cesse au bout de quelques jours l'emploi de ce moyen, qui n'agit ici que comme palliatif, alors il ne peut plus dormir du tout (1).

§ VIII. L'emploi des médicaments à titre de palliatifs n'est utile et nécessaire que dans un petit nombre de cas, dans ceux surtout où la maladie s'est développée

(1) Mais si Ton a un état soporeui k combattre , Popium , qui , dans les effets primitifs , est une irritation fort analogue à cette maladie , la guérira, et à la plus faible dose possible; si quelques-uns de sessymp- 6mes primitifs, par exemple le ronflement pendant un sommeil qui n*est guère qu'un assoupissement, avec la bouche béante, les pupilles tournées en haut, les yeux à demi ouverts, la loquacité en dormant, l'engourdissement en se réveillant , etc. , rencontrent des symptômes analogues dans la maladie» comme le typhus en offre fréquemment des exemples, la guérison aura lieu d^une manière prompte et durable , sans convalescence , parce qu^alors Toptum sera remède positif etcuratif.

LA IfÉDSGINE DE L EXPÉEIENCE. 353

rapidement et menace d'un danger presque instantané.

Ainsi, par exemple, dans Tasphyxie par congélation, après les frictions à la peau et l'exposition graduelle à une température de plus en plus élevée, rien ne rend plus promptement à la fibre musculaire son irritabi-- Uté, aux nerfs leur sensibilité, qu'une forte infusion de café, dont l'action primitive est d'accroître la mobilité dp la fibre et le sentiment de toutes les parties de notre corps, qui, par conséquent, se trouve être un palliatif dans le cas en question. Mais ici il y a danger à temporiser, et d'ailleurs on n'a point à combattre un état morbide soutenu ; car, dès que la sensibilité et l'irritabilité ont été ranimées, même par un palliatif, l'oi^anisme qui n'a subi aucune lésion rentre dans ses droits, et le jeu des fonctions reprend de lui-même, sans qu'on ait besoin de recourir à nul autre moyen.

De même, il peut y avoir des cas de maladies chroniques, par exemple de convulsions hystériques ou d'asphyxies, où l'influence temporaire d'un palliatif (comme l'odeur d'une plume grillée) soit indiquée d'une manière pressante, uniquement pour remettre le malade dans son état ordinaire de maladie, qui n'offre aucun danger, et qui ensuite exige, pour être guéri, l'action plus durable et toute différw te de médicaments curatifs.

Mais quand un palliatif n'opère pas en peu d'heures ce qu'on attend de lui, on ne tarde pas à voir se manifester les inconvénients dont j'ai parlé plus haut.

Dans les maladies aiguës, celles même qui parcourent le plus rapidement leurs périodes, il est plus convenable à la dignité du médecin, et plus avantageux

354 LA MÉDBGINË DE l'eXPÉRIENGE.

pour ie malade, de traiter par des moyens positife ou curatife. De cette manière, on triomphe d'elles plus su* rement, en général aussi plus promptement, et sans conyalescence.

Cependant, les inconvénients des palliatifs se réduisent à peu de chose dans les maladies aiguës légères (1). Les principaux symptômes disparaissent en grande partie après chaque dose de ces médicaments*, jusqu'à ce que le cours naturel de la maladie soit arrivé à son terme, moment où l'organisme, qui n'a pas eu le temps d'être mis trop en désordre par les effets consécutife des moyens dont on s'est servi, rentre dans ses droits, et peu à peu triomphe simultanément de la maladie elle-même et des accidents consécutifs du médicament.

Mais si le malade guérit pendant qu'on fait usage des palliatifs, il aurait guéri également sans nul remède, il aurait guéri dans le même laps de temps, parce que les palliatifs ne raccourcissent jamais les périodes naturelles des maladies aiguës, et il se serait plus aisément rétabli ensuite, d'après les motifs que je viens d'indiquer* Une seule circonstance, celle que les palliatifs apaisent de temps de temps les symptômes les plus gênants, fait que ce mode de traitement semble au malade et à ceux qui l'entourent l'emporter sur l'abandon de la maladiç à elle-même, quoiqu'il n'ait pas de prééminence réelle. Donc, le traitement curatifet positif a, même dans les maladies qui parcourent rapi-

(d) Une circonstance encore rend les palliatifs inconfenants , c'est qu'ordinairement on n'emploie chacun d'eux que pour faire taire un seul symptôme morbide , el que les autres symptômes sont ou négligés ou combattus par d'autres palliatifs produisant tous des effets consécu- I i fs qui en traven t la guérison.

LA MÉDECmE DE l'eXPÉRIENCE. 355

dément leurs périodes^ un avantage incontestable sur tous les soulagements qu'on peut obtenir à l'aide des palliatifs, parce qu'il abrège la durée de l'aflfection, la guérit réellement avant qu'elle ait fourni sa carrière entière, et ne laisse aucun symptôme après elle, si le remède a été choisi de telle manière qu'il corresponde parfaitement au cas.

§ IX. On pourrait objecter contre ce mode de traitement que, depuis l'existence de la médecine, les médecins ne s'en sont point encore servis, et que cependant ils ont guéri des malades.

L'objection n'est que spécieuse. Car depuis qu'il y a une médecine, les maladies qui réellement ont guéri d'une manière prompte et durable par des médicaments, et dont le rétablissement n'a pas été l'effet du temps, de l'écoulement complet du terme assigné aux maladies aiguës, ou de la prépondérance insensible et graduelle de l'énergie du corps, ont guéri, quoiqu'à l'insu du médecin, d'après la méthode que je viens d'exposer, c'est-à-dire par l'action curative d'un médicament (1).

(i} Pour juger de cela , il faut choisir, dans les écrits d'un observateur dont l'exactitude et la véracité ne soient pas douteuses , les cas où laguérison rapide, non d'une maladie aiguë, dont la nature est de se terminer d'elle-même en un laps de temps assez court , mais d'une maladie chronique, a été obtenue sans récidivé par un seul médicament et non par un mélange de drogues contradictoires. Â coup sûr, ce médicament était très-analogue k la maladie, dans ses effets primitifs, puisque la guérison a été durable. Si c'eût été un palliatif, donné à dose toujours croissante, l'apparente guérison ne se serait pas soutenue, ou du moins aurait été suivie d'affections Consécutives. Sans un remède positif, ou curatif, onnepeut jamais obtenir une guérison prompte, douce et durable. Dans les cas où des mélanges de drogues ont procuré des guérisons rapides et soutenues, on trouve que la substance

356 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE.

Cependant il est arrivé quelquefois (1) aux médecins de soupçonner que la véritable guérison tient à cette aptitude des médicaments, aujourd'hui confirmée par une foule de faits, à cette tendance qui leur est inhérente de provoquer des symptômes analogues à ceux de la maladie. Mais ce rayon de vérité a rarement pénétré dans r esprit de notre école, perdue au milieu d'un nuage de systèmes.

§ X. Après qu'on a trouvé le remède en suivant

cette marche tracée par la nature elle-même, il reste

encore un point important, qui est de déterminer

la dose.

Un médicament positif ou curatif peut, sansqu'il'y ait

de sa faute, produire le contraire de ce qu'il devrait

opérer, lorsqu'on l'emploie à des doses exagérées. En

pareil cas, il engendre même une maladie plus forte

que ne l'était celle qui existait auparavant.

Quand on tient la main plongée pendant quelques

minutes dans l'eau froide, on y ressent une diminution

prédominanle est également de nature positive , ou bien le mélange forme un composé dont chaque ingrédient ne remplit pas sa fonction propre, mais est modifié par les autres dans sa tendance, de sorte qu^après les mutuelles neutralisations dynamiques , il reste une puissance médicinale inconnue, à Tégard de laquelle nul mortel ne saurait deviner pourquoi elle a agi comme elle Ta fait.

(1) C'est ce qui est arrivé k Hippocrate; d'aulres médecins ont reconnu depuis que la propriété qu*a la rhubarbe d'ei[ciler le mal de ventre est la cause de sa vertu d'apaiser la colique , comme la propriété vomitive de Tipécacuanha est celle de la vertu qu'il a d'arrêter à petites doses le vomissement. De même , Delharding a vu que Finfusion de feuilles de séné , qui donne des coliques aux personnes bien portantes, les guérit chez l'adulte, et il croit que ce résultat doit tenir à Vanalogie des effets. Je passe sous silence le conseil que d'autres (J. D. Major , A. Rrendel , À. F. Dankwerts, etc.) ont donné de guérir les maladies par d'autres maladies provoquées artificiellement.

LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE. 357

de chaleur^ c'est -à*^dire du froid : les veines s'effacent, les parties molles sont affaissées sur elles-oiémes et moins yolumineuses, la peau est pâle et le mouvement difficile. Ce sont là quelques-uns des effets primitif de l'eau froide sur l'homme en santé. Mais si l'on retire la main de l'eau et qu'on l'essuie, il ne se passe pas longtemps avant qu'un état de choses contraire ait lieu; la main devient plus chaude que l'autre, on y remarque une turgescence plus prononcée dans les parties molles, les veines sont plus saillantes, la peau est plus rouge, le mouvement plus vif et plus énergique, en un mol la vie semble y être exaltée. C'est là l'effet secondaire ou consécutif de l'eau froide sur le corps de l'homme qui se porte bien.

C'est aussi 1k environ la dose la plus forte à laquelle on puisse employer l'eau froide, avec un succès durable, comme moyen positif ou curatif, dans un état de débilité pure qui est analogue à ses effets primitifs dans le corps en santé. Je dis la plus forte dose, parce que, quand il s'agit d'exposer le corps entier à cette eau, et que la température de celle-ci est très-basse (1), on est obligé d'abréger la durée de l'application afin d'abaisser la dose au degré convenable.

Mais si la dose de ce remède se trouve considérablement élevée sous tous les rapports, ses effets primitifs exaspèrent les symptômes morbides propres au froid, jusqu'à produire un état de maladie que la partie dont on veut par là guérir la faiblesse ne peut ou peut à peine faire cesser. Si la dose est portée plus haut en-

(1) Proportionnellement à tel degré de faiblesse, 70» F. pourraient être un froid aussi considérable que 60^ pour une faiblesse moins grande.

3â8 LA MÉDECINE DE L'EXPÉaiENGE.

oore^ si l'eau est très-firaide (1); la surface exposée à son action fort éteBdue (2)^ et la durée de l'immersion plus longue qu'elle n'a coutume de l'être (3)^ il s'ensuit l'engourdissement du membre entier, une crampe des muscles, souvent môme la paralysie (4), et si le corfis entier est demeuré une heure ou davantage plongé dans l'eau froide, la mort ou du moins l'asphyxie par congélation arrive chez l'homme bien portant ; mais elle se fait beaucoup moins attendre quand l'action du froid s'exerce sur un corps affaibli.

Il en est de même pour tous les médicaments même pour ceux qui s'administrent à l'intérieur.

L'homme accablé de chaleur, de soif et de fatigue, qu'une seule gorgée d'eau-de-vie restaure dans l'espace d'une heure, comme je l'ai dit plus haut, tomberait dans une synoque (probablement mortelle) si, en pareil cas, au lieu d'une seule gorgée, il buvait un ou deux litres d'eau-de-vie à la fois, c'est-à-dire s'il pre-

(l)Parexemple40oF.

(2) Par exemple toute la jambe. •

(3) Par exemple pendant deux heures.

(4) A la vérité, il y a des exemples de bons effets produits par des doses même excessives du médicament positif ou curalif, dans certains cas réservés aux maîtres de l'art. Ainsi, j'ai vu l'effet paralysant primitif d'une très-grande dose de froid exercer manifestement un effet curalif sur un homme dont le bras droit, déjà paralysé presque en entier depuis plusieurs années, était toujours froid et comme engourdi. Un jour de fête, cet homme voulut aller prendre du poisson dans an étang gelé, pour régaler ses parents et amis. Ne pouvant saisir ces animaux avec son bras gauche, il était obligé de s'aider des faibles mouvements qu'exécutait encore le membre paralysé. Pendant plus d'une demiheure il resta ainsi occupé dans de l'eau a la glace. Le résultat fut que le bras paralysé ne tarda pas a se gonfler et à s'enflammer ; mais au bout de quelques jours il était guéri et aussi robuste que l'autre, sans la moindre trace de paralysie, qui avait disparu à jamais.

LA MÉDECINE DE l' EXPÉRIENCE. 339

nait le même remède positif^ mais à une dose excessive, qui le 'rend nuisible.

Qu'on ne croie pas que ce caractère nuisible des doses exagérées appaHienne uniquement ans: substances employées comme médicaments positifs ou curatife» Les palliatifs aussi produisent de grands inconvénients lorsqu'on en force la dose ; car les médicaments sont des substances nuisibles par elles-mémesy qui ne de-* viennent remèdes que par l'appropriation, sous des do* ses convenables, de leur tendance naturelle à rendre malade aux maladies qui ont avec elles une analogie positive ou négative.

Ainsi, pour nous borner à l'exemple tiré des moyens négatifs ou palliatifs, une main glacée se rétablit promptement dans l'atmosphère d'une chambre chaude (1) ; cette chaleur modérée agit ici comme un moyen doué d'une tendance contraire à celle du froid, c'est-à-dire comme palliatif, sans nuire sensiblement, parce que la dose n'est pas trop forte, et qu'elle n'a besoin d'être emptoyée que très-peu de temps, pour guérir le faible état morbide qui s'tst développé avec rapidité.

Mais que la main déjà rendue tout à fait immobile et insensible par le froid, c'est-à-dire gelée, vienne à être plongée subitement, pendant une heure, dans de l'eau à 120 degrés, température que l'autre main pourrait encore supporter, elle meurt sans rémission ; la gangrène s'empare d'elle, et elle tombe.

Bu homme robuste, qui s'est fortement échauffe, ne tardé pas à reprendre ses sens dans une atmosphère d'une température modérée (d'environ 65"* F.), sans

(1J Par exemple k SO^ F.

360 LA MÉDECINE DE l'eKPÉRIENGE.

éprouver aucun dommage appréciable de la part de ce palliatif; mais qu'aussitôt après ce violent échauffement^ il reste plongé pendant une heure dans une rivière, immersion que son corps non échauffé supporterait pendant le même laps de temps sans en souffirir, et on l'en retirera mort, ou atteint du plus dangereux typhus.

L'eau froide soulage palliativement une partie qui a été brûlée ; mais si l'on y appliquait sur-le-champ de la glace, elle tomberait en sphacèle.

n en est de même aussi des moyens internes. Si une femme qui s'est beaucoup échauffée à la danse avalait une grande quantité d'eau à la glace, chacun sait ce qu'il en résulterait d'ordinaire, et cependant une petite cuillerée de la même eau ne lui aurait pas Êiit de mal, quoique ce soit précisément le même palliatif, seulement à moindre dose. Mais, quelque échauffée qu'elle puisse être, elle se rétablit d'une manière sûre et durable si l'on fait choix d'un moyen curatif dont les effets primitiÊi correspondent à l'état où elle se trouve, et qu'on administre ce moyen à une dose suffisamment exiguë, c'est-à-dire si on lui fait ayaler un peu de thé chaud, avec une petite quantité de liqueur spiritueuse (1) et qu'elle se promène lentement dans une

(1) Ce dernier exemple fait voir enm^me temps la justesse de la proposition que, quand Tétat de maladie est porté au plus haut degré, et qu'il ne reste plus que quelques heurél pour guérir, l'emploi du moyen curatif ou positif k très-faible dose est infiniment préférable k celgides palliatifs, quand bien même on ne donnerait d^abord ceux-ci qu'en trèspetite quantité. En supposant que les palliatifs ne nuisent point, toujours est-il certain qu'ils ne sont pas utiles, tandis que la plus faible dose du moyen curatif parfaitement approprié peut arracher k une mort certaine, dans les cas même où Ton n'a plus k disposer que de quelques heures pour procéder k la guérison.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 361

chambre peu échauffée, tandis qu'un grand verre d'eau-de-vie lui aurait attiré une fièvre ardente.

§ XI. Celui qui observe avec attention peut seul avoir une idée du degré auquel la susceptibilité du corps à l'égard des irritations mécaniques s'exalte dans les maladies. Cette exaspération surpasse toute croyance quand la maladie est arrivée à une haute intensité. Un malade atteint du typhus, que nous voyons plongé dans le coma, insensible aux secousses qu'on lui imprime et sourd à tous les bruits, revient promptement à lui sous l'influence d'une dose minime d'opium, fôtelle même un million de fois moins forte que celle qu'aucun médecin aurait jamais prescrite.

La sensibilité d'un corps très-malade pour les stimulations médicamenteuses est portée, dans beaucoup de cas, à un tel point qu'on voit agir sur ce corps et commencer à l'exciter, des puissances dont on a même été jusqu'à nier l'existence, parce qu'elles ne font rien ni sur rhomme en santé, ni dans quelques maladies qui sont sans rapports avec elles. Je citerai ici pour exemple la force héroïque du magnétisme animal, de celte influence immatérielle d'un corps humain vivant sur un autre, qui s'exerce dans certains modes de contact ou de quasi-contact, et produit une excitation si énergique sur lès personnes qu'une constitution délicate et une grande sensibilité rendent très-sujettes tant aux émotions vives qu'aux mouvements résultant d'une irritabilité musciûaire très-dé veloppée. Cette force animale ne se montre pas le moins du monde entre deux personnes robustes et saines, non parce qu'elle n'existe point, mais parce qu'elle est beaucoup trop faible pour pouvoir ou devoir se manifester entre personnes bien

362 LA MÉDECINE DE l'eXPËRIENGE.

portantes, tandis qu'elle n'agit souvent qu'avec trop d'intensité dans les états morbides de la sensibilité et de l'irritabilité, comme le font également des doses minimes d'autres médicaments- curatifs chez un sujet très-malade.

Il en est de même des applications du barreau aimanté et du contact avec d'autres métaux, dont les effets médicamenteux sont absolument insensibles dans le corps doué de la santé.

D'un autre côté, il est aussi vrai que surprenant que les personnes même les plus robustes, lorsqu'elles sont atteintes de mafadies chroniques, ne peuvent, malgré toute la force de leur constitution, et quoiqu'elles supportent sans inconvénient diverses irritations nuisibles fort énergiques, comme les excès dans le boire et dans le manger ou l'abus des purgatifs, ne peuvent, dis-je, prendre une dose minime du médicament positif qui convient à leur affection, sans en ressentir l'impression avec tout autant de force qu'un enfant à la mamelle.

§ XII. Il est, en médecine, un petit nombre de substances qui agissent presque uniquement d'une manière chimique, les unes en condensant la fibre vivante, tout aussi bien que la fibre morte (comme, le tannin), en diminuant sa cohésion, sa roideur (comme les graisses) ; les autres, soit en s'emparant des substancîes nuisibles qui peuvent exister dans le corps ou du moins dans les premières voies, comme la chaux ou les alcalis neutralisent les acides dans l'estomac, comme l'eau hydrosulfurée se combine avec certains oxydes métalliques, soit en les décomposant, comme il arfive aux alcalis et au foie de soufre à l'égard des sels métalliques, soit enfin en détruisant chimiquement des parties du cor|^s,

LA MÉDECINE DB l'eXPÉRIENCE. 363

comme le fer rouge« Si Ton excepte ces isubstances peu nombreuses, les opérations pour la plupart méeàuiques de la chirurgie, et quelques corps nuisibles et insolubles qui se sont introduits du dehors dans Téconomie, les autres médicaments agissent d'une manière purement dynamique (1), et guérissent sans provoquer d'évacuations y sans occasionner de révolutions violentes , ni même appréciables.

Cette actiondynamique des médicaments est presque

(1) La méthode euratiye et dynamique ramei^nt les maladies à la santé d'une manière aussi prompte et immédiate que puissante et douce, tous les moyens appelés généraux, révulsifs et évacuants, qui bouleversent l'organisme contre le vœu de la nature, comme les vomî> tifs, les purgatifs, les sudorifiques, etc. , sont inutiles et nuisibles. Les médicaments qui produisent ces effets violents et révolutionnaires ne le font pour la plupart que par l'excès de leurs doses. En abusant ainsi des vomitifs, on n'aperçoit pas plusieurs des propriétés spécifiques du tartre stibié, de Tipécacuanba, de l'asaret, etc., qui, k petites doses, peuvent les rendre des médicaments beaucoup plus salutaires dans d'autres circonstances. De même les nombreuses substances médicinales dont on est dans Tusage d'abuser pour provoquer ces purgations et évacuations dont lé vrai médecin n'a presque jamais ou n'a que très-raremeiit besoin, sont destinées a remplir des indications bien autrement utiles que celles qu'on leur a connues jusqu'à présent : ce n'est que quand on les fait prendre en excès qu'elles déterminent cet effet tumultueux, et presque tous les autres médicaments peuvent devenir vomitifs ou purgatifs lorsqu'on en abuse au même degré. Les prétendus signes de saburres dans les premières voies et de turgescence de la bile, Tamertume de la bouche, le mal de tète, Tanorexie, le dégoût, les nausées, le mal de ventre et la constipation réclament ordinairement de tout autres moyens que des purgatifs et des vomitifs : la maladie, envisagée dans tout son ensemble, est souvent guérie en peu d'heures par quelques gouttes de la substance curative qui convient, et ces symptômes menaçants disparaissent avec elle, sans évacuations, d'une manière tellement insensible qu'on ne sait ce qu'ils sont devenus. Il n'y a qu'un petit nombre de cas oCi il soit permis de recourir à de tels évacuants: c'est quand l'eslomacou le canal intestinal est surchargé d'aliments indigestes, ou contient soit des corps étrangers, soit quelque poison.

364 LA MÉDECINE DE L'£XPÉaiENCE«

entièrement spirituelle, comme la vitalité elle-même, qui se réfléchit sur l'organisme. EQe Test surtout d'une manière évidente pour les remèdes positifs ou curatifis, avec cette particularité singulière qu'une trop forte dose peut nuire et occasionner des désordres graves dans le corps, tandis qu'une dose faible, aussi minime même que possible, peut ne pas rester sans produire un eifet salutaire, pourvu que le moyen soit bien indiqué.

La seule condition presque qui soit nécessaire pour que l'effet se développe pleinement et amène la guérison, c'est que le médicament conyenable entre en contact avec la iSbre vivante et sensible ; mais peu importe l'exiguïté de la dose qui agit dans cette intention sur les parties sensibles du corps vivant.

Si une certaine petite dose de teinture étendue d'opium est capable d'enlever un degré déterminé de somnolence contre nature, la centième partie, la millième même de cette dose suffit presque toujours pour arriver au même but, et l'on peut atténuer bien davantage encore la dose, sans que la plus minime cesse de produire les mêmes effets curatifs que la première.

J'ai dit que la mise en contact du médicament avec la fibre vivante et sensible est presque la seule condition de son action. Cette propriété dynamique a une portée telle qu'il est tout à fait indifférent pour le résultat que le contact ait lieu avec t^Ue ou telle partie, pourvu seulement qu'elle soit dépouillée d'épiderme. Peu importe que le médicament dissout pénètre dans l'estomac, reste dans la bouche, ou soit appliqué sur une plaie, sur un point dénudé quelconque de la peau.

Quand on n'a point à craindre d'évacuations, disposition vitale particulière de T organisme qui a la puis-

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 365

sance spéciale d'anéantir l'énergie dynamique d'un médicament, l'introduction de ce dernier dans le rectum ou dans le nez remplit pleinement les vues du médecin, c'est-à-dire que, s'il a le pouvoir de le faire, il n'en guérit pas moins efficacement un certain mal d'estomac, un genre particulier de céphalalgie, une espèce de point de côté, une crampe dans le mollet, ou tout autre mal siégeant dans une partie qui n'a point de connexions anatomiques avec celle à laquelle on l'applique.

Il n'y a que l'épiderme dont la surface du corps est recouverte qui apporte quelque obstacle à l'action des médicaments sur la fibre sensible qu'il recouvre ; mais cet obstacle n'est point insurmontable. Les médicaments agissent aussi à travers l'épiderme, seulement ils le font avec moins de force. Leur action alors est plus faible quand ils sont en poudre, plus énergique lorsqu'ils sont dissous, et d'autant plus prononcée dans ce dernier cas que la dissolution se trouve mise en rapport avec une surface plus étendue.

Cependant l'épiderme est plus mince sur quelques points, où par conséquent aussi l'action s'exerce avec plus de facilité. Tels sont le bas-ventre, surtout au creux de l'estomac, les aines, le creux des aisselles, le pli des bras, l'intérieur des poignets, le creux du jarret, etc. Ces points sont les plus sensibles à l'action des médiâir» ments.

Le frottement ne contribue guère à favoriser l'action des médicaments qu'en rendant la peau plus sensible, et la fibre plus susceptible d'être impressionnée par la puissance médicinale spécifique, qui de là s'étend en rayonnant dans tout F organisme.

366 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE.

Si l'on frotte les cuisses jusqu'à exalter la sensibilité, et qu'ensuite on applique dessus de l'onguent mercuriel, le résultat est le même que si l'on avait frictionné ces parties avec l'onguent.

La vertu spécifique des médicaments demeure la même, qu'on les emploie à l'extérieur ou à l'intérieur, qu'on les mette en contact avec la fibre sensible par le dehors et par le dedans du corps.

L'oxyde noir de mercure, pris par la bouche, guérit les bubons vénériens d'une manière au moins aussi prompte et aussi sûre que les frictions aux cuisses avec l'onguent napolitain. L'immersion des pieds dans une dissolution étendue de sublimé corrosif guérit les ulcè* res à la bouche aussi rapidement et aussi sûrement que l'ingestion de cette liqueur dans l'estomac, surtout si l'on a soin de frictionner la partie avant de la baigner.

La poudre de quinquina étalée sur le bas-ventre, guérit la fièvre intermittente que ce médicament a la propriété de guérir lorsqu'on le fait prendre à l'intérieur.

Mais comme l'organisme malade est généralement beaucoup plus sensible à l'action dynamique des médicaments, de même aussi la peau des personnes malades l'est plus que celle des sujets qui se portent bien. Il suffit d'une petite quantité de teinture d'ipécacuanlia versée dans le pli du bras, pour faire cesser la tendance à vomir chez des personnes très-malades.

§ XIL La seule puissance médicinale de la chaleur et du froid semble ne point être aussi exclusivement dynamique que celle des autres médicaments. Lorsque ces deux agents sont employés à titre de remèdes positifs, la plus petite dose possible ne suffit pas pour pro«

LA. MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE. 367

duîre l'effet. Il £siut que tous deux soient à haute dose, c'est-à-dire aient une assez grande intensité, si l'on veut que leur action salutaire s'accomplisse rapidement. Mais cette apparence est fallacieuse. La puissance du froid et du chaud n'est pas moins dynamique que celle àfis autres médicaments, et la différence tient à l'habitude que nos corps ont déjà de l'influence qu'elle exerce à certaines doses. Pour que le froid et la chaleur puissent remplir l'office de médicatnents, il faut les pousser au delà du degré accoutumé, peu s'il s'agitd'un effet positif, beaucoup si Ton n'a en vue qu'un effet négatif ou palliatif.

Une chaleur égale à celle du sang est déjà, pour la pliq)art des habitants de nos climats, supérieure à celle dont ils ont l'habitude ; de sorte qu'un bain de pieds à 98 ou 99"" F., est assez chaud, quand il n'existe pas d'autres symptômes, pour faire cesser d'une manière positive la chaleur dans la tête ; mais veut-on procurer un soulagement palliatif dans un cas de brûlure, on a besoin déjà d'une eau beaucoup plus froide que celle dont nous sommes accoutumés à baigner les parties saines de notre corps, et d'autant plus froide, jusqu'à un certain degré néanmoins, que l'inflammation est plus forte (1).

Ce que je viens de dire relativement à la nécessité

()) Dans le cas même où Tiaflammation est considérable, on n a d'abord besoin que d'eau h environ 70* F, pour procurer un soulagement palliatif; mais d'beure en heure il faut en prendre qui soit un peu plus froide, si Toi^veut que le soulagement persiste tel qu'il a été dès le principe. 11 faut accroître de temps en temps Tintensilé du froid, comme on est obligé d'augmenter la dose des autres palliatifsqui s'administrent à l'intérieur.

368 LA MÉDECINE DE l'eXPÉKIENGE.

d'accroître un peu le froid et le chaud quand on veut

les employer dans des vues curatives^ s'applique aussi à tous les autres médicaments dont le malade a déjà contracté Thabitude. Ainsi chez les personnes qui sont accoutumées au vin, à F eau-de-vie, à l'opium, au café, etc., il faut donner ces substances à des doses un peu plus fortes que celles qui sont passées en habitude.

La chaleur et le froid appartiennent, avec l'électricité, à la catégorie des excitations médicinales dynamiques les plus diffusibles. L'épiderme ne peut ni diminuer, ni arrêter leur action, probablement parce que cette membrane leur sert en quelque sorte de conducteur et de véhicule. Il en est sans doute de même à regard du magnétisme animal, de l'action médicinale du barreau aimanté, et en général de la puissance exercée par l'application des métaux à l'extérieur. Le galvanisme semble pénétrer un peu moins^facilement à travers l'épiderme.

§ XIIL Quand nous prenons la peine d'y faire attention, nous reconnaissons promptement que la nature est en état de produire les plus grands effets avec des moyens simples et souvent très-faibles. L'imiter en cela doit être le but des efforts de l'esprit humain. Mais plus nous accumulons ensemble de moyens pour atteindre à un seul but, plus nous nous écartons de notre modèle, plus les résultats auxquels nous arrivons sont mesquins.

Avec un petit nombre de moyens simples employés Tun après l'autre, mais plus souvent encore avec un seul, nous pouvons ramener les plus grands désordres de l'économie malade à l'état naturel d'harmonie, nous pouvons guérir^ et parfois en très-peu de temps, les

LA MÉDECINE DE l'bXPÉRIENGE. 369

maladies les plus chroniques, en apparence incurables, tandis que, sous l'influence de moyens mal choisis et mêlés en grand nombre les uns avec les autres, nous voyons les moindres maux dégénérer en maladies graves et incurables.

Laquelle de ces deux méthodes choisira celui qui vise à la perfection î

C'est toujours à un seul moyen simple, exempt de tout mélange, qu'il appartient de produire les effets les plus salutaires, pourvu qu'on Fait bien choisi, qu'il soit le plus approprié, et qu'on le donne à la dose convenable. Jamais il n'est nécessaire d'employer simultanément deux de ces moyens.

Nous donnons un médicament pour détruire la maladie entière avec le secours de cette seule substance, ou, si ce but ne peut être complètement atteint, pour voir, après que le remède a épuisé son action, quels sont les accidents qui exigent encore qu'on les combatte. Un, deux ou tout au plus trois médicaments suffisent pour anéantir la plus grande maladie. Si la guérison n'a pas lieu, c'est à nous qu'il faut s'en prendre; la faute n'en est ni à la nature ni à la maladie.

Voulons-nous pouvoir juger de ce qu'un remède opère et laisse encore à faire dans une maladie ; nous ne devons donner qu'un seul médicament simple à la fois. Une addition quelconque ne fait qu'embrouiller le point de vue, et comme, s'il nous est à la rigueur possible de connaître les symptômes de l'action d'un remède simple, il ne nous l'est point d'apprécier les forces combinées et en partie décomposées les unes par les autres d'un mélange de médicaments, nous sommes hors d'état, quand nous voulons faire le départ et des

370 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE.

effets du moyen et des symptômes morbides, de distinguer, parmi les changements survenus, quels sont ceux qui doivent être mis sur le compte de la maladie, ou qui dépendent de tel ou tel ingrédient ; par conséquent aussi nous ne pouvons savoir laquelle de ces drogues doit désormais être abandonnée ou continuée, ni quelle substance doit être substituée à Tune ou à l'autre ou à toutes. Dans un pareil traitement, nul phénomène ne saurait être ramené à sa vraie cause. Sur quelque point que nous dirigions nos regards, nous ne rencontrons qu'incertitude et obscurité.

La plupart des substances médicinales simples déterminent, chez l'homme qui se porte bien, une série souvent fort étendue de symptômes positifs. Le médicament approprié peut donc souvent renfermer, dans ses effets primitifs^ le type de la plupart des symptômes appréciables de la maladie qu'on veut traiter, avec plusieurs autres types analogues qui le rendent également apte à guérir d'autres maladies.

Maintenant la seule chose que nous ayons à désirer, c'est qu'un médicament convienne, ou, en d'autres termes^ qu'il ait par lui-même la faculté de produire la plupartdes symptômes qu'on découvre danslesmaladies;que par conséquent il soit en état, quand on l'emploie comme remède ou comme contre-irritation, de détruire ou d'éteindre ces mêmes symptômes dans le corps malade.

Nous voyons qu'une seule substance simple pos-. sède cette propriété dans toute sa plénitude, quand on la choisit convenablement.

n n'est donc jamais nécessaire d'employer plus d'un médicament simple à la fois, quand on en trouve un qui s'adapte bien au cas morbide.

LA MÉDECINE DE. l'ëXPÉEIENCE. 371

n est très-probable aussi, il est même certain que, dans un m^nge de plusieurs médicaments, chacun d'eux en particulier n'agit plus d'une manière à lui propre sur la maladie, et ne peut plus, troublé comme il Test par ses concurrents, exercer la tendance spécifique qui lui appartient, mais que l'un agit à l'opposite de l'autre, et que tous modifient ou détruisent mutuellement leurs effets, en sorte que le concours de plusieurs forces décomposées l'une par l'autre dans le corps, donne lieu à un résultat moyen que nous ne pouvons désirer, parce qu'il nous est impossible de le prévoir d'avance, ni même seulement de le soupçonner.

En effet, l'expérience nous apprenant qu'une irritation générale en éteint ou en réprime une autre, suivant qu'il y a entre elles soit analogie ou antilogie, soit une grande différence d'intensité, quand plusieurs médicaments agissent ensemble sur le corps, l'action des uns détruit en partie celle des autres (1), et il ne reste pour attaquer la maladie que la portion d'action qui n'a été combattue par rien dans le mélange. Or nous ne pouvons savoir si cette action restante convient ou non, parce que nous n'avons aucun moyen de calculer ce qui doit rester.

Tout cas morbide quelconque n'exigeant jamais qu'un seul médicament simple , aucun médecin digne de son titre n'aura la fantaisie de recourir à des mélanges , et de travailler ainsi lui-même en sens inverse du but au-

(i) Voilà pourquoi les doses souvent énormes de divers médicaments héroïques qui entrent dans certaines "formules compliquées ne produisent fréquemment pas d'effets bien remarquables. Une de cel drogues violentes, prise seule à pareille dose, aurait causé la mort dans beaucoup de cas.

372 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIEIVCE.

quel il veut atteindre. Ce sera, au contraire, un signe infaillible qu'il est sûr de son affaire , si on le voit ne prescrire qu'une seule substance, qui, étant bien choisie , ne peut manquer de guérir la maladie d'une manière prompte, douce et durable.

§ XIV. Si les accidents sont légers et en petit nombre, c'est une incommodité insignifiante, qui réclame à peine l'usage des médicaments , et qui n'a besoin que d'un changement de régime pour guérir.

Mais si Ton n'aperçoit qu'un ou deux symptômes graves, chose d'ailleurs assez rare , le cas est plus épineux que quand il y a un grand nombre de symptômes. 11 serait difficile alors que le premier remède qu'on prescrit convînt parfaitement , soit parce que le malade n'a pas l'aptitude nécessaire pour bien décrire tout ce qu'il éprouve , soit parce que les accidents eux-mêmes sont peu prononcés et peu sensibles.

Dans cette circonstance rare, on prescrit une ou tout au plus deux doses du médicament que l'on juge être le mieux approprié de tous.

11 arrivera quelquefois que ce médicament soit précisément celui qui convient ; mais comme le plus souvent ce ne sera pas lui qu'il aurait fallu employer, on découvrira ensuite des accidents jusqu'alors inaperçus, ou qui prendront plus de développement. Ces symptômes, appréciables, quoique faibles, pourront servir à tracer un portrait plus exact de la maladie, d'après lequel on appréciera avec plus de certitude le remède approprié.

S XV, La répétition des doses d'un médicament se règle d'après la durée de son action. S'il agit d'une manière positive ou curative, une améliointion s'est

LA MÉDECINE DE L'EXPÉRIENCë. 373

déjà manifestée quand il a épuisé son influence, et une seconde dose anéantit le reste de la maladie. Quelques heures peuvent s'écouler sans inconvénient entre la cessation de Faction de la première dose et l'administration d'une seconde. La portion déjà éteinte de la maladie ne saurait se renouveler , et quand bien même on laisserait le malade sans médicaments pendant plusieurs jours, l'amélioration due à la première dose n'en con^ tinuerait pas moins à demeurer sensible.

Loin donc qu'il y ait de l'inconvénient à temporiser en pareil cas, trop d'empressement à répéter la dose peut, au contraire, faire manquer la guérison, parce qu'alors la nouvelle dose qu'on donne produit l'effet d'un accroissement de la première, et peut par cela même devenir très-nuisible.

J'aî déjà dit que la plus faible dose possible d'un médicament positif sufSt pour obtenir un effet plein et entier. S'agit-il d'une substance dont l'action dure longtemps , comme celle de la digitale , qui se prolonge jusqu'au septième jour, si l'on répète cette dose trois ou quatre fois par jour, la quantité absolue du médicament, qui, avant l'expiration du septième jour, se trouve vingt à trente fois plus forte, ne peut mauiquer de nuire (1), puisqu'un vingtième ou un tren-

(1 ) Il faul encore avoir égard à une autre circonsiaoce. On ne voit pas trop d'où cet effet peut dépendre, mais il n'en est pas moins vrai qu'une même dose de médicament qui sufGrait pour procurer la guérison si on ne la répétait que quand la substance a complètement cessé d'agir, exerce une influence dix fois plus forte si on vient à la fractionner et à en donner les fractions k de courts intervalles, pendant le temps que dure l'action du médicament. Par exemple, la durée d^action d'un médicament est de cinq jours, et une dose de dix gouttessufGt pour guérir; si l'on divise cette dose de manière h faire prendre deax fois par jour

374 LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENCE.

tième de cette quantité aurait déjà suffi pour opérer la guérisoD.

Après que la première dose du médicament employé comme moyen curatif a épuisé son action, on examine s'il convient d'en prescrire une seconde de cette même substance. Si la maladie a diminué dans tout son ensemble, non pas seulement pendant la première demiheure qui a suivi la prise, mais plus tard, pendant toute la durée d'action de la première dose, et que la diminution soit devenue d'autant plus sensible que celte durée approchait davantage de son terme , ou bien si , comme il arrive soit dans les maladies très-chroniques, soit dans celles dont le retour des paroxysmes n'a point lieu durant ce laps de temps, aucune amélioration sensible ne s'est manifestée, mais qu'il ne se soit cependant montré non plus aucun nouveau symptôme considérable, alors il est presque toujours certain dans le premier cas , et probable dans le second, que le médicament était approprié d'une manière positive, et qu'on doit prescrire une seconde, quelquefois même une troisième dose , si les circonstances l'exigent , si la première dose n'a pas produit une guérison entière, comme elle le fait souvent dans les maladies aiguës.

Lorsque le médicament dont on a fait choix pour obtenir une guérison positive n'excite presque aucun symptôme qui n'ait déjà été observé auparavant , on conclut de là qu'il est le remède convenable, et à coup

une goutte, l'effet total au bout des cinq jours n'est pas le même que celui qu'^auraient produit les dix gouUes prises à la fois, mais ioGnimeut plqs fort, en supposant toutefois que le médicameot soit le remède positif et curatif de la maladie.

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 375

sûr il guérira la maladie primitive , quand bien même le malade et les assistants n'apercevraient point d'amélioration danslescommencements. En d'autres termes, quand le remède curatif ameade la maladie primitive dans toute son étendue, il ne peut produire aucun symptôme fâcheux.

Toute aggravation d'une maladie qui survient pendant l'usage d'un médicament, toute addition de symptômes qui n'avaient point appartenu jusqu'alors à cette maladie, tient uniquement à l'action de ce médicament, quand elle ne se manifeste pas peu d'heures avant une mort inévitable , ou quand elle n'est point la suite d'un écart de régime , d'une violente excitation de quelque passion, d'une révolution irrésistible de la nature par l'apparition ou la cessation des règles , l'invasion de la puberté, la conception ou Taccouchement. Toujours alors ce sont des symptômes du médicament, que celui-ci produit de lui-même , au détriment du malade , soit parce qu'il n'avait pas été bien choisi, à titre de remède positif, soit parce qu'on l'a employé trop longtemps et en trop grande quantité, 'à titre de palliatif.

Une aggravation de la maladie par des symptômes nouveaux d'une grande intensité pendant l'action des deux premières doses d'un remède curatif, n'annonce jamais que la dose ait été trop faible et qu'on doive l'augmenter, mais prouve que le médicament n'était point approprié au cas morbide contre lequel on l'a employé.

Cette addition de forts symptômes étrangers à la maladie, ne ressemble en rien à l'aggravation dont j^ai parlé plus haut, et que les symptômes morbides primitifs éprouvent durant les premières heures qui sui- '

376 LA MtoBGlNE DE l'eXPÉRIENGE.

vent l'administration d'un remède positif ou curatif. Ce phénomène, dû à la prédominance des symptômes médicinaux, annonce seulement que le remède, bien choisi d'ailleurs, a été employé en trop grande dose, et, à moins que la dose n'ait été énorme, il disparaît au bout de deux, trois ou tout au plus quatre heures, en Élisant place à un rétablissement durable de la santé, ce qui arrive presque toujours avant l'expiration du terme fixé à Taction de la première dose, en sorte qu'une seconde est généralement inutile dans les maladies aiguës.

§ XYL Cependant il n'y a point de remède positif, quelque bien choisi qu'il ait été, qui ne puisse exciter de petits symptômes nouveaux pendant son usage, chez des malades très-irritables et trè^-sensibles, parce qu'il est presque impossible qu'il y ait entre les symptômes d'un médicament et ceux d'une maladie la même ressemblance absolue qu'entre deux triangles dont les angles et les côtés sont égaux. Mais l'énergie propre de la vitalité suffit, et au delà, pour faire disparaître cette légère aberration, dont on ne s'aperçoit même pas, à moins que le malade ne soit d'une délicatesse excessive.

Si un malade doué d'une sensibilité moyenne éprouve, pendant l'action de la première dose, quelque petit symptôme qu'il n'avait point encore ressenti jusqu'alors, et qu'en même temps la maladie primitive semble diminuer, il n'est pas possible, du moins dans une affection chronique, de reconnaître exactement, à cette première dose, si le remède dont on a fait choix a réellement un caractère curatif. Il faut, après que cette dose a épuisé son action, en donner une seconde- pa-

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIENGE. 377

reille, dont les résultats seuls pourront décider la question. Cette fois, en effet, si le médicament n'est point parfaitement approprié, on verra survenir encore un nouveau symptôme, non pas le même que la première fois, mais presque toujours un autre, et quelquefois plusieurs, d'une intensité d'ailleurs plus forte, sans que la guérison de la maladie, envisagée dans tout son ensemble, ait fait de progrès appréciables. Si, au contraire, le médicament convient, cette seconde dose efface presque jusqu'à la moindre trace du nouveau symptôme, et la guérison marche d'un pas plus rapide, sans qu'il survienne davantage d'obstacles.

Cependant, si la seconde dose provoquait la manifestation de quelque nouveau symptôme peu important, et qu'il ne fût pas possible de trouver un médicament mieux approprié, ce qui tiendrait alors ou à l'inhabileté du médecin ou à TinsufiSsance des moyens dont on a étudié jusqu'ici les effets purs, on parviendrait encore, dans les maladies chroniques et dans les affections aiguës qui ne parcourent pas trop rapidement leurs périodes, à faire disparaître le nouvel accident, et à obtenir la guérison, quoiqu'avec un peu plus de temps, en diminuant les doses. En pareil cas, l'énergie de la vitalité n'est pas non plus sans in* fluence.

§ XVII. Ce n'est pas une preuve de mauvais choix du médicament, quand ses effets primitifs ne couvrent d'une manière positive que les symptômes principaux de la maladie, et n'agissent que comme palliatif sur d'autres d'une intensité médiocre ou faible. En pareil cas, la véritable puissance curative du médicament l'emporte toujours, et la santé se rétablit sans accidents

pendant ou après le traitement. L'expérience n'a point encore décidé la question de savoir s'il est bon alors d'augmenter la dose du médicament, quand on est obligé de le répéter.

§XVII1. Lorsque, dans une maladie chronique, en continuant l'emploi d'un médicament curatif, sans accroître la dose, il survient avec le temps de nouveaux symptômes qui n'appartiennent point à la maladie primitive, comme les deux ou trois premières doses n'en ont pas moins agi. presque sans obstacle, on est fondé à chercher la cause de cette contrariété, non pas dans le choix mal fait du remède, mais dans le régime, ou dans quelque autre influence puissante venue du dehors.

Si, au contraire, le remède positif a été choisi parfaitement en rapport avec le cas morbide bien étudié, s'il a été prescrit à une dose suffisamment atténuée, si même, au besoin, il a été répété après que la première dose avait épuisé son action , les maladies aiguës ou chroniques, quelque graves ou invétérées qu'elles soient, guérissent d'une manière si rapide, si complète et si insensible, que le malade semble passer presque subitement à la santé, comme par une sorte de nouvelle création ; mais il faut pour cela que le traitement ne soit point contrarié par quelqu'irrémissible révolution de la nature, par des passions violentes, par d'énormes écarts de régime, ou par des désorganisations profondes d'organes essentiels.

S XIX. On ne saurait méconnaître l'influence du régime et du genre de vie sur la guérison ; mais le médecin ne doit en prendre la direction que dans les maladies chroniques : car, dans les affections chroni*

LA MÉDECINE DE l'eXPÉRIBNCB. 379

ques, Fétat de plein délire seul excepté, un instinct infaillible parle en termes si clairs et si précis, qu'il suffit de prescrire au malade et aux assistante de ne pas contrarier le vœu de la nature, par des interdictions ou par des instances déplacées.

Après avoir reconnu la faiblesse et les erreurs de mes maîtres et de mes livres, je tombai dans un état d'indignation mélancolique , qui m'aurait presque dégoûté d'étudier la médecine. J'étais sur le point de croire que l'art tout entier se réduisait à rien, et qu'il n'y avait pas moyen de le perfectionner. Je m'abandonnai à mes réflexions solitaires, et résolus de n'y mettre un terme que quand je me serais enfin arrêté à un parti décisif.

Habitant delà terre, me disais-je, combien est borné le nombre de tes jours ici-bas, et que de difficultés tu rencontres à chaque instant pour le procurer une existence supportable, quand tu veux rester dans la voie de la morale ! Mais toutes ces joies que tu payes si cher, que sont-elles encore lorsque la santé te manque î

Et combien de fois n'arrive-t-il pas que la santé se dérange, qu'elle soit troublée par des malaises plus ou moins graves ? Comment calculer le nombre des maladies et des douleurs sous le poids desquelles les mortels ploient et se traînent péniblement vers le terme de leur existence, et qui ne les épargnent pas même au milieu

(i) Ce fragment a paru en 180!).

des famées de la gloire, ou des jouissances du luxe? Cependant, ô homme, que ton origine est noble, ta destinée grande, le but de ta vie élevé ! N'es-tu pas destiné à te rapprocher par des sensations qui assurent ton bonheur, par des actions qui relèvent ta dignité, par des <;onnaissances qui embrassent l'univers, du grand esprit qu'adorent les habitants de tous les systèmes solaires î Se pourrait-il que le souffle divin qui t'anime et qui t'inspire une si noble activité fût condamné à succomber, sans que rien pût lui porter secours, sous l'influence de ces petits dérangements du corps auxquels nous donnons le nom de maladies?

Oh ! non, l'être infiniment bon, lorsqu'il permît aux maladies de blesser ses enfants, savait bien qu'il avait déposé quelque part un art au moyen duquel ces puissances martyrisantes pourraient être enchaînées et anéanties. Mettons-nous donc sur les traces de cet art, le plus noble de tous. Il est possible cet art salutaire ; il doit être possible, il doit même déjà exister.

Ne voyons-nous pas effectivement de temps en temps un homme échapper, comme par miracle, à une maladie mortelle ? Les annales de la médecine ne nous signalent-elles pas des cas où des maladies qui semblaient ne devoir se terminer que par une mort déplorable, ont été rapidement vaincues, et ont fait place à une santé parfaite ?

Combien sont rares ces cas éclatants, où la guérison a dépendu davantage du remède que de la vigueur du jeune âge, que de l'influence inaperçue d'une ou plusieurs circonstances accessoires ! Maïs fassent-ils plus nombreux que je n'en aperçois, s'ensuivrait-il de là que nous pussions réussir à les imiter?- Ce sont des

points isolés dans l'histoire du genre humain: on ne peut reproduire qu'une très-faible partie des traits sous lesquels ils se sont offerts une seule fois, et une imitation complète est chose presque impossible. Nous voyons seulement que de grandes guérisons ont pu avoir lieu ; mais comment ont-elles pu arriver, dans lesquelles des circonstances dont nous disposons se sontelles effectuées, et quels moyens employer pour faire naître absolument les mêmes conditions dans d'autres cas, voilà ce que nos yeux n'aperçoivent point. Peutêtre aussi n'est-ce point en cela que consiste l'art de guérir envisagé d'une manière générale. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet ait existe, mais non dans nos têtes, mais non dans nos systèmes.

Cependant, me dira-t-on, nous voyons tous les jours des malades qui recouvrent la santé entre les mains du médecin instruit, de l'homme médiocre et même de l'être le plus profondément ignorant. Sans doute, répondrai-je. Mais voici ce qui arrive alors.

La plupart des maladies pour lesquelles on appelle un médecin sont des affections aiguës, c'est-à-dire des dérangements de la santé qui n'ont qu'un court espace de temps à parcourir pour revenir à la santé, ou conduire à la mort. Le malheureux succombe-t-il, son médecin accompagne modestement le cercueiL Vientil à guérir, il faut que la nature ait eu bien de la force pour triompher à la fois et de la maladie et de l'action des médicaments, qui s'exerce généralement en sens inverse de ce qu'elle devrait être. Or, cette force, la na- • ture Ta souvent, elle l'a même dans le plus grand nombre des cas.

Dans les dyssenteries qui régnent en automne, on

voit guérir à peu près autant de malades parmi ceux qui, sans prendre de médicaments, règlent leur genre de vie d'après les sages suggestions de la nature, que parmi ceux qui sonttraités suivant la méthode de Brown ou de StoU, d'Hoffmann ou de Yogler. Des deux côtés aussi le nombre des morts est à peu près égal, et cependant tous les médecins qui ont traité des sujets guéris entre leurs mains se vantent d'avoir procuré la guérison parla puissance de leur art. Que doit-on conclure de là? Assurément on ne dira pas que tous ont traité convenablement leurs malades, mais peut-être sera-t-on fondé à dire que tous les ont mal traités. Combien il y a de prétention à tant se vanter de ce qu'on a pu faire dans une maladie qui guérit d'ellemême toutes les fois qu'elle n'est pas très-intense et que le malade ne commet aucun grand écart de régime.

Je pourrais ainsi passer en revue la série entière des maladies aiguës, et je trouverais que le rétablissement de tous les malades qui ont été traités d'après des méthodes opposées n'est point une guérison due à la médecine, mai^ un retour spontané à la santé.

Tant qu'on ne pourra pas dire, par exemple dans une épidémie presque générale de dyssenterie : donnez-moi les nialades que vous jugerez être le plus dangereusement atteints, et je vais les guérir, les guérir promptement, les guérir sans qu'il leur reste aucune affection consécutive ; tant qu'on ne pouiTa pas prendre un pareil engagement et le remplir, on ne sera point admis^ non plus à se vanterd'avoîr le talent de guérir la dyssenterie, et à réfiiter ceux qui regardent comme des guérisons spontanées celles (pie le médecin s'attribue.

Souvent aussi, je le dis avec douleur, souvent les

malades guérissent, comme par enchantement, d'affections aiguës très-graves, lorsqu'ils laissent de côté les médicaments presque tous si désagréables qui leur sont ordonnés parfois avec tant de prodigalité. Dans la crainte de blesser, ils ne se vantent pas de cette heureuse idée, et la guérison laisse croirç au public que le médecin leur a élc d'un grand secours. Il arrive à plus d'un malade de se rétablir ainsi d'une manière presque miraculeuse, parce qu'au lieu de prendre les remèdes et de suivre le régime qu'on leur prescrit, ils s'abandonnent sans contrainte à leur propre caprice, c'est-à-dire aux impulsions si puissantes de l'instinct, et font usage des choses bizarres pour lesquelles ils ont souvent une appétence irrésistible. On a vu le cochon, la choucroute, les pommes de terre, les harengs, les huîtres, les œufs, la pâtisserie, l' eau-de-vie, le vin, le punch, le café et autres choses sévèrement interdites par le médecin, procurer fréquemment la guérison rapide de maladies qui, soumises à la méthode tracée par l'école, n'auraient pas manqué de se terminer en peu de temps par la mort.

Voilà ce que sont les prétendues cures de maladies aiguës ; car les puissantes répressions d'épidémies pestilentielles par la séquestration des contrées et des personnes infectées, par des fumigations, etc., sont des mesures de sage police et non des guérisons médicales»

Mais l'impuissance de l'art se montre à nu dans les lieux séquestrés eux-mêmes, où Tonne peut plus songer à isoler les malades de ceux qui se portent bien. Là tout ce qui doit mourir meurt, sans que Galien, Boerhaave ou Brown y puisse rien, et il n'échappe à la mort que ce qui n'était pas mûr pour elle. Là le tombeau

dévore infirmiers et médecins, apothicaires et chirurgiens.

Cependant on ne saurait disconvenir que, même dans ces calamités si décourageantes pour un art fanfaron, il se présente des guérisonâ, rares à la vérité, mais si évidemment dues à des médicaments, qu'on ne peut retenir sa surprise de voir quelques victimes se soustraire ainsi aux mains de la mort déjà étendues sur elles. Ces faits-là nous prouvent qu'il y a réellement un art de guérir.

Mais comment cet art a-t-il agi alors, à quels moyens le succès est-il réellement dû, quels étaient les caractères précis de la maladie, toutes circonstances qu'il nous faut connaître afin de pouvoir imiter dans d'autres cas la conduite qui a été tenue dans celui-là. Voilà malheureusement ce que nous ne savons pas. On n'a pas mis assez de soin ou à observer ou à décrire le cas. Mais le moyen dont on s'est servi? Non, ce n'est pas «n remède unique qu'on a donné ; comme toutes les recettes portant le vernis de la science, c'était un élixir, une poudre, une- mixture, en un mot un mélange de médicaments différents. Dieu sait laquelle de ces drogues a été utile (1). Le malade a pris en outre une

(i) Qu'on ne m'objecte pas que ious ces ingrédients n'oRl produit eiïel que par leur réunion, et qu'il faut n'ajouter ni ne retrancher rien au mélange, si l'on veut imiter le fait. Les drogues nombreusesne sontja*mais d'une égale bonté, d'une égale efOcacité, dans deux pharmacies, ou dans une même pharmacie, en des temps différents. Un médicament d'ailleurs varie d'un jour à l'autre, chez le même pharmacien, suivant qu'oo ajoute tel ou tel ingrédient au mélange avant l'autre, qu'aujourd'hui on broie l'une des drogues ouïe tout plus fort qu'un autre jour, que le tout est plus ou moins chaud , la pesée est plus ou moins exacte, le pharxnacien lui-même plus ou moins altenlif ou distrait, etc. Consultez Nouvelle Pharmacopée homosopathique y pur G. H. Jahr, Paris, 1841, i^"^ 12.

tisane préparée avec plusieurs herbes dont le médecin ne se souvient pas bien, et le malade lui-même ne $au«* rait trop dire combien il a bu de cette tisane.

Comment imiter avec succès dans un cas semblable en apparence, quand on ne connaît exactement ni le cas lui-même ni la conduite qui a été tenue? Aussi tous lés résultats que des imitateurs ont pu vouloir en déduire depuis sont-ils illusoires ; le fait est perdu à jamais pour la postérité. On voit seulement qu'il est possible de guérir, mais on ne voit pas comment il est possible de le faire et comment un semblable cas que personne ne saurait préciser serait susceptible de contribuer au perfectionnement de la médecine.

J'entends dire que, le médecin n'étant qu'un homme, on doit user d'indulgence à son égaixl, quand il s'agit de maladies épidémiques séquestrées par un cordon sanitaire, où il ne peut guère éviter d'agir avec pi'écîpitation, mais que, dans les maladies chroniques, le même embarras n'a pas lieu, qu'alors il a le temps et le sang-froid nécessaires pour prouver, contre Molière, Guy Patin, Agrippa, Valesius, Cardan, Rousseau et Areésilas, qu'il peut non-seulement guérir les malades qui se rétablissent d'eux-mêmes, mais encore guérir tous ceux qui s'adressent à lui, et accomplir (oui ce qu'on exige de lui. Plût à Dieu qu'il en filt ainsi ! Mais ce qui fait voir que les médecins eux-mêmes sentent leur insuffisance dans les maladies chroniques, c'est qu'ils évitent autant qu'il est possible de s'en charger. On en appelle un auprès d'une personne âgée, qui est tombée en paralysie depuis quelques années, et on le prie d'exercer ses talents sur ce malade. Naturellement il n'avoue pas combien Tari est impuissant entre ses

mains, et cherche des détours pour sortir d'embarras. Il lève les épaules, il donne à entendre que le malade n'a point assez de force pour supporter un traitement, qui presque toujours, en effet, doit porter une atteinte profonde à Véconomie et la débiliter singulièrement ; il expose, en composant son maintien et son air, les conditions défavorables de la saison et du temps, il insinue qu'on doit ajourner la cure à une époque plus propice, et attendre que le printemps ait fait renaître les herbages salutaires, ou bien il parle d'eaux minérales éloignées, où des guérisons de ce genre ont été obtenues, et où le malade pourra être conduit dans six ou huit mois, si le ciel lui accorde de vivre jusque-là. Quoi qu'il en soit, voulant néanmoins conserver le malade, sans se compromettre, et tirer parti de la circonstance, mais ne sachant au juste quelle conduite tenir, il fait des prescriptions sur le résultat desquelles aucune donnée certaine ne lui permet de compter. Tantôt c'est l'asthénie qu'il cherche à combattre par des stinnilants internes ou externes ; tantôt c'est le ton de la fibre qu'il veut ranimer à l'aide d*lme foule d'extraits amers (1) qui lui sont inconnus; il essaye de fortifier les organes digestifs par le quinquina, ou de purifier la masse du sang par des décoctions d'herbes dont les propriétés ne lui sont pas mieux connues, ou de résoudre l'engorgement des glandes et des capillaires du basventre, qu'il soupçonne sans jamais l'avoir vu, par une foule de substances salines, métalliques et végétales,

(1) A chaque instant on lit dans les observations publiées, même par les médecin» distingués : « Je donnai alors les amers », comme si les plantes amères ne différaient pas toutes les unes des autres , sous le rapport des effets particuliers.

OU d'expulser par des purgatifs certaines impuretés qui préoccupent son imagination, et de rétablir pour quelques heures les évacuatinns retardées. Là il s'attaque à un principe arthritique, ici à une gonorrhée répercutée, à un vice psorique, ou à quelque autre âcreté semblable. Un changement s'opère sans contredit, mais ce n'est pas celui sur lequel on comptait. Peu à peu, sous prétexte d'affaires pressantes, le médecin s'éloigne, et enfin, lorsque les parents du malade le serrent de près, il les console en leur disant que Fart est trop faible en pareil cas.

Et c'est sur cet oreiller commode, l'impuissance d'un art si fier cependant, qu'il s'endort ordinairement dans une multitude de maladies chroniques, la goutte, la phthisie pulmonaire, les ulcères invétérés, les contractures, les innombrables hydropisieset cachexies, l'asthme chronique, Fangine de poitrine, les douleurs, les spasmes, les éruptions cutanées, les dérangements des facultés intellectuelles, et tant d'autres que je pouri^ais citer encore.

Nulle part le néant de la médecine n'est plus sensible que dans les anciennes affections corporelles dont il n'y a presque pas de famille qui n'ait à souffrir dans l'un ou l'autre de ses membres, et contre lesquelles elle a vainement mis à Fessai Fhabileté prétendue de tous les médecins proches et éloignés. Les malheureux traînent en silence le fardeau de leurs maux indomptables, et délaissés par la main secourable de l'homme, ils n'ont plus d'autre ressource que de chercher des consolations dans le sein delà religion.

Mais ce sont là des maladies notoirement incurables, vont dire les médecins de Fécole, en haussant les épau-

les d'un air de compassion ; nos livres déclarent qu'on ne saurait les guérir ! Gomme si des millions d'infortunés qui Bouffirent pouvaient trouver quelque motif de consolation dans cet aveu d'impuissance! Comme si l'être qui a créé ces malheureux n'avait pas créé aussi des moyens propres à leur porter secours 1 Comme s'il n'était point pour eux égalementla source étemelle d'une bonté sans bornes, à l'égard de laquelle l'amour maternel le plus tendre n'apparaît que comme une ombre à côté de l'éclat du soleil !

J'entends dire encore à l'école, pour s'excuser, qu'il faut attribuer l'incurabilité de ces maux aux vices de nos institutions politiques, à notre genre de vie si éloigné de ce qu'il serait dans l'état de nature, aux suites énervantes d'un luxe qui se reproduit sous mille formes diverses, et qu'il n'y a rien de plus facile que de justifier l'impuissance de l'art en pareil cas.

Ainsi, vous croyez que la sagesse infinie qui veille aux intérêts du genre humain, n'a pas su faire entrer les conq>lications de nos pactes sociaux et notre régime factice dans le plan qu'elle a tracé pour assurer notre bonheur, pour éloigner de nous les maux et les souffirances ! Quel genre de vie serait assez singulier pour que l'homme ne pût pas s'y accoutumer sans détruire irrévocablement sa santé? Le lard de phoque et l'huile de baleine qui, avec un pain fait d'arêtes de poissons grillées, forment la nourriture du Groënlandais, n'excluent pas plus la santé que l'usage continuel du lait adopté par l'habitant des montagnes de la Suisse, que la nourriture entièrement végétale du pauvre Allemand, que la nourriture presque exclusivement animale du riche Anglais. S'imaginerait-on donc que le magnat

hongrois s'accoutume moins facilfimenty ot avec plus de danger pour sa santé, aux vingt et treate plats qui gaiv nissent sa table, que le Chinois à sa maigre bouillie de riz, le montagnard saxon à ses pommes de terre, l'insulaire de la mer du Sud à ses fruits grillés d'arbre à pain, rhighlandais d'Ecosse à ses gâteaux d'avoiùe, etc.

J'accorde volontiers que le conflit de passions discordantes et de jouissances multipliées, l'indolence et le défaut d'exercice, peuventoccasionner, dans les palais des grandes villes, des maladies plus nombreuses et plus rares que celles qu'on rencontre sous le toit rustique d'une chaumière de village. Mais tout cela ne change rien au fond. Notre médecine se montre aussi impuissante contre les coliques auxquelléls l'homme du peuple est sujet dans la basse Saxe, le tsœmer des Hongrois et des Transylvains, la radesyge des Norwégiens, le sibbens des Écossais, lehotme des Lapons, la pellagre des Lombards, la pHque de quelques nations Slaves, et plusieurs autres affections du simple habitant des campa-» gnçs, en diverses contrées de la terre, que contre les maladies des hommes plus rafi&nés qui peuplent nos grandes villes. En faudrait-il donc une différente pour les uns et pour les autres? Si la vraie médecine avait été trouvée, ne devrait-elle pas suffire partout î

Elle n'existe pas, il est vrai, dans nos livres, dans nos écoles, dans nos têtes; mais elle existe en ellemême, elle est possible.

Il arrive quelquefois à un médecin gradué d'opérer^ comme par l'etTet du hasard, une cure dont tout le monde s'étonne et qui le surprend hii-même; mais, parmi les nombreux moyens qu'il a mis en usage, il ignore quel est celui auquel le succès doit être rapporté.

Assez souvent aussi, un de ces médecins sans titre qu'on appelle charlatans , opère des cures non moins surprenantes. Mais ni lui ni son confrère titré ne savent extraire de cet événement la vérité vivante et féconde. JLi'un et f autre sont incapables de dire quelle est la substance qui a été réellement utile, et de la désigner avec certitude au milieu du fatras dans lequel elle est comme noyée. Ni l'un ni l'autre ne détermine exactement le cas dans lequel cette substance s'est montrée salutaire, et où elle pourrait à coup sûr le redevenir encore. En un mot, ni l'un ni l'autre ne sait tirer de là une vérité dont l'application soit générale, une méthode curative assurée, qui convienne à tous les cas futurs et qui ne manque jamais son effet. Ce qu'ils ont observé, quoique fort remarquable, ne peut presque jamais être d'aucune utilité pour l'avenir. On entrevoit seulement qu'une médecine réellement efficace est possible; mais, dans ce cas, comme dans cent autres semblables, on acquiert l'intime conviction qu'elle ne s'est point encore élevée an rang de science, qu'on ne connaît même pas la voie où il faut la chercher, qu'on ignore comment l'apprendre et l'enseigner aux autres. C'est comme si elle n'existait pas pour nous.

Cependant, parmi ces cures éclatantes, d'ailleurs peu communes, il s'en trouve beaucoup qui, malgré tout le bruit qu'elles ont pu faire, ne méritent pas qu'on les imite, car dles ont été obtenues par ce qu'on appelle vulgairement des médecines de cheval, c'est-àdire par les moyens les plus violents, prpdigués à des doses énormes, et qui ont mis les malades à deux doigts de leur perte. Dans ces luttes effroyables de la vie contre la mort, la nature n'a pu prendre ainsi le dessus

que parce que la balance penchait un peu de son côté, sans qu'on s'en fût aperçu d'abord. Un pied déjà dans la tombe, les malades se sont ranimés et ont échappé à la destruction.

Une cure opérée par deux scrupules de résine de jalap ne le cède en rien à l'helléborisme des anciens médecins de la Grèce et de Rome.

De pareilles cures ressemblent assez à des meurtres ; l'issue seule les soustrait à la vindicte des lois, et leur prète-méme les couleurs d'une bonne action, d'un bienfait (1).

Ce ne peut point être là l'art divin qui, de même que le grand agent de la nature, doit produire les plus grande çffçts d'une manière simple, douce et inaperçue, avec les plus petits moyens.

La méthode que nos médecins vulgaires suivent généralement dans le traitement des maladies se rapproche beaucoup de ces effrayantes cures révolutionnaires. Ils arrivent en partie au but, mais à l'aide de moyens nuisibles. Par exemple, ils traitent une maladie qu'ils ne connaissent pas et qui est accompagnée d'enflure générale. En raison de cette enflure, c'est à leurs yeux une iDaladie qui se représente journellement. Sans hésiter, ils la nomment hydropisie, comme si un seul symptôme faisait l'essence de toute une maladie, et de suite, ils procèdent au traitement. Enlevons l'eau, et tout sera dit. On se met à l'ouvrage, et l'on n'épargne

(i) Ainsi un uuirpalcur cruel se trouve placé entre l'échafaud et le trône; une légère circonstance qui lui est défavorable porte sa léle sous la hache, et la nation le maudit; ou bien un faible événement qu'il n'avait pas calculé, lui met la couronne sur le front, et tout le peuple Ta dore.

pas les purgatifs drastiques décorés du titre d'hydragogués. Le ventre s'affaisse, les bras, les jambes et le visage redeviennent maigres et effilés. Voyez, disent-ils, ce que je puis faire, quelle est la puissance de mon ail;! Nous avons triomphé d'une maladie aussi grave que l'hydropisie ! Il n'y a qu'une petite difficulté, c'est qu'il est survenu une maladie nouvelle, à laquelle personne ne songeait, une maudite lientérie, que nous devons maintenant attaquer avec d'autres armes.

Voilà comme ils se consolent de temps en temps. Cependant il est impossible de dire que la guérison a été obtenue quand l'emploi de moyens énergiques et inconvenants n'a fait qu'enlever à la maladie une partie de sa forme extérieure, et lui a donné un aspect différent. Changer une maladie en une autre, n'est point guérir.

Plus je déchiffre les cures ordinaires, et plus j'acquiers de certitude qu'elles ne sont pas des conversions directes de la maladie en santé, mais des révolutions causée» dans la marche naturelle des choses par des médicaments qui, bien que n'étant point à proprement parler convenables, n'avaient cependant point assez de force pour déterminer F apparition d'une autre forme morbide. Voilà ce qu'on appelle des guérisons.

Je suis parvenu, dit un médecin, à guérir cette dame de l'hystérie dont elle était atteinte.

Non 1 vous n'avez fait que changer la forme de sa maladie qui a pris celle d'une métrorrhagie.

Quelque temps après, je l'entends se vanter d'avoir guéri l'hémorrhagie utérine.

Mais ne voyez-vous pas que la peau brunit , que le blanc des yeux prend une teinte jaune, que les selles

sont d'un gris blanc , que les urines ont acquis une couleur orangée î

C'est ainsi que marchent les prétendues guérisons , comme les actes successifs d'une seule et même tragédie.

Les cas les plus heureux sont encore ceux où la révolution opérée par les médicaments produit une autre maladie qui fait, si Ton peut s'exprimer ainsi , que la nature oublie l'ancienne, la laisse s'échapper et ne s'occupe plus que de la nouvelle, jusqu'à ce qu'une circonstance favorable la débarrasse également de cette dernière. Il y a plusieurs choses qui peuvent produire ce résultat : la renonciation aux médicaments , la vi«gueur de la jeunesse , l'apparition ou la cessation des règles au temps fixé par la nature , un événement qui influe sur le bonheur. Ou bien , ce qui est rare , mais arrive cependant quelquefois comme un quine à la loterie , la guérison tient à ce que , parmi les médicaments qui ont été prescrits pêle-mêle , il s'en trouve un approprié au cas. , i

Ainsi , les erreurs dans les étiquettes que les pharmaciens apposent sur leurs médicaments, ont souvent été l'occasion de g;uérisons surprenantes; mais de sem- . blables événements sont-ils des titres de recommandation pour un art qui, jusqu'à présent, s'est montré le plus incertain de tous ? Je ne le pense point.

Le médecin ordinaire n'entend souvent par guérison qu'une action violente exercée sur le corps avec des choses priies dans l'officine d'un apothicaire, ou avec un régime tout difierent de celui que suivait le malade, et calculé d'après les préceptes de l'école. Il faut que le malade soit bien simttn avant que je puisse lui porter

secours ; s'il m'était doimé seukment de le faire mettre au lit ! Mais le médecin n'ajoute pas qu'il est aussi facile, infinimeint.plus facile même, de passer du lit dans le cercueil, que du lit à la guérison.

Les médecins qui partagent les principes de la théo<rie de l'excitement, ont pouf usage de prescrire presque partout un régime directement contraire à celui que suivait le malade. Leur secte le veut aiwi. Us ordonnent du jambon , des consommés, de l'eau-de-vie ^ dans des cas souvent où la seule odeur de la viande donne des nausées an malade , qui ne peut supporter que l'eau froide. Qs ne lui épargnent pas nojù plus les remèdes violents^ à des doses énormes •

Les uns et les autres sont autorisés par leurs écoles à suivre cette marche. Point de doses pour rire, disent* ils , agissez hardiment , énergiquement , aussi fort que vous le pourrez. Ils ont raison si, par traiter, on doit entendre rét;o2ttltonner.

Mais comment se fait-il qu'un art aussi nécessaire que la. aiédecine^ ait fait si peu de progrès pendant les ti>enteH[}inq siècles écoulés depuis Esculape? Quels (4^cles a«t--il donc rencontrés ? car ce que les médecins ont fait jusqu'à ce jour est à peine la centième partie de ce qui aurait pu et dû être fait.

Tous les peuples qui jouissent des bienfaits de la civilisation , ceux même qui ne les goûtent que d'une maiiière impar&iie, ont senti la nécessité, l'inestimable prix de cet art. Ils le supposaient chez ceux qui se donnaient pour médecins. Les médecins euK-mémes ont, dans presque tous les temps, a£Fecté devant leurs malades d'en avoir pleine et entière possession ; mais, entre eux et dans leurs écrits , ils ont cherché à mas-

quer les lacunes et les contradictions de leur prétendue science , en épuisant les ressources de la dialectique à construire des systèmes avec des conjectures, des hypothèses et des définitions, et entassé même systèmes sur systèmes, afin que chaque secte, son chef en tête, pût se vanter d'avoir élevé un temple digne du dieu qui y rend ses oracles à tout venant.

Les temps les plus reculés font seuls exception sous ce rapport.

Jamais on ne fiit plus près de découvrir l'art de guérir qu'à l'époque d'Hippocrate. Cet observateur scrupuleux cherchait la nature dans la nature. Il décrivait les maladies exactement , sans y rien ajouter, sans emprunter des couleurs à la peinture, sans se permettre aucun raisonnement. Nul médecin n'a surpassé depuis son talent pour l'observation pure. Une seule branche de la médecine manquait encore à ce favori de la nature, sans quoi il aurait possédé l'art tout entier; c'est la connaissance des remèdes et de leur emploi. Mais il n'afiectait pas non plus d'avoir cette connaissance : il avouait même qu'elle lui manquait , en ne prescrivant presque aucun médicament, et se contentant de soumettre le régime à quelques règles.

Tous les siècles postérieurs à Hippocrate ont dégénéré; ils se sont tous plus ou moins écartés de la voie tracée par lui , si l'on excepte les derniers partisans de l'honorable secte des empiriques , et jus€[u'à un certain point Arétée (1).

(i) Quelque pittoresques que soient ses descriptions de maladies, ce ne sont cependant que des tableaux de généralités extraites de plusieurs cas individuels. Hippocrate n^en avait point agi ainsi, mais lespathologistes modernes ont suivi la même marche qu* Arétée.

Les sophisteis pénétrèrent en médecine. Quelques uns cherchèrent T origine des maladies dans un principe ennemi général , dans un poison produisant presque tous les maux qu'il» fallait combattre et anéantir. De là l'idée de ces antidotes réunissant un nombre immense d'ingrédients, qui devaient guérir presque tous les maux ; de là cette thériaque, ce mithridate et autres ^compositions analogues tant célébrées depuis Nicandre jusqu'à nous. C'est de ces temps anciens que date la malheureuse idée qu'en mêlant ensemble beaucoup de drogues , il ne peut manquer de s'en trouver une dans le nombre qui soit apte à vaincre l'ennemi de la santé , en admettant même qu'on connût peu ou qu'on ne connût pas du tout la tendance de chacune. Cette opinion lut partagée par Galien et par Celse , par les derniers médecins grecs et par les Arabes. On ne s'en est pas départi au renouvellement des écoles de médecine, à Bologne , Padoue, Séville et Paris , pendant le moyen âge. Elle domine encore dans toutes les écoles modernes.

Durant toute cette grande période, qui embrasse presque deux mille ans, l'observation pure des maladies fut négligée. On voulait montrer plus d'art, et on allait à la recherche des causes premières de ces maladies , parce qu'on s'imaginait qu'après les avoir trouvées , il serait facile de choisir des remèdes contre elles. Galien imagina dans cette vue un système , c^i des quatre qualités et de leui*s degrés , et jusqu'à un siècle et demi avant le nôtre , ce système fut suivi aveuglément dans tout notre hémisphère. Mais , en s'étayantde toutes ces chimères, on ne guérissait pas plus qu'avant leur invention ; loin de làmême , on guérissait moins.

Quand il fiit devenu plus facile de communiquer ses

idées et de se faire un nom en fabriquant des hypothèses , quand on put lire les écrits des autres sans de grands frais, en un mot après l'invention de Fimpri* merie, les systèmes se multiplièrent et se renversèrent les uns les autres jusqu'aux t^mps les plus rapprochés de nous. Alors les maladies forent attribuées tantôt à l'influence des iastres , tantôt à celle des mauvais génies et des sorciers ; elles le furent par les alchimistes' à leur sel , à leur soufre et à leur mercure ; par Sylvîus, à l'acide , à la bile et à la pituite ; par les iatromathématiciens et les mécaniciens , à la forme des particules, à la pesanteur , à la pression , au frottement , etc. \ par les humoristes , à certaines âcretés des humeurs ; par lés solidistes, à des changements dans la tonicité de la fibre et l'état des nerfs ; par Reil , à une modification dans la composition intime et la forme des molécules ; par les iatrochimistes, àla production de divers gaz, etc. Nos souvenirs sont pleins encore de la manière dont Brown et ses partisans expliquaient les causes des maladies , et de la hardiesse avec laquelle ils voulaient réduire le grand art à deux seuls axiomes. Je passe sous silence les gigantesques et ridicules efforts de la philosophie dite naturelle.

On ne voulut plus voir les maladies telles qu'elles étaient , ni se contenter de ce qu'on voyait , mais on voulut toujours en chercher àpriori, la source que nous ne découvrirons jamais , dans des régions^ inabordables aux mortels. Nos bâtisseurs de systèmes se complaisaient dans ces régions hyperphysiques , où il leur était facile de ne pas perdre de terrain ; car, dans cet eiiapire sans bornes de TimaginAtion , est roi celui qui s'élève le phis au delà des cinq sens. Le vernis de supé-

fSCULAPE DANS LA BALANCE. 309

riorité qu'ils savaient se donner en construisant ces eolcM^es aériens , njasquait leur impuissance dans Tari de guérir lui-même.

On me dira cependant que, depuis l'invention de l'imprimerie , les sciences préliminaires de la médecine, l'histoire naturelle et la physique en général, Tanatomie, la physiologie, la chimie et la botanique en particulier, ont fait de notables progrès.

Oui sans doute. Mais une chose qui mérite les plus profondes méditations , c'est de rechercher comment il se fait que ces connaissances, qui étendent effectivement l>eauôoup le savoir du médecin, n'ont cependant contribué en rien à perfectionner l'art de guérir luimême. Leur influence immédiate se réduit à fort peu de chose, et il y eut des temps où leUr abus nuisit à la médecine pratique.

On a va les anatomistes se dire en possession d'expliquer les fonctions du corps vivant, et prétendre que qe qu'ilssavaient de la situation des parties i& ternes sufiSsait pour se rendre raison des phénomènes môme de la maladie. Les membranes ou le tissu cellulaire d'un organe étant, suivant eux, la continuation des membranes ou du tissu dellulairc d'un autre organe, rien de plus facile que de concevoir tfaprès cela les métastases. Si cette ressource veoaif à manquer, il se trouvait toujours bien quelque petit filet nerveux^ pouvant servir comme de pont pour le transport delà maladie d'une région du corps dans une autre. Aussilôt après la découverte du système des vaisseaux lymphatiques, l'anatomie s'empressa de montrer aux médecins la route que les substances médicamenteuses doivent suivre dansxet appareil pour arriver à la partie du cerps

OÙ leur action secourable est nécessaire, et elle n'épargna pas ces démonstrations matérielles si nuisibles au véritable art de guérir. Plus d'une fois même elle régna en despote, refusant le titre de médecin à quiconque dirigeait le scalpel autrement qu'elle ne l'avait prescrit, et ne savait pas dire sur le-cbamp le nom du moindre enfoncement à la surface d'un os, ou l'insertion du plus petit muscle, de muscles même qui sou* vent n'étaient redevables de leur individualité qu'à ses dissections. Les examens d'un aspirant au doctorat roulaient alors en grande partie sur l'anatomie ; quand il la savait par cœur, quand il la connaissait jusqu'au pédantisme, on le déclarait médecin consommé.

La physiologie n'avait jamais regardé qu'à travers le prisme des hypothèses, des explications grossièrement mécaniques et des axiomes scolastiques, lorsque Haller entreprit de démontrer qu'il n'y a que les sens et la véritable expérience qui puissent nous faire connaître les phénomènes du corps humain en santé. I^ science ne s'est guère enrichie depuis ce grand homme. On y a seulement ajouté le peu que des substances, des forces ou des lois nouvellement découvertes pouvaient nous apprendre touchant les fonctions de l'économie (1). Mais, même avec toutes ces ressources, il est peu de fonctions qu'elle soit capable d'expliquer d'une manière conforme à la vérité.

La physique a été fréquemment assez peu modeste" pour s'immiscer dans l'explication des phénomènes de la santé et de la maladie ; ainsi elle a prétendu que les lois de la production, de la combinaison et de la pro-

(T; Voyez C. F. Burdach , TraUé de physioloqie.

pagatioD du calorique et de rélectricité daos le inonde inorganique pouvaient servir, sans nul changement et sans la moindre exception, à rendre raison des opérations de la vie.

Mais nulle des sciences préliminaires du médecin n'a égalé la chimie sous le rapport des prétentions. Il est de fait qu'elle explique quelques-uns des phénomènes du corps de l'homme bien portant et malade, et qu'elle nous sert de guide dans la préparation de plusieurs médicaments. Mais on ne saurait croire combien de fois il lui est arrivé d'usurper la domination dans les théories physiologiques et pathologiques, et de se montrer prompte à autoriser l'emploi de tels ou tels remèdes.

Je répète qu'il est digne de toutes nos méditations de rechercher comment ces sciences, si recommandables à tant d'autres égards, et qui ont marché d'un pas si rapide depuis moins d'un demi-siècle, n'ont cependant pas contribué d'une manière notable à perfectionner le traitement des maladies.

Essayons d'en trouver la cause.

L'anatomie nous montre bien l'extérieur de toutes les parties qui peuvent être séparées par le couteau, la scie ou la macération ; mais elle ne nous met point à portée d'en contempler l'intérieur. Lors même que nous ouvrons un viscère, nous n'apercevons que l'extérieur de ces surfaces internes. Quand nous anatomiserions des animaux ou même des hommes vivants, nos regadb n'en plongeraient pas davantage dans l'intérieur des fonctions exécutées par les parties que nous aurions sous les yeux. Les meilleurs microscopes n'accroissent pas non plus la portée de notre vue à cet égard, lorsque la réfraction ne les rend point pour nous une source

d'illusions. Partout et de toutes les manières nous ne voyons que les dehors des organes, qu'une sul)stanee grossière ; notre œil terrestren'aperçoit jamais l'essence intime et les détails de l'opération.

Il est vrai qu'en réunissant des expériences pures et des méditations impartiales aux données fournies par l'anatomie, la physique et la chimie, nous sommes arrivés à nous faire une assez grande masse de propositions vraisemblables sur les fonctions et les phénomènes vitaux du corps humain en santé, parce que, dans le corps qu'on appelle sain ou bien portant, les phénomènes se reproduisent avec assez de similitude, ce qui a permis de les observer souvent et comparativement sous tous les points de vue des connaissances qui y ont quelque rapport. Mais ce n'en est pas moins une vérité, et très*décourageante, que les notions anthropologiques ou physiologiques commencent à nousâtre inutiles précisément aussitôt que le corps s'é}oigne de la santé. Toute explication d'un acte morbide tirée de ce que nous savons sur les fonctions en santé, n'est qu'une pure illusion, qui s'écarte plus ou moins de la vérité. Du moins manquons-nous alors de signes auxquels nous puissions reconnaître l'exactitude de ces explications ainsi transportées d'un domaine dans un autre, et de temps en temps elles sont réfutées par l'expérience, qui les juge en dernier ressort. Ainsi une explication ne convient point à l'état morbide par cela seul qu'elle s'applique à l'état de santé. Que nous 6n fassions l'avo^pu non^ il n'est que trop vrai qu'au moment où nous cherchons à contempler anthropologiquement l'état du corps malade, un voile épais s'étend sur nos connaissances physiologiques^ qui auparavant

jetaient un si vif éclat. Tout notre savoir en physiologie s'écroule quand il s'agit d'expliquer les phénomènes qui ont lieu dans un corps malade. Il n'en reste presque rien^ rien du tout même, dont nous puissions tirer parti. A la vérité, l'application forcée des axiomes de l'anthropologie à la pathologie nous permet bien d'arriver à une sorte d'explication, mais ce n'est jamais là qu'une illusion, une erreur capable d'égarer.

La chimie ne devrait pas prétendre à expliquer, d'une manière exacte^ la marche anormale des fonctions du corps malade, elle qui déjà y parvient si rarement lorsqu'il ne s'agit encore que de l'état de santé. Nous dit-elle ce qui devrait avoir lieu d'après ses axiomes, c'est tout autre chose qui arrive. La vitalité l'emporte sur elle dans l'état de santé, et plus encore dans celui de maladie, où . tant d'autres puissances inconnues exercent aussi leur action. Elle ne devrait pas non plus s'immiscer à prononcer sur l'opportunité ou l'inopportunité des médicaments, puisque ce qu'il y a de nuisible et de salutaire dans ces substances ne rentre pas dans le point de vue sous lequel elle les envisage, et qu'elle n'a point de principes, point de mesure, qui lui permettent de juger si elles seront ou non utiles dans les divers cas morbides.

Ainsi, l'homme qui s'adonne à l'art de guérir a toujours été isolé, délaissé par ses sciences accessoires tant vantées, abandonné par ses systèmes hyperphysiques ; tous ces prétendus secours font défaut lorsqu'il se présente seulement une fièvre intermittente qui n'a pas voulu céder aux évacuants et au quinquina.

Que faire en pareil cas? demaïkle-t-il à ses oracles; quelle conduite tenir pour arriver à un résultat cer-

tain ? Un profond silence est la seule réponse qu'il reçoive.

11 rentre alors en lui-même, et la malencontreuse idée lui vient que son irrésolution , relativement à ce qu'il doit faire dans ce cas, dépend de ce qu'il ne connaît point la nature intime de la fièvre intermittente. Il feuillette vingt des ouvrages les plus célèbres, et si les auteurs ne se sont pas copiés les uns les autres, il trouve autant d'explications différentes qu'il a ouvert de livres. Laquelle de ces explications doit-il choisir pour guide ? Elles se contredisent toutes.

Je vois bien, se dit-il, que cette marche ne peut me mener à rien .

Dès lors, il ne s'inquiète plus de la fièvre intermittente, et ne s'attache qu'à savoir quels sont les médicaments qui, indépendamment du quinquina et des . évacuants, ont été préconisés par l'expérience de tous les temps. 11 ouvre de nouveau ses livres, et il apprend, à sa grande surprise, qu'une foule immense de remèdes sont devenus célèbres contre la fièvre intermittente.

Par lequel commencer, que donner ensuite, et par où terminer? Il promène ses regards tout autour de lui ; mais nul ange conducteur ne lui apparaît, et nulle inspiration du ciel ne lui souffle à l'oreille quelle est la substance qu'il doit choisir parmi un si grand nombre. Quoi de plus naturel, quoi de plus conforme à la faiblesse humaine, qu'en l'absence de tout ce qui pourrait diriger son choix, il prenne le fiSlcheux parti de mêler ensemble un grand nombre des antifébriles les plus renommés, et de faire prendre le mélange à son malade? Quel autre moyen d'échapper à l'embarras où il se trouve que de réunir ainsi plusieurs drogues ? Per-

sonne ne pouvant lui dire si Tune d'elles pos&ède une nature différente de celle des autres, il croit n'avoir rien de mieux à faire que d en introduire plutôt plus que moins dans sa formule (1). Et quand bien même, penset-il, chaque ingrédient différerait des autres par sa manière d'agir, ce qu'il y aurait encore de plus profitable serait de multiplier dans la mixture le nombre des substances qui sont réputées antipyrétiques.

Ce serait jouer de malheur, pense-t-il, si, parmi le grand nombre de substances qu'il fait entrer dans son élixir, ses pilules, son électuaire, sa potion, son apozème, il ne s'en trouvait pas une au moins capable de faire du bien. Il peut se faire que la substance utile soit le médicament le plus frais et le plus énergique, et que les autres moins utiles, ou même propres à retarder la guérison, qui l'accompagnent, soient les moins actives. Espérons-le, et rapportons-nous-en au hasard.

Periculosœ plmum opus aleœï Que penser d'un art qui base ses opérations sur le hasard ?

(1) Les médecins savants cherchent k excuser la complication de leurs recettes journalières, en disant que la plupart des ingrédients y ont été introduits d'après des vues rationnelles, c^est-èi-dire d'après les indications qui , chaque fois , se présentaient , et que toute recette , construite d''après les règles de Tari, doit avoir une forme orthodoxe , c^est-h-dire comprendre une base ou substance fondamentale , un correctif propre à obvier aux inconvénients de la base , un CKfJuvarU destiné k couvrir les faiblesses de cette même base, et un excipient ou véhicule qui donne la forme au tout. De ces deux excuses, la première repose sur un fait imaginaire, et la seconde sur des subtilités scolastiqnes; car comment se fait-il que Topium ajouté ne procure pas de sommeil, que les sels neutres ne produisent pas d'effet laxatif, ou que l'eau de sureau ne porte pointa la peau? Pourquoi les mélanges qui contiennent ces diverses substances , ne produisent- ils point ces divers effets, dans la majorité des cas, si les indications qui ont déterminé à les admettre étaient exactes?

Maintenant, que ce médicament composé soit efficace, ou qu'il ne le soit pas, je demande comment on a appris que telle ou telle drogue conyient dans la fièvre intermittente ?•

Les matières médicales, me répond-on^ le disent, en traitant de chacune.

Mais, d'où leur Tiennent ces renseignements 7 Indiquez-moi les auteurs qui ont employé chacune de ces drogues, seule et sans mélange, dans des fièvres intermittentes.

Oh ! je ne le puis. Lés uns citent des garants, ou d'autres matières médicales, à l'appui de ce qu'ils avancent. Les autres ne font aucune citation, et ne disent cependant pas d'où ils savent ce qu'ils nous enseignent.

Feuilletons cependant les ouvrages de ceux qu'où nous donne pour garants.

I^ plupart ne doivent pas la conviction qu'ils étalent à leurs propres expériences. Us citent d'autres matières médicales, ou bien Ray, Tabernaemontanus, Tragus, Fuchs, Tournefort, Bauhin, Lange, etc.

Et ceux-ci, que diiâent-ils ?

Us renvoient à la pratique domestique. Des paysans, des gens sans instruction, ont constaté le fait dans telle ou telle contrée.

Et les autres garants, que nous apprennent-ils ?

Us disent avoir employé avec succès telle ou telle drogue simple, non pas seule à la vérité, mais mêlée avec d'autres, comme il convient à un médecin i^avant de le faire.. Cependant, ils n'en pensaient pas moins que l'heureuse issue devait leur être attribuée, et non point mise sur le compte des autres drogues.

Belle consolation ! excellente conviction que celle qui

repose sur une simple opinion dénuée de toute probabilité!

En un mot, presque toutes les autorités, en ce qui concerne les effets des substances médicinales simples, reposent finalement, ou sur l'emploi tumultueux de ces drogues mêlées avec d'autres, ou sur. la pratique domestique^ c'est-à-dire sur les essais faits au hasard par des personnes étrangères à l'art, et qui ont trouvé telle ou telle substance utile dans telle ou telle maladie, comme si' celui qui n'est pas médecin pouvait distinguer les maladies !

C'est là vraiment une source bien certaine et bien pure pour notre fière matière médicale ! Et cependant, si l'homme étranger à l'art n'avait pas fait des essais à ses risques et périls, s'il n'avait pas transmis ses expériences à d'autres, nous ignorerions le peu même que nous savons de la plupart des médicaments. Car, si j'excepte ce qu'ont fait un petit nombre d'hommes de mérite, comme Conrad 6esner,Stœrck, CuUen, Âlexander, Coste et Willemet (1), qui ont employé des médicaments simples, sans nul mélange, soit dans des maladies déterminées, soit chez des sujets bien portants, tout ce que les médecins nous apprennent n'est qu'opinion, croyance, mensonge^ Marc Herz pensait que le phellandre avant guéri la phthisie ulcéreuse, quoiqu'il rbût donné conjointement avec plusieurs autres choses (2). Quand Lange assure que le vulgaire emploie

(1) Matière médicale indigène, Nancy « 1793, iii-8.

(â) Tel est le procédé généralement suivi , et inexcusable, de tous nos médecins. Jamais ils n^ordonnent une substanoe seules tODgours ils la mêlent avec d'autres choses, c'est-k*dire, pour parler le langage^ scientifique , qu'ils écrivent des recettes. On ne peut appeler recette.

fréquemment la plante seule dans cette maladie^ ce qu'il dit est d'un bien plus grand poids pour moi que Topinion du conseiUer Herz, par la raison toute simple qu'il s'agit chez l'un du phellandre mêlé avec d'autres drogues, et chez l'autre du même végétal exempt de tout mélange.

La matière médicale n'était pas dans un plus chétif état aux temps même les plus reculés. Alors elle avait pour source les récits de guérisons par des simples consignés dans les tables votives. Dioscoride (1) et Pline ont évidemment eu sous les yeux les grossières découvertes du vulgaire en écrivant ce qu'ils nous ont laissé sur les effets de médicaments simples. Ainsi nous n'aurions point fait un pas de plus, au bout de dix et de vingt siècles! Source unique de nos connaissances sur les vertus des substances médicinales, combien tu es trouble I Et voilà ce dont le corps savant des médecins se contente dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, lorsqu'il s'agit de la chose la plus importante pour les mortels, du plus précieux de tous les biens terrestres, la vie et la santé de l'homme ! Ne soyons donc pas surpris du résultat.

Si après de tels antécédents quelqu'un se trouvait racore qui espérât que la médecine fit un seul pas vers la perfection en suivant cette voie, il faudrait que la nature lui eût refusé toute faculté de distinguer la vraisemblance de l'impossibilité.

Pour combler la mesure des erreurs et des illusions dans l'emploi des médicaments contre les maladies,

dil Gruuer, que ce qui renferme plusieurs ingrédients. Ainsi vous vous crevez les yeux, afin d'y voir plus clair! (i) Demateria medica^cm. C.Sprengel, Lipsio^, 1829, 2 vol. in-8.

on a imaginé la pharmacie moderne, art dont Texistence repose sur le mélange de ces substances. Jamais les formules composées ne tomberont dans un discrédit absolu, tant que le corps maintenant si puissant des apothicaires conservera son influence.

Temps malheureux du moyen âge , qui produisirent un Nicolas Myrepsus, à l'exemple duquel parurent ensuite tant d'antidotaires et de codes en Italie et en Allemagne ! Auparavant, les apothicaires n'étaient que des marchands non privilégiés de médicaments simples, des droguistes. Tout au plus vendaient-ils aussi, mais sans y être obligés, un peu de thériaque et de mithridate, avec quelques emplâtres, onguents et sirops à Tusage des galénistes.

Le médecin n'achetait que chez ceux qui débitaient des marchandises de bonne qualité, et il mêlait ensemble ces drogues simples d'après ses propres lumières. Personne ne l'empêchait non plus de les donner à ses malades avant d'en avoir opéré le mélange.

Mais depuis que les gouvernements ont introduit des dispensaires, c'est-à-dire des recueils de médicaments composés dont on doit avoir provision, il est devenu nécessaire de réimir les apothicaires en corporation, et de leur donner, en échange de l'obligation qui leur était imposée, un monopole en vertu duquel leur nombre se trouve fixé et restreint, afin qu'ils ne puissent pas se nuire les uns aux autres par la concurrence, et que les drogues dispendieuses ne s'altèrent point par défaut de débit suffisant.

L'autorité ayant commis la faute de sanctionner ces mélanges informes dans les dispensaires, il était efiectivement équitable qu'elle accordât aux pharmaciens le

privilège exclusif de les débiter. JMlais son premier tort a été de prêter appui à l'art absurde des mixtures ; car, sans son intervention, le commerce des substances mé« dicinales simples serait resté cequ'il^ était auparavant, et l'on n'aurait point eu besoin de ces privilèges d'apothicaires, qja\ peu 9 peu ont porté, un préjudice inualcu* lable à la médecine.

Tous les dispensaires, depuis les plus anciens jusqu'aux ,plus modernes, ont donné à chaque formule composée un nom bien sonore, emprunté de la maladie qu'elle était destinée à guérir, et après chaque formule vient une instruction sur la manière de s'en servir, avec des éloges sans fin. Par là les jeunes médecins se trouvèrent poussés à employer les médicaments composés de préférence aux simples, d'autant plus que les premiers avaient pour eux la sanction des gouvernements.

Les apothicaires une fois investis du privilège, leur intérêt était d'accroître autant que possible le nombre des mélanges, dont ils tiraient bien plus de profit que des drogues simples. C'est ainsi que le petit dispensaire inoctavo de Valérius Cordus fit place peu à peu aux Codes in-folio de Vienne, de Prague, d'Âugsbourg, de Brandebourg, de Wurtemberg, etc. Dès lors U n'y eut plus une seule maladie connue contre laquelle le dispensaire n'offi[*it une foule de médicaments composés, ou au moins de formules accompagnées d'éloges pompeux. Dès lors on fat homme de l'art achevé, pourvu qu'on tint entre les mains un de ces recueils de recettes sanctionnées par l'autorité locale. Que pouvait-il en eflFel manquer à celui qui voulait guérir les maladies ? Combien on lui avait rendu facile l'étude et l'application du grand art!

Cen'est que dans ces derniers temps qu'on a fait subir quelques modifications à cet état de choses. Les formules des dispensaires ont reçu des noms moins empreints de charlatanisme, et Ton a diminué la liste des composés surtout qui doivent exister tout préparés d'avance dans les pharmacies. Mais il reste encore un bon nombre de formules magistrales (1).

Le temps avait fini par obliger à rayer les perles, les pierres gemmes, les bézoards, la licorne, etc. , jadis d'un si grand rapport pour les apothicaires ; les préparations: des médicaments avaient été simpUfiées, personne ne demandait plus de l'alcool cohobé dix fois, ou du calomélas qui eût subi douze sublimations, et l'introduction de taxes plus sévères pour les pharmaciens menaçait de convertir leurs anciennes mines d'or en simples mines d'argent,, lorsque tout à couples choses prirent inopinément une tournure des plus favorables à leurs intérêts, et par cela même d'autant plus préjudiciable à la médecine.

Les anciens règlements relatifs à la médecine (2) avaient déjà commencé à donner. aux apothicaires le monopole de la préparation des médicaments composés, et à restreindre sous ce rapport Faction des médecins. Mais les lois nouvelles ont mis la dernière main à cette œuvre en interdisant aux médecins jusqu'à la faculté même de convertir les médicaments simples en médicaments composés, et de fournir aucune drogue médicinale quelconque à leurs malades (3).

(i) Voyez Jourdan, Pharmacopée universelle ^ ou canspectus de toutes les pharmacopées , Paris , 1840 , 2 vol. in-8.

(2) Par exemple, Constitutiones Friderici II, imperatoris.

(5) Voy. Trébuchet, Jurisprudence de la médecine , delà chirurgie et de la pharmacie en Frame, Paris, 4834, pag. 346.

On ne pouvait travailler d'une manière plus efficace à la ruine de la médecine.

Trois motifs avaient pu donner lieu à ces dispositions législatives. On avait pu se demander :

1® Y a-t-il chez les médecins modernes incapacité assez notoire de préparer les médicaments composés, et même de peser convenablement les substances simples, pour qu'on doive leur interdire cette faculté , comme aux sages-femmes le maniement du forceps? Si cette cruelle supposition était fondée, comment les médecins pourraient-ils formuler des recettes, c'est-à-dire prescrire la manière de mêler ensemble plusieurs médicaments, quand on les jugerait incapables d'exécuter euxmêmes ce qu'ils ordonneraient à d'autres de faire?

2** Ou bien n'en a-t-on agi ainsi que dans l'intérêt des apothicaires, auquel la dispensation des remèdes par les médecins eux-mêmes aurait porté atteinte ? Si la médecine n'existait dans le monde qu'à cause des apothicaires, si nos frères ne tombaient malades que pour nourrir les pharmaciens, si des hommes instruits devaient se faire médecins, moins pour guérir leurs semblables, que pour contribuer à enrichir ceux-ci, alors on concevrait que la dispensation des médicaments fût interdite aux médecins et livrée au monopole des apothicaires.

Ou enfin, l'a-t-on fait dans l'intérêt des malades? On devrait croire que tel a été, en effet, le but des lois relatives à l'exercice de la médecine. Examinons s'il a été atteint avec celles qui sont en vigueur.

En ne dispensant pas lui-même les médicaments, le médecin perd l'habileté nécessaire pour exécuter les procédés qu'exige le mélange de plusieurs médicaments,

qui la plupart du temps exercent une action chimique les uns sur les autres et se décomposent plus ou moins. Peu à peu il devient de moins en moins exercé à cet art, et finit par ne plus pouvoir donner aucune formule détaillée (1), par en écrire même qui énoncent des substances incompatibles, et par devenir ainsi la risée du pharmacien. Dès lors il se trouve entièrement à lamerci de ce dernier. Il faut que le docteur et son malade se contentent de ce qu'il plaît à Tapothicaire, ou même à son apprenti, défaire.

Lemédecin veut-il, par exemple, prescrire sous forme de poudre de la myrrhe et du camphre à parties égales, le défaut d'habitude dans les manipulations lui laisse ignorer que ces deux substances ne peuvent jamaisproduireune poudre, et qu'elles donnent lieu à une masse onctueuse, à une sorte de liquide, lorsqu'on les broie longtemps ensemble. Ou bien alors, le pharmacien, pour jouer pièce au médecin, envoie la bouillie, en place de poudre, avec des annotations pleines de sarcasmes, ou bien il trompe le docteur, pour conserver ses bonnes grâces, et donne au malade autre chose que la prescription, une poudre brune quelconque ayantl'odeur du camphre. Un médecin prescrit-il, contre l'hémoptysie, une poudre d'alun et de sel commun broyés ensemble ? Quoique ces deux sels soient, chacun à part, une substance sèche, cependant ce n'est point une poudre qui résulte de leur

(i) Voilà oomme on arrive à un résultat qui déjà, en effet, est presque général aujourd'hui. Le médecin en est réduit à ne plus oser imaginer lui-même une recette; il est forcé de copier taules celles dont il a besoin dans quelque dispensaire connu, pour ne pas s'exposer au danger de commettre des contradictions et des inconséquences pliarmaeeuliques*

trituration en commun, mais un liquide, ce que ne pouvait deyiner le médecin qui n'a point l'habitude de dispenser lui-même les remèdes. Que fera l'apothicaire en pareil cas? Il ne lui'reste que l'alternative de blesser le docteur, ou de le tromper.

Est-il possible que de telles collisions, et mille autres du même genre, tournent jamais au profit des malades?

Des méprises de toute espèce que l'apothicaire ou ses délégués commettent, dans les mélanges, soit par ignorance ou précipitation, soit par défaut d'exactitude, ou par calcul d'intérêt privé, sont pour les connaisseurs qui analysent ces mélanges un problème de solution souvent difficile et même parfois impossible, lorsqu'il s'agit d'ingrédients tirés du règne végétal. Combien la difficulté ne doit-elle pas être plus grande encore pour le médecin qui n'a jamais eu occasion de pratiquer la pharmacie, à qui môme l'opération d'associer des médicaments est interdite ! Comment reconnaîtra-t-il les méprises ^u les falsifications qu'un autre aura pu commettre en exécutant ses prescriptions ? S'il ne s'en aperçoit pas, ce qui se conçoit aisément dans l'état borné de ses connaissances, quels inconvénients ne peut etne doitil pas résulter de là pour les malades ? Et s'il ne les découvre point, comment empêcher les garçons du pharmacien de rire à ses dépens, lorsqu'il a le dos tourné?

En privant le médecin du droit de dispenser luimême les médicaments, les choses tournent dans tous les cas au plus grand profit de l'apothicaire. D'après quelle taxe vérifier ses mémoires ? Et s'il craint un contrôle, sa conscience ne tolère-t-elle pas qu'il remplace une substance dispendieuse par une autre qui l'est moins, substitutions que beaucoup de pharmaciens ont

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poussées jusqu'à la fourberie? De pareils méfaits se commettent depuis plus de quinze ceiits ans; Le petit livre de Galien, srcpi avTi6aUofiév6iv» nous révèle déjà des traits de ce genre, et l'on pourrait composer une petite bibliothèque de tous les livres qui ont été publiés sur les falsifications et les tromperies que se permettent les apothicaires.

Quelle confiance avoir, d'après cela, dans un traitement qui a pour but de guérir les malades !

Mais, dira-tron, les lois sur Texercice de la médecine n'ont pas songé aux pharmaciens seulement ; elles se sont occupées aussi des médecins, qui reçoivent tant par recette.

Ainsi on accorde au médecin la même somme pour la recette qu'il copie dans un dispensaire imprimé, que pour celle dont la conception lui coûte une heure de travail ! Ëtonnez-vous de ce qu'il aime mieux faire des coiHes, dont il peut exécuter un grand nombre dans une seule matinée! Ëtonnez-vous de ce ({u'il écrit beaucoup, plus même que ne l'exigent les intérêts du malade, puisqu'il est payé en raison du nombre de ses recettes, et qu'il a besoin du prix de recettes multipliées pour assurer son existence ou pour vivre dans la splendeur! ''

( Adieu donc, art de guérir! adieu, salut des malades!

A part même tout ce qu'il y a d'humiliant pour un savant, pour un artiste de premier ordre, comme devrait être le médecin, à se faire payer d'après le nombre de ses copies ou de ses pas, il est bien certain que l'institution manque son but. La médecine se trouve réduite à la condition d'une profession vulgaire, et son exercice devient le plus mécanique de tous les métiers : le mé-

decin écrit des recettes, sans s'inquiéter du résultat, et prend ses honoraires.

Comment pourrait-on le rendre responsable du résultat, puisque ce n'est pas lui qui prépare les remèdes (1) ? Cette préparation est confiée par l'Ëtat à un autre qui n'a rien non plus à démêler avec ce résultat, les cas exceptés où il commet d'énormes erreurs, et qu'on ne peut soumettre à aucun contrôle pour les inexactitudes sans nombre qu'il commet dans la préparation des remèdes composés, parce que, la plupart du temps, il est impossible, quand une fois le mélange est fait, d'apporter la preuve de ce qui devrait déposer contre lui.

L'art de guérir ayant pour but le salut des hommes, c'est-à-dire le plus noble et le plus important de tous les actes, la nature même des choses voudrait qu'il fût défendu au médecin, sous peine correctionnelle, ou sous peine de mort, de faire préparer par d'autres les remèdes nécessaires à ses malades : il devrait être tenu de les préparer lui-même, afin de pouvoir répondre des effets qui en résuhent.

Mais personne n'aurait jamais imaginé à priori qu'il pût être défendu au médecin de préparer lui-même ce qu'il emploie pour sauver la vie de ses semblables.

L'autorité aurait dû bien plutôt défendre à un Titien, à un Guido Reni , à un Michel-Ânge , à un Corrége , à

(1} A proprement parler, un traitement est une sorte de contrat que le malade passe arec le médecin seul : do ut fadas. Le médecin lui* promet secours, lui promet des remèdes salutaires et préparés aussi bien que possible. Mais il ne dépend pas de lui de remplir cette promesse , les lois lui en interdisent la faculté; la promesse doit être remplie par un tiers qui n'est pas lié avec le malade par un contrat. Quelle inconséquence !

un Raphaël, à unMengs, de préparer eux-mêmes les couleurs dont ils se servaient, et leur enjoindre de les acheter dans telle boutique de préférence à telle autre. Alors leurs tableaux, au lieu d'être d'inimitables chefs-d'œuvre , seraient devenus des peintures vulgaires et des enseignes de cabaret. Mais il y aurait eu moins de mal à cela qu'à mettre en danger la vie même du plus vil esclave, qui toujours reste homme, en le forçant à prendre des médicaments incertains , préparés par des personnes autres que celles qui ont sa confiance.

Si , au milieu d'un tel état de la législation , il venait à se trouver un médecin qui eût la sagesse de renoncer à cette funeste coutume de prescrire des mélanges de nombreux médicaments, et qui, dans l'intérêt de ses malades , comme dans celui de la science , voulût ne recourir jamais qu'à des drogues simples, dont la bonté fut facile à constater, il serait bafoué jusqu'à ce qu'il eût abandonné une méthode si fatale à la bourse des apothicaires. Il en serait réduit ou à supporter des persécutions mortelles , ou à changer de marche et à se remettre aux formules composées. Dans une pareille alternative , quel parti prendront quatre-vingt-dix-neuf médecins sur cent ? le savez- vous ? moi, je le sais bien !

Adieu donc , art de guérir ! adieu , salut des malades!

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