‹ Exposition de la morale catholique (volume 2)Chapitre 24 sur 68 · LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE

Èminentissime Seigneur (1), Messieurs,

L'histoire ne connaît pas de peuple sans foi, de foi sans culte, elle ne connaît pas de culte sans sacrifice. Le sacrifice se montre sous des formes diverses ; mais impur ou immaculé, superstitieux ou saint, puéril ou raisonnable, il se montre partout. Un tel accord parmi nous suppose une loi impérieuse, primordiale de notre nature (2). Et, en effet, h l'homme qui sent sa faiblesse et sa misère, la sagesse prescrit de chercher la protection et la direction de l'Etre supérieur que nos langues appellent Dieu. Elle lui prescrit de marquer sa soumission à l'égard de cette suprême souveraineté par des signes sensibles. De ces signes, le sacrifice

(1) s. Ém. M^r le cardinal Amktte, archevêque de Paris.

(2) Append., N. 1, p. 326.

est le plus important et le plus expressif; aucun ne symbolise aussi bien notre dépendance absolue à l'égard de notre Créateur. C'est pourquoi on le regarde comme un acte nécessaire et comme la manifestation principale de la religion à Textérieur. Nous connaîtrons les caractères essentiels du sacrifice, lorsque nous en aurons déterminé le terme, le ministre et le contenu.

Quel est le terme du sacrifice, ou, si vous le voulez, à qui est-il offert?

Le sacrifice est offert à Dieu. C'est un hommage que l'on ne rend à aucune créature. Soit humilité excessive, soit bassesse, l'homme accorde souvent à l'homme un culte exagéré, mais il sacrifie à celui-là, et à celui-là seul qu'il sait, qu'il croit ou qu'il affecte de croire son Dieu. (^ Quis vero sacrificandum censuit^ nisi ei quem Deuni aut sclvity aut putavit^ aut finxit? (1) » Il y a des honneurs réservés aux rois, on ne les attribue pas à un particulier sans commettre le crime de lèse-majesté. Il faut qu'il y ait des honneurs exclusivement réservés à Dieu, des honneurs que l'on ne puisse rendre à un autre sans tomber dans le crime de lèse-majesté divine. L'adoration et le sacrifice qui l'exprime sont

(l) s. Augustin. Cité de Dieu, x, 4.

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de cette nature. Ces actes, dès qu'ils visent une créat re, «levienn'mt des actes d'impiété et d'idolâtrie (1). Malheur à quiconque élève des autels aux anges, aux démons, aux princes, aux ancêtres, à la personne imaginaire ou réelle qui n'est pas Dieu! Malheur à quiconque fléchit le genou, brûle de Tencens, immole des victimes ou fait couler l'onde sacrée des libations devant le veau d'or, la statue de Babylone, de Moloch, de Baal ou d'Astarté! L'anathème du ciel est sur lui. « Celui qui offrira des sacrifices aux faux dieux, dit l'Exode, sera mis à mort, on n'en offrira qu'à Jéliovah, à lui seul. Qui imjnolat diis occidetur, prœterquam Domino soli{2), »

Aussi les esprits bienheureux refusent avec indignation nos hosties. L'envoyé du Seigneur dit à Manué : « Vous avez préparé un holocauste, réservez-le à Jéhovah (3). » Jean, après avoir recueilli les révélations sublimes de l'Apocalypse, tombe aux pieds de l'ange qui les a dictées, mais celui-ci se hâte de le relever : « Je suis serviteur, dit-il, comme toi, comme tes frères, les prophètes, comme ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu (4). » Lors de son premier voyage en Lycaonie, Paul, accompagné de Barnabe, prêchait à Lystres.

(1) Append.,N. 2, p. 327.

(2) Exode, xxii, 20.

(3) Juges, xiii, 6.

(4) Apocalypse, xxn, 8-9,

Parmi ses auditeurs était assis un infortuné qui, boiteux de naissance, n'avait jamais marché. L'Apôtre fixa sur lui son regard, et, voyant qu'il avait la foi nécessaire pour être guéri, il dit à haute voix : « Lève*toi droit sur tes pieds. » Immédiatement l'infirme se mit à bondir et à marcher. Témoin de ce prodige, la foule s'écria : « Les dieux sous une forme humaine sont descendus au milieu de nous. » Le prêtre de Jupiter est prévenu du prodige : bientôt il amène des taureaux, le front chargé de bandelettes, et un cortège se dirige en flots pressés vers la maison des apôtres pour leur offrir un sacrifice solennel. A cette vue, Paul et Barnabe, saisis d'horreur, déchirent leurs tuniques, s'élancent audevant de la multitude et protestent en ces termes indignés : « Que faites-vous? Nous sommes des mortels comme vous, sujets aux mêmes faiblesses que vous; nous vous l'annonçons : il faut rompre avec ces vaines observances et vous convertir au Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre (1). »

Les vrais croyants refusent de recevoir les hosties, ils ne refusent pas avec moins de fermeté de les offrir à d'autres qu'à Dieu. On presse en vain Mathathias de se conformer aux ordres d'Antiochus et de brûler de l'encens devant des autels qui n'étaient pas ceux de Jéhovah ; il répond : ce Dieu nous garde d'abandonner sa loi et ses pré-

(1) ActeSy XIV, 7-17.

ceptes ! Jamais nous ne pousserons l'obéissance jusqu'à désobéir à notre religion (1). » Depuis deux mille ans les chrétiens endurent tous les supplices et versent leur sang plutôt que d'adorer des créatures. Fussent-elles d'une idéale beauté comme ces saints dont la vie et les œuvres ont brillé d'un incomparable éclat, comme cette Vierge à qui nous donnons des titres si doux, nous les vénérons sur la terre afin qu'elles intercèdent pour nous dans le ciel, mais nous gardons l'adoration et le sacrifice pour le Dieu qui les a couronnés (2).

La raison de cette conduite, la voici. En sacrifiant, nous nous proposons de proclamer par une démonstration extérieure le souverain domaine de celui à qui nous sacrifions et, en même temps, l'état de dépendance absolue dans laquelle nous vivons à son égard. Que le sacrifice ait par luimome et naturellement cette signification, ou bien qu'il la tienne d'une convention universelle, peu importe en ce mom'^nt, l'humanité s'entend pour la lui attribuer (3). Dans son esprit, sacrifier à quelqu'un, c'est lui dire : « Vous avez sur le monde dont vous êtes le principe et la fin, un pouvoir absolu, votre domination s'étend jusqu'aux fibres suprêmesdes substances, nous vous immolons cette victime pour attester que vous êtes vraiment le Seigneur

{1)1 Machabées, ii, 18-20.

(2) Cf. Conc. de Trente. Sess. xxii, c. 3.

(3) Append., N. 3, p. 328.

des seigneurs, le Roi des rois, et, que nous sommes complètement soumis à votre transcendante autorité. »

Mais à qui est-il permis d'adresser ce langage, sinon à Dieu? Qui est devenu le principe de notre être en nous créant de rien, sinon Dieu? En qui devons-nous chercher et trouveronsnous notre fin dernière et notre béatitude, sinon en Dieu qui seul est le Souverain Bien? Dès lors, l'acte par lequel nous donnons à un être les titres de Créateur, de premier Principe et de dernière Fin, serait un acte d'idolâtrie si Dieu n'en était pas le terme. « L'âme, dit saint Thomas, s'offre en sacrifice à Dieu comme à celui qui l'a créée et qui la béatifiera. Mais la vraie foi nous enseigne que Dieu seul est le créateur de nos âmes, que Dieu seul fera notre béatitude, c'est pourquoi à Dieu seul appartient le sacrifice intérieur, à lui seul le sacrifice extérieur. Ideo sicut soli Deo summo debemus sacrificium spirituale offerre^ ità etiam soli ei debemus offerre exteriora sacrifîcia (1). »

Le ministre légitime du sacrifice est le prêtre. Le sacerdoce comporte en celui qui l'a reçu une dignité sublime. Cette dignité est telle que per-

(1) II* II*e, q. Lxxxv, art. 2.

sonne ne peut se l'attribuer de soi-même, que les hommes ne peuvent la conférer à un de leurs semblables. « Nec quisquam sumit sibi honorem. » 11 faut être appelé par Dieu comme Aaron et choisi par lui. « Sed qui vocatur a Deo^ ianquam Aaron (l). » Cette dignité suppose une consécration qui imprime un caractère ineffuçable. Le Christ lui-même ne s'est point arrogé la gloire du Souverain Pontificat, il eji a été investi le jour où son Père répandant sur lui l'onction du sacerdoce, lui a dit : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujounJ hui... Tu es prêtre pour toujours selon l'ordre de iMelchisédech (2). » Cette dignité élève le prêtre au-dessus des autres hommes, au-dessus des trônes et des tribunaux purement terrestres. Le prêtre est homme, afin que, sentant sa propre infirmité, il compatisse avec plus d'indulgence et plus de vérité aux erreurs et aux fautes de ses frères ; mais il est prêtre et il est affranchi des pouvoirs humains. Sa personne est inviolable : quand il a failli, pour le punir et le dégrader, il faut chercher des juges dans^ la hiérarchie dont il relève.

A quoi tendent ces mille précautions, ces honneurs, ces onctions, ces privilèges? A former le sacrificateur capable d'accomplir l'acte le plus significatif de la religion (3). Au prêtre, à lui seul, de

(1) lîéhreux. \, 4.

{•2) Ibid., 5-G.

(3) Append., N. 4, p. 923.

faire monter vers Dieu la fumée de l'encens et la flamme des holocaustes; à lui de répandre les libations, d'immoler les agneaux et les colombes, à lui de présenter à Jéhovah les hosties de louange, d'adoration, d'action de grâces, d'expiation. Quiconque n'aura pas reçu le sacerdoce se rendra coupable d'une profanation s'il empiète sur le domaine du prêtre. Un jour, le roi Ozias, fier de ses victoires, s'approcha de l'autel et voulut y offrir lui-même des parfums. A cette vue Azarias et quatre-vingts prêtres coururent après lui : « Ozias, s'écrièrent-ils, ce n'est pas à toi d'offrir des parfums à Jéhovah; c'est le droit des prêtres, fils d'Aaron, eux seuls ont été consacrés pour remplir cet office. Sors du sanctuaire, car tu transgresses la loi, et cela te portera malheur devant Dieu. » Ozias passa outre, mais à peine avait-il remué l'encensoir que son visage se couvrit d'une lèpre dont la mort seule le délivra (1). Instinctivement, les peuples sont saisis d'épou\ante lorsque les profanes, fussent-ils maîtres du monde, touchent aux choses du sacrifice. Ils attendent avec une émotion indicible qu'une main écrive sur le mur des palais la condamnation des criminels. Soldats, quelle que soit la fureur du combat, quelle que soit l'ivresse de la victoire, quelle qu'ait été la violence de l'adversaire, respectez toujours les calices «t les ciboires, les tabernacles et les hosties; le

(1) II Paralip., xxvi, 16-22.

Dieu qui frappa Balthasar n'a rien changé à sa justice, sa malédiction ne manquera pas d'atteindre quiconque s'empare du droit réservé à son ministre.

Partout ridée de sacerdoce et Tidée de sacrifice se correspondent et sont corrélatives. Saint Paul exprimait la pensée des peuples lorsqu'il écrivait aux Hébreux : Omnis Poniifex... constituiiur . . . ^ ut offerat dona et sacrlficia (1), Que le sacerdoce soit héréditaire, qu'il passe du patriarche à son fils aîné, du roi à son successeur, ou qu'il se transmette par voie d'élection, n'importe, il entraîne toujours un pouvoir sublime : celui de traiter les .mystères de l'autel. Le sacrifice parfait se rattache de telle façon au sacerdoce qu'il est dénué de vertu quand il n'est pas présenté à Dieu par le prêtre, qu'il est nul comme unédit promulgué par un législateur sans mandat, comme un jugement prononcé par un magistrat incompétent. En vain accomplirez-vous scrupuleusement tous les rites, en vain marquerez-vous la victime du signe convenu, en vain prononcerez-vous en l'immolant les paroles destinées à la rendre sacrée, vous n'êtes pas prêtre, vos actes, en cet ordre, n'ont point de valeur (2).

Il y a un lien si étroit entre le sacerdoce et le sacrifice qu'on les voit en même temps paraître et disparaître. « Le sacrifice et le sacerdoce, dit

(i) Hébreux, v, 1.

(2) Append., N. 5, p. 329.

le Concile de Trente, sont tellement joints en semble par la disposition de Dieu, que Tun e l'autre se sont rencontrés dans toutes les lois(l). > Jésus et ses disciples s'étaient réunis le soir poui célébrer la Pâque. Le repas touchait à sa fin Comme ils mangeaient encore, le Maître prit ur pain azyme, et ayant levé les yeux au ciel en rendant grâces, il le bénit, le rompit et en distribua les fragments aux convives: « Prenez et mangez, dit-il, ceci est mou corps livré, rompu pour vous. » Bientôt après, saisissant une coupe, il la bénit et la présenta aux douze en disant : « Buvez-en tous, ceci est mon sang (2). » La nouvelle alliance avait son sacrifice. Mais à peine Favait-il établi que Jésus établissait un nouveau sacerdoce et le conférait à ses apôtres en leur adressant ces paroles : « Faites ceci en mémoire de moi (3). » De même, la disparition du sacrifice entraîne celle du sacerdoce. Lorsque l'Evangile remplaça la loi de Moïse, tout le culte célébré à Jérusalem cessa et, comme conséquence, la maison d'Aaron fut répudiée. La Réforme a vu cette connexion. Du jour oii elle supprima l'Eucharistie, elle abolit le sacerdoce. Elle fut logique; car si le sacrifice est impossible quand on manque de prêtre pour l'offrir, en revanche le prêtre sans autel,

(1) Sess. XXIII, ch. 1.

(2) S. Mathieu, xxvi, 27-28.

(3) Ibid

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sans oblation, sans sacrifice, a perdu sa raison d'être dans la société religieuse.

Le sacrifice parlait est un hommage public rendu à la Divinité, voilà pourquoi le prêtre en est la ministre.

Le sacrifice parfait est un acte public de piété : il est offert non pas seulement au Bienfaiteur de telle personnalité, de telle famille, de telle nation ; il est offert en Thonneur du Souverain qui a fait tout l'univers et qui le régit : « Hoc fit in honorem summi Rectoris totius universi (1). » Il n'est pas offert au nom d'un individu, mais au nom de tous les hommes et de tous les êtres. C'est un acte aussi largement social que possible, et plus le culte s'élève, plus le sacrifice devient une démonstration collective de religion (2).

Que de détails nous prouvent la vérité de cette affirmation! Le sacrifice est offert sur Tautel, c'està-dire sur une hauteur afin que l'on puisse y assister même de loin. Il est offert dans les vastes édifices 011 la multitude se réunit, dans les lieux bénis qui sont à la fois la maison de Dieu et la maison du peuple. Il est offert avec pompe. Chez les Juifs et chez les Chrétiens, toutes les cérémonies du cuite se développent autour de l'hostie. Elles se développent avec magnificence au milieu des fleurs, des lumières, des parfums, au chant des hymnes et

(1) II"^ II»', q. Lxxxv, art. 2, ad 2""^. (2j Append.,N. 6, p. 329.

au son des instruments pour donner au sacrifice plus de majesté, plus d'éclat, plus de retentissement, plus de publicité. On convoque la foule. Quel zèle déploient les prophètes et les saints afin d'attirer au temple tous ceux qui les entourent! Ecoutez les accents de Joël :

« Sonnez de la trompette en Sion,

Assemblez le peuple,

les vieillards,

les enfants.

Et ceux qu'on nourrit à la mnmelle,

Que le nouvel époux quitte sa demeure.

Et l'épouse la chambre nuptiale (1). » Ecoutez les invitations qu'un Vincent Ferrier^ un François de Sales, un Charles Borromée, un curé d'Ars adressent à leurs fidèles pour les grouper autour d'eux, les faire entrer dans les pensées et dans les sentiments qui inspirent la célébration du mystère, les associer au sacrifice qui est une rénovation de leur alliance avec Dieu.

Donc le sacrifice est un hommage unanime rendu par toutes les créatures à leur Créateur. Mais quand il s'agit de démarches officielles et publiques, la société a des représentants qui parlent et agissent en son nom.

Dans les questions temporelles, le roi devient entre ses sujets et les autres puissances l'intermé-

(1) Joël, ii, 15-16.

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diaire désigné. En s'cngageant, il engage toute la nation dont il est le chef. Le prèlre représente la société religieuse auprès de Dieu. Au point de vue surnaturel, il incarne tout le peuple. Sa mission est d'ofl'rir officiellement à Dieu les oblations et les sacrifices de la multitude, d elre son interprète, de tenir sa place devant le Seigneur. (( Pro hominibus constituitur^ in lis quœ sunt ad Dcam, ut offerat dona et sacrificia » (1). Avec lui, toutes les âmes prient, par lui toutes les âmes louent, rendent grâces, expient. Cette idée a toujours été celle desdifîérents âges, maisle Christianisme lui a donné touje son ampleur. Chez les païens, les prêtres ne pensaient qu'à leur cité, chez les Juifs ils ne s'intéressaient qu'à leur nation : le protre chrétien est l'homme de toute notre race. C'est, dans sa sphère, le personnage public par excellence et, à cause de cela, il est qualifié au ciel et sur la terre pour remplir les fonctions de sacrificateur. 11 ne monte pas à Tautel sans déposer aux pieds de Dieu les adorations de tous les vivants, sans offrir pour tous la sainte victime, sans resserrer par chacune de ses oblations Talliance de la création avec le Créateur.

Il nous reste. Messieurs, à déterminer la matière et le contenu du sacrifice.

(1) Hébreux, v, 1.

La matière du sacrifice est un objet, un être auquel on fait subir un changement et qu'on offre à Dii^u. Tout sacrifice est une oblation, toute oblation n'est pas un sacrifice.

Je remarque une première différence entre le sacrifice et la simple oblation. La matière de la simple oblation peut être une réalité dont l'existence n'a rien de fixe, qui paraît un instant pour disparaître l'instant d'après : tels les soupirs de noire cœur, nos louanges, nos inclinations, nos génuflexions, nos prostrations, autant de choses qui par nature sont fugitives. Le sacrificateur, au contraire, cherche sa victime parmi les substances qui oîit chance de durer : les plantes, les animaux, les hommes.

Seconde difl'érence qui est la principale. Par la simple oblation, nous apportons à Dieu, sans y rien modifier, notre argent, notre or, la dîme de nos biens, les prémices de nos fruits et de nos moissons. Au contraire, nous opérons un changement sur îa matière du sacrifice. On rompt le pain, on répand le vin, on réduil en fumée les parfums de Tencons, on égorge les animaux, on se livre sur la victime à un travail de destruction dont la mort est souvent le terme. Ce travail est essentiel au sacrifice d'adoration, d'expiation, d'action de grâces. Sous les tentes de Sem, chez les races issues de Gham, au désert habité par Ismaël, au milieu des sables brûlants, au bord des lacs lointains et des

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mers sauvages, au pays d'Homère et de Virgile, ToTi a le même souci d'immoler la victime (1).

Cette immolation a divers degrés : elle consiste dans de pacifiques actions, elle va jusqu'à l'holocauste qui entraîne une sorte d'anéantissement : mais elle s'accomplit dans les cultes les plus barbares comme dans les plus purs. A quels excès, à ce sujet, sont arrivées les fausses religions ! Elles ont frappé les beaux adolescents, les mâles guerriers, les vierges innocentes, elles ont poussé la fureur jusqu'à jeter les enfants du berceau dans les flammes. Jadis, les ministres de Moloch, de Baal, d'Odin enivraient de sang leurs féroces divinités; hier encore, les tribus de la Côte d Or, du Dahomey, de l'Afrique Equatoriale massacraient sans pitié les esclaves et les prisonniers en l'honneur de leurs idoles. Ces mœurs farouches que condamnent avec tant d'indignation la saine morale et la vraie religion cachent pourtant une idée sublime.

Nous l'avons dit, le sacrifice a d'abord pour lin d'affirmer la souveraineté de Dieu sur l'œuvre de ses mains, son droit de disposer suivant son bon plaisir de toutes ses créatures, de les faire vivre ou de les faire mourir, de les tirer du néant ou de les y replonger. L'homme reconnaît cette royauté de Dieu en immolant des victimes, en protestant par

<l)Append., N. 7, p. 330.

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cette immolation, qu'à ses yeux Dieu pourrait détruire tout ce qu'il a fait sans qu'il fût permis à personne de se plaindre. Telle est la première signification de l'acte par lequel le sacrificateur opère sur la matière de son oblation le changement dont nous avons parlé.

Ce changement a encore un autre sens. La victime se livre pour affirmer jusqu'à quel point Dieu est notre Maître et jusqu'à quel point nous sommes ses serviteurs. Mais elle tient notre place et son attitude extérieure figure les sentiments intérieurs qui doivent être les nôtres. Elle se laisse déchirer, elle se laisse égorger : nous sommes tenus, comme elle, de pousser, quand il le faut, l'adoration et le culte de Dieu jusqu'à l'effusion de notre sang. La vertu qui ne nous rend pas capables de renoncer à tout pour elle est indigne de la considération oii on la tient. Quand on aime on est prêt à mourir pour ce qu'on aime; quand on croit on est prêt à mourir pour ce qu'on croit; quand on est pur on est prêt à mourir pour l'intégrité de sa chair; quand on est juste on est prêt à mourir pour la justice ; quand on est religieux on est prêt à mourir pour servir Dieu (1).

Enfin, Messieurs, je remarque que l'on entoure d'honneur la victime. Ceux qui l'immolent lui imposent longuement les mains comme pour lui conférer

(1) Append., N. 8, p. 330.

une spéciale consécration et comme pour l'investir d'une véritable délégation. De plus il n'est pas rare qu'on la couronne de fleurs, ou même qu'on ceigne son front d'or et de pierres précieuses. On dirait, d'après certaines coutumes, que, par le fait de son état, elle est revêtue de la dignité royale. Quoi qu'il en soit de l'antiquité, il en est bien ainsi dans le christianisme. Jésus en devenant victime acquiert un nouveau titre à la royauté.

Au moment où il va souffrir et mourir, il accepte le titre de roi qu'il a jusque-là refusé. La veille de sa Passion, il choisit la monture des rois d'Israël pour entrer à Jérusalem; il permet au peuple de jeter sur son passage des vêtements et les rameaux verts des figuiers et des oliviers ; il ne réprimande point ses disciples qui chantent triomphants : « Hosannah au fils de David! Béni soit le roi d'Israël qui vient au nom du Seigneur (1) » ; aux pharisiens qui lui demandent d'imposer silence à cette foule, il répond : (t S'ils se taisaient, les pierres se mettraient à crier (2j. » Au cours de sa douleur, on l'asseoit sur un trône, on couvre ses épaules d'un manteau de pourpre, on le couronne d'épines, on lui met à la main un roseau en guise de sceptre: il reçoit tous les insignes de la royauté. Ce qui est dérision dans l'esprit des soldats, est réalité sublime dans les desseins de la Providence, et, au moment où Ton aflecte

(1) s. Matth., xxr, 5-9; S. Luc, xix, 38.

(2) S. Luc. XIX, 40.

de le saluer comme un roi de théâtre, Jésus est roi en toute vérité. Au tribunal de Pilate, il n'est d'ailleurs question que de cette royauté. En parlant aux Juifs de l'adorable accusé, le magistrat romain dit : « Votre roi », et quand il demande au Sauveur : « Es-tu roi? », sans hésiter, Jésus répond : « Je le suis. » Enfin, au sommet de la croix oii Jésus vient d'être cloué, le Procurateur fait attacher cette inscription qu'il re^se d'enlever malgré les protestations irritées du Sanhédrin : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs (1). » Dans cette inscription gravée en latin, en grec, en hébreu, les trois langues qui se partageaient l'empire politique, intellectuel, religieux du monde, Pilate proclame la royauté de Jésus-Christ.

La victime est donc revêtue de la dignité royale, au moins dans le sacrifice qui remplace tous les autres et qui en est le type idéal. Celui qui en remplit le rôle sanglant, en le remplissant devient sur la terre le chef de la création et de l'humanité. Pourquoi? Parce que le sacrifice doit être un acte public, et, pour qu'il soit pleinement public, il ne suftit pas qu'on l'offre par un ministre agissant au nom de tous, il faut encore que la victime offerte représente le monde entier, il faut que, d'une certaine façon, le monde entier souffre quand elle souffre, soit consumé par le feu qui la consume, et

(1) s. Jean, xix, 19. Cf. Append., N. 9, p. 331.

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meure quand elle meurt. Mais qui donc représente à ce point une société, sinon son roi ? Lorsque le roi est honoré, en lui tous ses sujets sont honorés; lorsqu'il est blessé, tous ses sujets sont blessés avec lui; lorsqu'il pèche ou lorsqu'il expie, tous ses sujets pèchent ou expient en sa personne. Dieu nous rend tous responsables de la faute d'AJam notre chef, comme il punit les peuples des crimes commis par ceux qui les régissent et les enfants des crimes de leur père; de même il estime que toute une nation est immolée lorsque son chef est immolé. Voilà pourquoi, si je ne me trompe, dans le sacrifice parfait, la victime est consacrée par des onctions, porte une couronne et est revêtue d une dignité royale. Saint Paul, met en un relief éclatant cette pensée lorsqu'il écrit aux Hébreux : « Nous voyons Jésus couronné de gloire et d'honneur à cause de la mort qu'il a soufferte, afin que, par la miséricorde de Dieu, il goûtât la mort pour tous (1). » Ainsi, dans la doctrine que je vous expose, tout se tient et tout se correspond. Le sacrifice est offert au Maître du monde entier, c'est le monde entier qui l'offre par Tintermédiaire de son représentant, le prêtre, et, c'est le monde entier qui est offert dans la personne de la victime.

Messieurs, une idée domine ce que j'ai dit et ce que l'on peut dire de la religion. Tous les actes de

(1) Hébreux, ii. 9.

cette vertu ont pour but de placer Dieu en dehors et infiniment au-dessus de ce qui a reçu l'existence et est, dans l'avenir, susceptible de la recevoir. Tous ses actes sont destinés à offrir à cette Personnalité suprême des honneurs qui lui seront exclusivement réservés. Nous emploierons les diverses formes de la piété pour affirmer qu'en lui-même, à cause de sa perfection sans défaut et de sa beauté sans déclin. Dieu est digne de nos adorations. Nous les emploierons pour protester que, considéré par rapport à nous, il est notre premier principe et notre créateur, la source de tous nos biens et notre fin dernière : qu'à ces divers titres, il est notre Roi et qu'en conséquence nous dépendons entièrement de lui. Reconnaître cette dépendance dans tous Jes ordres, la reconnaître dans Tordre spirituel par le culte intérieur, dans l'ordre physique par le culte extérieur; dans l'ordre intellectuel par l'assujettissement de la raison, dans l'ordre moral par la soumission de la volonté ; dans l'ordre individuel par l'adoration privée, dans l'ordre domestique ou social par la prière en commun et par des sacrifices publics; dans Tordre national ou international par la subordination de toute puissance à l'Evangile ; en un mot servir Dieu comme homme, comme savant, comme philosophe, comme législateur, comme magistrat, comme membre de la famille ou de la cité, comme roi, comme peuple: engager dans ce service auguste ce qui jouit de

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l'êlre> de la vie, de la liberté, du pouvoir, de la gloire, de l'immortalité, entraîner dans ce vasselage les races, les nations, la terre, les cieux; voilà toute la religion.

Vouloir s'affranchir de Dieu sur le terrain de la pensée, de l'éducation, de l'action, de la politique; voilà toute l'irréligion. Irréligion, dont les effets se font sentir dans le temps et dans l'éternité : dans l'éternité, car elle ferme le royaume de la béatitude; dans le temps, car elle est la base des injustices qui troublent, déchirent et ensanglantent le monde. Notre siècle a ses qualités : son grand crime a été de secouer le joug du Seigneur et de refuser à son Créateur, à son Sauveur, à son Rémunérateur la louange qu'il lui devait. A la lueur sinistre des événements les plus considérables de l'histoire, nous avons vu passer le vrai Dieu II a passé, décidant, sans consulter personne, du sort des rois et des royaumes, de la victoire et de la défaite, n oublions pas cette vision : qu'elle soit pour nous un motif de traiter l'Eternel en Maître et en Père.

RETRAITE PASCALE

LUNOt SAINT

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