‹ Exposition de la morale catholique (volume 2)Chapitre 3 sur 68 · LE CULTE DU A DIEU · texte numérisé non relu

LE CULTE DU A DIEU

Éminentissime Seigneur (1), Messieurs,

De hauts magistrats sont réunis pour statuer sur notre avenir. Ils ont formé le grand dessein de pro téger les faibles et les petits contre les abus de la force et contre les convoitises de l'ambition. Si leur idée triomphe, les moindres nations, sur terre et sur mer, seront à l'abri des injures, ou bien, quand elles auront été outragées, elles trouveront de puissants vengeurs. On ne peut qu'applaudir à des initiatives si généreuses. Mais dans ces assises solennelles qui se tiennent au milieu de nous, a-t-on pensé à la société qui, toujours pacifique et volontairement désarmée, est. sans cesse, ici et là, exposée à des vexations, à des spoliations, à des coups de la violence : l'Église catholique? Ses fidèles et ses pasteurs s'unissant du monde entier revendiqueront-

(1) s. Ém. Mgr le cardinal Amette, archevêque de Paris.

ils, pour elle et pour son Chef visible, l'indépendance et la sécurité ? Ecoutera-t-on leur voix? Refusera-ton de les entendre après avoir entendu les prolétaires, les descendants d'Israël et les fils de Mahomet? Les représentants des peuples oublieront-ils de garantir par des lois internationales le droit le plus imprescriptible parce qu'il découle d'un devoir dont nous ne sommes pas les maîtres, le droit le plus fondamental parce qu'il est à la base de tous les autres, le droit le plus sacré parce qu'il est inséparable du droit suprême : le droit de rendre au vrai Dieu les hommages qu'il réclame? Sera-t-il permis aux éphémères détenteurs du pouvoir de se livrer à leurs fantaisies despotiques et d'attenter demain comme hier à nos chrétiennes libertés? Je l'ignore, mais je n'aurais aucune confiance dans un pacte où l'on n'élèverait pas ce principe au-dessus des autres : Dieu a le droit d'être honoré comme il veut l'être ; l'homme a le devoir et le droit d'honorer Dieu comme Dieu veut être honoré. Je n'aurais aucune confiance dans l'œuvre de diplomates qui n'inscriraient pas au front de leur monument juridique : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui. «'Connaître les voies de la paix est le privilège des homraes qui ont devant les yeux la crainte du Seigneur. Viam pacis non cognoverunt : non est timor Dei ante oculos eorum (1).

(1) Romains, m, 17-18. -

En tout cas, INlessieiirs, nous savons, nous, que nul n'est juste s'il ne l'est à l'égard de Dieu, et que la justice envers Dieu s'appelle la religion (1), Il ne s'agit pas ici de l'ensemble des doctrines, des préceptes, des conseils que nous désignons souvent par ce mot ; il s'agit d'une vertu ayant dans la morale sa place particulière et ses actes propres. On peut la définir : la ferme et habituelle volonté d'accorder à Dieu le culte qui lui appartient. Son rôle est de rattacher nos pensées, nos affections au service de Dieu ; son souci est de nous ramener au temple, aux autels où le Tout-Puissant reçoit les prières et les sacrifices de l'humanité.

Elle ne monte point aux sommets où la foi, l'espérance, la charité saisissent réellement et immédiatement la Divinité ; mais elle nous conduit à la station qui précède cette douce rencontre, au vestibule du sanctuaire où Jacob étreint Jéhovah et est étreint par lui. Ni la force, ni la tempérance ne prennent cet essor; c'est pourquoi elles sont moins parfaites. c( Ideo religlo pr^eminet inter alias virtutes (2). »

La vertu de religion nous fournira cette année la matière de nos entretiens. Aujourd'hui, nous établirons de notre mieux que l'homme est obligé de la pratiquer et de rendre un culte à Dieu, Être parfait, Maître absolu, Principe de tout bien (3).

(1) Append., N. 1, p. 293.

(2) lia lia», q. Lxxxi, art. 6.

(3) Ai)pend., N. 2, p. 294.

16 LA JUSTICK EiNVEHS DIEU

Au regard de la raison comme au regard de la foi, Dieu est grand en lui-mT-me et dans le mystère de son essence. Il possède la plénitude de la vie, de la majesté, de Findépendance. Point de défaut en sa nature, point d'ignorance en son esprit, point de faiblesse en sa volonté, point de malice en son cœur. Aucun fleuron ne manque à son diadème : toutes les beautés brillent sur son sublime et large front. Il nous apparaît comme un être à part, comme une réalité placée en dehors et au-dessus de tous les genres, de toutes les espèces, de toutes les catégories. Il n'a point de rival : sa perfection lui fait une auguste et lumineuse solitude dans les dernières profondeurs de laquelle aucune créature ne saurait pénétrer.

Demandez aux artistes leurs vives couleurs, à la langue des muses et de la philosophie ses expressions hardies, à celle des prophètes ses images hyperboliques; mettez dans les termes tout ce qu'ils peuvent contenir, étendez-en plus loin, toujours plus loin, la signification ; brisez les cadres oii se renferme la pensée humaine ou angélique ; pour renforcer votre faculté de connaître, abreuvez- vous aux sources de la Révélation, et, avec le chantre du Paradis^ mouillez vos paupières à la lumière de gloire, ni votre intelligence, ni vos discours ne diront com-

PREMIÈRE CONFÉRENCR 17

plctement ce qu'est Fneu dans son inaccessible sph^ndeur. Lyres des Chérubins, tendez vos cordes, vous ne reproduirez pas jusqu'au bout la note qui retentit au foyer du Père, du Fils et de l'Esprit ! Dieu « est tout ce que nous pouvons penser de grand, dit Bossuet, et il n'est rien de ce que nous pouvons penser de plus grand, parce que sa perfection est si éminente que nos pensées n'y. peuvent atteindre, et que nous ne pouvons pas même comprendre jusques à quel point il est incompréhensible » (1).

Dieu est infini, infmi de toute façon et de tout côté. Pour le désigner de notre mieux et pour cacher notre impuissance à parler de lui comme il faudrait, nous en sommes réduits à employer cette formule accablante, ce mot dont le sens positif nous déborde et nous échappe : Plnfini.

« Magnus Dominus et laudahilis nimis (2). » D'une grandeur que nous essayerions en vain de mesurer, Dieu est déjà digne de toute louange. Nous sommes obligés de l'honorer quand même nous ne serions pas ses sujets, quand même, dans le passé, nous n'aurions rien reçu de lui, quand même, dans l'avenir, nous n'attendrions rien de sa munificence. Nous y sommes obligés par l'honnêteté, par la délicatesse naturelle aux âmes droites. « Ex quadam

(1) Bossuet. Sermon sur le culte dû à Dieu.

(2) Ps. xLvii, 2.

Jionestate... debemus citUum et honorem his qui surit in dignitate constitutif etianisi non simus eis subjecti (1). » Lorsque les passions ne viennent pas troubler nos consciences, lorsque la haine, l'ambition, Tenvie n'arrêtent pas notre premier mouvement, nous nous inclinons devant les personnes qui nous dépassent par leur excellence, et, selon un mot en usage parmi nous, nous rendons justice au génie, à la beauté, à la vertu. D'elles-mêmes et sans y être poussées, les multitudes ayant entendu le Christ, et assisté à ses miracles, se rangeaient sur son passage en signe de respect et voulaient le couronner. Une foule de héros, de poètes, de thaumaturges ont vécu et sont morts loin de nous dans le temps et dans l'espace, les siècles ont effacé la trace de leurs tombeaux et dispersé leurs cendres ; cependant, nous aimons encore à entourer d'une auréole leur nom et leur mémoire, tant nous éprouvons le besoin d'exalter le mérite pris en soi et abstraction faite de nous-mêmes (2).

Cette loi est gravée si profondément en nous que nous lui obéissons à l'égard d'ennemis dont la supériorité nous es! fatale, car nous ne refusons pas nos hommages à l'adversaire dont les armes loyales et dont la bravoure nous ont vaincus. Elle nous parle avec tant d'autorité, qu'elle triompjie des préjugés

(1) lia ilae^ q. on, art. 2, ad 2'^"».

(2) Append., N. 3, p. 293.

les plus invétérés, des résolutions les plus réfléchies. Venus pour surprendre le Sauveur, les scribes ne résistent pas à son reprard ni à ses discours ; malgré eux, la critique qu'ils avaient préparée cède à l'admiration et ils bénissent Celui qu'ils avaient jure de confondre. Après cela pourrions-nous rester indifférents et muets en face de la perfection absolue? Comment la morale ne nous prescrirait-elle pas de saluer Dieu d'abord pour ce qu'il est? Nous applaudissons avec des enthousiasmes parfois puérils de fugitifs météores, et nous n'adresserions pas un hymne au Soleil inextinguible dont l'éternel éclat nous éblouit : Dieu! Quelle contradiction ! Le prophète se hâtait d'acclamer la perfection intrinsèque de Dieu : « Votre magnificence, disait-il, s'élève audessus des cieux (1). » C'est ensuite seulement qu'il célébrait le créateur de Tunivers. L'Eglise à son tour entonne ce chant d'allégresse : « Gloire à Dieu sur les hauteurs... Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, nous vous exaltons, nous vous rendons grâces à cause de votre immense gloire. » Toutes ces voix nous apprennent qu'avant tout. Dieu a droit pour lui-même à notre culte. A mesure qu'elle s'élève et se purifie, à mesure qu'elle se transfigure par son contact avec le Saint-Esprit et par son commerce avec le don de piété, la vertu de religion rattacke plus étroitement tous ses actes

(1) Ps. viit, 2.

à Dieu considéré dans sa souveraine et intime perfection.

Dieu a un second droit à notre adoration : le droit du Maître. Il nous fait de toutes pièces : il ne se borne pas à transformer notre nature, à en rectifier quelques lignes, à y ajouter quelques traits, il nous tire du néant. Je n'élais pas : par lui, je suis devenu tout ce que je suis; son acte créateur m'apporte le fond de ma substance et les propriétés qui en découlent, c'est-à dire, mon corps avec la riche complexité de son organisme, mon àrne avec ses facultés si pures, mon cœur avec ses émotions brûlantes. Il n'est rien en moi qui n'émane de Dieu comme de son premier principe.

Mais Tœuvre appartient à Touvrier et dépend de lui dans la mesure mêmeoii elle lui doit l'existence. Puisque Dieu a formé de fcs mains et animé de son souffle tout ce qui est et tout ce qui vit en moi, sa domination s'étend des racines jusqu'à la cime de mon être matériel ou spirituel; de ma chair et de mon sang jusqu'à mon intelligence; de ma pensée jusqu'aux détours de mes vouloirs, jusqu'aux replis de ma conscience, jusqu'aux derniers ressorts de ma liberté. Celte domination transcendante renouvelle, pour ainsi dire, ses titres à chaque instant, car Dieu ne cesse pas de nous créer, l'action conservatrice qui nous empêche de retomber dans le

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néant, n'étant que la continuation de celle qui nous en a fait sortir.

Dieu est notre Maître, notre devoir est de le servir, car dès qu'une personne est revêtue de raiitorité vis-à-vis d'une autre, la justice exige que la première soit servie par la seconde. Celle-ci a-t-elle la prétention de s'affranchir et de ne relever que d'ellemême? L anarchie apparaît : elle apparaît d'autant plus grave, d'autant plus féconde en malheurs qu'elle s'insurge contre un pouvoir plus sacré. Que dirons-nous de l'homme qui résiste au Roi des rois, qui consciemment secoue le joug du Seigneur et répète le cri infernal, Jion s erçiam[iyi Que pourrions-nous dire sihon qu'il atteint l'ordre éternel, qu'il offense le premier principe de la loi morale, que par sa faute, indifférent, négligent ou sectaire, il manque au plus fondamental, au plus indispensable, au plus intransigeant de ses devoirs, celui de servir son Créateur?

Nous voilà donc liés vis-à-vis de Dieu, et, parce qu'il nous a créés, tenus de le servir comme le Maître absolu. Le servir c'est reconnaître son souverain domaine sur nous et prononcer les paroles du psalmiste : « Je suis ton serviteur, fils de ta servante (2).)) Le servir, c'est vivre dans sa dépendance, nous assujettir à lui jusque dans les moindres éléments de notre être, de sorte qu'il y ait un rapport

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