VENDREDI SAINT
PRÊTRE ET HOSTIE PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR
Semetipsum obtulit immaculatum Deo.
Il s'est offert lui-même à D tu comme une victime sans (aclie.
Héb., IX, 14.
Eminentissime Seigneur (1), Messieurs,
L'acte le plus sublime de la religion, c'est le sacrifice, puisque, par le sacrifice, nous reconnaissons d'une manière plus explicite et plus significative le domaine souverain de Dieu sur le monde, son droit de nous faire vivre, de nous faire mourir et même de nous rejeter dans le néant d'oii il nous a tirés. Mais aucun sacrifice n'est comparable
(1) s. Ém. Mj^r le cardinal Amette, archevêque de Paris.
à celui de la croix. Les autres lui empruntent toute leur vertu. Les oblations sans nombre qui le précédèrent : immolations et effusions de toute sorte en étaient la figure, voilà pourquoi elles étaient agréables à Dieu. L'hostie de nos autels nous rend propice le Père céleste, car c'est l'hostie même du Calvaire et l'acte par lequel nous l'offrons a du prix à ses yeux parce qu'il rappelle et perpétue la Passion.
Ainsi, Messieurs, la religion depuis le commencement du monde vit de la croix, elle en vivra jusqu'à la fin. Et s'il est vrai que notre bonheur dans le temps et dans l'éternité dépend de l'efficacité de notre religion, nous avons bien raison de chanter :
Salut, ô croix, notre 'unique espérance.
0 Crux, ave^ Spes unica.
Vous parler du sacrifice de la croix, vous expliquer com,ment le Christ s'est immolé lui-même à Dieu, c'est-à dire comment il a été Prêtre et Hostie : voilà le but de cet entretien.
Jésus-Christ est Prêtre, Messieurs. Il a été appelé par son Père à la dignité sacerdotale. Il a reçu l'onction qui marquait son âme d'un caractère ineffaçable et qui lui conférait le pouvoir d'être Tinter-
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médiaire entre la terre et les cieux. On le voit, en effet, apporter à l'homme les dons immenses et précieux de la Divinité. On le voit offrir à Dieu les hommages de l'homme : c'est en ce ministère auguste que consistent les fonctions du prêtre. Prêtre universel et' représentant de la création auprès du Créateur, Jésus est chargé de tous nos intérêts spirituels et c'est par lui que nous entrons en rapport avec Celui qui est notre principe et notre fin. 11 est le Pontife suprême : les autres dépendent tous de lui, ont reçu de sa plénitude, ne sont que des instruments entre ses mains. Il est le Pontife éternel, les élus lui doivent les clartés qui les rendent heureux : il est le flambeau de la sainte Cité. « Lucerna ejus est Agnus (1). »
Jésus-Christ est le Prêtre par excellence, il est donc sacrificateur. Mais puisque lui-même est l'unique victime de la vraie religion, il faut, pour que son sacerdoce soit réel et effectif, qu'il s'immole lui-même. Or, au jour de sa souffrance et de sa mort sur la croix, bien des agents causent l'effusion de son sang, mais le Christ ne se frappe pas d'un coup homicide, il est purement passif, on Timmole sans le consulter : il ne s'immole pas de sa propre main. Les sacrificateurs sont tous ceux qui, au cours de la Passion, contribuent par un mot, par un acte, par un geste, à faire accu-
(1) Apocal., XXI, 23.
ser, condamner, souffrir et mourir Jésus. Sacrificateur, Judas livrant pour trente deniers son Maître à la haine des sectes î Sacrificateurs, les membres de la cohorte et les ministres du Sanhédrin saisissant le Sauveur et le liant au jardin des Oliviers ! Sacrificateurs, les apôtres l'abandonnant et Pierre le reniant! Sacrificateurs, Gaïphe et les magistrats poursuivant le Fils de Dieu de leurs traits? Sacrificateurs, les faux témoins déposant mensongèrement contre lui! Sacrificateurs, les valets qui lui crachent au visage, lui voilent la face et le soufflettent indignement! Sacrificateur, le tribunal qui le condamne à la peine capitale ! Sacrificateur, Pilate assez faible pour remettre à des ennemis un être qu'il sait sans reproche ! Sacrificateur, ce peuple dont la fureur demande à grands cris le crucifiement du Prophète ! Sacrificateurs, les hommes de la flagellation, les gardes du prétoire, les bourreaux du Calvaire, les bandits qui insultent Jésus, les princes, les scribes, les vieillards qui l'accablent d'opprobres, le soldat qui de sa lance lui perce le cœur! Sacrificateurs, les Juifs et les Gentils engagés dans ce procès mémorable! Sacrificateur, enfin, le genre humain qui a versé le sang de l'Agneau immaculé! Criminels, Messieurs ! Criminels à tous les degrés : par cupidité comme Judas, par faiblesse comme les apôtres, par envie, par haine, par méchanceté comme Caïphe et les Pharisiens, par lâcheté comme Pilate, par entraînement, par ignorance, par légèreté comme
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la foule, comme les soldats, comme les valets! Criminels ! non pas sacrificateurs. Le sacrifice est. un actesaint inspiré parla religion et par la charité : tous ceux qui ont contribué au supplice de Jésus-Christ ont obéi à des sentiments vils ou à des passions abominables. Ils n'ont pas été des prêtres : ils n'ont été que des coupables, des impies, des meurtriers. Où est donc le sacrificateur, Messieurs? C'est le Christ et lui seul. L'Evangile et les apôtres nous affirment que dans sa Passion il a rempli les fonctions sacerdotales, qu'il s'est livré lui-même, qu'il s'est offert lui-même, qu'il s'est humilié, anéanti lui-môme. Le sacrificateur ne plonge pas toujours de ses propres mains le glaive dans le cœur de la victime. A Jéru salem, la plupart du temps, les agneaux et les boucs étaient égorgés par les auxiliaires du prêtre, non par le prêtre : cependant on estimait que le prêtre était le sacrificateur, car c'est en vertu de son autorité que l'on se livrait sur l'Hostie à l'œuvre de destruction, et, c'est lui qui, en vertu de cette autorité, présentait à Dieu le contenu de la sanglante oblation.
A la Passion, indirectement le Christ s'immole et s'offre lui-même volontairement : » Oblatus est quia ipse voluit. » Il s'immole volontairement, car il dépend de lui d'empêcher ses ennemis de le toucher et de lui nuire.
Il a la faculté de changer leurs dispositions intérieures, comme il changera celles de Pierre,
du bon larron, et de transformer des adversaires acharnés en disciples et en apôtres comme il transformera Saul le persécuteur. 11 a la faculté de réduire à l'impuissance ceux qui en veulent à sa vie et de faire échouer leurs ténébreuses conspirations. Il a la faculté de se rendre inaccessible et invulnérable. Il montre bien, lors de son arrestation, que ce serait pour lui un jeu de renverser et d'immobiliser à jamais la troupe venue pour le saisir. Le grand cri que l'on entend sortir de sa bouche au moment où il va expirer prouve surabondamment que, s'il le voulait, la mort reculerait devant lui, comme elle reculera dans trois jours. Il parle à plusieurs reprises de cette souveraineté qu'il a reçue d'En-Haut. Il dit à Pierre qui s'est armé pour le défendre : « Ne le sais-tu pas, il me suffirait de prier mon Père, il m'enverrait plus de douze légions d'anges (1). » Il dit aux envoyés des Pontifes et des pharisiens : « Vous m'abordez comme un voleur avec des armes et des bâtons. Tous les jours j'étais avec vous dans le temple, vous n'avez pas mis la main sur moi, parce que^je ne le permettais pas^ mais cette heure est à vous et à la puissance des ténèbres, ye vous V abandonne (2). » « Tu ne me réponds rien? s'écrie Pilate. Ne le saistu pas, j'ai le pouvoir de te crucifier et le pouvoir de te livrer. » Jésus réplique douceinent : « Tu n'aurais
(i) s. Matth., XXVI, 53.
(2) S, Luc, XXII, 52-S3.
sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d*En-Haut(l). » Dès longtemps, devant la multitude attachée à ses pas, il avait déclaré que personne ne lui ôterait la vie, que lui seul la donnerait pour ses brebis et la reprendrait à l'heure de son choix (2). Ainsi donc, Messieurs, il était facile au Christ d'échapper à la souffrance et à la mort. Il ne l'a pas voulu. 11 a voulu, au contraire, épuiser jusqu'à la lie l'amer breuvage qu'une prédestination mystérieuse lui avait préparé. Il a défendu à ses amis d'intervenir en vue de l'arracher à son sort tragique et c'est avec une sorte d'indignation qu'il dit à Pierre : « Remets ton épée au fourreau. Gomment ! je ne boirais pas le calice que mon Père m'a donné (3) ! » Suivons-le des arbres séculaires à l'ombre desquels il est arrêté jusqu'au Calvaire. Il n'oppose aucune résistance à ses ennemis ; il n'essaie pas de se défendre ; aux accusations, aux faux ' témoignages, il n'oppose pas un mot de justification. On lui reproche d'avoir profané le sabbat, d'avoir médité la ruine du temple, d'avoir troublé la nation par son enseignement, soulevé le peuple, conspiré contre César : il ne proteste pas. On le conduit d'Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode : il ne réclame pas. Toutes les formes de la
(1) s. Jean, xix, 10-11.
(2) Ibid ,x. 18.
jâ) Ibid., XVIII, 11.
LA JrSTICR ENVERS DIEU
justice sont violées à son désavantage; point d'avocat de sa cause, point de témoins à décharge, nul respect des lenteurs ni des délais prescrits par la loi : il se tait. Il n'accueille par aucune marque d'indignation la sentence capitale qui le frappe. Pas un mouvement pour se' soustraire au baiser de Judas, aux crachats, aux soufflets, aux coups, aux fouets ; pas un geste pour arracher le bandeau dont on voile ses yeux, la couronne d'épines qu'on pose sur sa tête, pour jeter le roseau qu'on lui met à la main ou le lambeau de pourpre dont on couvre ses épaules. La croix Fécrase ; il chancelle, il tombe sous son poids, il ne demande pas qu'on la lui ôte, ni qu'on l'assiste, ni même que Ton compatisse à son martyre. Le Gyrénéen vient à son secours, Véronique essuyé sa face adorable, les femmes de Jérusalem se lamentent sur son sort, ce n'est pas à sa prière. On Tétend sur le gibet, on cloue ses mains et ses pieds, il ne pousse pas un gémissement. Le spectacle devient atroce : en pro'e à une fièvre dévorante et à d'indéfinissables tortures, Jésus voit le peuple branler la tête, il entend les défis, les outrages, les blasphèmes dont il est l'objet comme Thaumaturge, comme Sauveur, comme Fils de Dieu; le rire infernal des scribes» des princes, des vieillards déchire ses oreilles; il n'ouvre pas la bouche sinon pour implorer le pardon de ses bourreaux, pour promettre le ciel au repentir et pour consoler ceux qu'il aime. — C'est
à peine si un cri lui échappe : v( Mon Dieu, pourquoi m'avGz-vous abandonné.? » Ce cri n'était pas un murmure ; il avait pour but de prouvjer au monde que le Sauveur poussait l'ab négation jusqu'à se résigner au délaissement de son Père, délaissement oii se consommait ^on sacrifice. — Quand on pense, Messieurs, que le Christ, pouvant s'épargner toute souffrance, vivre impassible et s'envelopper pour toujours dans les clartés de la transfiguration, s'est livré sans réserve aux traits de la douleur et du trépas, n'a-t-on pas le droit de dire» comme le dit l'Esprit-Saint, qu'il s'est immolé lui" même? Que de fois, pendant cette campagne, nous avons répété de nos meilleurs soldats, de nos plus héroïques officiers : « Ils se sont fait tuer! » Ils seé sont fait tuer,» car ils ont demandé une mission que personne ne leur imposait, car ils sont allés audevant de dangers loin desquels il leur était permis de se tenir. Ils se sont fait tuer par esprit de foi et de patriotisme ; ils sont 'morts, morts volontairement à notre service, voilà ce qui leur donne un double titre à notre reconnaissance et à notre admiration. Le Christ leur avait montré l'exemple; il faut appliquer à la gloire du modèle la loi que nous invoquons à la gloire des imitateurs ; il faut dire de celui-là bien plus encore que de ceux-ci : « Il lui était facile, sans offenser aucun devoir, de s'épargner toute peine et toute blessure; il s'est livré pour Dieu et pour l'humanité au martyre, il s'est
bien immolé lui-même et, en toute vérité, il a été au Calvaire Prêtre et sacrificateur. »
Jadis, l'hérésie refusait d'admettre que le Fils de Dieu se fût réellement incarné, elle refusait encore avec plus d'obstination de croire que Jésus eût enduré de fait le supplice de la Passion. Le Christ avait tout l'extérieur de l'homme, disait-elle, mais jl n'était point homme; il a semblé souffrir et mourir, mais il n'a souffert et n'est mort qu'en apparence. L'easeignement chrétien est en formelle contradiction avec cette erreur. Au Calvaire, Jésus- Christ est à la fois Prêtre et Hostie, sacrificateur et victime.
Nous le disions dimanche dernier, ce qui distingue essentiellement la simple oblation du sacrifice, c'est que la matière de la simple oblation reste ce qu'elle était, tandis que la matière du sacrifice est soumise à un changement qui va jusqu'à sa destruction, jusqu'à une sorte d'annihilation. Le Christ a-t-il connu ce changement au co urs de sa Passion? Oui, Messieurs, et jamais hostie ne l'a subi à un pareil degré.
A peine le drame s'est-il inauguré que Jésus est changé dans l'esprit de tous ceux qui l'ont connu, aimé ou haï. Il est changé dans l'esprit de ses
apôtres. Ne parlons pas de Judas, laissons-le dans la nuit noire oii le plonge son crime : parlons des autres, de Simon, de Jacques, de Jean. Ily a quelques heures à peine Jésus leur inspirait un dévouement, sans bornes. Pierre, sûr de son affection, s'écriait en ajoutantles serments aux serments : «Quand même tous seraient scandalisés à votre sujet, moi je ne serai pas scandalisé... Quand môme il faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas... Je suis prêt à me laisser enchaîner et à donner ma vie avec vous et pour vous. » Et les autres disciples en diraient autant. i^Simlliter et omnes discipuli dixeriini [{). » Quel contraste î A peine est-il arrêté que tous l'abandonnent et s'enfuient. « Tanc discipuli omnes ^ rellcto eo, fagerunt (2). » Les plus courageux le suivent de loin, sans que nous puissions dire si, chez eux, l'amour l'emporte sur la curiosité : Ht vlderet fi aern, Pierre voulait savoir comment les choses tourneraient, dit l'Evangile (3). Mais voici un fait plus grave. Interpellé par une servante, le chef des douze déclare à trois reprises qu'il ne connaît pas « cet homme ». Il s'indigne, il proteste, il jure qu'il n'a jamais eu aucun rapport avec l'homme dont on lui parle; il jette l'anathème à quiconque ose le contredire.
Jésus est changé dans l'esprit du peuple. Hier, il
(1) s. Matthieu, xxvi, 35.
(2) IbiU., XXVI, 56.
(3) Ibid., XXVI, 58.
était si réellement vénéré par la foule, que les pharisiens et les membres du Sanhédrin, craignant un soulèvement, se demandaient avec inquiétude s'ils pourraient sans danger mettre la main sur lui. Maintenant le peuple semble avoir oublié les paroles qu'il a entendues, les bienfaits qu'il a reçus. On dirait que, pour lui, l'être traîné devant le tribunal de Pilate n'a rien de commun avec celui qui guérissait les malades et ressuscitait les morts. Loin de prendre la défense du Prophète, il se prononce contre lui avec fureur et acharnement. Tous les échos de Jérusalem répètent le cri de la foule en délire : « Qu'il soit crucifié ! qu'on le fasse disparaître! qu'il soit crucifié ! »
Jésus est changé dans l'esprit de ses ennemis. Depuis longtemps, ceux-ci le haïssent, mais ils n'osaient pas l'attaquer ouvertement. Ils lui tendaient piège sur piège, ils l'espionnaient, ils essayaient de le surprendre en flagrant délit de contradiction, mais enveloppant leur fiel et leurs venimeuses insinuations dans des formules hypocrites, ils se gardaient de l'accuser en face, de tourner en dérision sa personne, sa doctrine ou sa vie. Maintenant ils usent sans ménagement de la calomnie, du mensonge, de l'outrage. Aucune modéra tion dans leur langage, aucune retenue : ils poussent Timpudence et le cynisme au delà de loutes les bornes. Écoutez leurs affirmations : Jésus est un perturbateur dans l'ordre religieux puisqu'il s'attri-
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l)iie la dignité de Messie, puisqu'il menace le Temple et viole le sabbat : c'est un criminel dans 1 ordre social puisqu'il trouble le pays, de la Galilée jusqu'à Jérusalem : c'est un conspirateur dans l'ordre politique puisqu'il défend de poyer le tribut à César et qu'il s'arroge le titre de roi. Sa culpabilité est tellement évidente qu'il n'est pas permis de la discuter : « Si ce n'était pas un malfaiteur, disent-ils à Pilate, nous n'aurions pas pensé à vous le livrer (1).» Inutile de vouloir leur montrer ce qu'il y a d'injuste et de révoltant dans leur attitude. Plus on résiste à la sommation de leurs chefs, plus ceux-ci ajoutent contre Jésus les accusations aux accusations : « Et accusabant eiim summi sacerdotes in multis (2). » Plus leur mauvaise foi est manifeste, plus leur colère monte et devient menaçante. « At illl invalescebaiit (3). » Ils sont loin les jours où d'un regard, d'un mot, d'un geste, Jésus confondait ses adversaires; les jours oii il sauvait la femme adultère en disant : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » , les jours oii de savants complots échouaient misérablement devant cette parole : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Qui ne le voit.? Aux yeux des princes du peuple, des pharisiens, des sadducéens, Jésus n'est plus ce qu'il était. Jadis il était redoutable, à présent
(1) s. Jean, xviii, 30.
^) S. Marc, xv, 3.
(3) S. Luc, sxiii, 5.
LA JUSTICE ENVERS DIEU — il
2j8 la justice envers dieu
on peut sans péril l'accabler, le défier et le maudire.
Mystère plus incompréhensible, on croirait que Jésus n'a plus la même place dans le cœur de son Père. Oh ! quelle était douce et tendre cette voix qui des cieux descendait sur le Jourdain et sur le Thabor : (( Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacuiy voici monfils bien-aimé, en qui j'ai mis toute ma complaisance. (1) > Maintenant elle est muette : muette au jardin des Oliviers, muette au Sanhédrin, muette au prétoire, muette au Calvaire! Oui, pour Jésus, à l'extérieur tout est changé. Il est le condamné que l'on n'essaie plus de défendre, l'agneau que l'on conduit à la boucherie sans que personne songe à le sauver.
Tout est changé autour de lui, tout est changé en lui.
Son visage : les soufflets, les crachats, les coups l'ont rendu pareil à celui d'un lépreux; il a perdu cette majesté qui, sur le monde, exerçait une si puissante action. Le plus beau des enfants des hommes est devenu méconnaissable; ses amis et ses proches l'ont cherché sans se douter qu'ils passaient près de lui. Son corps est changé; la flagellation et le crucifiement en font une plaie vive dans laquelle il n'y a pas un muscle qui n'ait été froissé, pas un atome qui n'ait été meurtri et tuméfié. Non est in eo sanitas. Son regard
(1) s. Mattuieu, III, 17, etc.
était entraînant; Simon, André," Jean, Nathanael n'en pouvaient soutenir la flamme apaisée sans être émus, sans éprouver le désir de tout quitter pour s'engager dans la voie de la perfection et de l'apostolat. Il n'en est plus ainsi : les yeux de Jésus languissants et comme éteints n'ont plus leur force ni leur expression. — La voix de Jésus est changée : elle ne trouve plus ces accents qui enthousiasmaient les esprits et captivaient les cœurs, ces arguments et ces interprétations qui répandaient la lumière et dissipaient l'erreur. L'âme du Sauveur elle-même n'a-t-elle pas changé? — Hier, Jésus brûlait du désir de manger avec ses apôtres la Pàque qui devait précéder son martyre, et voilà qu'à l'approche de l'heure si longtemps prédite et attendue, son âme est envahie par la crainte, rongée par une tristesse profonde, dévorée par un inexorable ennui et sujette à des spasmes qui ressemblent à ceux de l'agonie.
Le changement qui s'opère dans la victime ne laisse rien en état. L'honneur de Jésus fait naufrage dans les flots des accusations et des calomnies. Le Sauveur est atteint dans tous ses titres. Sa qualité de Prophète, de Thaumaturge qui lui ont valu tant d'admiration n'est plus maintenant qu'un objet de dérision. Autrefois, on l'entourait avec une imperturbable confiance et on lui disait : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi... Dites
seulement une parole et mon serviteur sera guéri », au Calvaire ses miracles et ses bienfaits sont le thème que l'on exploite pour l'accabler d'injures. « S'il est le roi d'Israël, qu'il descende de la croix ! S'il est le Fils de Dieu, que Dieu le délivre I 11 a sauvé les autres qu'il se sauve lui-même î II appelle Elie, on verra bien si Élie viendra le secourir » Tels sont les propos qui s'échangent au pied du gibet. Jésus est bien devenu, comme d'avance le disait David, « l'opprobre des hommes et le rebut du peuple » (1).
Y eut-il jamais sur une hostie un pareil travail de destruction, un sacrifice où la victime fut plus meurtrie, plus broyée, plus sanglante, otj Fimmolation fut plus entière et plus absolue? Lisez les pages oii, par la bouche du Psalmiste, Je Fils de Dieu peint d'avance l'état auquel l'aura réduit sa Passion :
« Je suis comme l'eau qui s'écoule,
Et tous mes os se sont disjoints;
Mon cœur est comme de la cire,
Il se fond dans mes entrailles.
Ma force s'est desséchéecomaieun tesson d'argile,
Et ma langue s'attache à mon palais;
Tu me réduis à la poussière de la mort (2). »
(l)Ps..xxi, 7.
(2) Ibid., 7, 15, n.
Vit-on jamais changement plus profond? Que reste-t-il, en effet, de cet être si gra.nd, qui avait le droit de §e dire Dieu? Dépouillé de sa gloire, de sa force, de sa puissance, de sa beauté, abandonné par tous, y compris son Père, dominé par tous, y compris les plus misérables, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Dans Tétat oii il est réduit, il se compare à la créature la plus infime : « Moi, dit-il par la bouche de David, je suis un ver, non plus un homme. » Il vit encore, mais bientôt la mort achève son œuvre implacable. Plus d'expression dans le regard, plus de lumière sur le front, plus de sang dans les veines, plus de battements au cœur : celui qui possédait la plénitude de l'être et de la vie n'est plus qu'un cadavre inerte et glacé. S'il est vrai que plus la victime est immolée, plus le sacrifice mérite son nom, il faut admettre qu'à la croix il a été parfait, car l'immolatien de Jésus a été une sorte d'anéantissement. Exinanivit semetipsum. En toute vérité notre Sauveur est le vrai Prêtre et la vraie Hostie du Nouveau Testament.
Messieurs, nous sommes tous victimes en ce monde, et, à des degrés divers, nous partageons le sort de Jésus considéré comme Hostie. Des tristesses, des craintes, des inquiétudes, des ennuis nous accablent. Atteints par les traits de l'envie, de
la calomnie, de la haine, nous lléchi^sons sous le poids de nos peines, nous passons par des angoisses qui ressemblent à des agonies : il faut que nous connaissions expérimentalement, pour une part, la douleur de Jésus, notre chef. Pendant ces quatre années, c'est une bien large part que nous avons prise à sa Passion! Que de larmes dans nos yeux, que de plaies dans nos cœurs! des larmes amères et brûlantes, des plaies si profondes que les cicatrices ne s'en effaceront jamais. La France a été étendue sur la croix, elle a versé les flots de son sang le plus pur, elle a été soumise à ce martyre et à ce travail de destruction qui caractérise l'action du sacrifice. Mais il ne suffit pas que nous soyons victimes avec le Christ, il faut encore que nous soyons à notre manière prêtres avec lui. Nous sommes victimes en souffrant comme lui : nous serons prêtres en souff'rant comme lui volontairement, en supportant les épreuves, les deuils, les séparations sans murmurer, sans nous plaindre, sans accuser la Providence, en pratiquant la résignation et en offrant à Dieu nos douleurs comme un hommage.
Alors ces douleurs auront aux yeux de Dieu une vertu rédemptrice et elles contiendront la plus précieuse des adorations. Parce qu'il s'était offert volontairement, Jésus-Christ ne tarda pas à toucher le prix de son action héroïque. Il n'était pas encore détaché de la croix que, selon
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sa prédiction, le monde s'éprenait d'amour pour lui et s'attachait ardemment à sa personne. Il avait à peine passé trois jours dans le tombeau que la gloire de la vie et de la résurrection envahissait son corps pour le transporter bientôt aux cieux. Nous aussi, nous serons récompensés de nos souffrances si, les acceptant avec une pleine soumission à la volonté de Dieu, nous en faisons un sacrifice religieux. Que dis-je, nous ayons ddjà reçu en partie notre récompense. Quand nous ayons été étendus pantelants sur la croix, l'univers s'est ému et la France malheureuse a gagné la sympathie de tous les peuples et obtenu leur assistance. Avec cette sympathie et cette assistance, notre piété dans la tribulation nous a valu la victoire, elle nous vaudra, je l'espère, une renaissance dans la paix, la concorde, la prospérité : elle nous vaudra à tous de nous asseoir auprès du Christ pendant l'éternité. Ainsi soit-il.