Eu agissant ainsi, elle obéit à l'Evangile
a) Jésus-Christ nous a donné l'exemple du culte extérieur. Tout en condamnant les pratiques exagérées des sectes, il se soumettait aux lois cultuelles : la circoncision, la présentation au temple, le baptême, la célébration de la Pàque. Génuflexions, prostrations, sacrifice de la croix, p. 52-54.
6j Jésus Christ, dans la loi nouvelle a simplidé le culte extérieur, il ne l'a pas supprimé. Le culte extérieur n'est absent ni de son Testament, ni de son sacrifice. Il nous a dicté une prière vocale, et, en laissant à l'Eglise le soin de déterminer les détails de nos cérémonies, il nous en a fourni la substance en instituant les sacrements, p 54-55.
2. En nous livrant au culte extérieur, nous obéissons à la raison.
a) La raison nous enjoint de servir Dieu avec tout l'être que nous avons reçu de lui. Nous lui consacrons notre corps par le culte extérieur et nous reconnaissons qu'il en est le créateur et le maître. Saint Dominique dans la grotte de begovie, p. 55-57.
b) Le culte extérieur est nécessaire pour stimuler la dévotion. Action des sens et des choses sensibles sur nos connais-
DEUXIKMK CONFÉRENCE 39
sauces et sur nos alfeetions. Le culte extérieur réveille, ranime, auguieiite la dévotion. Explication de cette vérité. Effets salutaires des chants, des cérémonies sur les cœurs. Les questions de nerfs deviennent vite des questions d'âme. Loi de notre nature ([ul nous condamne à nous élever des choses visihles aux choses invislhles.
De fait, quand le culte extérieur disparaît, la vertu de religion meurt, p. 57-59..
c) Le culte intérieur a besoin du culte extérieur pour s'exprimer. Force du sentiment religieux. Tout sentiment fort rayonne au dehors et envaliit la personnalité. La dévotion do l'âme se montre dans l'attilude du corps. Parvenue à une certaine intensité la piété entraîne le corps à sa suite. Extases des Saints
Impossibilité de séparer le culte intérieur et le culte extérieur. Echec et contradictions des protestants, p. 59-01.
Conspirations de la Franc-Maçonnerie pour réduire de plus en plus le culte extérieur. Pression qu'elle exerce sur les gouvernements et sur les législateurs. Son acharnement nous prouve l'importance du culte extérieur. Etat anormal des églises obligées d'offrir en cachette leurs sacrifices. L'Etat normal, c'est que la foi se serve du culte extérieur pour compléter et promouvoir le culte intérieur, p. 61-02.
CULTE INTÉRIEUR ET CULTE EXTÉlilEUR
Monseigneur (1), Messieurs,
Nous devons à Dieu un culte spécial, un culte proportionné à sa perfection, à sa puissance, à ses bienfaits, un culte qui n'a sa forme officielle et légitime que dans l'Eglise catholique. Ce devoir s'impose à tous : il n'est permis à personne de s'en affranchir, car personne n'est indépendant de Diou Créateur, Roi et Sauveur du monde. La vertu de religion est nécessaire aux simples et aux ignorants ; elle ne l'est pas moins aux âmes élevées au-dessus du vulgaire par leurs pensées et leurs sentiments. Il faut même que notre culte grandisse
(1) s. G. Mgr Harmel, vicaire apostolique de Tahiti.
à mesure^ que, soit dans Tordre intellectuel, soit dans Tordre moral, soit dans Tordre naturel, soit dans Tordre surnaturel, nous grandissons nousmêmes. Plus de fortune, plus de pouvoir, plus de science, plus de bonheur, plus de grâce oblige à plus de piété. Ici, point d'exception, point de privilège. Les arguments qu'invoque, pour vivre dans l'indifférence, je ne sais quelle fausse aristocratie, sont des motifs nouveaux de servir Dieu avec une conscience moins vague et moins obscure. Si quelqu'un est excusable de réduire la part de la religion, c'est le pauvre tourmenté par le souci du pain quotidien, c'est Têtre borné qui vit d'idées courtes et mal définies.
Donc, l'homme, fût-il seul ici-bas, est tenu de rendre à Dieu le culte que Dieu lui demande. Ce culte comporte des actes intérieurs et des actes extérieurs : c'est ce qu'aujourd'hui je me propose de vous expliquer (1).
Ce culte comporte des actes intérieurs, des actes issus non des puissances sensibles, mais de l'intelligence, de la mémoire, de la volonté, du cœur.
Il faut adorer Dieu en esprit, car Dieu le veut et Ta toujours voulu. Ceux qu'il a chargés de nous trans-
(1) Append., N. 1, p 301.
DEUXIlhiE CONFÉRENCE 43
mettre ses ordres n'ont jamais varié sur ce point. Dans l'Ancien Teslament, ils ont lutté contre Israi'l trop porté à suivre l'exemple des Gentils et h donner comme eux une place prépondérante aux manifestations superficielles de la piété. Ils l'ont répété aux générations successives : Jéhovah ne se contente point de protestations verbales; en l'honorant des lèvres et en tenant sa pensée loin de lui, on l'offense et l'on provoque sa colère (1); le sang des boucs et des taureaux qui n'est pas oflert avec piété lui répugne ; il est lassé d'entendre les voix et les trompettes que n'inspire aucune émotion; les fêtes tapageuses qui éclatent au dehors sans avoir aucun écho au dedans lui déplaisent et le fatiguent : telle est la doctrine des prophètes, doctrine à laquelle euxmêmes se montrent d'une fidélité constante. Ils demandent à leurs âmes les hymnes qu'ils adressent au Seigneur : t( Mon âme vivra pour Dieu... 0 mon âme, sois soumise au Seigneur,... espère dans le Seigneur,... loue le Seigneur,... aime le Seigneur,... bénis le Seigneur et n'oublie jamais les grâces que tu as reçues de lui. . Mon âme, ô Dieu, s'élève vers vous,... a soif de vous,... soupire après vous comme la biche haletante et altérée soupire après l'eau vive. Dès l'aurore mon âme veille, dès l'aurore elle pense à vous... elle est consumée par les brûlants désirs qui l'emportent
(1) Cf. ISAÏE, XXIX, 13-14.
vers vous (i). » Voilà, Messieurs, les formules des vrais disciples de Moïse.
Dans le Nouveau Testament, Dieu nous instruit par la bouche de son Fils et par la bouche des apôtres.
Jésus-Christ se livre à un effort ininterrompu dans le dessein de réformer les idées des pharisiens et de stigmatiser les pratiques oii le cœur n'a point de part. Il professe que, pour plaire à Dieu, il ne suffit pas de porter des ciliées de couleur sombre, de fixer à son front ou à son bras de larges phylactères, de se livrer à des ablutions, de déchirer ses vêtements, de multiplier les paroles et de crier : « Seigneur, Seigneur » ; tout cela est Técorce, non la sève de la dévotion. Celle-ci, comme la pauvreté, comme la mansuétude, comme la modestie, comme la pureté, comme la justice, mérite son nom de vertu et est agréable à Dieu quand elle est au fond ce qu'elle semble à la surface. Un jour, vers rheure de midi, Jésus épuisé par une marche pénible à travers les monts d'Ephraïm, s'assit au bord d'un puits situé près de Sichar et appelé le puits de Jacob. A peine s'était-il un peu reposé, qu'une Samaritaine vint à la source antique pour y renouveler sa provision d'eau. Immédiatement le Sauveur engagea avec la pauvre femme une conversation au cours de laquelle il lui dit: « L'heure vient, elle est déjà venue oii les vrais adorateurs
(1) P aumes, pasnm.
DEUXIÈME GONFÉHKNCE 45
adoreront le Père en esprit et en vérilé; car le Père ne cherche que des adorateurs de cette sorte. Dieu est esprit, il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (1). »
Ce discours servit souvent de thème à la prédication des apôtres pour réagir auprès des premiers chrétiens contre les observances purement matérielles des sectes. Saint Paul écrit aux Corinthiens : oc Orabo spiritu^ orabo et mente : psallam spiritu, psallam et mente. Je prierai avec mon cœur et je prierai avec mon esprit ; je psalmodierai avec mon cœur et je psalmodierai avec mon esprit (2). » Il écrit aux Éphésiens : « C'est de toute votre âme qu'il faut chanter les louanges du Seigneur : Gantantes et psallenle^ in cordibus vestris Domino (3). » Il aime à redire : (( Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu. . . le temple du Dieu vivant. Nescitis quia templum Dei eslis (4). Vos enim estis templum Dei vivi (5). » Dieu habite nos monuments de pierre uniquement pour pénétrer dans Pâme qui est son sanctuaire par excellence, le sanctuaire oii il est moins à l'étroit que dans l'édifice de Salomon, moins à Pétroit que dans l'univers même. « Non est angustum cor fideliSjCuiangustam fuit templum S alonionis (GV »
(1) s. Jean, iv, 23-24.
(2) I Corinlli., xiv, 15.
(3) Ephes., V, 19.
(4) I Corinth., m, 16.
(5) II Corinlh., vu, 16.
(6) Actes, XVII, 2i. S. Augustin, Sermo. xxiii, 7.
46 f. JUSTICE ENVERS DIEU
Notre âme, en effet, est la demeure où se plaisent à venir le Père, le Fils et l'Esprit. Nous brûlons devant eux le plus doux encens, lorsque la sainte flamme de nos désirs et de nos affections nous coî.sume en leur présence; nous les apaisons lorsque nous leur offrons le sacrifice d'un cœur brisé par le repentir ; nous leur rendons les meilleures actions de grâces lorsqu'aux fêles périodiques et aux anniversaires marqués, notre mémoire ranime en nous le souvenir de leurs bienfaits (1), Telle est la place que le Christianisme assigne au culte intérieur, le prix qu'il y attache, la suprématie qu'il lui accorde sur le culte extérieur. Je me suis attardé à cette affirmation, car protestants et rationalistes nous accusent de compter pour peu les élans religieux de la pensée, de l'amour, et de nous croire en règle avec Dieu quand nous avons assisté à une cérémonie et récité quelques formules.
Notre enseignement, notre morale, notre mystique, notre histoire protestent avec une égale force contre cette calomnie.
. Et pourquoi considérons-nous les actes intérieurs comme l'expression principale et essentielle du culte ?
Parce que, d'abord, la religion est stérile qui n'atteint pas Dieu, son but étant de nous rapprocher de lui, de nous relier à lui, d'établir entre lui et
(1) Cf. s. Augustin. Cité de Dieu, livre X, ch. m.
DEUXIÈME COxNFÉRENGK 47
nous un commerce aiïectucux, et, finalement, de nous mettre en possession de lui... Or, Dieu étant esprit, esprit pur, n'est accessible qu'à l'esprit. Lumière que l'esprit seul peut voir, harmonie que l'esprit seul peut entendre, parfum que l'esprit seul peut respirer, suavité que l'esprit seul peut goiiter, réalité que l'esprit seul peut toucher, il ne laisse de prise qu'à l'esprit. Bien qu'il soit infiniment audessus de nous, il y a entre son essence et notre esprit une certaine affinité. Nous l'exposions ici en 1903, il est intelligible, et, de ce fait, il n'est pas complètement en dehors du champ ouvert à nos intelligences. Il nous est possible de le saisir par la connaissance, de nous unir à lui par l'amour et la dévotion, de converser avec lui par la prière mentale, et, avec lui, de former une douce et intime société. Ainsi, la vertu de religion nous lie à Dieu grâce à l'esprit et grâce au culte intérieur. « Consistit cultus interior in hoc quod anima conjungatur Deo per intellecLum et affectuni (1). » De lui-même le culte extérieur ne saurait avoir cet heureux effet. — Dieu n'entre point directement en contact avec la matière; il n'est point à la portée des yeux, des oreilles, des lèvres^, des mains de notre chair : le corps et les sens ne le servent qu'en servant Tâme, ne se consacrent à lui que par l'intermédiaire de l'âme, et, de même, le culte extérieur ne monte
(1) s. Thomas, II* Il^e, q ci, art. 2.
jusqu'à lui que sur les ailes des sentiments et des pensées propres au culte intérieur. « Sicut corpus ordinatur in Deum per animant, ila cultus exterior ordinatur ad cultum inleriorem (1). »
Secondement, adorer Dieu en esprit est le seul moyen de Tadorer en vérité. Le culte est sans valeur si le langage et les œuvres ne sont pas la manifestation des dispositions cachées; si, affectant de fléchir le genou, de verser des larmes, de prononcer des mots ardents, nous demeurons en nousmêmes hautains, impassibles et glacés. Une religion uniquement sensible est morte et menteuse : elle est morte, puisqu'elle a rompu avec le principe qui la vivifiait, lïime; elle est menteuse puisqu'elle n'est pas ce qu'elle paraît : elle est une religion comme un cadavre est un homme, comme une fausse perle est une perle. Loin de plaire à Dieu, la louange purement externe l'outrage ; c'est, pour ainsi dire, une comédie sacrilège, une comédie honteuse qui lui rappelle les dérisions dont son Fils fut lobjet aux portes du sanhédrin, dans la cour du prétoire et sur la croix. Elle l'outrage d'autant plus qu'elle le trompe moins. L'homme est dupe des compliments, il écoute avec une complaisance naïve les adulateurs qui le flattent pour le perdre, il se laisse griser par les vapeurs d'un encens dont il ignore la provenance et la qualité. On ne joue pas Dieu. Avant de répondre aux prières, aux adorations, aux
(1) s. Thomas, II* Il^e, q ci, art. 2.
sacrifices, Dieu sonde le cœur. « Intuetur cor (1). » Le cœur est-il muet pendant que la langue parle, est il avare pendant que les mains se montrent prodigues? Dieu se détourne et s'éloigne avec dégoût. Gauteleusement les émissaires d'Hérode et les pharisiens entourent Jésus : « Maître, disent-ils, nous le savons, vous êtes véridique, vous enseignez la voie de Dieu avec une parfaite exactitude, dans vos jugements vous ne vous inquiétez pas des personnes, vous ne considérez pas leurs qualités. » Cet éloge indigne Jésus qui apostrophe en ces termes ses interlocuteurs : « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous (2) ? » Au sortir de l'office divin, les riches, sous les regards émerveillés de la foule, laissent tomber dans le trésor du temple leurs magnifiques aumônes. A peine Jésus leur accorde-t-il quelque attention (3). Iniuetur cor. 11 regarde le cœur : il n'y découvre qu'un sentiment perfide ou banal ; il passe. Le cœur est-il d'accord avec les actes? Dieuesttouché. Simple commelacolombe,Nathanaël dépose cet hommage aux pieds du Sauveur : « Rabbi, vous êtes le Fils de Dieu : vous êtes le roi d'Israël. » Jésus reçoit avec une affectueuse confiance cet homme sans détour et sans artifice (4). Une pauvre veuve abandonne pour Dieu son unique denier. Le
1,4) Psaumes, vu, 10.
(2) S. Matth., xxif, 16.
(3) 8. Marc, xii, 41-44.
(4) S. Jean, r, 47-51.
don est misérable : cependant, le Christ le remarque. Intuetur cor. Il regarde le cœur de cette humble femme et il proclame sa générosité digne de toute admiration.
Troisièmement, le culte intérieur est le seul par lequel les esprits puissent servir Dieu. Dieu est le roi des esprits : il veut que les esprits, depuis le premier des anges jusqu'au dernier des hommes, reconnaissent son empire. A cet égard, il est susceptible, il est ombrageux, il ne partage avec personne ce suprême pouvoir. Il nous laisse régner sur les êtres qui se meuvent à la surface du sol, dans les profondeurs des eaux, dans la sublimité des airs, il supporte même que, par le travail manuel, un homme serve un autre homme ; il ne permet pas qu'un esprit soit assujetti à une créature.
Lui seul possède la plénitude du savoir et de la perfection morale, lui seul est assez grand pour gouverner les intelligenceset les volontés. C'est pourquoi il nous interdit de prendre un titre qu'il se réserve, le titre de maître : « Nolite vocari Rabbi, unus est enim rnagister vester {}), » Quand il enseigne, il exige qu'on l'écoute et qu'on le croie; quand il commande il exige qu'on lui obéisse, non point seulement au dehors, mais au dedans. Il exige même que nous renoncions à ce que nous estimons en
(1) ti. Matthieu, xxiii, 8.
nous sagesse pour nous attacher à ce qui, en h;i, nous paraît folie. L'adoration est vaine si, à ses oracles, on préfère les doctrines et les traditions des hommes (1). Malheur au génie révolté contre lui ! A peine Lucifer, fils de l'aurore, a-t-il tenté de s'affranchir de la Divinité qu'il est précipité au fond de l'abîme, « comme un roseau qu'on méprise (2) ». Les syllogismes et les raisonnements, qui s'élèvent contre la science de Dieu, seront confondus et renversés, il faudra bien que les esprits suivent docilement la pensée de Dieu (3), sinon, après avoir adopté l'attitude hautaine et indépendante de Satan, ils descendront comme lui dans les ténèbres éternelles.
A mesure que la vertu de religion s'élève, le culte s'épure, se simplifie; et, chaque jour, l'élément spirituel et intérieur domine, sans le détruire, Pélément matériel et extérieur. Chez les Juifs, Ton était astreint à un cérémonial rempli de prescriptions méticuleuses. Entouré de Gentils, Israël serait tombé dans la superstition et Tidolâtrie, si, de mille façons, l'on n'avait protégé sa faiblesse contre la tentation. Il convenait de parer à des dangers multiples par des pratiques multiples; d'accabler, pour ainsi dire, les fidèles sous le nombre et sous le poids des observances, afin que, sans cesse
(1) s. Marc, vu, 7-10.
(2) IsAïE, XIII. 12-15.
(3) Il Corinth. x, 5.
préoccupés de Jéhovah, ils n'eussent pas le loisir de penser aux faux dieux. De là, dans la loi de Moïse tant d'oblations, tant de psaumes, tant de fêtes, tant de sacriTices. Chez les Chrétiens, les colloques secrets avec Dieu et l'oraison silencieuse tiennent une place plus large. Nos écoles de perfection consacrent de longues heures à la méditation de la vérité surnaturelle, à la contemplation des attributs divins : le culte intérieur absorbe leur attention et est Tobjet de leurs efforts. Les ravissements de nos saints, leurs visions, sont des phénomènes qui éclatent surtout au fond de leur esprit et de leur volonté. Per Qhristum homines plenius ad spiritualem Dei cultum sunt introducti (1).
Dans la cité future, nous puiserons directement en Dieu tous les aliments de notre piété. Après la résurrection, notre chair glorifiée sera totalement soumise à l'esprit, les cordes de notre sensibilité ne serviront plus qu'à exprimer nos affections, et les louanges sorties de notre bouche ne seront que l'écho prolongé des adorations brûlantes de nos âmes.
lï
L'Église catholique voit dans les actes intérieurs les actes principaux de la vertu de religion. Faut-il
(l) s. Thomas, I» IIae,q. c, art. 2 ad 4uï». Cf. Append., N. 2, p. 302.
croire pour cela que les actes extérieurs soient inutiles, qu'ils ne doivent point avoir de part dans les honneurs dont nous entourons Dieu? Loin de là. L'Eglise maintient le culte extérieur contre le faux spiritualisme qui tendrait à le supprimer ; elle le déclare nécessaire, elle en détermine la forme, elle en règle l'exercice, elle défend de dédaigner ou de changer ses institutions en cette matière, elle condamne les sectes qui bannissent de la vie chrétienne la prière vocale, le chant, les offices, la liturgie (1). En agissant ainsi, elle obéit à l'Evangile et à la raison.
Elle obéit à l'Evangile, carie Christ nous adonné l'exemple du culte extérieur et nous en a fourni la substance.
Les protestants assurent que Notre-Seigneur s'est déclaré l'adversaire du culte extérieur, parce qu'il a combattu certains usages de son temps et refusé pour lui-même et pour ses disciplts de porter le poids des observances que les pharisiens imposaient au peuple. Les protestants se trompent. En dénonçant des exagérations intolérables qui jetaient du ridicule sur la religion, Jésus s'est montré respectueux de la loi ancienne. Il s'est soumis à la circoncision, on l'a présenté au grand prêtre et Ton a offert pour lui deux tourterelles. Au début de son ministère, il
(1) Cf. Concile de Treille, Sess. vu, ch. iv, can. 13; Sess. xxii ch. V. Cf. Append., N. 3, p. 303.
paraît au bord du Jourdain et se fait baptiser par Jean pendant qu'une voix d'en-haut le glorifie ences termes : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances (1). » Plus tard, il témoigne de sa vénération pour le Temple et sonfouet en chasse les trafiquants et les voleurs. Il assiste aux solennités d'Israël : lorsque arrive la Pâque, il se rend à Jérusalem, il mange l'agneau cuit au four, les herbes amères, le pain azyme; il boit aux coupes que l'on se passe de main en main pendant le banquet, il entonne avec les convives les psaumes de FHallel, et il suit en tout les saines traditions. Dans sa vie privée, il lève au ciel ses yeux et ses mains; il fléchit le genou, il se prosterne la face contre terre; ses amis entendent et nous transmeltent les supplications émouvantes qu'il adresse à son Père. Et je ne parle pas aujourd'hui de ce sacrifice où la torture des nerfs et des muscles, l'effusion du sang et le martyre de la chair jouent un si grand rôle : le sacrifice du Golgotha. Qui osera soutenir, au nom de l'histoire évangélique, que le Christ s'est abstenu de tout culte extérieur ?
Nous suivons donc les exemples du Christ en donnant à Dieu des signes palpables de notre piété. Mais à la loi qu'il avait subie, Jésus n'a-t-il pas substitué une loi qui, dédaigneuse des manifestations en honneur à Jérusalem, ne tient plus compte
(1) s. Luc, III, 21.
que de l'adoratioQ en esprit? Non, Messieurs. Jésus au Testament ancien substitue un Testament nouveau et remplace tous les sacrifices par un nouveau sacrifice, mais de son Testament et de son sacrifice le culte extérieur n'est pas absent. Le Maître nous a dicté une prière qui, par son ordre, retentit à la fois sur nos lèvres et dans nos cœurs ! « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal (1). » Jésus n'a pas déterminé lui-même les détails de nos cérémonies; il en a confié le soin à son Eglise, mais il a institué les sacrements avec les rites essentiels qu'entraîne leur administration. Or, chaque sacrement contient des éléments sensibles : de l'eau, du pain, du vin, de l'huile, des paroles ; et ces éléments ont été choisis par le Christ qui nous laissait du même coup la substance d'un culte extérieur et obligatoire.
Nous obéissons à l'Évangile en nous livrant à des actes extérieurs de piété, nous obéissons aussi à la raison.
(1) s. Matthieu, vi, 9.
La raison, en effet, nous enjoint de servir Dieu avec tout l'être que nous avons reçu de lui. Ut scilicethomo Deo serviatsecundumilludtotum quodex Deo habet (1). Gomme nous avons reçu une nature intellectuelle et une nature sensible, nous lui devons Tadoration spirituelle qui consiste dans le sentiment intérieur et l'adoration corporelle qui consiste dans les marques de respect extérieur (2). En chantant, en inclinant la tête, en frappant notre poitrine, en fléchissant le genou, en fixant nos regards au ciel, nous consacrons à Dieu l'homme visible ; notre chair et nos membres deviennent l'autel oii s'accomplissent les actes de la dévotion (3). En même temps, nous reconnaissons que notre organisme n'est pas l'effet du hasard, ni d'une puissance mauvaise, que la matière n'est pas éternelle, que, tiré de la terre et créé par Dieu, notre corps dans sa vie, dans sa force, dans sa gloire future dépend de lui comme l'âme; qu'il doit, si j'ose ainsi m'exprimer, avoir sa religion et l'associer à celle de ''âme. Lorsque saint Dominique dans la grotte de Ségovie regardait fixement le crucifix, interrompait par des éclats de voix sa contemplation silencieuse; lorsque, tantôt incliné profondément, tantôt à genoux, tantôt prosterné, tantôt debout les mains largement ouvertes ou les bras étendus en croix, il
(1) Cf. s. Thomas, II» Il^e, q. lxxxiii, art. 12.
(2) Cf. S. Thomas, II» Il^e^ q, lxxxiv, art. 2.
(3) Append., N. 4, p. 304.
mêlait la récitation des psaumes h ses oraisons mentales, il plaisait à Dieu et il attendrissait les cieux(l).
Le culte extérieur est nécessaire à un autre point de vue : nous en avons besoin pour stimuler et pour exprimer notre dévotion intérieure.
iNous en avons besoin pour la stimuler, car nous ne sommes pas des anges. Ce qui se voit, s'entend, se goûte, se respire ou se touche exerce sur notre vie intellectuelle et. morale un formidable empire. Les sens apportent à l'esprit la matière de sa pensée; d'après la saine philosophie rien n'apparaît à l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens. Nihil in intellectu quod non fiierit in sensu. Les objets qui ébranlent les sens ne tardent pas à émouvoir les cœurs. Un spectacle plus beau, une note plus douce, que dis-jelun nuage qui passe,. une feuille qui s'enfuit sous le vent suffisent à troubler notre conscience, à modifier nos dispositions. Nous restons les maîtres de ces impressions, sachons lesdominer et leur résister quand elles nous poussent au mal, sachons les utiliser quand elles nous entraînent au bien.
Le culte extérieur réveille, ranime, augmente la dévotion. Pourvu que, suivant les recommandations réitérées de l'Eglise, on en bannisse ce qui est mondain ou profane, il opère dans les consciences les plus salutaires changements. 11 arrache les unes
(i)Cf. p. Lacordaire, Vie de saint Dominique, ch. xiv. Cf. Append. N. 5, p. 305.
à l'incrédulité, les autres à l'indifférence, celle-ci à la tiédeur, celle-là aux passions. Le bruit des cloches, les paroles magnifiques et les chants suaves de la liturgie, le son puissant de l'orgue, la pompe, la majesté, le symbolisme des cortèges et des cérémonies, la fuftiée de l'encens, la lumière des lampes et la flamme des torches, la richesse des autels, la hauteur des voûtes, la grâce des arceaux, la splendeur des nefs, les images, les statues, les tombeaux, le recueillement des foules ne frappent l'imagination et la sensibilité que pour transporter rintelligence dans les hautes sphères habitées par Dieu. A certains jours comme ceux que, depuis quatre ans, nous avons connus, l'effet du culte extérieur est irrésistible. A son contact, les tempéraments les plus secs et les plus blasés sont emportés par le courant de l'espoir, de la crainte, de la douleur, de la reconnaissance. Oublierons-nous jamais l'impression que produisait sur nous ce cantique répété par des milliers de voix au moment où le sang de notre héroïque jeunesse coulait à flots, où un ennemi froidement inhumain et savamment dédaigneux de toute justice était aux portes de la cité :
Pitié, mon Dleu^ c'est pour notre patrie?
Nos cœurs battaient à se rompre, nos yeux se remplissaient de larmes, et ces grands spectacles provoquaient en nous une explosion de foi el de ferveur. Question de nerfs, disent avec une suffisance assez odieuse les hommes naïfs et prétentieux qui croient
nous avoir révélé les mystères de « l'expérience religieuse ». Question de nerfs qui devient bientôt une question d'âme. Nous sommes soumis en toutes choses à la loi de notre nature, et cette loi nous condamne à nous élever progressivement du monde matériel et tangible au monde immatériel et intangible, des créatures visibles à l'invisible Créateur. C'est pourquoi le peuple dont les temples sont déserts ne tarde pas à perdre la foi. Qui ne le sait? En ce beau pays de France comme partout, les provinces finissent par tomber dansune incrédulitéscandaleuse, sinon dans un cynisme abject quand elles cessent de se rassembler régulièrement au pied des autels.
Le culte intérieur a besoin du culte extérieur pour s'exprimer. La religion doit être vivante ; les idées qu'elle comporte ne sont pas des idées timides, efl'acées, mais des idées pleines de force et pleines d'éclat; les sentiments dont elle est la source ne sont pas des sentiments faibles et tièdes, mais des sentiments pleins d'ardeur. Est-il en ce monde une puissance intellectuelle comparable à la foi? Est-il un feu pareil à celui de la charité? Et puisque notre religion se nourrit de la foi et de la charité qu'elle affirme et qu'elle professe par le culte, n'est-elle pas d'une étonnante vigueur? Or, si purs, si spirituels qu'ils soient, les grandes idées et les chauds sentiments rayonnent du dedans au dehors. 11 est comme
impossible de les contenir, ils envahissent toute la personnalité. Leur lumière se reflète sur le visage, leur flamme apparaît dans le regard : malgré lui, l'homme parle de ses visions, de ses afîections; malgré lui, il donne aux objets qui occupent son cœur et sa pensée des signes sensibles de sa vénération.
C'est dire, Messieurs, que la dévotion de l'âme, quand elle est sincère, se montre dans les attitudes et les mouvements du corps, que le culte extérieur et le culte intérieur sont dans l'homme intimement unis. Phénomène admirable! parvenue à un certain degré d'intensité, la piété entraîne le corps à la suite de l'âme. Les saints se pâment physiquement lorsqu'ils sont consumés spirituellement par l'amour de Dieu; leur corps se soulève de terre lorsque leur âme ravie par l'extase s'est envolée jusqu'au ciel. «. Cor meinn et caro mea exultaverunt InDeum vwum (1). » Ainsi, Messieurs, c'est un cercle, le culte extérieur stimule le culte intérieur et le culte intérieur nourrit, rehausse, exalte le culte extérieur. Il ne faut pas les séparer. On l'a d'ailleurs essayé en vain : aucune religion n'y a réussi. Les protestants ont déclaré la guerre aux cérémonies traditionnelles en usage parmi nous : aux jours de leur puissance et de leur fureur, ils ont renversé les autels et les tabernacles, supprimé l'eau bénite et le signe de la croix, déchiré les images, brisé les sta^
(1) Psaumes, Lxxxni, 3.
DEUXtliiMK COiNFÉRENGE 61
lues, aboli le sacrifice, le sacerdoce et la plupart des sacrements, affiché en toute occasion la volonté d'exclure de leur réforme toute manifestation sensible, et ils gardent des temples, et ils chantent des psaumes, et ils observent la loi du repos dominical avec une rigueur poussée jusqu'au pharisaïsme ! Ils mutilent le culte extérieur, ils lui enlèvent sa magnificence, mais ils sont forcés de le maintenir, tant il est vrai que ce culte a sa place nécessaire dans nos rapports avec Dieu (1).
La Franc-Maçonnerie, cette société criminelle, sous l'intolérable joug de laquelle nous vivons, use de tous les moyens dont elle dispose pour réduire de plus en plus le culte extérieur. Sur des gouvernements et sur des législateurs timides ou complices, elle exerce une pression odieuse et elle dicte ces mesures tyranniques qui nous interdisent de déployer toute la pompe de nos cérémonies. Opposée au vrai, au bien et à Dieu, elle permet aux bandes de l'anarchie et du satanisme de faire flotter au vent leur drapeau, symbole de haine; elle défend à la croix, symbole d'amour, de franchir le seuil des sanctuaires oii elle voudrait l'enfermer comme les Juifs enfermèrent Jésus dans le tombeau. Que dis-je, si elle l'avait pu, elle se serait emparée des saints édifices bâtis par nos pères et les aurait consacrés à ses œuvres ténébreuses. Cet acharnement
(i) Appencl., N. 6, p. 306.
de la secte infernale montre que le culte extérieur est d'une importance capitale, que la religion ne tarde pas à décliner lorsqu'il lui est impossible de s'affirmer au dehors, et, en s'affirmant, de se répandre et de se renouveler dans les âmes. Sans doute l'Eglise des catacombes, l'Eglise d'Irlande, l'Église de Pologne, l'Eglise de la Terreur, obligées d'offrir en cachette leurs sacrifices, ont triomphé de la persécution, mais elles doivent de n'avoir pas péri aux grâces particulières de Dieu et au sang de leurs martyrs. L'état oii elles ont vécu n'est pas normal : Tétat normal c'est que, conformément au droit, la foi se serve du culte extérieur pour compléter et pour stimuler le culte intérieur, la décadence du premier entraînant la disparition progressive du second. C'est pourquoi Dieu nous demande de lui donner des marques sensibles de notre piété : c'est pourquoi les puissances qui nous empêchent d'affirmer notre foi au grand jour, sont, quoi qu'elles disent, les ennemies de la Religion (1).
(1) App-nd., N. 7, p. 308.