LA MODESTIE CHKÉTŒNJN'E ET LES LIVRES
Emixertissime Seigneur (1) Excellence (2), Monseigneur (3).
Messieurs,
Au premier rang des fléiux de Tordre spirituel, il faut placer « rintempérance qui fait publier et répandre dans les masses de pernicieux écrits (i) ». Aussi l'Eglise, gardienne vigilante de la foi et des consciences, a toujours pris des mesures pour empêcher l'apparition et la diffusion des mauvais livres. A Ephèse. une superstition jouissait au commen-
(1) Sou Em. Mgr le Cardinal Dubois, archevêque de Pai'i?. 1,2) Sou Exe. Mgr CEnEiii, uouce apostolique.
(3) S. Gr. Mgr Rol.v>d-Gosselin.
(4) Léon XIII. Conslitation Of/iciorum ac niune-um, 8 des Calendes e février (25 janvier) isOI. Cf. .Vppend., >'. p. 3>j^.
1()0 LA VERTU DE TF.ill'HRANCE
comeul du Christianisme dune immense populal'ité. Des recueils de formules magiques circulaient dans la. ville, v entretenant le culte monstrueux de Diane Artémis et lesprit d'impudicité. Saint Paul séleva contre ces ouvrages frivoles et obtint qu'on en brulàt un grand nombre. Le prix du sacrifice fut considérable puisqu'il monta jusqu'à cinquante mille pièces d'argent (1). Plus tard. Anastase P*" condamna les commentaires et les traités d'Origène ; Innocent P% ceux de Pelage: Léon le Grand, ceux des Pélagiens. Plus tard, les travaux des monothélites. de Marsile de Padoue. de Wicleff. de Jean Huss eurent le même sort. Après l'invention de l'imprimerie, le flot des productions malsaines grossissant chaque jour. « une répression plus étendue et plus efficace s'imposa » aux Pasteurs. « Ces précautions, dit Léon XIII. étaient nécessitées, non par des motifs sans importance, mais par le besoin absolu de protéger l'honnêteté publique et la société (2). »
Aujourd'hui, le mal a pris des proportions plus inquiétantes encore. Vn déluge de volumes, de brochures, de revues, de journaux submerge le monde. Sans doute, beaucoup d'auteurs offrent aux âmes un aliment sain et sut)stantiel. Mais ils sont peu. Nombreux, au contraire, sont les hommes qui. adonnés aux choses de l'esprit, restent indifférents an vrai et au ])ien: noml)i'tMi\ encore, ceux dont
(1) Cf. FocARii, .s. Patil, tome I, eh. i.\.
(2) Oflirionim ac mimeriim.
QI.VTRIÈME CO-MÉRE.NCK IDl
la plume n'hésite devant aucune impiété, aucun blasphème, aucune licence. Parmi les catholiques mômes, combien, qu'il s'agisse de lire ou d'écrire. ne tiennent prescjue aucun compte des instructions sans cesse renouvelées des cvêques ou du Saint- Siège à ce sujet, non plus que de la retenue à laquelle la loi naturelle soumet toute notre vie/ Qu'on le veuille ou non, celle intempérance est la source de grands maux à l'intérieur, et nous compromet gravement à l'extérieur. Je ne pense pas ([ue, sous ce rapport, les étrangers soient meilleurs que nous; ils seraient sages de se frapper la poitrine avant de nous accuser dédaigneusement et àpremenl. Mais ce n'est pas en nous comparant à ceux qui partagent nos misères, c'est en regardant l'idéal, que nous devons nous juger nous-mêmes. Vous ne vous étonnerez pas que je rappelle ici, au nom de la tempérance et de la modestie évnngéliques, les lois auxquelles «ont astreints d'abord les auteurs, ensuite les lecteiu's.
La liberté d'écrire n'est pas absolue. Messieurs. La Bruyère disait : « Il faut, en écrivant, faire entendre de belles choses (1) ». Or. ne sont belles quêtes choses vraies, que les choses utiles, que les choses pines. Les choses les plus vraies, les plus utiles, les plus pures sont les choses divines qui nous sont révélées,
(1) Des ouvrages de l'espril.
J02 LA VtRTL tiK TK.Ml*Éfi.\>r.l-:
les uiicb pur la raison, les autres par la loi. Elles sont à la base de la vie prcsenle et de la vie future. Elles ne servent pas seulement à notre joie et à notre consolation ; c'est par elles que les individus seront sanctifiés ici-bas et infiniment heureux dans l'éternité. C'est à elles, avant toutes les autres, et au respect dont elles sont lobjet, que les peuples devront leur dignité, leur unité, leur prospérité. Quelle récompense vous est réservée, si. grâce à des pages brillantes, fermes, lumineuses, solidement enchaînées, vous contribuez au triomplie de la Aérité suprême, si NOUS la faites mieux connaître et mieux aimer par vos semblables! Quelle allégresse intime, si vous entendez un de nos frères murmurer, le cceur débordant de gratitude : « Sans vous, j'aurais perséN'éré dans mes fatales erreurs; j'aurais ignoré Dieu, son ChrisI, son Evangile, ses volontés; sans vous, je nu' serais damné! » Quel sentiment de sécurité au momejd de la mort, si vous pouvez aous dire que toutes les lignes écrites i)ar vous ont rendu plus séduisantes les réalités surnaturelles! Quel surcroit de béatitude au delà de ce siècle, si, au royaume des cicux. des élus affirment que aous avez été l'ins- Irumeut de leur salut! Vous partagerez l'auréole des Prophètes et des Docteurs qui, comnu' Jésus, ont manifesté aux hommes le nom du l^ère céleste. Mmiifrslavi nonieii luuni honii)ubi/s (I).
En revanche. coud)allre la saine philosophie cl la
(1) 8. .1ea>-, XVII, G.
QUATRIÈMI- CO-VFÉRE.NCt; 103
foi, en diminuer lautorité. troubler les; (royances, les exliiper des esprits ; employer à celte fin la dialeclicpie, l'élégance du style, le chaime des mots, clest tomber dans cette intempérance orgueilleuse, criminelle, insensée, que nos chefs, et. en particulier, Léon Xin. ont si énergiquement condanniée. Intempérance orgueilleuse : car contredire Dieu, juger Dieu, s'élever au-dessus de Dieu est lextravagence la plus contraire à la modestie. Intempérance criminelle : car elle emploie contre Dieu la main, l'intelligence, le génie que Dieu nous a donnés, et sefforce d'enle- ^er aux hommes le seul moyen (ju'ils ont de parvenir à leur fin dernière. Intempérance tellement insensée que l'Esprit-Saint l'appelle folie, car est-il rien de plus déraisonnable que de vouloir effacer partout le nom de la seule Réalité qui existe par elle-même? Dire dans son cœur : Dieu n'est pas, Dixit insipiens in corde siio : non^Tsi Ik'us {[), c'est être fou: le dire aux autres et l'écrire, cesl être deux et trois fois fou.
Dans cette intempérance, il y a des degrés, car il y a mille manières, en écrivant, de nuire à la cause de Dieu et des âmes. Il y a la manière directe, violente, radicale, de ceux qui accumulent les arguments pour prouver que Dieu n'est pas. que la religion est d'origine purement humaine. Il y a la manière insidieuse des hérétiques, qui ne défendent un article du symbole que pour en attaquer un autre.
(l) Pxmime xm, 1.
Il y a la manière perfide duii Voltaire, salissant luiil ce qu'il touche. Il y a la manière frivole du poète, du romancier, du chronitiueur à court de ressources, cherchant à étonner ses clients, à en augmenter le nombre par l'impudence de ses affirmations.
Il est facile daffecter des airs supérieurs et d imposer ses erreurs à un public naïf qui ne distingue pas une démonstration rigoureuse d'un sophisme: d'invoquer des textes, d'en passer d'autres sous silence, de tromper des lecteurs crédules et sans défiance, de jeter sur les apôtres et sur les ministres de l'Evangile un ridicule qui rejaillit jusqu'à Dieu et jusqu'au Christ, de défigurer le dogme et de le rendre méconnaissable. C'est par de pareils procédés que les sectes de Jérusalem ameutèrent le peuple contre le Sauveur. Il est facile d'abuser la masse dans un discours, et presque aussi facile dans un livre où l'on a choisi astucieusement les mots capables de flatter les passions et les préjugés, où l'on a eu le loisir d'en appeler à l'appareil d'une science frelatée et aux ressources d'une rhétorique fallacieuse. Le mal est ici plus étendu. Par la parole, on ne saisit qu'un auditoire toujours restreint, un auditoire d'un jour; par un mauvais journal, on atteint une nation; par un mauvais livre, on pervertit un siècle et quelquefois plusieurs siècles. Le mauvais livre passe de main en main, des parents aux enfants, d'un pays à un autre, et son action se perpétue de génération en généra-
tion. L'univers entier a souffert, souffre encore et souffrira longtemps des écrits d'un Gelse, d'un Arius. d'un INestorius, d'un Photius, d'un Eutychès, d'un Luther, d'un Calvin; nos ennemis empruntent quotidiennement leurs armes meurtrières à ces vieux arsenaux du schisme et de l'hérésie.
Respecter dans leur fond les vérités primordiales de la raison et les enseignements du Credo, ce n'est pas assez. Quand il traite de matières sacrées, l'écrivain fidèle adopte une forme pleine de dignité. Il exclut de son langage les expressions légères ambiguës, plaisantes, triviales. Il est noble, solennel, recueilli, dès qu'il aborde le Père, le Fils, l'Esprit, l'Incarnation, Jésus-Christ, la Vierge, les saints. Il prend comme modèles les maîtres de la doctrine religieuse qui. toujours, se sont efforcés de trouver des mots en rapport avec la grandeur de leur sujet. La majesté des mystères se communique en effet à la. phrase de €es grands maîtres et la maintient à des hauteurs sublimes. Ecoutez saint Jean :
« Au commencement était le Verbe, Et le Verbe était en Dieu Et le Verbe était Dieu
Tout a été fait par lui
Et sans lui rien n'a été fait.
En lui était la vie
Et la vie était la lumière des hommes,
106 LA VERTU DE TEMl'ÉRA.NCK
Et la lumière luit clans les ténèbres Et les ténèbres ne l'ont point reçue.
Et le Verbe a'esl l'ait chair.
Et il a habité parmi nous.
Et nous avons au sa gloire.
Gloire d'un Fils unique
Plein de grâce et de vérité (1). »
Quelle magnificence ! Quelle grandeur encore sur un plan moins élevé en Bossuct ! Que Bossuet veuille peindre l'être, l'unité, la puissance, la bonté, l'amour, la fécondité de Dieu, ou qu'il tâche de raconter les gestes de la Providence dans l'histoire, en chacun de ses traits la splendeur le dispute à la sobriété. C'est ainsi que l'on honore l'Eternel. (|u'on lui gagne les intelligences et que, devant lui. on fait fléchir les genoux. Ah! bannissons toute vulgarité de notre style comme de notre entendement lorsque nous touchons au monde divin, et si nous ne pouvons en parler comme il le faudrait, faisons du moins tous nos efforts pour ne pas en trop diminuer le prestige,
« Il faut se préoccuper, dit Léon XJII. non seulement de la foi. mais encore des mœurs (2). y> En ce qui concerne les mœurs, l'écrivain est assujetti à des règles qu'il importe de déterminer avec précision.
(1 ) s. .Iea.\, I.
(2) Of/idoriim ar intinenini, oli. iv, 9.
O r A T H I È M K CO .N 1"H K K N CE 107
Pi'cmièi'emeut il ne lui est jamais permis de plaider en faveur du mal, de soutenir que nous avons le droit de le commettre. Qu'il soit philosophe, historien, littérateur, qu'il s'exprime en prose ou en vers, (ju'il traite des questions à fond ou en passant, il est obligé de servir le bien, de défendre le décalogue tel que l'interprètent Jésus-Christ et l'Eglise, de le présenter comme une loi sacrée, définitive. immual)le, que personne ne transgressera sans ^irévariquer, qu'aucun peuple, aucun pouvoir, aucune génération n'essayera d'abroger, sans commettre un crime.
L'adoration du vrai Dieu, seul Créateur, seul Maître, seul Juge, seul Rémunérateur de notre race; la fidélité à la parole donnée: la sanctification du jour consacré au repos et à la prière ; la piété obéissante et affectueuse des enfants à l'égard de leurs parents, des serviteurs à l'égard de leurs maîtres, des sujets à l'égard de leurs souverains: le dévouement des parents pour leurs enfants, des maîtres pour leurs serviteurs, des souverains pour leurs sujets, le culte l'aisonnable. mais ardent de la patrie ; le respect de la vie humaine et la nécessité de n'y attenter ni par le meurtre, ni par le duel, ni par des guerres iniques, ni par le suicide : le respect de la chasteté qu'offensent les actes, les regards, les pensées, les désirs impurs: le respect, dans le mariage, de l'unité, de l'indissolubilité, de l'amour, que brisent et profanent la polygamie, le divorce, l'adultère ; le respect de la propriété, la réprobation du vol et de l'injustice :
voilà les }»oiiits fondamentaux auxquels se ratlaoliera inébranlablement l'écrivain consciencieux et chrétien.
Je le reconnais volontiers : parmi les auteurs de notre temps, les plus justement renommés, les plus légitimement populaires ont apporté à la morale l'appui de de leur talent. Les uns en des thèses irréfutables, les autres en des articles incisifs, ceux-ci en des œuvres d'imagination, ceux-là en des travaux rigoureusement scientifiques, ont fait valoir les raisons qui nous pressent de nous soumettre aux commandements de Dieu. Le nombre des hommes qui ne voient de salut que dans le fier retour à l'E.angile augmente chaque jour. Ils siègent à l'Académie, ils enseignent dans des chaires célèbres ; ils sont suivis par une jeunesse impatiente de les dépasser. Honneur à vous. Messieurs, qui restaurez partout les autels de la religion, du foyer, de la patrie : vous êtes des sauveurs.
Ne laissez pas se refroidir votre zèle : une bande noire qui ne se lasse pas veut détruire les tabernacles, fermer les temples, interrompre tout rapport de la terre avec le ciel; elle pousse au mépris de l'union conjugale, à l'amour bestial: elle nous demande, si elle est logique, de préférer à notre mère toutes les autres femmes, à notre famille toutes les autres familles, à notre pays tous les autres pays: eUe excjelle à sô servir, pour corrompre les cœuis. des plumes d'or et de diamant ([ue Dieu maudit. Prouvez par votre constance que vous êtes plus dévoués nu bien qu'elle n'est acharnée au mal.
QrATRiÈME COxNFÉRENCE 109
Secoiitlemeiit, il n'est jamais permis à un écrivain de laisser croire qu'il est impossible d'obsener les commandements de Dieu. « Comment, s'écrie Bossuet. peut-on dire que Jésus-Christ nous ait chargés par-dessus nos forces, lui qui a eu tant d'égards à nos faiblesses, qui nous offre tant de secours (i)? » Combien d'hérétiques, cependant, combien de savants considèrent nos chutes comme fatales, et propagent leur idée? Ils la propagent, lorsqu'ils affirment que la volonté, même aidée de la grâce, est incapable de résister au plaisir et à la concupiscence. Ils la propagent, lorsque, dans leurs livres, ils montrent les plus forts, les plus croyants, les plus convaincus, les héritiers des meilleures traditions, emportés par l'orage des sens. Hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, époux, célibataires, après avoir plus ou moins lutté, succombent et sacrifient tout à leur passion : partout, la tentation est victorieuse. On dirait (jue la virginité ne règne plus dans un seul cœur, que la fidélité conjugale na plus de refuge en ce monde, que tous les foyers sont déshonorés- par la fornication ou l'adultère. Si le démon du matin, de midi ou du soir triomphe toujours, c'est que nous sommes incapables de le vaincre: si. dans la lutte de l'esprit contre la matière, le dernier mot reste toujours à la matière, c'est une preuve qu'en nous la chair tient le sceptre, et que l'esprit est incapable de
(1) Sermon «ur la Itivinilé de Jésus-Christ, 2'' point.
110 I,.V VERTU DE TEMl'ÉRA.XCE
le lui eiilevei'. Toile est la conclusion (|ui ressort manifestement d'œavres trop vantées.
Troisièmement, Messieurs, dans le domaine de la morale, il faut soigneusement éviter ce qui est susceptible de troubler la pensée, d'exciter l'imagination, d'émouvoir le cœur dune façon dangereuse. Or, on ne corrompt pas seulement par des idées, on corrompt encore par la forme licencieuse qui les enveloppe. ïlélas! ici le mal est immense. Peu de romanciers, peu de littérateurs, peu de poètes comprennent la réserve qu'on doit observer, surtout quand il s'agit de chasteté. La plupart s'arrogent le droit de tout dire et de tout raconter. Tantôt leur réalisme brutal, multiplie les détails, les tableaux, les récits, dont l'audacieuse crudité aurait fait rougir les païens. Tantôt, leur mysticisme délif[uescent se livre nux analyses d'une physiologie vicieuse, aux rêves dun sensualisme languissant, aux caprices d'une mélancolie morbide. D'autres n'hésitent pas à user des expressions sacrées pour parler de grossiers plaisirs, ou inversement de termes profanes pour parler de mystères augustes. Ils s'attardent à raconter leur vie, leurs tentations, leurs tantes; ils ont la manie de se confesser publiquement et d'initier le monde au secret de leurs sentiments intimes, des bittes charnelles dont leur àme est le théâtre, et des égarements cachés qu'ils ont à déplorer. L'odeur de l'encens se môle aux parfums épais des mauvais lieux: ils vous conduisent de l'Eglise dans les sanctuaires de la
Ql'ATRlÈMI-: (XIM'ÉHILXCE 111
volupté, ils ont moins le désir de faire du bien que de plaire à un monde dépravé. Ce laxisme pratique règne parmi nous sans provoquer aucune réaction sérieuse.
On voudrait même le justifier. S'interdire de peindre les scènes passionnelles, les fj'émisscments de la bète altérée de jouissance, semble ridicule àplusieurs. « Nous ne sommes pas des manichéens, disent-ils, nous n'enseignons pas, comme eux. que la chair est mauvaise. Le corps humain est un chef-doîuvre. Rien ne nous interdit d'en faire ressortir les lignes harmonieuses, de décrii'e les phénomènes dont il est le théâtre et les extases qui le ravissent. Si quelqu'un se scandalise, c'est qu'il était déjà perverti. Omnia mimda mundis. Tout est pur pour ceux qui sont purs. » Cette argumentation a mi tort : elle oublie la concupiscence. En soutenant que les éléments (le la nature ne sont pas essentiellement mauvais, elle est dans le vrai contre les manichéens : en supposant que nous sommes exempts d'infirmité, que l'homme est bon comme s'il n'avait pas été atteint par la faute originelle, elle est hérétique avec les pélagiens et avec Rousseau. Sans doute, tout est pur pour ceux qui sont purs: mais, pnr malheur, chacun porte en soi des penchants redoutables, et une étincelle suffit à rallumer en nous la convoitise. Le Père Lacordaire, avec son expérience des âmes voyait dans le corps humain un démon i< qui suscite des fantômes entre Dieu et nous » ; qui « obsède notre
volonté v. et « renchainc avec une puissance que rien n'égale » ; il voyait encore en lui un mauvais ami et un mauvais livre : un mauvais ami, car, s'il « demande quelque chose, ce n'est jamais pour nous, c'est pour lui; c'est le premier égoïste »: un mauvais livre, car. <( en lui se forment ces impressions qui nous rappellent les souvenirs de tout ce qu'il y a de dangereux pour notre ànie (1) ». Saint Paul n'est pas moins catégorique, il défend même de nommer les péchés que tant de contemporains décrivent complaisamment et longuement (2),
L'on réclame aussi au nom. de Fart, en répétant à tout propos : lart exige que la passion, mêlant la ruse et la violence, livre à la conscience des assauts dont celle-ci sort glorieuse quand elle triomphe, avilie quand elle succombe. Pour que la beauté de ce combat apparaisse en un contraste saisissant, il faut que l'on entende non pas seulement la Aoix de la sagesse, ou les protestations de l'Evangile, mais encore les cris du sang, les accents révoltés de l'animal impatient de jouir. Messieurs, je ne m'attarderai pas à réfuter ces théories. Je pourrais répondre que fra Angelico atteint an sommet de l'art sans recourir à cet étalage de nudités en faveur aujourdhui; que Bossuet est un écrivain sans riAal, bien qu'il ait toujours été d'une pudeur scrupuleuse; que le génie de Racine s'est surpassé dans Esther et Athalie. bien qu'il n'y ait
(1) Sermons, Instruction? et allociitinii?. toiu. ][, p. \±'.\, ?," éilil.
(2) KpHÉSIEIfS, V, 3.
QUATRIÈME C0M-ÉRE>C1' 113
introduit aucune des intrigues capables d'émouvoir les sens. Il me semble plus simple de trancher la question en rappelant que l'art est sujet de la Religion; qu'en cas de conflit, il doit soumettre ses lois à celles de l'Evangile. Mais alors, s'écrie-t-on, nous n'avons, en art, en littérature, qu'une liberté incomplète. Je vous laccorde, Messieurs. Il ne nous €st pas permis de penser, de parler, d'écrire, d'agir, comme ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à l'autre monde et dont la liberté n'admet aucun frein; la nôtre doit accepter les limites fixées par la morale nalurelle et par la volonté très haute, très pure, très bienfaisante de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Nous avons parlé des auteurs. i)a rions maintenarit des lecteurs.
La lecture des bons livres est pour l'homme un des grands moyens de s'instruire et de se sanctifier.
Je vous le disais dimanche dernier : il y a une science générale qui est nécessaire à tous, et une science spéciale qui est nécessaire à chacun suivant son état. On acquiert cette double science en écoutant les maîtres qui l'enseignent, en assistant régulièrement à leurs leçons, en provoquant de leur part les explications qui dissipent, autant que possible,
1 I i I.A VERTU DE TEill'ÉRA.NCE
lotîtes les ombres, en sassimilant les pensées qui seiveiit à établir et à défendre la vérité. On l'acquiert aussi et on la complète par la lecture. Grâce à la lecture, les intelligences séclairent : elles saisissent la lumière qui jusque-là leur avait échappé, elles aperçoivent et renient les erreurs dont longtemps peut-être elles avaient vécu, elles s'affranchissent des liréjugés qui les aveuglaient cl les égaraient. Les [)rinGipes destinés à régler les sentiments et les actions apparaissent dans leur intégritésans qu'aucun défaut en diminue la perfection, dans leur puri-té sans qu'aucun mélange en ternisse l'éclat, dans leur netteté sans qu'aucune obscurité en altère la précision. La lecture nous rappelle ce que nous avions oublié, attire notre attention sur des objets doid nous étions distraits: elle grave profondément dans la mémoire et dans l'esprit des idées qui ne les avaient qu'effleurés: elle invite à la réflexion, au travail personnel, ([ui ne contribuent pas peu à l'affermissement des convictions. C'est en lisant de^ revues, des journaux, des ouvrages clairs, sérieux, solidement documentés et judicieusement choisis, qu'une foule d'hommes .se détachent du schisme, de l'hérésie, du rationalisme, du paganisme, et sont définitivement ramenés à des conceptions justes en religion, en philosophie, en |X)li tique, en exégèse, en sociologie. Il est des livies dont la lumière rayonne et pénètre l'intelligence avec une puissance irrésistible.
QlATRltMl". CO.MIÎKENCI-: llo
La lecture agit aussi sur le cœur. L'émotion, les sentiments d'honnêteté, de foi. de repentir, de charité, se communiquent des auteurs aux lecteurs, changent les dispositions et les consciences. Un chapitre, une page, une phrase, un mot, suffisent à opérer ce miracle. Saint Antoine lit ce passage de l'Evangile : « \a, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux juiuvres. et tu auras un trésor dans le ciel: viens, suismoi. » Celle parole produit sur lui une impression profonde et Tentraine au tléserl et à la sainteté . Asservi à de lyranniques habitudes, tourmenté ert même temps par le remords et par le désir toujours renaissant de mal faire, en proie à mille perplexités. Augustin entend comme une voix denfant (jui chante : « Toile, leffc! lollc. It'ffe! Prends, lis! prends, lis (l). y> Il ouvre les épitres de saint' Pnul. il lit silencieusement ces versets, les premiers qui tomljcnt sous ses yeux : « Ne vivez pas dans les excès de la table et du \\\\. ne vous livrez ni à la luxure, ni à limpudicité. ni aux (juerelles. ni^ aux jalousies. Mais revôtez-vous de Xotre-Seigneur Jésus- Christ, et ne prenez pas soin de la chair, de manière à en exciter les convoitises (2) ». Il n"en faut pas davantage, toutes les incertitudes d" Augustin disparaissent comme les ténèbres au lever du joui'. Son anu Alipius reprend le volume, et poursuit : « Assistez le
(1) s. AOGUSTIX, C0H/e4^S('0HS. Vlll. 11.
(2; Romaim. viii, 11.
faible dans la foi (1). » C'en est assez, son âme est touchée : clans une bonne et sainte résolution luimême se joint sans hésitation et sans trouble au fils enfin converti de Monique. Bientôt les psaumes de David , cantiques de la foi, hymnes de la piété, allument au cœur d'Augustin une flamme sacrée, une ferveur qui ne sattiédira plus. « Je l)rùlais, s'écrie-t-il. de les chanter à toute la terre, s'il était possible, pour anéantir lorgueil du genre humain (2). » Chaque jour des phénomènes analogues se reproduisent sous l'action dos bons livres et surtout des livres dictés par le Saint-Esprit.
Le bon livre offre un aliment à la prière, à la méditation, à l'oraison. La dévotion se retrempe dans la lecture de l'Evangile et des ouvrages qui onl été écrits par les Apôtres, par les docteurs, par les saints. Les Morales de saint Grégoire le Grand, les traités de sainte Catherine de Sienne, de saint Vincent-Ferrier, de sainte Thérèse, de saint Jean de la Croix, de saint François de Sales, de Bossuet, l'Imitation, les Exercices de saint Ignace, la vie de l'Eglise et des Bienheureux, (jue sais-je? des millions de pages théologiques, mystiques, ascéliques, contiennent des trésors où vont sans cesse puiser les âmes altérées de grâce et de perfection.
Le bon livre nous apaise, nous console, nous délasse. Il nous apaise en nous arrachant, momenta-
(i) Confessions, vm IL (2) Confessions, ix. 4.'
QUATRIÈME CONFBREiNCE 117
nément du moins, à nos inquiétudes, à nos tracas; en nous suggérant des pensées de mansuétude, de patience, de miséricorde, de résignation, de bonheur. Il nous console, car il charme nos douleurs, soit qu'il renferme une sorte de baume pour les plaies saignantes de nos cœurs, soit qu'il nous distraie de nos chagrins, soit qu'il nous montre au delà de nos jours obscurs les clartés de la béatitude. Il nous délasse : le soir, après nos traA'aux et nos fatigues, nous nous reposons en le feuilletant. La beauté des aperçus, la richesse des expressions, la variété des couleurs, des nuances, des paysages que nous y découvrons, l'harmonie des notes que nous entendons à travers les mots, apportent à tout notre être une satisfaction, une détente dont nous avons besoin pour reprendre le lendemain notre tâche pénible.
A cet enseignement, je dois en ajouter un autre et rappeler les lois dont la tempérance et la modestie chrétiennes, quand il s'agit de lectures, nous commandent de respecter l'autorité.
Ces lois sont de deux sortes : les unes émanent du droit positif, les autres, du droit naturel.
L'Eglise catholique n'est point tombée dans le libéralisme qui autorise l'homme à tout lire comme à tout écrire. Elle a formulé des décrets contre les lecteurs des ouvrages maU'aisants ou dangereux. Evidemment, ces décrets n'atleignent pas ceux qui sont obligés, par leur charge même, de connaître les
118 i,\ vv:(![T m- iktmikka>ce
docU'incs <juil faut dénoncer et combattre. Poui- des motifs dont elle est juge. lEglisiN dans une mesure plus ou moins restreinte, accorde encore à des personnes privées la faculté de lire et de garder les livî'es qu'elle a condamnés. Os excoplions mises à part, les fidèles sont tenus de se soumetlre aux décisions particidières ou générales i|ui l«.'ur int^Mdisent la lecture des mauvais livres.
Il leur est interdit d'abord de lire les oîuvr^s (jue le Saint-Siège, Y Index ou le Saint-Office ont nommément proscrites. Autrefois on a soutenu que les sentences des Congrégations romaines perdaient leur force en tel ou tel pays parce qu'elles n'y avanmt i)as été suffisamment promulguées ou qu'elles n'y avaient jjas été acceptées. Quoi qu'il en soit du passé, aujourd'hui, il n'est plus permis d'invoquer de pareils prétextes pour s'affranchir de préceptes qui lient tous les chrétiens.
Il est interdit ensuite de lire les livres qui. en vertu d'instructions générales, tombent sous les coups de la censure. Ces livres se rapportent les uns à la foi, les autres aux mœurs. Parmi les premiei-s. il faut compter tous eeux qui, propageant l'esprit dhérésie. de schisme, d'apostasie, ébranlent les bases de la croyance: tous ceux (jui. provenant d'écrivains non catholiques et traitant e.v professa de questions sacrées, sont ennemis de la vraie Religion: tous ceux qui attû(juent un dogme quelconcpie, le tournent en dénsioTi. défendent des erreurs rc'prouvées par le
nCATRlÈMIi CUM'ÛUli.XCl-; 119
Saiiil-Siègo, se montrent liosliles au eullc divin, à la iliscipline ecclésiastique, à la hiérarchie, à la vie cléiicale, à la vocation religieuse; tous ceux qui enseignent ou recommandent la superstition, les sortilèges, la divination, 1î« magie, l'évocation des esprits; tous ceux qui, sans être approuvés par les pouvoirs compétents, s'efforceid de rendre populaires des apparitions, des révélations, des visions, des prophéties, des miracles nouveaux, ou bien de favoriser des dévotions nouvelles. L'Eglise nesl pas moins sévère à l'égard de ces Bibles mutilées, défigurées, faussées, que le protestantisme et l'incrédulité répandent à profusion dans nos campagnos, dans nos armées, dans nos ports el ins(|n"au seuil de nos églises.
Parmi les œuvres se rapportant aux mceurs. l'Eglise ne permet pas de lire les livres des écrivain*^ qui affirment la légitimité du duel, du suicide, du divorce ou plaident en faveur de ces crinirs; (jui déclarent non pernicieuses, mais utiles, les sectes du genre de la franc-maçonnerie. Elle a des anathèmes indignés contre quiconque éd te, vend, retient, prèl" les articles, les ouvrages systématquement obcènes. dont le seul titre est un attentat à la pudeur, et serait considéré comme tel dans une société bien ordonnée.
Elle a encore des rigueurs pour ceux de ses fils qui, fermes dans les priu'^ipes. demandinit cependant des émotions et des joies suspectes à des tableaux sensuels. Elle veut qu'on expurge les auteurs
classiques du pagauismc avant de les meltre aux mains de la jeunesse. Elle veut même qu'on commente la Bil)le en la livrant à l'âme simple du peuple.
Si préA'O vantes et si explicites qu'elles soient, ces lois positives ne sauraient pourvoir à toutes les nécessités. Il faut que le droit imturel et chrétien supplée à leur impuissance. Vous êtes obligé de fermer uu livre qui éveille en vous le doute, qui trouble votre foi. votre cœur, votre imagination, qui vous fait du mal. Fùt-il excellent en lui-même, personne n'a le droit de vous autoriser à le lire. Il appartient à la prudence de juger, suivant les circonstances, de ce qui convient à chacun. Ce qui laisse froid un honmie mùr ou un vieillard, émeut les jeunes gens; ce qui est inoffensif pour un professeur, pour un théologien, pour un philosophe cultivé, sera dangereux pour un enfant, pour un esprit étranger à l'art du raisonnement et de la dialectique : ce qui, aux moments oii nous sommescalmes, n'aura sur nous aucune influence fâcheuse, nous sera fatal aux heures de tentation, d'inquiétude, de mélancolie, de langueur. Tenir compte de làge. du tempérament, de l'éducation, des dispositions habituelles ou passagères, est un devoir qui simpose à nous en ce domaine, comme dans tous les autres. L'innocence et la pureté sont des fleurs délicates; il est facile de les profaner, et souvent le contact des mauvais livres les flétrit à jamais.
Dans le choix de nos lectures, obéissons tous, Messieurs, aux lois que je viens d'énumérer. Ne touchons pas aux ouvrages dangereux, soit au point de vue de la foi, soit au poirt de vue des mœurs. Bannissons-les de nos bibliothèques et de nos maisons ; ou du moins si, pour une raison d'étude, nous sommes forcés de les garder, ne les laissons pas à la portée de tous, mais enfermons-les soigneusement comme Vordonne le Droit. Faisons davantage : luttons contre la diffusion des mauvais livres en les réprouvant. En ces derniers temps, la critique a péché fréquemment par de graves excès d'indulgence. Elle a loué sans réserve et sans restriction des poètes, des auteurs dont la plupart des œuvres étaient impies ou obscènes. On a jugé ces auteurs par quelques pages irréprochables, non d'après l'ensemble de leurs écrits; d'après la perfection littéraire, non daprès le fond des idées. Ainsi on les a réhabilités aux yeux d'un grand nombre, et on a contribué au succès, à la réédition de volumes scandaleux. La justice nous permet de reconnaître les mérites et l'élégance d'écrivains d'ailleurs répréhensibles, mais elle exige aussi que, àla lumière de la religion, nous soulignions nettement et courageusement ce qui. en eux, est malfaisant. Mieux encore, répandons la bonne presse et les bons livres. Notre génie a été dans lepassé,ilest, dansle présent, d'une grande richesse et d'une grande fécondité ; ses plus illustres représcnlants sont toujours purs, souvent sublimes dans leur langage et dans leur pensée ;
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nous navoiis pas besoin, pour notre formation et notre progrès intellectuels, de recourir aux talents dévoyés qui servent moins lart qu'ils ne compromettent le vrai et le bien. Laissons ceux-ci dans l'oubli, mettons les autres à l'honneur.