‹ Exposition de la morale catholique (volume 3)Chapitre 18 sur 71 · LA MODESTIE CHRÉTIENNE ET L'AMOUR DES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LA MODESTIE CHRÉTIENNE ET L'AMOUR DES SPECTACLES

Emlne.nïissime Seig>eur (1) Excellence (2), Messieurs,

Lainour des spectacles est une des passions qui tourmentent le plus les peuples et, en particulier, les peuples civilisés. Aux époques de décadence cette passion, par les désordres quelle entraine, dévient un fléau public. Rome était corrompue comme Babylône et se hâtait vers sa chute lorsque ses habitants passaient une partie de leur vie au cirque et au théâtre, lorsque ses empereurs ne rougissaient pas de monter sur la scène, de se mêler à la troupe des acteurs

(1) s. Em. Mgr le Gard. Dcbois, Arch. de Paris.

(2) S. Ex. ^Igr Ceretti, >>once apostolique.

et de mendier les applaudissements de lem^s sujets.

En ce qui concerne les spectacles, la morale impose des lois que les apôtres de l'Evangile et les docteurs, depuis le commencement de l'Eglise jusqu'à nos jours, n'ont pas cessé de rappeler aux fidèles. Chaque année, l'un ou l'autre de nos évéques renouvelle les enseignements traditionnels en cet ordre de choses. Malgré cela, jamais le mal n'a été plus audacieux, plus envahissant, jamais il n'a exercé plus de ravage dans les âmes.

J'aborderai à mon tour cette importante question. Sans trahir en quoi que ce soit la vérité que je vous dois, je m'efforcerai, en l'exposant, d'éviter les sévérités excessives. Vous écouterez mon discours avec fattention, je l'espère, et avec la sincérité que vous mavez depuis si longtemps montrées, même lorsque, obéissant à ma conscience, je me prononçais catégoriquement contre des erreurs et des préjugés chers à notre siècle.

Mon intention est de vous exposer ce que nous permettent et ce que nous défendent, touchant les spectacles, les lois chrétiennes de la tempérance et de la modestie (i).

Les lois chrétiennes de la tempérance et de la modestie ne condamnent pas indistinctement tous les

(1) Appeud. >"» 1, p. 322.

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spectacles. Il est des spectacles honnêtes qui n'offensent pas ces vertus, des récréations innocentes que l'on peut goûter sans remords, des séances parfaitement convenables auxquelles rien ne nous défend de nous rendre. Aucune Adsion sanglante ne nous y attend, aucun tableau indécent n'y frappe nos regards, aucune tentation ne nous y guette.

Il est des spectacles que la Religion nous prépare et auxquels nous invite instamment sa bonté maternelle. Spectacles nombreux qui nous sont offerts régulièrement chaque jour, chaque semaine, chaque année! Ils se déroulent à l'aurore, au crépuscule, au cœur dune nuit d'hiver, aux premières heures d'une matinée printanière, sous le soleil étincelant de l'été, au moment où la terre se dépouille de sa parure et où le vent d'automne emporte les feuilles mortes dans un dernier frisson. Ils se déploient à l'intérieur des temples et autour des autels, sur les places de la cité et le long des rues, à travers les champs et à l'ombre des bois, au sommet des montagnes, au flanc des collines, au bord des fleuves, à la face des mers. Des cortèges passent formés par les prêtres et les pontifes, par les enfants vêtus de blanc, couronnés de roses, et par les foules recueillies. La voix de Celui qui a créé le monde descend de la nue et parvient jusqu'à nous : la voix de Celui qui vient le sauver retentit sur la terre; les anges et les hommes, les orgues et les cloches unissent leurs hymnes dans un concert dont les échos se prolongent au loin.

Spectacles variés que l'art dramali(iuc essaie aujourd'hui de reconstituer sous nos yeux! Le fond des tableaux y change sans cesse. Dans une grotte misérable, le Fils éternel du Père apparaît sous les traits d'un enfant, autour de son berceau s'agenouillent des pâtres et des rois. On assiste à la guérison subite d'un sourd, d'un muet, d'un aveugle, d'un paralytique, à la délivrance dun possédé, à la résurrection d'un jeune homme, puis d'un Lazare mort depuis trois jours, à l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem, à son agonie, à son procès, à son supplice, à son dernier soupir. Bientôt un cri frappe les oreilles : « Le Seigneur est ressuscite comme il l'avait prédit. » « Madeleine l'a vu. les saintes femmes l'ont vu. Pierre l'a vu, il a marché avec deux disciples sur la route d'Emmaûs, il a mangé avec eux, il a parlé aux onze, Thomas a touché ses plaies, plus de cinq cents personnes ont pu contempler ses traits. » Resurrcœit sicut dixit, alléluia. Plus tord, en bénissant les siens, il a opéré son ascension au-dessus de la montagne, un nuage l'a dérobé aux regards, il a disparu dans les profondeurs des cieux. Plus tard, on a entendu soudain un grand bruit comme un vent impétueux qui, Aenu d'en haut, a rempli toute la maison des apôtres, et l'on a aperçu comme des langues de feu qui, se partageant, s'arrêtaient sur chacun des douze. Spectacles émouvants ! car on y représente non des fables inventées par l'imagination, mais des mys-

tères. des miracles, des événements, des personnages palpitants de vie et de réalité. La joie, la douleur, la gloire tour-à-tour envahissent la scène, touchent l'âme et y font naître ladmiration, la pitié, la crainte, l'épouvante. Spectacles sanctifiants ! Tout y est pur. tout y est auguste, tout y est sacré et tout ranime dans le cœur la foi, le repentir, l'espérance, l'amour qui renouvellent et transfigurent.

La modestie chrétienne accorde à d'autres spectacles moins nobles, moins sublimes, le droit de cité- En soi, le théâtre n'est pas nécessairement une école de perversité. Il pourrait devenir une chaire de vérité d'où l'on atteindrait des âmes qui n'approchent pas de nos autels, qui ne connaissent même pas la maison de Dieu: il pourrait, en usant de ses ressourcesservir utilement le bien, l'ordre, la Religion. Rien n'empêche l'art dramatique de déclarer la guerre au mal, d'en souligner les conséquences funestes, d'en montrer le ridicule, la laideur, la gravité. Rien ne l'empêche de rompre courageusement avec l'esprit d'incrédulité, de scepticisme, de libertinage, d'adopter un langage chaste, des costumes, des décors où sont respectées toutes les convenances. 11 dépend de ceux qui l'exercent, de n'énoncer que des idées justes, de ne peindre que des sentiments élevés, de ne louer que les belles actions, de ne flageller que les vices. « 11 semble, dit la Rruyère. que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles

qu'ils sont nuisibles (1). » Après avoir avoué « que les auteurs de tragédie étaient des empoisonneurs publics, et reconnu qu'il était peut-être le plus dangereux de ces empoisonneurs », après avoir renoncé à son art et décidé de réparer par une sévère pénitence le mal qu'avaient fait ses œuvres (2), Racine ne crut pas manquer à sa résolution en composant et en faisant jouer Esther dont Madame de Sévigné disait : « Racine s'est surpassé ; il aime Dieu.... il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. La Sainte Ecriture est suivie exactement. Tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec dignité (3). »

Les spectateurs étaient émus et charmés, mais ils étaient aussi instruits et édifiés, car cette pièce

contenait de « grandes leçons pour les rois que

leurs ministres trompent, pour les ministres qu'aveugle leur fortune, et pour les innocents, qui, prêts à périr, voient le ciel prendre leur défense (4) ».

Il composa encore Athalie que M. Arnaud appréciait en ces termes : « Le sujet y est traité avec un art merveilleux, les caractères bien soutenus, les vers nobles et naturels. Ce qu'on y fait dire aux gens de Dieu inspire du respect pour la Religion et pour la vertu; et ce qu'on fait dire aux méchants

(1) Caractères. Ch. i^'.

(2) Les grands ccriiains de la France. Œuvres de Jeun Racine, tome I*^"", nouvelle édition, p. 217.

(3) Œuvres de J. Racine t. I, p. 317.

(4) Ibid.

n'empêche point qu'on n'ait horreur de leur malice (1). » Ce jugement d'un docteur rigoriste prouve que Racine avait porté au plus haut degré la puissance tragique sans blesser en rien les délicatesses de la modestie chrétienne. Il est donc certain que si l'on en proscrivait tout ce qui est contraire à la vérité ou à la morale, le théâtre deviendrait un lieu honnête de distraction, de repos, et un moyen d'agir heureusement sur les idées et les affections.

Depuis quelque temps, plusieurs s'efforcent d'orienter les esprits en ce sens et de dégager l'art dramatique du mensonge et de la licence pour le mettre d'accord avec l'Evangile. Dans quelle mesure ont-ils réussi? On me dit qu'ils ont obtenu des résultats positifs, Dieu en soit loué! Dans quelle mesure réussiront-ils? Leur succès ne dépend pas seulement de leur talent ni de leur bonne volonté, il dépend beaucoup du public, et disons-le, du public chrétien. Que le public chrétien ne fréquente que des théâtres honnêtes, que le croyant s'interdise et interdise à sa famille d'assister aux représentations offensantes pour Jésus-Christ, pour ses enseignements divins, pour sa sainte loi, bientôt, devant ces représentations, on verra se vider, en partie du moins, les loges, les fauteuils, les parterres et les paradis. Ce succès si désirable dépend plus encore des maîtres de la plume, de la littérature et de la poésie. Parmi eux, aujourd'hui, plusieurs sont sincèrement catholiques. Que ceux-ci,

(1) Ibid., p. 323.

s'inspirant hardiment de leurs convictions, creusent des idées fortes, pures, généreuses: quilsleur demandent les. effets et la beauté de leurs œuvres : qu'au point de vue du fond et au point de vue de la forme, ils obéissent aux préceptes que jénumérais dimanche dernier: qu'ail sein des Académies ils refusent d'accueillir ou de couronner les auteurs dont les œuvres sont malfaisantes, ils ne contribueront pas peu à assainir la scène et à lui rendre la dignité qu'elle n'aurait jamais dû perdre .

Au terme de ce premier exposé une conclusion apparaît et la voici : l'acteur honnête — pour le moment, je ne parle pas des autres — a sa place dans une société bien ordonnée. La Bruyère a dit : « La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorable chez les Grecs : qu'est-elle chez nous? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs (1). » A supposer qu'historiquement ce jugement soit fondé, les Grecs étaient plus dans la vérité que les Romains, car considéré en soi. — j'insiste sur ce mot. — le métier d'acteur n'est pas fatalement condamnable.

Je m'appuie, pour m'exprimer ainsi, sur un docteur dont personne ne discutera la pondération, ni l'autorité : saint Thomas d'Aquin. Saint Thomas enseigne que le métier d'acteur, en des conditions qu'il détermine, est légitime. D'après lui. quand même l'acteur n'aurait en vue que le but propre à son état, procurer

(1) Caractères, cli. XIF.

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à ses semblables une heure de récréation et de détente, il a droit à la considération et à la reconnaissance, pourvu que dans son jeu, dans ses paroles, dans ses plaisanteries, dans ses gestes, il ne dise rien, il ne fasse rien d'illicite, rien qui ne convienne aux affaires et au temps. L'argumentation du Maître Angélique est courte. L'homme, dit-il en substance, a besoin de repos pour son corps et pour son esprit, avant de retourner à sa tâche. Il faut, bien entendu, que ce repos soit innocent, mais l'acteur qui le lui procurera, en respectant les règles de la modération, ne commettra aucune faute. Etiam officium histrionum, qund ordinatur ad solatium hominibus exhlbendum, non est secunduni se illicitum, nec swil in statu peccati{V). Le bienheureux Jacques de Voragine, frère en religion et à peu près contemporain de saint Thomas, a symbolisé cette doctrine en une légende infiniment gracieuse que vous connaissez tous : le Jongleur de Notre-Dame. Par la souplesse de ses mouvements et l'amabilité de ses tours, le Jongleur de Notre-Dame, un cicteur. amena le plus doux et le plus maternel sourire sur les lèvres de la Vierge Marie. A plus forte raison, l'acteur est-il digne d'estime lorsqu'il consacre sa voix sonore, son geste harmonieux, son émotion communicative à la glorification de Dieu, de sa vérité et de sa bonté, lorsqu'il jette aux spectateurs des mots

(1) II* H'^S q. CLXVIII. art. 3. ad S"-".

frémissants et pleins, comme ceux-ci. d'adoration et de piété :

« L'Eternel est son nom. Le Monde est son ouvrage, Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône, interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut n'est qu'un jeu de sa main redoutable.

Cieux, écoutez ma voix: terre, prête l'oreille,

Xe dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille,

Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille.

Pleure, Jérusalem, pleure cité perfide, Des prophètes divins, malheureuse homicide, De son amour pour toi. ton Dieu s'est dépouillé. Ton encens à ses yeux est un encens souillé. »

Alors l'acteur devient un apôtre. Pourquoi n'ambitionne-t-il pas ce rôle sublime qui ferait de lui un saint (1)?

Hélas! messieurs, nous sommes loin de cet idéal. Combien d'outrages contre les lois que je viens de rappeler !

Le premier excès consiste à donner, dans notre

(1) Appeml. >"o 2, p. .'52.3.

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vie, beaucoup trop de place aux spectacles profanes. L'on est tenu, dirait-on, d'assister à toutes les pièces qui se succèdent sans interruption. Ton serait en retard si l'on ne connaissait pas la dernière comédie, la dernière farce, le drame à la mode, si l'on ne pouvait parler sciemment des intrigues, des incidents qui en forment le nœud, des situations inédites et risquées qui en augmentent l'intérêt, des personnages principaux ou secondaires qui y paraissent, de juger le ton, le jeu naturel ou emphatique des acteurs et des actrices. Il y a des représentations pendant le jpur, il y en a pendant la nuit : l'ouvrier et l'ouvrière, l'homme et la femme du monde prennent sur leur travail, sur leur sommeil, sur leur santé, sur leur bourse pour se rendre aux matinées, aux soirées où les attendent les plaisirs convoités. Dès que l'enfant approche de l'adolescence, on le mène au théâtre : c'est la grande distraction qu'on lui ménage, la récompense qu'on lui accorde s'il a obtenu de bonnes notes et réussi dans ses examens. Les fêtes de famille et les réjouissances nationales se terminent souvent au théâtre. Qu'un souverain étranger, qu'un personnage illustre passe dans une capitale, il faut improviser pour lui et en son honneur des séances de gala. Se comporter autrement serait lui manquer de respect. Les journaux, en général, attachent aux spectacles une importance exceptionnelle. Plusieurs ne traitent pas d'autre chose; les plus légers consacrent quel-

ques entrefilets aux problèmes religieux, quelques colonnes à la politique, aux questions financières, industrielles, commerciales, sociales, leurs pages sont remplies d'annonces, de programmes, d'études, de critiques concernant les théâtres. Les plus graves se croient obligés de publier fréquemment des articles sur le même sujet. C'est à peine si quelques feuilles chrétiennes refusent d'entrer dans cette Aoie.

Les monuments, des monuments luxueux que l'on élève au prix de millions, pour l'entretien desquels on réserve annuellement des subsides considérables, se multiplient et servent de sanctuaires à l'art dramatique. Il y en a dans les moindres cités, il y en a dans tous les quartiers de nos grandes villes, sans compter ceux qui sont dns à des initiatives particulières: et, tous les jours on en bâtit de nouveaux. A chaque instant, les salons se changent en salles de spectacles où jouent tantôt des professionnels, tantôt des gens de la société. Y a-t-il relâche en quelque endroit, les troupes se transportent en province, dans les casinos, dans les stations balnéaires, dans les villégiatures en renom et y reçoivent les applaudissements qu'elles aiment. Ne comprenez-vous pas qu'il y a là un défaut de modération, un abus déplorable? Quand même nos comédies et nos tragédies ne contiendraient rien de faux, ni rien d'inconvenant, leur sacrifier une part si considérable de notre existence, n'est-ce pas dépasser toutes les bornes prescrites par la raison? On s'habitue à vivre dans un monde

CINQUIÈME COAFÉREISCE lil

romanesque, chimérique: on se dégoûte de la réalité, de sa profession, de son humble métier: on s'ennuie. Au sortir du théâtre, dit saint Jean Chrysostôme, « votre maison a ous semble trop simple, parce que vous avez dans l'esprit les splendeurs de la mise en scène; votre femme vous déplaît parce qu'elle est moins belle et moins parée que l'actrice ou la danseuse que vous avez applaudie, et vous faites retomber votre mauvaise humeur sur ceux qui vous entourent (1)». De plus, le théâtre en soi le plus inoffensif a l'inconvénient, si on le fréquente trop, de développer à l'excès limagination. de rendre chaque jour plus impressionnables des jeunes gens déjà disposés aux troubles nerveux qui détruisent l'équilibre physique et l'équilibre mental. Et le chemin est court de cette langueur, de cette sentimentalité, de cette surrexcitation maladive à la tentation, aux chutes, aux aberrations ([ui en sont la conséquence psychologique.

Mais le mal devient d'une profondeur et d'une étendue quil est impossiljle de mesurer à une époque oii les spectacles sont, à part de rares exceptions, nettement immoraux. Ne parlons pas de ces théâtres, nombreux pourtant, qui sont de véritables lupanars. Là, aucune retenue n'existe, toute convention est mise de côté, toute pudeur méprisée. On ne sy occupe que de flatter de bas instincts, que d'offrir une pâture à

([) Cité par Mgr Bi.net, évèque de Soissons, dans son Mandement de carême 1922.

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de viles passions, que de remplii' les oreilles de mots honteux, les yeux, l'esprit et le cœur d'objets obscènes. Platon demandait qu'on chassât de la république les poètes après les avoir couronnés: Bossuet. Pascal, Bourdaloue se prononçaient contre la scène du xvn'' siècle. Racine lui-même était forcé par sa conscience de renoncer à la tragédie : que diraient ces grands hommes de ces maisons dont la seule existence est un défi aux vérités les plus fondamentales et à la morale la plus élémentaire!

Les autres théâtres sont généralement dangereux et malfaisants. Dangereux parce qu'on y fait constamment, soit d'une façon directe, soit d'une façon indirecte, l'apologie de l'amour coupable, des passions sensuelles, sinon de la débauche et de l'impiété: parce qu'on y décrit la tentation avec des attraits irrésistibles, le vice sous des couleurs séduisantes: parce ([u'on y excuse le divorce et l'adultère en les considérant comme la suite fatale de situations où l'on accumule à plaisir les difficultés. Dangereux par les rôles qu'on y fait jouer. Le prêtre, en effet, y paraît ou ambitieux et intéressé, ou sceptique et mondain, ou intrigant et vaniteux, ou fanatitiue et intraitable. L'épouse honnête y est trop souvent maladroite, niaise, désagréable, sotte, irritante: elle sème autour d'elle l'ennui, tandis qu'une rivale légère est habile, aimable. inteUigente. Le mari fidèle y est aveugle, sa clairvoyance' est nulle, sa volonté faible, sa crédulité saus borne, tandis que l'honnue dévoyé fait

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preuve, en toute occasion, de perspicacité, de ténacité et sauve mieux les intérêts de sa passion que le premier ne défend l'honneur de son nom et de son foyer. Le fils né d'un mariage légitime reste vulgaire, égoïste, manque de noblesse, de courage, d'idéal; le fils né d'un commerce criminel montre un esprit pénétrant, un caractère élevé, un tempérament fort, une générosité chevaleresque. Ignorant, méticuleux, timide, arriéré, routinier, le chrétien n'y a aucune grandeur; l'incrédule à la raison puissante, aux vastes aperçus, aux initiatives hardies, personnelles, fécondes, le domine de très haut. Les enfants y trompent indignement leurs parents, et le métier de ceux-ci est, dirait-on, d'être dupes des ruses les plus grossières. Les serviteurs y méprisent leurs maîtres, y deviennent les complices stipendiés des conspirations contre l'innocence, contre les lois divines et humaines. La comédie jette le ridicule sur ceux qui sont outragés dans leurs droits les plus sacrés, et oriente la sympathie vers ceux qui semblent n'avoir que la mission de pervertir les âmes. Dans la tragédie, le héros à qui l'on veut intéresser les spectateurs, c'est le misérable qui trahit la foi jurée, qui abandonne sa femme et ses enfants pour obéir à ses penchants et les satisfaire.

Je le reconnais, parmi nos contemporains, plusieurs réagissent contre ces mœurs. Dans leurs œuvres, ils sont les aA^ocats du vrai, du bien, de l'unité

i'i't LA YEKTU DE TlilU'ÉR.V.NCE

du mariage et de sou indissolubilité, de l'ordre, du patriotisme, de la Religion. Mais leurs plaidoyers ]>()ui- le bien sont presque toujours noyés dans le flot des passions dégradantes. En général, ils se croient obligés, surtout (juand ils sont des maîtres, de sacrifier au goût du temps et d'excuser la liberté qu'ils prennent de défendre le bien par la liberté qu'ils gardent de peindre le mal sous des couleurs séductrices. Le public est beaucoup moins frappé des thèses justes et savamment élaborées au cours de la pièce, des leçons salutaires qui y sont répandues, qu'il n'est ému des éclats d'une passion impérieuse, étincelante, enthousiaste. Pourquoi donc les auteurs chrétiens ne brisent-ils pas avec cette mode qui est de nature à égarer les imaginations, les pensées, les affections?

Ce qui constitue et aggrave le danger, c'est l'action. L'action est l'àme du drame. Dans les livres, les personnages sont morts ; on ne les voit pas. on ne les entend pas. Sur la scène, ils sont vivants, ils regardent, ils parlent, ils se remuent. Il y a dans leur yeux des flammes, dans leurs voix des tonalités, dans leurs gestes de la force, tout cela atteint la sensibilité en la bouleversant. L'effet des représei;itations est surtout à craindre lorsque les acteurs sont habiles, et vivent mieux leur rôle. Mais vivre son rôle, c'est être en proie, autant qu'on le peut, à l'amour, à la haine, à la jalousie des héros figurés dans la comédie ou ilans la tragédie. Les acteurs

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réellement troublés sont les plus éloquents, les plus persuasifs, les plus entraînants, les plus capables, par suite, de. communiquer leurs propres impressions aux spectateurs. Alors une grande assemblée est transportée par les sentiments qui n'agitent pas l'àme sans la disposer au mal. Ce ne sont que des fictions, dites- vous. Saint Chrysostôme répond : « Il est défendu de représenter ce qu'il est défendu de faire. Si le péché est un désordre, c'en est un autre d'en affecter les dehors audacieux ; si l'adultère est un crime, le simuler est un autre crime (1). » Ajoutez encore à cela tout l'appareil théàtraL l'inconvenance des décors, des toilettes, des plaisanteries, des allusions, des mots à double sens: ajoutez l'ivresse produite par la profusion des lumières, par les notes vibrantes d'une musique affolée, par le Ijruit des applaudissements frénétiques et vous serez contraints d'avouer, qu'en ces lieux de réjouissances, on respire, la plupart du temps, un air empoisonné. D'ailleurs, à quoi bon m'attarder en de plus longues considérations, en de plus longs raisonnements, les faits ne confirment-ils pas. ne justifient-ils pas quotidiennement l'enseignement chrétien ? Des catastrophes sans nombre sont la suite des spectacles que, pour un motif ou poui' un autre. l'Evangile condamne. Au théâtre, une foule d'àmes trouvent roccasion pio-

(1) 3* homélip sur David et Saiil. — (i° homélii- sur S. .Malliiou, /». fine.

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chaine do mal faire et succombent. Ne le savez-vous pas mieux que moi? A chaque instant, un mari, une femme, honnêtes et scrupuleusement attachés pendant des années aux devoirs de leur état, sortent du théâtre à jamais pervertis.

A la porte de celte maison, dans cette maison consacrée aux spectacles, que de périlleuses rencontres pour des jeunes gens déjà trop avides de plaisirs! Ils perdent là leur innocence, puis leurs convictions religieuses, puis le goût de leur travail et de leur carrière. Bientôt, la fortune, un avenir brillant, l'honneur du nom sombrent dans un naufrage dont il est impossible de calculer les suites désastreuses. Que d'unions heureuses, que de belles intelligences. c|ue de légitimes espoirs ont été sacrifiés à une passion née dans une représentation théâtrale! Et si Ton faisait l'histoire des auteurs et des acteurs qui se vouent à fart dramatique, (\ue de mystères tristes et humiliants on découvrirait! Les spectacles n'auraient-ils pas les conséquences extrêmes que jai signalées, il serait encore vrai que nul ne les fréquente sans que parvienne à ses oreilles la voix de la tentation, .sans que des images et des idées Aoluptueuses remplissent ses yeux, sa mémoire, son esprit. Quand un tempérament plus froid ou plus énergique vous permettrait de triompher de tant de dangers, je vous dirais encore avec un Père de l'Eglise : « Vous donnez un mauvais exemple aux autres, vous assistez aux ropivsenlalions théâtrales

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sans courir aucun risque, mais vous en inspirez l'amour à (h' plus faibles que vous, et par là vous scandalisez voire prochain... Si vous demeurez pur au milieu des écueils, vous le seriez bien daA^antage en les fuyant (1). »

Les docteurs et les saints se sont montrés à l'égard des spectacles d'une sévérité que beaucoup estiment exagérée. Certes, je ne m'approprierai pas tous les anathèmes duuTertullien ni même d'un Bossuet (2), mais c{uand on réfléchit au nombre et à l'étendue des maux qui ont leur source dans ces institutions, on se dit que S. Ghrysostôme avait raison d'adresser aux fidèles ces avertissements émus : « C'est le démon, oui le démon seul qui a fait un art de ces jeux et de ces divertissements pour attirer sous ses bannières les soldats de Jésus-Christ, amortir leur vigueur et énerver leurs vertus. C'est dans ce dessein qu'il a dressé près de vos places des théâtres où il exerce et forme de ses mains des instruments de corruption pour les lâcher dans les villes et les pervertir (1]). »

Dieu vous demande. Messieurs, d'être chrétiens dans toute votre \ie. Vos actes et vos jours seront pesés sans exception à la lumière de l'Evangile.

(1) s. Jean Chrysostàme, 38" homélie sur S. Matthieu (m fine).

(.2) Appeud. No 3, p. 324.

(3) /dem, 'e homélie sur S. Matthieu.

1 '<S LA VERTU m; TKMHÉRANCE

Les auteurs et les acteurs qui. ne respectent pas scrupuleusement la foi et la morale rendront compte du mal qu'ils causent. S'ils réfléchissaient, s'ils pensaient aux foyers qu'ils détruisent, aux convoitises dont ils rallument la flamme, aux âmes qu'ils égarent et qui seront peut-être perdues à jamais, s'ils se rappelaient ces terribles paroles de Notre-Seigneur : <( Qui scandalisaverit unuin de pusillis istis, qui in me credunt, expedit ei ut suspendatur mola asinaria in collo ejus, et demergatur in profundum maris... F<9? homini illi per quern srandahim cenit! Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou la meule qu'un âne tourne, et qu'on le précipitât au fond de la mer... Malheur à l'homme par qui le scandale arrive! (1) ». Ils seraient effrayés de leur responsabilité et de l'accueil qui les attend au tribunal de l'éternité.

Quant à vous, Messieurs, interrogez loyalement votre conscience et votre expérience. Si votre conscience vous affirme que les spectacles sont pour vous une source de tentations; si l'expérience vous prouve que vous auriez évité de graves et nomlireuses fautes en les fuyant, n'hésitez pas à les sacrifier pour ne point sacrifier votre salut. Eloignez-vous des mauvais théâtres. Vous, jeunes gens, n'y allez pas, n'y menez pas vos femmes.^ car vous riscjuez leur innocence et la vôtre, li'ur bonheur cl votre

(1| s. Mathieu, xvni, 6-1.

bonheur. Vous, hommes mûrs, n'y conduisez jamais, sous aucun prétexte, vos fils et vos filles, car vous joueriez avec une légèreté inexcusable leur avenir en ce monde et dans l'autre. A^ous, vieillards, ne cherchez pas dans les mauvais spectacles des distractions, des émotions qui conviennent si peu à votre âge, songez plutôt à l'apparition tragique du Souverain Juge, apparition où demain peut-être se décidera votre sort. Tous, pour vous-mêmes et pour les vôtres, défiez-vous des spectacles qui, soit à raison du fond, soit à raison des scènes passionnelles ou de l'appareil extérieur, ne sont pas parfaitement purs. En vous soumettant à ce régime de tempérance et de modestie, vous échapperez, avec ceux qui Aous sont chers, à mille tempêtes, à mille misères ; vous deviendrez dignes d'assister au spectacle où nous verrons ce qu'ici-bas notre œil n'a point vu. où nous entendrons ce qu'ici-bas notre oreille n'a point entendu, où nous sentirons les douceurs et les jouissances qu'ici-bas notre cœur n'a point senties, au spectacle préparé par Dieu à ceux qui l'aiment. Quod oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis oscendit, qiiœ prxparavil Deus ils, qui diligunt illurn (1).

(1) I. r or in I 11. II. 9.

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