LA. MODESTIE CHRÉTIENNE ET LES DIVERTISSEMENTS MONDAINS
Eminentissime Seigneur (1) Monseigneur (2).
Messieurs,
La vie a des tristesses profondes qui l'assombrissent ; elle a des fatigues (|ui épuisent, des inquiétudes qui tourmentent, des ennuis et des responsabilités qui accablent. Nous souffrons de la solitude parce que nos pensées mêmes nous sont à charge : nous quêtons partout des remèdes à tant de maux. Créé pour le parfait bonheur, riiomme y aspire, il a hâte de l'atteindre, et. dans sa précipitation, il demande au présent ce que ravenir seul peut lui donner. Poussé par ce désir, il cherche de la
(1) s. Em. :Mgi- le Gard. Tubois. Arcb de Paris.
(2) S.Gr.Mgr Roi.and-Gosselin auxiliaire de Paris.
l.'iS i.A vi:rnu w. tkjii'Kra.ncb
joie, de la lraii(|uillité, de la distraction, de la ompaj^iiie, en un mot. radoucissement à son sort, Fallégement au fardeau qui pèse sur ses épaules. Jésus- Christ lui-même a ressenti cette lassitude, il a éprouvé à maintes reprises le besoin de s'arracher à son pénible ministère pour respirer librement. Il emmenait ses apôtres sur les lacs, sur les montagnes et les invitait à goûter avec lui quelque repos. La maison de Lazare lui offrait aussi un asile : il sasseyait à la table de ses amis, s'eut retenant familièrement avec eux. leur confiant dans une intimité exquise les secrets de son cœur et leur prodiguant les témoignages de son affection. La nature nous presse donc de suspendre parfois nos travaux, de nous accorder c[uelc[ue répit, de nous dérober aux affaires, aux préoccupations qui. d'ordinaire, remplissent nos journées. Jusqu'à quel point avons-nous le droit de la satisfaire, et le devoir de la contenir?
La loi chrtHienne nous permet et même nous prescrit de temps en temps de laisser dormir notre outil, notre plume, notre ciseau, notre pinceau, de ménager notre corps, notre cerveau, notre esprit, de ne pas les traiter avec une dureté excessive en exigeant, de leur part, la même continuité^d'efforts, en leur refusant le soulagement qu'ils réclament. Elle
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ne demande pas, qu'asservis à une tâche rude, nous nous interdisions tout repos et que, du matin au soir, nous marcliions sous le joug, sans nous en affrancliir un instant. Elle n'approuve pas cette morale qui, considérant le sourire comme illicite, l'épanouissement comme coupable, ajoute à nos tristesses, rend la vie désespérante et insupportable. La religion des Puritains, qui n'avaient que des anathèmes à l'adresse de cjuiconque osait écouter le son des orgues et des cloches, de quiconcjue ne se renfermait pas dans un deuil perpétuel, dans un ascétisme oii ne pénétraient ni l'air ni la lumière ; la religion des Jansénistes qui , interdisant aux croyants de s'arrêter aux clartés dont s'enveloppent nos dogmes, leur commandaient de concentrer entièrement leur attention sur lobscurité des mystères, sont également en désaccord aA ec la vérité.
Non seulement la loi chrétienne ne connaît pas ces rigueurs, mais la prudence dont elle est empreinte nous fait un devoir de nous délasser quelquefois. Notre organisme, en effet, ne résiste pas longtemps au régime de fer où l'on déclare la guerre à tout ce qui éclaire et allège l'existence. Les nerfs sirritent, la respiration devient difficile, un labeur que rien ne coupe épuise le corps et dispose à l'atrophie de toutes les facultés. De plus, la nature réagit contre une discipline inhumaine j violemment et impitoyablement réprimées, les 'puissances de l'àme se révoltent, l'on passe d'un rigorisme inflexible à
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une intempérance effrénée et alors ou confond dans un môme discrédit la piété, le devoir et le fanatisme. En Angleterre, les Puritains dont l'àpre intolérance condamnait les jeux des enfants sous peine damende ont (djouti aux orgies de la Restauration; en France la licence du dix-huitième siècle a noyé dans ses iiots l'austérité exagérée de Jansénius. Le même phénomène se renouvelle constamment dans Thistoire. Lorsque les événements ont imposé des privations trop longues à une génération, celle-ci presque infailliblement se venge en s'abandonnant, dès qu'elle le peut, à ses caprices et à ses passions. Après la guerre, le monde na-t-il pas été emporté par le torrent d'un sensualisme qui n'a reculé devant aucune folie ? La sagesse nous prescrit donc de ne pas porter trop loin la sévérité et de montrer quelque indulgence pour la faiblesse humaine.
En lui obéissant, la tempérance chrétienne obéit aussi à une nécessité sociale. Dans les rapports domestiques, dans le commerce avec nos semblables, il faut de l'affabilité. L'affabilité est un lien entre les habitants d'un même foyer, entre les citoyens d'un même pays. Mais l'affabilité emprunte une jtartie de ses charmes à la gaieté. Là où la tristesse règne d'une façon continue, sans que rien vienne en dissiper le nuage, tous sont mal à l'aise et impatients de fuir. La maison dont l'étiquette défend les moindres ébals et les plus innocents badinages est une ninison vile odieuse à ses habitants.
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Un pays qui refuserait toute réjouissance à ses enfants serait bientôt désert. En assurant à leurs sujets des divertissements respectueux des convenances, les gouvernements sont avisés. Les solennités célébrées en l'honneur de notre victoire ont contribué plus que tous les discours au maintien de l'union sacrée, et, lorsque la foule, ivre de joie, acclamait aux Champs-Elysées les chefs et les soldats de nos armées triomphantes, une voix illustre murmurait à mon oreille : « Voilà une journée qui servira mieux le bien puJjlic que les combinaisons de la politique ou de la diplomatie. »
La Religion a poussé plus loin la sollicitude et la prudence. Elle a institué des cérémonies destinées à garantir aux croyants un peu de joie sanctifiante.
Chaque semaine, l'Ancien Testament offrait aux Israélites un jour de repos. En outre, à des époques déterminées, Jérusalem se transfigurait. A la fête des Tabernacles, l'olivier, le pin, le myrte, le palmier étaient dépouillés de leurs rameaux ; des abris de feuillages s'élevaient dans les rues, sur les places, sur les terrasses des maisons, sur les remparts de la ville: et la sainte cité présentait l'aspect d'une forêt verdoyante. Des concerts émus répondaient aux trompettes du temple, et le bonheur se communiquait d'une âme à l'autre et d'un foyer aux foyers d'alentour (t). A Pâques, la joie était encore plus vive et plus intime. Dans chaque maison on mangeait
(1) Cf. FoDARD. La Vie de X.-S. J.-C, t. II, p. 49-ol.
LA VERTU DE TEMPÉRANCE Il
r Agneau, on buvait aux coupes d'adoration, dexpiation, de bénédiction, d'action de grâces et toutes les demeures retentissaient de cantiques d'allégresse. Le Christianisme n'a point rompu avec ces traditions. Il a maintenu la loi du rei)0S hebdomadaire, et de plus il réserve aux fidèles de radieux anniversaires. Au terme des périodes sombres qui figui*ent la longue attente du Sauveur, lorsque se clôt la quarantaine de jeune et de pénitence qui précède In Résurrection, il nous invite à nous réjouir dans le Seigneur. La liturgie remplit les airs de ses alléluias, la foi réconforte les âmes les plus éprouvées en leur annonçant des lendemains éblouissants de lumière, l'espérance console par ses promesses les cœurs meurtris, la charité assure à tous les délices inséparables de l'amour qui attache l'homme à son Créateur et à son Sauveur. Oui. nous habitons de tristes rivages, oui. une indéfinissable mélancolie gagne nos âmes lorsque nous songeons à la félicité parfaite, oui, nous sommes en exil, et, à la pensée de la patrie nous suspendons nos harpes aux saules de la vallée et nous pleurons, mais il y a dans nos larmes un commencement de béatitude parce que nous avons entendu Celui qui ne trompe jamais murmurer à notre oreille : <.< En A'érilé, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, tandis (jue le monde se réjouira, mais votre affliction se changera en une joie que nul ne vous ravira (1). »
(1) s. Jeax, XVI, 20-23.
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Le Christianisme n'a point d'anathème contre d'autres réjouissances moins hautes mais honnêtes. Il encourage ces exercices qui plaisent à la jeunesse et lui valent d'assouplir ses membres, de développer ses muscles, de dépenser son ardeur et la surabondance de sa vie. Les courses, les luttes ont des avantages nombreux. Les adolescents sont absorbés par lïntérêt qu'ils y trouvent. Pendant ce temps, ils ne sont pas exposés aux tentations qui les sollicitent surtout les jours de chômage, ils échappent aux mauvais conseils dune solitude trop absolue et aux compagnies qui les entraîneraient au péché. La chasse, la pèche sont encore des récréations légitimes. Le corps s'y fatigue, mais cette fatigue, généralement du moins, est salutaire, l'àme s'y libérant de ses préoccupations et de ses soucis, le lendemain on est tout dispos pour retourner à sa besogne et pour accomplir sa tâche avec courage et avec ardeur. Les conversations qu'alimentent des confidences mutuelles et des récits aimables, c|u'animent des traits piquants sans être acérés, les entretiens qui restent dans le bon ton et excluent la contrainte fournissent aussi au cœur l'occasion de s'épancher, de se dilater, de s'égayer. Les apôtres étaient charmés lorsque, assis aux pieds du Maître, ils pouvaient échanger avec lui leurs pensées, lui rendre compte de ce qu'ils avaient fait et de ce qu'ils avaient enseigné. Ils oubliaient leurs déceptions, leurs échecs, et ils puisaient dans le regard
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si chaud du Sauveur, daus sa parole si tendre, la eoûsolation, la force, la paix dont ils avaient besoin pour voler à de nouveaux travaux ( 1 ).
Mon enseignement serait incomplet, Messieurs, si je ne vous disais avec quelle modération nous devons user des diverlissements profanes.
Le premier excès qu'il faut éviter, c'est de faire de la vie un amusement. Fussent-ils innocents, les divertissements profanes ne doivent pas absorber tout notre temps. Il convient de ne s'y livrer qu'avec discrétion. La tempérance veut que leur rôle dans l'existence soit analogue à celui du sel dans les aliments. Vous estimeriez insensé un homme qui se nourrirait de sel, non moins insensé serait-il, si ses années étaient remplies par les plaisirs. Pourtant, Messieurs, trop fréquemment, nous ne sommes pas occupés d'autre chose. Combien parmi nous, s'ils s'interrogeaient le soir, seraient obligés d'avouer qu'ils ont gaspillé leur journée dans les plaisirs ? Ils ne cherchent que les plaisirs, ils' ne s'attachent qu'à ce qui leur procure des plaisirs. Plaisirs de la promenade, plaisirs des sports, plaisirs de la table, plaisirs des visites, des conversations, des concerts, des spectacles, des réunions mondaines, ils en ont pour toutes les heures. Ils vont de salon en salon, de
(1) Cf. Marc, vi, 30-31.
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cercle en cercle, de théâtre en théâtre, de soirée en soirée, d'exposition en exposition, de banquet en banquet, de fôte en fête. A la ville, aux champs^ à la mer, à la montagne, aux voyages, à la religion même, ils ne demandent que des plaisirs. Leur printemps, leur été, leur automne, leur hiver sont consacrés aux plaisirs. C'est à peine s'ils se réservent quelques instants pour régler leurs affaires.
Ces mœurs enlèvent à la vie sa grandeur. Car quelle grandeur y a-t-il en nous lorsque nous n'assignons aucune place aux pensées graves, à l'effort persévérant, aux œuvres sérieuses, lorsque nous ne songeons qu'à des niaiseries et à des futilités?
Ces mœurs enlèvent à la vie sa fécondité. Ce qui rend la vie féconde, c'est le travail. Nul ne creuse un silfon sur la terre, nul ne laisse derrière soi une trace de lumière et de gloire sans travailler ardemment et avec continuité. Mais l'homme qui n'a d'autre souci que celui des divertissements est un oisif. En lui aucune activité, aucune envie de développer l'intelligence et les talents cju'il a reçus, aucun désir de progresser dans la science, de se dépenser au service d'une idée, d'une cause, d'un grand intérêt. C'est un être inutile, et même scandaleux, scandaleux, car sa conduite est, pour les humbles, une occasion de colère, de révolte, d'exaspération et un outrage public à la dignité du genre humain (1), Comment les petits, qui ont tant de mal à gagner
(1) Cf. BosscET. Sermon du Mauvais riche. Premier Point.
ce qui est nécessaire à leur subsistance, résisteraient-ils à la tentation de haïr et de maudire une société si dure à l'égard des uns, si tolérante et si prodigue à l'égard des autres? Dieu me gaMe de prononcer un mot susceptible d'encourager la guerre des classes ! Ici-bas comme partout il faut une hiérarchie : tous ne peuvent pas tenir la charrue, scier le bois, forger le fer, mais tous sont obUgés de manger leur pain à la sueur de leur front et d'être sur la lerre des ouvriers laborieux. Esclave de ses habitudes, le mondain oublie ce principe. Il n'apporte aucun concours à sa génération, il nest pour elle qu'un parasite. Ces mœurs enlèvent à la vie son caractère religieux, parce qu'elles ne nous laissent ni le désir, ni le courage de servir Dieu, parce qu'on n'est pas chrétien si l'on n'imite Jésus-Christ. Sans doute, Jésus-Christ nous permet de monter avec lui au Thabor, de nous asseoir à ses pieds et de nous soustraire un momeni h nos peines, mais il exige que nous partagions sa peine et que nous buvions au calice de sa Passion. Pour être son disciple, pour le suivre dans son ascension et dans son triomphe, il faut d'abord le suivre au Calvaire en renonçant à soi-même et en portant sa croix. L'Evangile n'affirme pas que le mauvais riche se livrât à des plaisirs criminels. « Il n'est pas devenu la proie des flammes vengeresses parce qu'il avait commis des actes illicites, dit saint Grégoire, il s'est damné dans les choses
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permises, parce qu'il s'y est abandonné tout entier, et sans garder aucune retenue. Divitem ullrix gehenna suscepitl, non quia aliquid illiclturn gessit, sed quia imnioderato usu totuin se licitis tradidit (1). » Nul ne saurait servir deux maîtres. S'attacher par chaque fibre de son cœur à « des choses qui de leur nature seraient innocentes », c'est s'éloigner de Dieu. De plus, comme l'enseigne Bossuet. notre esprit n'est pas fait de sorte qu'il lui soit facile de s'imposer des bornes (2), on passe vite de ce qui n'est pas formellement défendu à ce qui l'est ouvertement. « du plaisir au plaisir, il n'y a pas loin, et du sensible au sensible la chute nest que trop aisée (3) ». « Je m'emporte au delà de ce que je dois, s'écrie en gémissant un saint Père, pendant que je néglige de me contenir en ce que je puis, quod-non expedit adniisi, dum non tempera quod licebat (4). »
Et les divertissements que l'on demande au mal et qui mènent au mal! La loi évangélique s'élève sévèrement contre ces conversations où l'on s'amuse au détriment du prochain en livrant à la malice la réputation dune femme, Ihonneur d'une famille, en répandant sur les absents des bruits infamants et souvent calomnieux. Les mon-
(1) Paslor. Parle III. Cap. XXI.
(2) Sermon du Mauvais riche. Premier Point.
(3) BosscET. Sermon pour le jour de Pâques. Premier Point. In fine.
(4) S. Pafli.x, Epist. XXX, Ad Sever. n. 3.
dains n'hésitent pas devant le tort qu'ils causent, ils ne s'inquiètent pas de savoir s'ils nuisent d'une façon irréparable à l'avenir de gens estimables et étrangers aux actes qu'on leur reproche. Ils colportent partout des accusations et des soupçons dus à la sottise, à l'envie, à la méchanceté. En chemin, ils cherchent des détails nouveaux capables d'exciter l'attention et d'ajouter au piquant de leurs récits. Leur bonheur est de couvrir de ridicule quelques-uns de leurs semblables pour distraire les autres. La loi évangélique ne tolère pas davantage les propos qui ne dérident les fronts qu'aux dépens de la décence. Le monde affecte pour la politesse des manières, pour la distinction du langage, pour les convenances, un culte qui va jusqu'à la superstition; il est froissé dès que l'on transgresse les préceptes méticuleux de son protocole. Après cela, il manque le premier aux bienséances. Les mots à double sens, les allusions équivoques, les plaisanteries grivoises, les réflexions obscènes ont pour lui de la saveur, il en est avide; quand il a la triste fortune de les entendre, d'y découvrir un sens imprévu de libertinage, il est heureux et sa joie éclate en un rire qui exprime toute la licence de son àme. Qu'un païen cherche une satisfaction dans de pareils entretiens, je ne le comprends pas, car l'honnêteté suffit à éclairer sur ce point les consciences, mais qu'un Chrétien s'y complaise, que des jeunes filles, loin d'en être offusquées, y applaudis-
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sent, s'expriment elles-mêmes sur le ton en honneur clans les corps de garde et parmi les soudards, voilà ce dont je demeure stupéfait, et, malgré moi, je pense à la douloureuse parole de Y Imitation : « J'ai vu les étoiles tomber du ciel, et ceux qui se nourrissaient du pain des anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux. »
La loi évangélique range encore parmi les plaisirs défendus ceux que les femmes trouvent ù scandaliser leur prochain par l'excentricité de leur tenue. Malheureuses, comprendrez-A^ous enfin que vos étalages provocants scandalisent les moins scrupuleux? Consentirez-vous enfin à Aôtir votre misère, votre laideur, votre décrépitude? Chrétiens, comment ètes- A'ous assez faibles pour autoriser vos épouses et aos filles à suivre les modes de ce temps? Lorsqu'elles résistent à vos exhortations, ne tombent-elles pas sous cette malédiction du Prophète antique :
Jéhovah a dit : « Parce que les filles de Sion sont devenues orgueilleuses,
Et s'avancent la tête haute, lançant des regards, Et vont à petits pas.
Et font sonner les anneaux de leurs pieds. Le Seigneur rendra chauve le crâne des filles de Sion, En ce jour-là, le Seigneur enlèvera le luxe des
anneaux, Les soleils et les croissants, Les pendants d'oreille, les bracelets et les voiles;
Les diadèmes, les chaînettes des pieds et les ceintures ;
Les boites à parfum et les amulettes,
Les bagues et les anneaux...
Les robes de fête et les larges tuniques.
Les manteaux et les bourses ;
Les miroirs et les mousselines,
Les turbans et les mantilles.
Et au lieu de parfum, il y aura la pourriture.
Au lieu de ceinture, une corde ;
Au lieu de cheveux, une tète chauve ;
Au lieu d'une ample robe, un sac ;
Au lieu de beauté, la marque imprimée par le feu (1). »
La loi évangélique se défie du plaisir que nous demandons à certaines affections. Le mot d'amitié, mal défini, sert trop à dissimuler des sentiments fort différents de celui qu'il désigne. Appelez d'un autre nom ces passions plus ou moins avouées, plus ou moins brûlantes, plus ou moins louches, plus ou moins coupables dont vous attendez du bonheur. Les joies du camr valent ce que vaut l'amour dont elles sont l'effet, et la tempérance qui condamne les mauvais arbres, condamne leurs fruits, car les fruits des mauvais arbres ne peuvent être que mauvais. « Xo)i pofest arbor hona
(1) ISAÏE. III, 16-2 i.
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malos fructus facere. neque arhor malabonos fructus facere (1). »
La loi évangéliqiie réagit contre l'abus de la danse et du jeu.
A coup sur. la danse n'est pas fatalement immorale. Ces rondes naïves, ces mouvements rythmés qui, conformes à toutes les délicatesses, sont encore en faveur dans quelques-unes de nos provinces, nonl. en soi. rien qui offense la modestie. Je <lis « en soi ». car même dans nos villages les plus religieux, ces réjouissances, de fait, ne sont pas sans inconvénient. Les représentants de Notre- Seigneur détournent les fidèles des bals champêtres, ils craignent pour les jeunes filles et les jeunes gens qui y montrent trop d'assiduité. L'expérience prouve que de ces fêtes et des promiscuités qu'elles comportent, lésâmes reviennent souvent atteintes dans leur candeur, parfois à jamais fanées. A côté de ces danses intrinsèquement honnêtes, d'autres sont douteuses : impliquant des attitudes, des gestes, des tours qui éveillent des pensées et des émotions voluptueuses, elles deviennent en beaucoup de cas des occasions prochaines de mal faire. Enfin. Messieurs, il est des danses nettement contraires aux bonnes mœurs (2). La Religion les condamnera toujours. Empruntées non plus à la Pologne ou à l'Ecosse, mais aux nègres de l'Amérique, elles sont, parait-il. une insulte à la pu-
(1) s. Matth., VII, 18.
(2) Append. Note, p. 325.
deur. Les pères et les mères n'ont pas le droit d'exposer ainsi l'àme de leurs enfants. « Pour échapper à cette réprobation, dit un savant évèque. qu'on ne recoure pas hypocritement à ce que j'ai entendu appeler « une interprétation convenable » de ces chorégraphies inconvenantes. Ce n'est là qu'une vaine tentative en vue de les faire pénétrer dans la société chrétienne. L'expérience et les aveux des personnes du monde qui -sont sincères nous permettent d'affirmer que ces interprétations sont incapables de supprimer, chez une jeunesse impressionnable et débordante de vie , la tendance native et perverse de ces divertissements exotiques (1). » Le cardinal Amette, vous le savez, s'indignait contre ces amusements qui offensent la pureté la moins ombrageuse, son vénéré successeur s'est solidarisé avec lui. et Benoit XV réprouvait énergiquement « ces danses exotiques et barbares récemment importées dans les cercles mondains, plus choquantes les unes que les autres. On ne saurait, ajoutait le sage Pontife, imaginer rien de plus propre à bannir tout reste de pudeur (2) ».
Les raisons derrière lesquelles on essayerait de s'abriter pour désobéir à ces prescriptions sont vaines. On prétend qu'il ne sera plus possible d'aller dans le monde, A quoi l'évèque cité plus haut répond : « Si le fait d'aller dans le monde doit nous
(1) Ms"" QriLLiET, évèque de Limoges. Lettre Pastorale, Carême 1920.
(2) Enq/ct. Sacra prope diem, 6 janvier 1921.
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porter au péché et au péché grave, le devon- d'une personne chrétienne est de n'y point aller. C'est à vous, précisément, femmes et filles catholiques, qu'il appartient, par votre réprobation marquée et votre mépris affiché, de bannir ces écarts licencieux de la bonne société à laquelle vous vous faites gloire d'appartenir (1). » On prétend aussi que les mariages auxquels les parents doivent songer, se préparent dans ces séances troublantes. Erreur, Messieurs. Ce n'est pas là que les jeunes gens de valeur cherchent les compagnes de leur vie. Nous entendons leurs réflexions, nous : « Je veux bien valser avec cette personne. Dieu me garde de l'épouser : elle valse trop bien. » Voilà comment ils s'expriment. Je sais qu'il y a des bals honnêtes : mais à raison des toilettes, de la surexcitation, de mille circonstances, surtout quand ils sont fréquents, presque tous sont dangereux. Saint François de Sales a écrit : « Les danses et les bals sont des choses indifférentes de leur nature : mais leur usage, tei qu'il est maintenant établi, est si déterminé au mal par toutes ses circonstances, qu'il porte de grands dangers pour Tàme... Je vous parle donc des bals, ô Philotée, comme les médecins parlent des champignons... Dansez le moins que vous le pourrez, de peur que votre cœur ne s'y affectionne. » Et notez-le : ce docteur si pondéré ne faisait allusion qu'à « la danse bien réglée en toutes ses circonstances : pour la
(1) .M«>' QciLLiET, loc. cil.
bonne intention, pour la modestie, pour la dignité et la bienséance (1). » Il n'y a rien à retrancher de son enseignement.
Le jeu, source de distractions pour tant dhommes, n'est pas inévitablement un péché. Quand on ne lui donne qu'un reste insignifiant de ses loisirs, quand on y cherche une courte distraction, non une occupation ordinaire et continuelle, un instant de repos et non une émotion violente, quand on ne lui sacrifie aucun devoir, quand on n'y risque rien ou peu de chose, on ne pèche pas contre la tempérance. Il n'en est plus ainsi lorsque le jeu devient une profession et un métier, lorsque l'amour du jeu dégénère en une passion tyrannique pour laquelle on oublie sa carrière, sa famille et son Dieu, pour l'entretien de laquelle on hasarde et sa fortune et la fortune de sa femme, et la dot de ses enfants et le montant de gages qui appartiennent à des serviteurs, et l'argent destiné, dans une vie régulière, à secourir les pauvres, à orner les autels, à rehausser la pompe du culte, et même les sommes dues à des étrangers. Alors, la passion du jeu est criminelle par l'imprudence qui la caractérise, car, esl-il rien de plus téméraire que d'engager dans une partie de cartes ou un coup de dé les biens qui sont à nous et les biens qui sont à d'autres 'i Criminelle par les injustices qu'elle cntraùie, car elle mène à des banqueroutes qui ruinent une
(1) IntroducUoii à la lie décote, 3« Partie, ch. 33-34.
famille et parfois de nombreuses familles. Criminelle par les malheurs extrêmes où elle fait tomber, car le joueur à court d'expédients demande souvent un refuge contre le désespoir à la mort et au suicide. Chers ouvriers, ne portez pas au démon des courses vos économies de la semaine, ne confiez pas à un pari le salaire sacré que vous avez obtenu au prix de tant de sueurs ! Et vous tous. Messieurs, ne vous exposez jamais à perdre dans une heure l'héritage modeste ou opulent de vos pères. Fuyez les salons, les cercles, les palais transformés clandestinement ou publiquement en maisons de jeux ; c'est le meilleur moyen d'observer la loi de la tempérance chrétienne et de sauvegarder vos intérêts.
Enfin, Messieurs, dans nos divertisssements il faut respecter les circonstances. Circonstances de temps. L'Eglise ordonne qu'à certaines époques, les fidèles vivent dans le jeûne, l'abstinence, la mortification et les larmes. Elle leur interdit alors les plaisirs qu'elle ne condamne pas à d'autres moments, elle les invite à implorer, par la prière et l'expiation, le pardon dont ils ont besoin. Elle a miséricordieusement adouci les antiques rigueurs du Carême et de l'Avent, elle n'en maintient qu'avec plus de fermeté la nécessité de la pénitence. Nous ne sommes guère dociles à ses commandements. Les austérités nous sont à charge, et l'esprit surnaturel saffaiblissant en nos âmes, nous aspirons à exclure de la religion le renoncement, à n'en
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conserver (jue les consolations. En agissant ainsi, nous nous trompons, car nous refusons de nous associer aux souffrances rédemptrices de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Circonstances de temps! Jadis, on pleurait les morts. Au soir du jour qui avait a^u disparaître un être aimé, on fermait sa porte et, pour longtemps, on s'isolait dans la douleur et dans la prière. Que ne maintenons-nous ces traditions si conformes aux instincts de la nature et aux indications de la grâce! Ah! certes, nous nous souvenons de ceux qui nous étaient chers et qui nous ont été ravis. Je m'en voudrais de blesser par un mot maladroit et par une généralisation injuste des pères, des mères, des sœurs, des épouses qui ont tant de peine à se résigner et qui ont besoin de tout leur courage pour se rattacher à la vie. Mais, dautre part, n'est-il pas notoire qu'un trop grand nombre parmi nous semblent vouloir trouver dans le tourbillon des plaisirs l'oubli prématuré des héros qui nous ont sauvés? Au bord de cette immense tombe, ne fallait-il pas. dans notre vie domestique et nationale, renoncer, du moins pour une période raisonnable, aux fêtes tapageuses et garder une contenance qui, par sa gravité, rappelât nos sacrifices. Circonstances de personnes! Le prêtre manquerait de dignité s'il partageait les réjouissances et les jeux propres aux séculiers; les rois sont tenus à plus de réserve que leurs sujets ; ce qui si(îd à l'enfance ne convieid pas à l'âge mùr; et l'on se moque des
SIXIÈME CONFÉRENCE ill
vieillards qui, malgré les ans et le A'oisinage de la mort, se préoccupent comme des jeunes gens du monde et de ses divertissements.
Dimanche, Messieurs, je terminais notre entretien en commentant deux versets de l'Evangile, aujourd'hui j'emprunterai la pensée de ma péroraison au môme chapitre de saint Mathieu. « Si votre main ou votre pied vous scandalise, dit Notre-Seigneur, coupez-les et jetez-les loin de vous. Si manus tua vel pes tuus scandalizat te; abscideeum et projice abste. Si votre œil vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin devons. Si orulus tuus scandalizat te, crue eum et projice abs te (1). » Par ces mots, le SauA'eur nous enseigne que nous sommes tenus de renoncer à ce qui est pour nous une occasion de péché. Et pourquoi choisit-il l'exemple de la main, du pied, de l'œil? Afin de nous montrer que les choses les plus utiles, d'un usage, en apparence, le plus indispensable, doivent être sacrifiées dès qu'elles deviennent soit directement et immédiatement, soit indirectement et occasionnellement une cause de chute. Il vaut mieux, dit le Maître, perdre sa main, son pied, son œil, tout son corps, se priver à jamais de leurs services pourtant si précieux que de damner son àme. Il faut tout abandonner pour l'unique nécessaire qui est le salut.
Appliquez cette divine leçon aux divertissements et vous'comprendrez que nous sommes insensés de
(1) s Matthieu, xviii, 8-9.
1 78 LA VERTU DE TEMl'ÉKA.NCE
consacrer à la vanité un temps que nous employerions si fructueusement à des œuvres bonnes et à la préparation de notre éternelle béatitude. Vous comprendrez qu'autre chose est de s'accorder le repos exigé par la nature, autre chose d'abandonner ses années à des joies sans lendemain; que nous sommes ici-bas non à demeure, mais en passant; non pour rester oisifs, mais pour agir. Le soleil baisse à l'horizon. Messieurs: tandis qu'il nous éclaire, accomplissons, par notie ti avait, la volonté du Père céleste, afin de trouve:' près de lui la lumière quand la nuit sera venue. En voyant la foule oublier son intérêt essentiel pour se ruer à l'assaut de plaisirs éphémères, on éprouve, si l'on a la foi, une tristesse profonde et l'on se répète les paroles de Job :
« Ils ont à la main des harpes et des cithares, Ils chantent au son du chalumeau.
Ils passent leur temps dans un fariice bonheur, Et soudain ils descendent au tombeau (1). »
Soyons sages, Messieurs, ne nous laissons pas surprendre par la mort, sachons prévenir ses coups en i-efusant aux réjouissances de ce bas monde l'importance qu'elles ne méritent pas.
(1) .loB, XXI, 12-1:).
RETRAITI] PASCALK
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