LE SPECTACLE DE LA PASSION
Omnis lurba eorum qui simtil aderanl ad spectaculuni istud, et videbant qu<e fiebant, perctitienies pectora sua revertebantur.
Toute la multitude qui s'était rassemblée pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s'en retournait en se frappant la poitrine.
S. Lrc, xxiii, 49.
Eminentissime Seigneur (1), Monseigneur (2), Messieurs,
Jésus-Christ a paru sur la scène du monde comme un incomparable héros : incomparable quand il ose affronter l'orgueil, la haine, la violence des Pharisiens; incomparable quand, à la face d'une société dure, insatiable, il se pose en avocat des
^1) s. Em. Mgr le Gard. Dubois, Arch. de Paris. (2) S. G. Algr RoL.^\D-GossELiN.
humbles, des pauvres, des veuves, des orphelins: incomparable quand il guérit les langueurs des corps et des âmes ; incomparable surtout à la Cène, au Jardin, au tribunal de Gaïphe, au Prétoire, au Calvaire. Vous êtes avides d'émotions, de spectacles qui fassent palpiter vos cœurs et couler vos larmes : je vous invite à contempler le spectacle le plus tragique, spectacle qui est le centre de l'histoire , devant lequel s'est renouvelée la face de la terre, qui d'avance a touché les Prophètes, depuis Moyse jusqu'à David et jusqu'à Daniel, spectacle qui retient l'attention des anges et des hommes depuis vingt siècles, spectacle dont aujourd'hui la seule description impressionne encore nos générations dans des milliers d'églises et de sanctuaires : le spectacle de la Passion de Jésus-Christ. Saint Paul écrivait aux Hébreux : « Vous avez enduré de grandes souffrances... Vous avez servi de spectacle à l'univers par les opprobres et les mauvais traitements que vous avez subis, Magnum certamen sustinuistis passionum... opprobriis et tribulationibus spectaculum facti (1). » Ces paroles s'appliquent bien plus au Christ qu'aux fils d'Israël. L'Apôtre ne pouvait pas détacher sa pensée du drame qui s'est déployé aux portes de Jérusalem, il était indifférent à tout ce qui ne lui en rappelait pas les diverses péripéties. Il ne connaît rien sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Non enim judicavi me srire nliquid inter vos,
(1) Hébreux, x, .-52, .33.
ChNQUlÈME l.NSTRLCTIO.N 253
nisi Jesuni Christum, et hune crucifixum \^V). Puissions-nous tous l'imiter et fixer le regard de notre esprit et de notre cœur sur la Passion de Jésus-Christ, qui est, comme je vous le montrerai au cours de cette instruction, le plus émouvant et le plus sanctifiant de tous les spectacles.
Les anciens enseignaient que le propre de la tragédie est d'émouvoir, et, qu'elle atteint son but dans la mesure surtout où elle excite la pitié. Mais sa puissance à exciter la pitié dépend principalement de la grandeur du personnage qu'elle représente et de la grandeur de son infortune. Si le personnage est criminel ; s'il a mérité son châtiment, on ne s'y intéresse guère. S'il est vulgaire et sans noblesse, on ne s'y intéresse qu'à moitié. Si, au contraire, il s'impose à ladmiration par sa dignité, par son innocence, par sa vertu, par sa bonté, on ressent, en face de ses épreuves, une pitié qui prend mille formes. C'est tour-à-tour la tristesse de le voir méconnu et affligé, la crainte de le voir succomber à ses maux, l'indignation contre ceux qui le poursuivent. Cependant pour que notre compassion éclate en toute sa force, il faut que la douleur du héros passe les bornes
{\) Il Corinl/i., II, 2.
2o4 l.A VERTU DE TEMPÉRA.N'CE
(les malheurs habiliiellement endurés par l'humanité. A ce double point de vue. aucun drame n'a été aussi capable d'émouvoir, aucun drame n'a autant ému que le drame du Calvaire, car quel est celui qui souffre et que soufire-t-il ^
Celui qui souffre est un juste. Jésus est, en effet, le plus juste des enfants des hommes. Non seulement il est innocent des crimes dont on l'accuse, non seulement il ne mérite pas d'être traité comme un scélérat, mais sa vie est pure et les hommages les plus tendres lui sont dus. Sa sainteté apparaît aux yeux de tous les gens sincères : aux yeux de Pierre qui dira bientôt à ses compatriotes : « Vous avez renié le Sainl et le Juste ( 1 ) » ; aux yeux des pieuses femmes et des apôtres liés au Maître comme au parfait idéal, aux yeux de Judas dont nous entendons l'aveu : a Peccaui, tradens sang uiiiem just uni, j'ai péché, en livrant le sang du Juste (2)»; aux yeux de l'épouse de Pilate bouleversée en pensant que son mari tremperait dans le procès de « ce Juste » (3) : aux yeux du Préteur (|ui répète : a Je ne trouve aucune raison de condamner cet homme, il n'a fait aucun mal (i) » : « Je suis innocent du sang de ce « Juste », à vous d'en répondre (6) »; aux yeux d'IIérode encore trop équi-
(1) Actes, m, 14.
(2) S. Matthibc. XXVII, 4.
CM Ilnd. II, 19.
(4) S. Luc. XXIII, 22.
(.^) S. Lcc. XXIII, 11.
(6) S. M.vTTniEC. XXVII, 21.
CINQUIÈME Ii\STRUCTlO?i 2o5-
lable pour obéir aux sommations du Sanhédrin; aux yeux de Nicodème et de Joseph d'Arimathie défenseurs timides, mais enfin défenseurs du prévenu dans le grand Conseil ; aux yeux des bandits les plus grossiers sur les lèvres de qui nous recueillons ces paroles : « Celui-là n'a commis aucune faute (2) » ; aux yeux du centurion et des soldats dont l'àme honnête proteste que Jésus est vraiment juste (3) ; aux yeux du peuple enfin, convaincu par la vérité et contraint d'avouer qu'en demandant la mort de Jésus, il a péché (4).
Le Christ n'était pas seulement un juste, c'était un Dieu. Il avait affirmé sa Divinité au cours de son ministère, il Faf firme au cours de sa Passion et au moment de sa mort. 11 l'affirme par sa parole. Déjà, au Jardin des Oliviers, il assure que les anges sont à son service. Devant Ca'iphe il proteste qu'il est le Fils du Père céleste, qu'il viendra juger le genre humain. 11 l'affirme par ses œuvres. Pendant cette journée du Vendredi-Saint, Jésus, en apparence si faible et si épuisé, reste le maître de l'avenir, de la vie, de la mort. Maître de l'avenir, il annonce aux filles de Jérusalem le sort qui les attend, elles et leur infidèle postérité. Maître de la vie, il guérit la blessure de Malchus. Maître de la mort, il la tient à
(1) s. Luc. xxiii, 71.
(2) S. Luc, xxiii, 41.
(3) S. Luc, XXIII, 4".
(4) S. Luc, II, 4S.
2o6 LA VERTU DE TEMPÉRANCE
dislance aussi longtemps quil le veut et elle n"ose point rapprocher avant qu'il le lui ait permis. Un Dieu ! Ce n'est pas seulement un juste, c'est la Justice même; ce n'est pas seulement un être bon. c'est la Bonté même ; ce n'est pas seulement un héros, c'est l'Héroïsme même ; ce n'est pas seulement un saint, •c'est la Sainteté même. Un Dieu! c'est une réalité si sublime, si supérieure que nous ne pouvons en parler sans la diminuer et l'abaisser. Jésus-Christ est Dieu, mais ce n'est pas un Dieu étranger. Le sang d'Abraham coule dans ses Acines : par son anéantissement dans notre chair et notre nature, il ^st devenu enfant d'Israël, fils de David, frère de tous les hommes et le plus insigne bienfaifeur de ses compatriotes, de ses contemporains, amis ou ennemis. Il les a éclairés par sa doctrine pleine de lumière, il les a consolés par son Aerbe plein de promesses, il les a nourris d'un pain miraculeux, il a changé pour eux l'eau en vin. il a guéri leurs aveugles, leurs sourds, leurs muets, leurs paralytiques, il ^ ressuscité leurs morts : tel est le personnage qui. dans la Passion, retient les regards. De ce côté, aucun parallèle n'est possible ; le Christ l'emporte sur tous les héros de la fable comme la réalité sur la fiction, sur tous les héros de l'histoire comme la sainteté de Dieu sur la sainteté de l'homme.
L'infortune de cet être transcendant est telle que jamais il n'y en eut de pareille.
CI^QUIK-ME INSTRUCTION loi
Cette infortune, dès le premier moment, parait accablante. Déjà, au Jardin des Oliviers, la douleur torture Jésus et se trahit par une prière plaintive et déchirante. Ces trois heures d'agonie dans la solitude et dans la nuit, cette voix altérée qui répète le même cri de détresse et de supplication : « Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi! » ce dégoût, cet ennui, cette désolation intérieure qu'éprouve la victime, cette sueur de sang qui coule sur la terre, tout cela n'est-il pas de nature à nous toucher au dernier point ? Puis les coups se succèdent. Coups de la trahison! C'est Judas qui livre son Maître par un baiser! Coups de la brutalité ! C'est une troupe armée de glaives et de bâtons qui saisit Jésus pour le garrotter! Coups de la calomnie! C'est Caïphe accusant le Prophète d'usurpation sacrilège et de blasphème ! Coups de l'ingratitude et de l'infidélité ! C'est l'abandon des apôtres et le reniement réitéré de Simon Pierre! Coups de l'injustice! c'est Pilate laissant le prévenu à la merci de ses ennemis ! Coups de l'impiété ! c'est Hérode tournant Jésus en dérision. Coups de la sottise et de la méchanceté ! c'est le valet, le licteur, le soldat crachant au visage du Seigneur, lui voilant la face, le soufflettant, le couronnant d'épines, lui infligeant tous les opprobres, tous les outrages, et lui faisant subir le supplice inhumain de la flagellation. Coups de la haine ! c'est le peuple préférant Barabbas à Jésus, et avec fureur réclamant la mort de Jésus. C'est la croix ! supplice
ioS LA VERTU DE TEMPÉRANCE
atroce eu lui-même, teterrimuni suppluiiu/i: en lespèce. supplice atroce par les circonstances qui racconipagnent : dérisions de tous, des scribes, des princes, des anciens d'Israël et même des scélérats mourant auprès du Sauveur. Pour mettre le comble à tant de souffrances, le Christ est abandonné de son Père, et cet abandon si dur lui arrache ce cri de désolation infinie : « JJeus meus, Deus meus, quare me (lereliquisti^. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m"avezvous abandonné.''» Jésus a pu dire eu montrant les plaies de sa chair, de son cœur, de son âme : « 0 vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur égale à ma douleur. O vos omnes qui transitis per viam, attendïte et videte si est dolor sicut dolor meus (1).
Le poète du moyen âge a écrit de la Vierge :
« Quis est iste qui non fleret
Matrem Christi si videret
In tnnto supplicio ?
Qui donc pouri'ait ne pas pleurer,
S'il A'oyait la mère du Christ
Dans un si grand supplice ? »
A plus forte raison faut-il s'écrier : Quels yeux seraient assez secs pour retenir leurs larmes devant la souffrance du fils de Marie ?
En face de la douleur unique du Fils de Dieu, une partie de Ihumanité est restée insensible. Non seule-
1 \) Jkréhik, Lainenlaliouf!, i-12.
meut les Pharisiens et les Sadducéeus n'out témoigné d'aucun attendrissement en voyant l'état du Christ souffrant et mourant, mais ils sont devenus plus endurcis à mesure que leur victime était plus meurtrie. Combien parmi nous leur ressemblent et se montrent de glace devant le Golgotha ! En revanche, ce mystère fait naître dans les cœurs droits une ineffable compassion. Le jour où il sest déroulé, en y assistant, toutes les âmes nobles, toutes celles mêmes qui, fussent-elles tarées, n'avaient point complètement rompu avec le bien, ont éprouvé une immense pitié. Il faudrait avoir le génie des chérubins et l'amour des séraphins pour peindre d'une façon moins indigne la peine de la virginale créature ([ui avait donné la vie à Jésus. Et ce ne serait pas assez. Au soir bienheureux de l'éternité, seul le (Christ nous parlera de sa douleur comme il convient; seule, Marie pourra nous raconter jusqu'à quel degré elle a partagé le martyre de son divin Fils, senti ses blessures, passé par toutes ses angoisses depuis Cethsémani jusqu'à la flagellation, jusqu'au couronnement d'épines, jusqu'à la mort. Et vous. Marie de Magdala, femmes de Galilée, qui suiviez Jésus comme un Sauveur, quel retentissement ont eu en vous les épreuves de votre Maître ! Et vous, filles d'Iraël, sur le chemin du Cah'aire, j'entends le bruit de vos gémissements et de vos lamentations ! Et vous. Simon de Cyrène, et vous, Véronique immortelle, qui vous a inspiré de porter la croix du condamné et d'essuyer
son visage, sinon l'ange de la compassion f Et toi, pauvre larron, à travers les remontrances que tu adresses au compagnon de tes crimes et de ton supplice, tu déplores moins ton propre malheur (juc celui de Jésus ! Le drame de la Passion trouble Pierre, Jean. Pilate, Judas: il trouble tellement la foule que, d'abord féroce et implacable, elle se frappe la poitrine en signe d'épouvante, après le dénouement de la tragédie. Depuis les temps lointains oii Jésus expirait, le drame de sa mort émeut le monde avec une puissance sans rivale. La masse humaine a oublié le Prométhée et lOrestie dEschyle. TAntigone. lElectre, lŒdipe. le Philoctète de Sophocle TAlceste. IHippolyte, les Iphigénies d'Euripide elle ne connaît plus guère le Cid, Horace. Cinna Polyeucte de Corneille ; Andromaque, Britannicus Esther, Athalie de Racine ; Hamlet. Othello, Macbeth de Shakespeare : mais elle vient fidèlement partager les douleurs de Celui quelle adore. Dans cette masse, une élite se distingue par sa ferveur. Cette élite ne peut pas s'arracher au spectacle de la Passion. Elle n'a qu'un désir, compatir si réellement qu'elle arrive à imprimer, même dans sa chair, les blessures du Sauveur. Stigmata Doynini Jesu Christi i/i corporc meo porto, s'écriait saint Paul, je porte sur mon corps les stigmates de Jésus- Christ (1). Un saint François, une sainte Catherine de Sienne, à force d'assister à la douleur du Chrisl.en (1) Galates, vi, 17.
ressentiront tous les effets. Leur sang coulera comme si leur tète avait été couronnée d'épines, comme si les clous s'étaient enfoncés dans leurs mains et dans leurs pieds, comme si la lance avait transpercé leur cœur, toutes les plaies de l'auguste victime apparaîtront dans leur chair, on verra ces êtres de choix agoniser et râler, comme Jésus ; on verra se reproduire en eux les phénomènes du drame dont ils étaient quotidiennement les spectateurs : ils ont connu expérimentalement toutes les souffrances du Maitre : la compassion ne peut aller plus loin.
Le spectacle de la Passion n'est pas seulement le plus émouvant des spectacles, c'est aussi le plus sanctifiant.
C'est le plus sanctifiant, car aucun autre n'inspire au même degré l'horreur du mal et l'amour du bien.
Le mal s'y montre avec sa face hideuse, rien ne vient en dissimuler la laideur, tout contribue à la faire ressortir. Au moment de l'arrestation, sous l'empire d'une abjecte cupidité, Judas, non seulement vend son maître pour trente deniers, mais il marche volontairement à la tête de la troupe qui va saisir Jésus : non seulement il le signale aux envoyés du Sanhédrin, mais il le désigne par un baiser, ajou-
tant à son crime une révoltante déloyauté. Au tribunal de Caiphe, l'envie, ce noir sentiment, s'associe à la mauvaise foi et à la colère. A la mauvaise foi. car dans son orgueilleux dépit, le grand-prètre ne tient aucun comi^te de la rétractation de Judas. Il ne craint pas de faire appel à de faux témoins. Irrité de voir échouer sa politique, le Pontife perd son sangfroid et sa dignité, il s'élance de lestrade, s'avance au milieu de la salle, interroge lui-même le prisonnier non pas sur ce ton calme dont un juge ne doit jamais se départir, mais sur ce ton impérieux qui dénote une impudente partialité : « Je t'adjure au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Fils de Dieu (1). » Et comme Jésus répond a Je le suis (2) ». Caïphe ne se contient plus, il déchire ses vêtements, et pousse ce cri de joie satanique : « Qu'avons-nous encore besoin de témoins! Il a blasphémé: aous aACz entendu ; que vous en semble ? » Et tous de répondre : « Il est digne de mort (3). »
Hérode personnifie l'impiété, impiété fi'ivole (pii ne s'intéresse nullement au problème capital dont Iraite la religion, qui. par conséquent, ne se demande même pas si Jésus-Christ vient de Dieu. Ce l)rince dépravé éprouve depuis longtemps un vif désir de voir le Prophète et d'assister à un mimcle. En vain accable-t-il Jésus de questions, celui-ci ne
(1) s. Matth., XXI. 63.
(2) S. Marc, xiv, 61, 62, (l>) S. Matth., xxvi, 65, 66.
CINQUIÈME I.NSTRUCTIO.N 263
daigne pas satisfaire cette curiosité, il se renferme dans un rigoureux silence. Déçu dans son espoiisuperstitieux, blessé du peu d'attention que lui accorde le Rédempteur, Hérode affecte pour celui-ci un hautain mépris et le revêt par dérision de la robe blanche, la robe des insensés.
L'injustice éclate en Pilate. mais elle éclate accompagnée de lâcheté. Pilate sait que Jésus n'est ni un conspirateur, ni un perturbateur de l'ordre, ni Un ennemi de César. Il reconnaît (|u"il n'y a aucune raison de le frapper, aucune raison de lui infliger la moindre peine. Et pourtant il le condamne, et par politique, par crainte, il lui inflige le supplice de la croix.
La cruauté se manifeste sous des traits révoltants. Les membres du Sanhédrin, les valets de Gaïphe. les soldats de Pilate. les spectateurs de l'agonie du Christ mettent leur plaisir à torturer leur victime. Ajouter à la douleur de Jésus, pour eux tous, est un jeu. Ils seraient heureux de réunir dans une seule souffrance, non seulement toutes les souffrances inventées par la méchanceté, mais toutes les souffrances possibles pour les faire subir au Christ Rédempteur.
Inutile d'allonger cette analyse. Ce qu'il faut en retenir, c'est que le spectacle de la Passion nous montre le mal sous son jour le plus odieux. Odieuse l'avarice sordide de Judas ! Odieuse la basse envie de Gaïphe ! Odieuse l'impiété frivole d'Hérode ! Odieuse la lâcheté de Pilate ! Odieuse la cruauté monstrueuse
des grands et du peuple, des païens et des juifs!
De cette analyse, il faut retenir que le mal, à la Passion, fut dune telle laideur, que ceux même qui y avaient coopéré le prirent en aversion. Simon Pierre pleura toujours sa faute ; son crime causa tant de honte à Judas qu'il se pendit de désespoir; le bon larron fut si changé qu'il s'accusa et implora publiquement la grâce du pardon, et la multitude descendit de la montagne en se frappant la poitrine. Depuis ce lugubre soir, les consciences honnêtes ont gardé la même attitude. Lorsqu'elles sortent de vos théâtres, trop souvent elles aiment le mal qu'on leur a représenté sous d'agréables apparences: quand elles ont assisté à la Passion, elles ha'issent le mal qu'elles ont aperçu sous ses couleurs véritables.
La haine du mal n'est que le côté négatif de la sainteté. L'amour du bien en est le côté positif. Dans vos spectacles, la vertu a d'ordinaire des traits effacés, elle ne s'élève guère au-dessus d'une médiocrité qui ne séduit personne. Dans le spectacle de la Passion la vertu atteint son maximum de beauté. Elle apparaît sous la forme d'un désintéressement absolu. Au moment de son arrestation, Xotre-Seigneur craint moins pour lui-même que pour ses apôtres. « Qui cherchez-vous? dit-il aux envoyés du Sanhédrin. — Jésus de Nazareth! — C'est moi; et si c'est moi que vous cherchez, laissez les miens en liberté. Sinite
CL\QUIÈME I.NSTRUCTIOA' 265
illos abire{\). » Lorsque les lamentations et les sanglots des femmes d'Israël arrivent à ses oreilles, le Christ oublie sa douleur pour ne penser qu'à l'avenir de ces malheureuses! Au Golgotha, à l'heure de mourir, il est moins préoccupé de lui-même que de sa mère et du disciple bien-aimé. En entendant les blasphèmes qui s'élèvent autour de son gibet, il ne songe à ses ennemis que pour supplier le Père de les excuser ; il ne répond que par cette parole au premier appel du bon larron : « En vérité, je te le dis. aujourd'h'ui, tu seras avec moi dans le Paradis! » Et cçtte force d'un Jésus supportant avec une sérénité imperturl)able les accusations, les calomnies, les affronts, la croix, la mort! Et cette douceur qui inspire à Jésus le silence tranquille, le langage apaisé dont Pilate est stupéfait! Et cette résignation qui dicte à Jésus une obéissance sans condition à la volonté du Père ! Et cet amour des hommes et de Dieu, que rien ne décourage, qui s'exprime au dernier moment, en ces inoubliables mots : « Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font... Père, je remets mon àme entre vos mains ! » Gomment dire ?
A la Passion, la sainteté incarnée et personnifiée en Jésus-Christ se présente avec tous les caractères d'une ineffable grandeur. Elle est héro'ique et elle se fait admirer, elle est séduisante et elle séduit, elle est aimable et elle commande l'amour. Fidèles, c'est au pied de la croix que votre foi s'af fer- Ci) s. .Teax. XVIII, VIO.
LA VERTU DK TKMFERA.NCE
mit! Pécheurs et malheureux, cest au pied de la croix que votre espérance renaît! Martyrs, c'est au pied de la croix que votre courage devient indomptable! Benoit. Bernard. François d" Assise. Dominique de Guzman. Thomas dAquin, Ignace de Loyola, François Xavier, Catherine de Sienne, Thérèse de Jésus, saints et saintes de tous les pays et de tous les âges, c'est au pied de la croix que vous apprenez à A ivre et à mourir pour le vrai et pour le bien! Du sommet de la croix la sainteté rayonne et attire. Elle rayonne et elle attire non point seulement aii dehors, par sa visible splendeur, mais au-dedans par une puissance secrète qui, pénétrant les âmes, les charme et les entraîne. Cette puis.sance. cest la puissance de celui qui disait : « Et ego. si exaltatus fuero a terra, omnia trahrnn ad meipsuni. Quand jaurai été élevé de terre, jattirerai tout à moi (1) ». Cette puissance, c'est la puissance même de Dieu.
Christum Crucifijuin rirtutem Jfei (2). J'en ai
dit assez pour prouver que le spectacle de la Passion. dont se dégage une si religieuse vertu, est le plus sanctifiant de tous les spectacles.
Messieurs, contemplez-le avec piété, avec amour. Suivez-en attentivement les actes successifs, allez du Cénacle à Gethsémaui. de Gethsémani au Sanhédrin, au Prétoire, au Calvaire, écoutez les mots qui reteu-
(1) s. Jea.n, .mi. o2.
(2) l. Corinth I. 23-21.
CINQUIÈME IMSTRUCTlOiX 'ÈVÛ
tissent, regardez les personnages qui paraissent, surtout que vos yeux s'attachent à Celui qui domine la scène par sa majesté, par sa bonté, par sa perfection, Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous connaîtrez des émotions vives et durables. Ces émotions seront sanctifiantt's : elles ^ ous inspireront Thorreur de lorgueil, de la cupidité, de l'euvie, de la frivolité, de limpiété. de l'injustice, de la lâcheté, et lamour de l'humilité, du désintéressement, de la miséricorde, de l'héroïsme, <le la charité. Vous n'assisterez pas à ce drame sans jileurer aos péchés comme Pierre, vous ne descendrez pas de la montagne ([ui a bu le sang du Sauveur, sans vous frapper la poitrine comme les Israélites, sans implorer votre pardon comme le bon larron, sans Avouer au Rédempteur un amour pareil à celui qui faisait battre le cœur de Jean, de Madeleine, de Marie. Ces larmes, ce rej)entir purifieront vos consciences, à vos âmes cet amour communiquera une surnaturelle splendeur. Alors vous pourrez penser avec moins de terreur à cet autre spectacle où 1 humanité toute entière paraîtra devant le Christ chargé <le la juger. Amodo videbitis FiUum hominis sedeu- Icin a dciiris rirftitis Dti, et rp)iie)ilern iii it/tbibi/s ea'li (1 ). Vous pourrez y penser avec moins de terreur, car ceux qui auront participé au mystère de douleur accompli aux portes de Jérusalem, participeront aux effusions de la miséricorde aux portes du ciel et res- .^entiront l'effet de la sublime prière, « Père, par-
(]) s. ÎMatthiei% XXVI, (il
:2(>8 LA VERTU DE TEMPÉRAiNCE
donnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font ». Vous pourrez lever vos yeux avec plus d'espoir vers le spectacle suprême où dans une extase sans fin. les anges et les élus se rassasieront de lumières qu'en ce^ monde l'homme n'a point vues, d'harmonies qu'en ce monde l'homme n'a point entendues, de douceurs qu'en ce monde l'homme n'a point éprouvées, car aux témoins pieux et compatissants de sa souffrance, le Christ répète sa ferme promesse : « En vérité, en vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis. » Mon Dieu, mon Dieu, associez-nous au spectacle et à la réalité de votre Passion, prépareznous au spectacle du dernier jugement, invitez-nous pendant l'éternité au spectacle de votre gloire. Ainsi soil-il.
ALLOCUTION