ATTITUDE DE L'ÉGLISE VIS-A-VIS DES HÉRÉTIQUES
ÉjnNRNTISS!M2 SeIGNEUR (1),
Messieurs,
L'Église ne traite pas les hérétiques '•omme les autres infidèles. Elle a sur eux des droits qu'elle n'a pas sur les juifs, sur les musulmans, sur les païens, et qu'elle exerce avec une liberté et une discrétion qu'inspire la sollicitude du bien général. Encore convient-il de distinguer plusieurs sortes d'hérétiques et de leur appliquer des principes qui varient avec la diversité de leur situation religieuse. Parmi eux les uns sont nés, ontgrandi, ont reçu leur formation dans unesecte qu'ils considèrent de bonne foi comme la véritable société du Christ; ils se trompent sans k savoir. Leur erreur est involontaire, exempte de
|i) s. E* Mgr lo cardinal Amette, archevêque de Paris LA FOI. — 10
toute faute. J'estime qu'ils échappent à lajuridiction de l'Eglise, qu'ils ne doivent pas être inquiétés pour leurs croyances : dans cette conférence nous en ferons abstraction. D'autres sont dans un cas tout différent. Ils se sont séparés sciemment de l'unité par une révolte personnelle, délibérée, opiniâtre. Leur culpabilité est certaine du jour où ils se sont affranchis de l'autorité légitime à laquelle ils avaient promis et juré obéissance. Ce sont des sujets en état de rébellion. Tels Luther, Calvin, Henry VIII et, près de nous, plusieurs dont je tairai les noms.
Vis-à-vis d'eux quelle a été la conduite de l'Eglise durant le cours de l'histoire ? Dans ses rapports avec eux a-t-elle outrepassé son droit?
Voilà les deux questions que je pose à vos esprits, en vous demandant d'écouter mon enseignementavec le sang -froid et l'impartialité que réclame l'examen d'un problème aussi difficile et aussi brûlant.
En réalité, l'Église a toujours commencé par user de miséricorde avec les hérétiques qu'elle voulait ramener à la foi. Ménageant leur amour-propre, leur susceptibilité, leur réputation, elle les prévient d'abord secrètement et maternellement, elle les invite sur un ton doux, persuasif, attristé à renier l'erreur et à revenir au vrai. Ecoutent-ils ses avertissements, se rendent-ils à ses prières? Elle les
accueille avec une joie émue, avec une tendresse d'autant plus vive qu'elle avait plus tremblé de les perdre. S'entêtent-ils dans leur idée fatale? Elle les entoure d'amis, du dévouement et de l'afTection desquels ils ne peuvent douter, elle emploie pour les fléchir les voix qui leur sont le plus chères. Que de démarches elle autorise, elle encourage, dans le désir de faire rentrer au bercail les brebis égarées ! Par les docteurs qu'elle leur adresse, elle essaie d'éclairer leur esprit; par les âmes d'élite qu'elle leur envoie, elle tente de toucher leur cœur. Si, après un moment d'obstination, l'hérétique s'incline et se rétracte, l'Église pardonne et oublie le passé. S'il persiste dans son opinion sans pourtant la propager, l'Eglise souvent se tait, craignant de l'exaspérer par des coups prématurés, de causer le scandale e,n augmentant la publicité. Mais parfois le rebelle répand son mensonge et s'efforce tantôt sournoisement, tantôt ouvertement, de trouver des adeptes, de séduire les âmes simples ou curieuses de nouveauté, de substituer sa pensée à celle de la foi. Alors, l'autorité religieuse par ses conciles, par ses pontifes, rappelle la vérité révélée que les fidèles doivent croire, s'abstenant presque toujours de dénoncer les révoltés par leur nom, espérant qu'un enseignement solennel oii ils verront la condamnation de leurs systèmes les convertira. Hélas ! ces mesures de mansuétude qui éclairent les esprits sincères ne triomphent pas toujours
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des consciences que l'orgueil a dévoyées. Loin de se soumettre, certains hérétiques, oubliant toute modération, se raidissent avec insolence devant le pouvoir intellectuel et infaillible dont ils sont les sujets, défendent leurs erreurs avec obstination, les propagent avec acharnement, sèment partout le doute, la défiance, la division et cherchent parmi les fidèles des complices pour les associer à leiir triste fortune (1).
Devant cette aggravation du mal, l'Église agit. Elle prévient officiellement les dissidents, elle proscrit leurs livres, elle défend de les lire, de les retenir, deles vendre, de les imprimer, elle en déclare les pages contraires à l'Ecriture, à la Tradition, à. la vérité que le Sauveur nous a révélée, et progressivement elle presse, elle somme deux fois, trois fois, dix fois, leurs auteurs de reconnaître son autorité et d'abiurer leurs idées. Peine perdue ! L'hérétique de profession se montre chaque jour plus impudent et plus tenace dans ses affirmations, qui deviennent un danger d'autant plus réel que le délinquant parfois se recommande parl'autorité de sa science, par les mérites de son passé, par la dignité de sa vie privée. Pour lui enlever le prestige dont il jouit au grand détriment de la foi, l'Eglise le frappe de peines spirituelles. Elle éloigne le laïque de ce banquet où il puisait la force et la consolation, de ce tribunal de la miséricorde où il retrouvait l'innocence avec le pardon de ses fautes,
(!) App N. 1. p. 344.
de ce templeoùil avait été baptisé et où il avait prié; elle prive le prêtre de ses dignités, elle lui interdit de monter àcet autel, témoin de ses premièresjoies sacerdotales, dans cette chaire d'où tombait la parole populaire, savante, pieuse, qui se répandait comme une lumièreau milieu des ténèbres, comme un baume sur les douleurs, comme une force dans l'infirmité, qui convertissait les impies, soutenait l-es faibles, excitait les justes ; elle ne lui permet plus d'entrer dans ce confessionnal où, ministre de bonté, il guérissait les misères du cœur, de se présenter au chevet des agonisants où il avait le bonheur de rassurer les chrétiens anxieux et d'amortir pour eux le formidable coup du trépas. L'hérétique a trahi et déchiré la société religieuse, la société religieusele bannitde son sein comme un homme dont on doit fuir la conversation, la table, la compagnie. Elle ne veut même pas, s'il meurt impénitent, qu'il ait l'honneur des funérailles réservées à ceux qui s'endorment dans la paix du Seigneur, ni qu'il repose dans les champs où les cendres des saints attendent la résurrection. Est-ce donc que cette mère soit devenue soudain implacable et se désintéresse absolument de l'enfant qu'elle a conçu et bercé? Oh! non, messieurs, ces mesures rigoureuses sont destinées à défendre ses autres fils contre la contagion du mensonge, à faire comprendre au coupable la gravité de sa faute. De loin elle veille sur la brebis perdue, elle épie les moindres signes de regret et de retour, elle désigne
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des serviteurs sûrs qu'elle charge d'entretenir en secret des rapports d'intelligence et de cœur avec le malheureux; surtout lorsque pour lui la dernière heure approche, elle lui tend les bras, elle s'inquiète, elle s'émeut et sa joie est d'absoudre à cette extrémité celui qui manifeste un véritable repentir. Mais pour punir son péché et en empêcher le scandale, elle le frappe, comme malgré elle, des censures spirituelles que nous nommons la suspense, l'interdit, l'excommunication, elle le retranche de lacommunautc visible qu'elle forme et lui en refuse les avantages aussi longtemps qu'il n'abjure pas son erreur.
La plupart du temps, au cours d^s âges, ses rigueurs n'ont pas dépassé cet ensemble de mesures de sécurité prises en vue de convertir l'hérétique et de sauver les intérêts de la foi. Aujourd'hui surtout dans les États les plus croyants, elle ne demande pas aux pouvoirs établis d'user du glaive pour mettre les ennemis de sa doctrine dans l'impossibilité de tromper l'opinion, de troubler les esprits, de lui arracher ses enfants. Elle ne reconnaît pas à l'erreur les mêmes droits qu'à la vérité, mais elle se contente des châtiments dont nous avons parlé pour combattre la première et défendre la seconde.
Cependant il n'en a pas toujours été ainsi : à diverses reprises et durant plusieurs siècles, TEglise, sans jamais porter elle-même une sentence de mort, sans
jamais verser elle-même le sang, a livré les hérétiques obstinés au bras séculier et aux princes chrétiens qui employaient contre eux les armes dont ils se servent pour châtier les autres criminels. Elle a établi des tribunaux chargés de rechercher les Albigeois et leurs pareils, d'instruire leurs causes, de juger de leurs idées et, quand ils y persistaient, de les abandonner aux coups de la justice laïque. Je ne m'attarderai pas à vous prouver l'authenticité de ce fait historique que nul ne saurait nier sans puérilité.
Que la politique plus d'une fois se soit servie de ces tribunaux pour exercer ses vengeances, pour réduire à Timpuissance ses adversaires, que les magistrats appelés à se prononcer en matière de foi se soient trompés, soient devenus les instruments des partis ou des princes, parambilion comme PierreCauchon, par lâcheté comme Jean Lemaître, qu'ils aient cédé à l'esprit de fanatisme, de jalousie, de rancune, de cupidité; que de ce fait des innocents aient souffert, je n'essaierai pas de le contester. L'Eglise est oblig'^^e pour appliquer sa législation de recourir à des hommes. 11 en est parmi ces hommes qui, sujets à des faiblesses, à des passions, abusent de eur autorité, tombent dans l'injustice, dans la cruauté; il ne dépend pas de l'Eglise de les rendre impeccables. Quels qu'aient été ces excès, nous les réprouvons avec la dernière énergie, et nous dénonçons leurs auteurs à rindign;ition universelle.
lo2 LA roi
Mais d'abord, et sans vouloir tirer de cette réponse autre chose qu'une invite à plus de sang-froid et de modération, nous devons faire remarquer aux juifs, aux protestants, aux fils de la Révolution, aux législateurs du temps présent qu'il ne leur convient vraiment pas d'élever trop haut la voix contre les abus de la répression religieuse. Les plus oublieux parmi nous des principes de douceur et d'humanité n'ont pas le monopole du fanatisme. Que de fois les juifs, maîtres de l'influence, n'ont-ils pas traité les chrétiens avec une dureté sans égale? Est-il sûr qu'ils n'aient jamais commis ces meurtres d'enfants dont le soupçon les a rendus si odieux dans le passé? Genève n'a-t-elle pas plié sous un joug insupportable? L'Irlande ne porte-t-elle pas encore toutes vives les plaies que l'intolérance a ouvertes dans son cœur? La Pologne ne souffret-elle pas toujours, et plus* que je ne saurais le dire, de mesures iniques contre lesquelles je ne puis m'empêcher de protester? Y a-t-il si longtemps que les prisons du Kulturkampf se sont fermées et que le chancelier de fer a mitigé ses lois? La Terreur n'a-t-elle pas, en quelques années, immolé des victimes sans nombre, les victimes les plus nobles et les plus pures? Qu'étaient les bûchers et les sacrifices de l'Inquisition auprès des brasiers et des hécatombes de la Commune? Les avocats de la tolérance, qui parlent tant de la liberté de penser, n'ont-ils pas dépouillé, poursuivi, jeté hors du
droit commun plus de cent mille créatures aussi bienfaisantes, aussi dévouées qu'héroïques? Les disciples de Luther et de Calvin, les admirateurs d'Henry VIII, ceux qui ont élevé des statues à Robespierre, à Marat, à Danton sont étonnamment sévères quand il s'agit des nôtres, étrangement indulgents quand il s'agit des leurs. En rappelant des crimes on ne justifie pas d'autres crimes, mais les sociétés coupables de tant de défaillances n'ont aucun titre pour nous reprocher des fautes que nous sommes les premiers à flétrir et à déplorer; elles en ont d'autant moins qu'elles considèrent l'Église comme une œuvre purement humaine, à laquelle elles n'ont pas le droit de demander la perfection qu'eUes ne demandent pas aux autres institutions; elles en ont d'autant moins que les faits dont elles se plaignent si bruyamment viennent des individus qui ont mal appliqué les principes reconnus parmi nous et non de ces principes mêmes (1).
D'ailleurs, les mandataires de l'Eglise qui l'ont compromise sont infiniment moins nombreux qu'on ne le prétend, leurs acle-s infiniment moins graves qu'on ne le raconte. Contre l'Inquisition, en cette matière la plus décriée de toutes les institutions, on porte trois accusations principales: la première, d'avoir laissé les prévenus sans défense et sans ga-
(1) App. N. 2-3, p. 345.
rantie; la seconde, d'avoir appliqué aux condamnés des peines atroces ; la troisième, de s'être joué de leur vie et d'avoir multiplié avec une légèreté inexcusable les exécutions capitales. Qu'en est-il de ces griefs? En ce qui concerne les accusés, on ne leur infligeait pas la prison préventive, pratique qui, malgré les protestations des jurisconsultes, n'a pas disparu de nos mcéurs judiciaires. Durant le procès, ils étaient assistés d'un défenseur et d'un procureur, ils pouvaient écarter les dépositions de leurs ennemis personnels, convoquer jusqu'au dernier les témoins à décharge, récuser l'Inquisiteur lui-même, en appeler à Rome de tout acte qui prêtait à la critique et de la sentence définitive. Or, la clémence de Rome était connue de tous, et l'on savait qu'en s'en remettant à elle on était sûr de voir examiner la cause . avec une parfaite sérénité, d'obtenir des jugements bénins et de faciles acquittements. Des assesseurs pris parmi les dignitaires ecclésiastiques, parmi les avocats et les jurisconsultes siégeaient auprès du juge. Leur nombre allait parfois jusqu'à vingt-cinq, trente et cinquante. Ces hommes, qui devaient se signaler par leur probité, leur désintéressement, leur science du droit formaient un véritable jury, institution qui n'apparaît en France qu'à la Révolution. Le moindre vice de forme entraînait la nullité du jugement au profit du con-
(1) Ju-iN GuiR/»UD. Histoire partiale et histoire vraie, i. p. 298
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damné. Tels étaient les droits du prévenu, telles les garanties que lui offraient la composition du tribunal et la procédure.
Quand certains adversaires rappellent l'Inquisition, ils ne parlent que de « peines atroces, de torr ture, d'emmurement perpétuel, de mort par le bûcher ». « Les documents, dit un savant écrivain, donnent encore d'éclatants démentis à ces exagérations dictées par le parti pris » (1). La vérité est que rinquisition fut sans comparaison le plus doux des tribunaux de cette époque. La question, en usage dans toutes les juridictions, excepté dans la juridiction ecclésiastique, n'y fut appliquée que très rarement et avec de grands ménagements. La plupart du temps, les pénitences canoniques, les œuvres pies comme la visite ou la construction d'un sanctuaire, les pèlerinages, l'offrande d'un cierge, le départ pour la croisade étaient les seuls châtiments infligés par ce tribunal si calomnié. Quelquefois sans doute on prononçait contre les hérétiques des sentences qui aboutissaient à des châtiments plus graves, mais souvent ces sanctions étaient en fait considérablement atténuées et même réduites à rien. Voilà pour la répression pénale (1).
Que bien des coupables aient expié leur erreur par le dernier supplice, l'histoire ne permet pas (Jeu douter. Cependant porter le nombre des condamna-
(1) App. N. 4, p. 346.
tions capitales à des chiffres fantastiques, affirmer que l'Espagne a vu en dix ans immoler un million de juifs, autant de Mores, que tout un peuple a été livré aux flammes, c'est céder à une passion qui dépasse toutes les bornes, se moquer cyniquement de la crédulité publique et de l'ignorance des enfants. L'Inquisition du Midi de la France, une des plus attaquées, n'a fait que très peu de victimes. Lea, un protestant froidement hostile à l'Église, ne craint pas d'écrire : « Si les documents n'avaient pas été détruits, on serait surpris de rencontrer si peu d'hérétiques livrés au feu » (1). De plus en plus les critiques sérieux, les historiens honnêtes réduisent le nombre des personnes immolées par l'Inquisition espagnole. D'après des témoignages récents et dignes de foi, on pourrait dire que 4.000 individus seulement auraient péri en 3o0 ans.
Et d'ordinaire, qu'étaient ces individus? Des hommes qui non seulement attentaient au principe vital de la société chrétienne en enseignant les doctrines les plus monstrueuses et les plus contraires à la foi, mais qui menaçaient la sécurité des peuples; des Cathares, des Albigeois qui déclaraient la guerre à la famille, à la propriété, à la patrie, qui prêchaient un ascétisme barbare et l'abolition du mariage, qui regardaient la maternité comme une honte, la génération comme
(i) Cité par M. le chanoine Landhieux, l'Inquisition, p. 143.
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l'œuvre de Satan, et se vouaient ensuite à des orgies sans nom, qui, par la manie de Vendura^ ont, d'après les historiens, conduit au suicide plus de malheureux que l'Inquisition n'a fait de victimes; qui fondaient des communautés infâmes où ils introduisaient leurs affolantes pratiques et leurs mœurs inavouables ; des anarchistes que n'effrayaient ni le meurtre, ni l'incendie des églises et des monastères, ni la sédition ouverte contre tout pouvoir légitime; des juifs et des mahométans qui, sous le voile d'une hypocrite conversion, cachaient leurs conspirations, leur haine et mettaient en danger l'unité nationale que l'Espagne, par exemple, avait reconquise au prix de tant d'efforts et de tant de sang; des malfaiteurs de la pire espèce, en un mot, qui de l'avis de tous combattaient en même temps avec une fureur inlassable la cause de l'orthodoxie et la cause de la civilisation : tels étaient habituellement les inoffensifs rêveurs, les innocents comédiens que Michelet nous peint sous des traits si intéressants, si sympathiques et sur lesquels il verse ses tendres larmes. Quelle société les eût tolérés (1)?
Cependant, je dois l'ajouter pour être loyal jusqu'au bout, si très fréquemment le pouvoir séculier, indépendamment de toute question religieuse, avait le droit de frapper l'hérétique comme un perturba-
(1) App. N. r., p. 346.
teur du bien public et de Tordre temporel, c'est l'ennemi de la foi que l'Eglise et l'Inquisition poursuivaient en lui, c'est lui qu'elles abandonnaient aux princes, après avoir essayé, par tous les moyens de persuasion, de lui épargner cette extrémité en le convertissant.
Voilà, messieurs, les faits tels qu'ils m'apparaissent dans leur ensemble, et tels que, me sernblet-il, l'histoire impartiale doit les raconter. L'Eglise du Christ tente longtemps de ramener les hérétiques par des procédés de miséricorde, ensuite, pour protéger la foi, elle les frappe de peines spirituelles, enfin à certaines époques elle permet au pouvoir civil de les condamner à des châtiments temporels qui parfois vont jusqu'au supplice capital. Examinons maintenant le droit.
Premièrement, il est manifeste que l'Église a le droit de traiter miséricordieusement des hommes égarés qu'elle considère comme des enfants. La miséricorde a trop de place dans l'Evangile pour que nous puissions l'en exclure. Je dirai même que si l'indulgence a chance de réussir, et elle réussit dans un grand nombre de cas et dans une multitude de circonstances, il nous est interdit d'employer la rigueur. En obtenant la rétractation du couoable
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par la persuasion, l'Eglise sauve à la fois les intérêts d'une âme qui lui sera toujours chère, et l'intérêt public, elle obéit à ses instincts de douceur et aux principes de mansuétude qui dominent toute la vie de son Fondateur. Lorsque ces avances pacifiques se sont heurtées à un esprit obstiné dans son erreur, elle a le droit de se taire, de s'abstenir, si elle juge que le bien commun, suprême loi du gouvernement, n'exige pas de mesure répressive. Laissons aux puissances purement humaines la seule arme dont elles disposent, la justice, et bénissons la Providence qui dans le christianisme attache tant de prix au repentir, au pardon, et qui se réjouit infiniment plus de voir les pécheurs se convertir que de les voir souffrir et mourir. Ne demandons pas à l'Eglise, qui est une mère, de conduire toujours ses fils môme insoumis avec la verge, de lancer ses foudres et ses anathômes sans discernement contre des maux qu'elle guérira peut-être plus radicalement et plus sûrement, en agissant sur les esprits et sur les cœurs et en poussant la patience à ses dernières limites.
Ce qui est certain encore, c'est que l'Eglise a le pouvoir de réprimer et de punir de peines spirituelles, non pas les étrangers qui échappent à sa juridiction, mais ses sujets révoltés, non pas les infidèles qui n'ont jamais reconnu son autorité, mais les hérétiques qui manquent à leurs engage-
ments et trahissent la foi jurée. Elle affirme constamment son droit de sévir contre eux par des condamnations doctrinales, des censures, des excommunications. En 1102, au Concile de Latran, elle commande aux métropolitains de l'Occident de réprouver toute hérésie, et principalement celle qui, en troublant la chrétienté, déclare sans valeur les anathèmes prononcés contre les dissidents en matière de foi et sans caractère obligatoire les promesses du baptême (1). Elle proclame qu'elle ne tient pas cette puissance de coercition de l'empereur ou des majestés humaines, mais d'elle-même et de Dieu, que ses jugements font loi indépendamment de l'approbation des princes ou des peuples (2). Ce droit de punir découle de son droit de régir, elle le tient positivement du Christ qui le lui a confié aprè^ l'avoir lui-même exercé, des apôtres qui, ne doutant point qu'ils le possédassent, l'ont appliqué de leur temps aux ennemis intérieurs de l'orthodoxie et ont ordonné à leurs disciples de cesser tout commerce avec l'hérétique endurci (3). Que vaudraient d'ailleurs des décrets qui n'auraient aucune sanction? Quelle force garderaient des sentences dont les violateurs seraient à l'abri de tous les coups? Comment l'Église pourraitelle même promulguer la vérité, contredire le men-
[i) Diwiinoer-Bawnwart, 351,
(2) Dbnzinser-Bannwart, 591, 610, 645, 681, 763, 1440, 1546.
(») TiTi, m, iO.
songe? Comment enseigner, en effet, un dogme sans proscrire l'opinion contraire et comment proscrire cette opinion sans atteindre ceux qui en sont les partisans et les propagateurs? Autant dire qu'il lui serait interdit d'expliquer l'Evangile, d'interpréter le texte sacré, puisque l'explication vraie, l'interprétation vraie excluent l'explication fausse, l'interprétation fausse de l'hérétique. Autant dire qu'elle a perdu jusqu'à la faculté d'indiquer à ses ouailles les pâturages sains et de les mettre en défiance contre les plantes vénéneuses cultivées par les adversaires de la vérité. Donc, messieurs, en proscrivant les livres, en frappant les personnes des hérétiques, elle use d'un droit. Soyez sûrsqu'elle ne le fait pas au hasard, sans examen, sans prudence, sans égard pour les personnes. Laissons-la user du seul pouvoir auquel aujourd'hui elle demande des armes pour défendre son dépôt sacré ; ne l'accusons pas, quand elle pourvoit au salut de son troupeau, de céder à l'intrigue, à la passion, ce serait blesser son autorité, en rendre l'exercice plus diflicilc et offenser le Christ qui confie à son Epouse le soin de conduire les âmes par la lumière pure de la Révélation à la lumière pleine de la vision. La tâche de nos chefs est dure; malheur à qui, par esprit de parti et de dénigrement, jettera le discrédit sur leurs actes et rendra plus épineuse encore l'œuvre d'évangélisation qu'ils dirigent de leur mieux en s'inspirant de la grâce qu'ils ont reçue et
LA FOI, — Il
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en ne frappant les individus qu'à contre-cœur, par devoir et par souci du bien (1)!
L'Église a-t-elle au moins le droit, en vertu de son pouvoir indirectsur les choses temporelles, de faireappel aux Etats chrétiens en vue d'obtenir la répression des hérétiques par des peines qui peuvent aller jusqu'à la mort? Je le pense, messieurs, en ajoutant qu'elle est libre, quand elle le juge meilleur, de ne point se servir de ce droit, qu'elle n'a point l'intention de rétablir des institutions qui, dans des siècles où l'unité de la pensée religieuse a été brisée, nuiraient plus à la foi qu'elles ne la serviraient. Je le pense en m'appuyant d'abord sur la pratique, puis sur l'enseignement de l'Eglise même, et je suis convaincu qu'aucun catholique ne professera l'idée contraire sans errer gravement (2).
La pratique de l'Eglise doit jouir parmi nous de la plus grande autorité ; pour régler nos idées, il faut la consulter plus que saint Augustin, plus que saint Grégoire, plus que tous les maîtres de la doctrine. Ainsi s'exprime en substance saint Thomas dans l'article où il interdit de baptiser les enfants des infidèles malgré les parents (3). Or l'Église, de
(1) App. N. 6, p. 347.
(2) App. N. 7, p. 348,
■ (3) II» 11», q. X, art. 12.
CINQUIEME CONFÉRENCS 163
fait, a permis aux pouvoirs chrétiens de réprimer les hérétiques et de les mettre, en leur infligeant des peines temporelles, hors d'état de nuire. Qui pourrait admettre qu'elle a erré pendant si longtemps sur une question si capitale ? On me dira qu'à ses débuts elle ne réclama pas le secours de la force pour la défense de la foi. Sans doute, mais elle ne réclama pas non plus, au temps où elle vivait dans les catacombes, la liberté du culte extérieur ni la liberté de posséder. En conclurez-vous qu'elle n'avait pas droit à cette double liberté ? Pour exercer un droit, il faut le pouvoir, et pour l'exercer légitimement, il faut que l'usage de ce pouvoir n'entraîne pas plus d'inconvénients que d'avantages.
Mais l'Eglise n'a pas seulement permis en fait aux Etats chrétiens d'appliquer aux hérétiques des peines temporelles, elle a affirmé son droit de le leur demander. Ici nous sommes liés par des enseignements qui me paraissent ne laisser place à aucun doute. Qu'il me suffise d'en citer quelques-uns dont personne ne saurait contester l'autorité. Boniface VIII dit dans la Bulle Unam sanctam : a Le glaive matériel des rois et des soldats doit être mis au service de l'Eglise et obéir au signal du prêtre », ce qui signifie que la puissance séculière doit accorder le concours de la force dont elle dispose à la puissance spirituelle qui l'exige ou le requiert.
Avant lui le troisième Concile de Latran disait :
« Comme l'enseigne le bienheureux Léon, la discipline de l'Église, contente du jugement rendu par le prêtre, ne connaît pas les pénalités sanglantes. Elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques, de sorte que souvent les hommes vont chercher des remèdes salutaires dans la crainte des supplices dont leur corps est menacé » (1). Après lui, les Pères de Constance condamnent l'opinion de Jean Huss qui refuse à l'Église le droit de livret à la juridiction séculière l'hérétique révolté contre l'autorité religieuse (2). Plus tard Léon X, dans un acte qui compte parmi les plus solennellement infaillibles du Magistère Apostolique, réprouve cette proposition de Luther : « Faire brûler les hérétiques est contraire à la volonté du Saint-Esprit » (3). Le moins que l'on puisse induire de ces textes, c'est que l'Église en certains cas peut légitimement invoquer la puissance civile pour défendre la foi contre l'action des hérétiques et que l'application de la peine de mort à ceux-ci n'est pas toujours injustifiable. Les Pontifes de notre temps ont maintenu ces affirmations. Pie IX, dans son Encyclique Quanta cura, s'élève contre les hommes au dire de qui « le meilleur gouvernement est celui oii l'on refuse au pouvoir le droit de réprimer par des pénalités les violateurs de la religion catholique ». Léon XIII
(1) Denzingek-Banwart, 401. .
(2) Ibid , 640.
(3) ïbid., 11i.
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enseigne dans l'Encyclique hnmortale Dei le grave devoir qu'ont et qu'auront toujours les chefs de la cité temporelle de reconnaître à l'unique et véritable nglise un privilège social et de lui assurer l'assistance et la protection des lois humaines.
11 ne peut donc y avoir de doute : les Etats chrétiens peuvent prêter main-forte à l'Eglise pour maintenir l'unité parmi les fidèles et défendre efficacement la cause de l'orthodoxie, l'Église a le droit de les y obliger lorsque le bien des âmes l'exige. Affirmer le contraire serait, de l'avis des docteurs compétents, tomber dans une erreur inconciliable avec la saine doctrine catholique. Tel est le droit.
De divers côtés on s'élève contre cet enseignement au nom de l'Evangile, au nom des traditions primitives du christianisme et des Saints Pères, au nom des maximes de liberté qui régissent notre temps et qui régissent aussi la vie de la foi. Remarquez-le d'abord, ceux qui témoignent tant d'indignation contre la prétention de l'Eglise au droit de frapper au moins indirectement les hérétiques de pénalités physiques, ont bien du mal à reconnaître à cette même Eglise le droit pratique d'infliger aux hétérodoxes des peines spirituelles. Plusieurs tendent, sous un prétexte ou sous un autre, par des voies plus ou moins franches, plus ou moins détournées, à réclamer contre les sentences
doctrinales, contre les censures des évêques, des papes, et à en méconnaître l'autorité. Aussi convient-il de se défier des raisons qu'ils invoquent lorsqu'ils traitent du pouvoir coercitif en général.
L'Evangile, messieurs, ne renferme rien qui contredise notre thèse. 11 est vrai, notre religion est une religion de douceur, mais c'est aussi une religion de sagesse. Gomme à tout être, il est permis à l'Église, surtout quand on s'attaque à son principe vital, de se défendre par les moyens équitables qu'emploient les autres sociétés, de laisser sacrifier quelques individus malfaisants pour sauver la multitude qui lui a été confiée. Or, l'hérétique détruit la foi qui est la base de Tordre chrétien, il la détruit dans ses frères après l'avoir détruite en lui : son crime, beaucoup plus grave que les autres fautes contre la loi, ruine dans son fondement le royaume de Dieu.
Si, pour l'arrêter dans cette œuvre de destruction, il est nécessaire de recourir à la force, queNe raison invoquera-t-on pour refuser à l'Eglise le droit d'y recousir? L'intérêt engagé est mille fois plus capital, puisqu'il s'agit d'un intérêt éternel, que les intérêts éphémères des individus ou des peuples auxquels chaque jour on sacrifie des libertés et des vies, sans que personne de nous s'insurge ou s'indigne. Il est vrai, Jésus s'est montré d'une mansuétude inlassable, il n'a point achevé le roseau brisé, ni foulé aux pieds la mèche encore
fumante, je ne l'oublie pas, l'Eglise ne l'a jamais oublié. Mais le miséricordieux Sauveur qui nous apparaît sous la figure de l'agneau se souvient aussi, quand il le faut, qu'il est le lion de Juda. Il a su sévir contre les hommes qui se sont servis de leur science et de leur prestige pour égarer les âmes simples. Il a fulminé contre la secte intellectuelle des Pharisiens des anathèmes si duft que Renan le lui reproche et s'en scandalise (1). Deux fois, il a chassé du temple, avec un fouet, les trafiquants, après avoir lui-même renversé leurs tables et leurs chaises. D'un mot de malédiction, il a desséché le figuier stérile. S'il veut qu'on laisse pousser l'ivraie semée par l'ennemi dans le champ du père de famille, de peur qu'en la déracinant on arrache le bon grain, il ne défend pas, quand on le peut sans inconvénient d'extirper l'ivraie qui menace de l'étouffer : ce serait aller contre le sens commun. Il faut prendre le Christ tout entier. En lui la miséricorde et la justice collaborent. Le meilleur moyen de le connaître tel qu'il est, c'est d'écouter les interprétations que la vie et le droit de l'Eglise nous donnent de l'Evangile (2).
Qu'on ne vienne pas, pour infirmer la thèse du pouvoir coercitif, arguer des traditions primitives du christianisme ot prétendre qu'elle est empruntée
(1) Vie (le Jésus, c x\i.
(2) App. N. 8, p. aiiO.
aux codes païens. La vérité, c'est que des hommes comme saint Martin, comme saint Ainbroise, comme saint Jean-Chrysostôme se sont élevés contre certaines procédures inqualifiables employées dans la répression de l'hérésie, et non contre le principe même de la répression. La vérité, c'est que saint François de Sales, type achevé de mansuétude, de charité et dont on invoque le nom si respecté, fait appel en diverses circonstances à la force des lois humaines pour combattre les hérétiques et détruire le foyer de leur propagande malsaine (1). La vérité, c'est que les peuples païens et les peuples chrétiens ont obéi à une loi de la raison quand ils ont considéré la religion comme le bien suprême, comme le fondement des Etats, quand ils ont ordonné de punir les poètes sacrilèges, les philosophes impies, les « athées violents, rusés, artificieux, corrupteurs » comme de grands criminels, les ennemis de la divinité comme les ennemis de l'humanité, quand ils ont lutté de toutes leurs forces pro arts et focis, pour leurs autels d'abord, pour leurs foyers ensuite. La vérité est que la même sagesse inspire Lycurgue et Selon, Platon et Plutarque, le droit chrétien et le droit païen, avec la différence que le droit chrétien donne à la miséricorde, à la charité, à la per-
(1) Cf. Études religieuses, 5 oct. et 20 déc. 1911. Yves de la Briére, L'emploi de la force au .service de la Religion. — App. N. 9,
suasion une place prépondérante que ne lui donne pas le droit païen (1).
Enfin, messieurs, on répète que l'esprit de liberté qui préside aujourd'hui à la création des lois a supprimé le délit d'opinion (2).
Si cela était vrai, je ne serais pas encore convaincu : tout n'est pas juste dans le droit contemporain. Je continuerais à penser que le délit d'opinion est parfois plus criminel que les délits de fait, que les écrivains, les philosophes, les politiciens qui par la presse, par la parole poussent au vol, à l'assassinat sans jamais d'ailleurs se risquer dans l'action, sont plus coupables que les ouvriers entraînés par eux dans le crime. Mais il s'en faut que le délit d'opinion ait été effacé de nos codes. Combien d'idées dont aucun gouvernement ne supporte, dont aucun gouvernement ne peut supporter la diffusion ? Combien d'idées contre lesquelles les peuples d'aujourd'hui comme ceux d'hier se soulèvent instinctivement et qu'ils demandent au pouvoir d'étouffer, parce qu'elles menacent la sécurité publique? Le bon sens, plus fort et plus infaillible que la spéculation, montre à tous dans certains apôtres de l'immoralité, du communisme, de l'anarchie, les adversaires les plus dangereux de la société, et l'on est bien obligé de les réprimer. N'y a-t-il pas même des
(1) App. N. 10, p. .351.
(2) App. N. 11, p. 351.
mesures d'exception contre toute une catégorie de citoyens qui ne peuvent enseigner, ni introduire leurs livres dans nos écoles officielles? Que poursuit-on dans ces hommes sinon une doctrine, et quelle doctrine? Celle qui prêche àrindividul'amourdévoué de son semblable, à l'époux et à l'épouse la fidélité, aux enfants le respect de leurs parents, aux riches la justice et la charité, aux chefs le dévouement à leurs sujets, aux sujets l'obéissance volontaire à leurs chefs? Il est réellement étrange de soutenir après cela que le délit d'opinion n'est plus atteint par la justice vindicative de notre temps. Or l'Eglise voit dans l'hérésie voulue et agissante le délit d'opinion le plus pernicieux, un des crimes les plus graves dont ses sujets puissent se rendre coupables, un attentat contre la seule vérité qui puisse assurer l'avenir éternel des âmes : comment n'aurait-elle pas le droit de s'en remettre, lorsqu'elle le peut sans imprudence, au concours des pouvoirs qui lui proposent ou qui acceptent de réprimer un si grand mal? Et si vous croyez que, en usant de la répression vis-à vis des hérétiques, l'Eglise se contredit ellemême et essaie de leur imposer par force une foi qui essentiellement est affaire de liberté, je vous répondrai qu'en frappant des fils révoltés, l'Eglise n'a pas pour but de contraindre leur assentiment intérieur, mais de protéger ses autres enfants contre les ravages de l'erreur et contre la séduction de l'exemple. Ecclesia, dit saint Thomas, non perse-
CINQUIÈME CONFÉRENCB 171
qiiitur eos ut per violentiam inducantur ad credendum^ sed ne alios corrunipant, et ne tantum peccatum inultum remaneat (1).
Messieurs, si vous voulez connaître la vérité sur les faits qui regardent la répression de l'hérésie, ne demandez pas vos informations à la fantaisie des poètes, aux assertions calomnieuses d'auteurs affranchis de tout scrupule et aveuglés par l'esprit d'impiété et de parti, aux tableaux fantastiques des peintres amoureux de contrastes violents et tragiques, aux scènes du théâtre, aux exhibitions des foires, aux préjugés enfin des hommes toujours prêts à s'attendrir sur le sort des scélérats et à oublier l'intérêt des honnêtes gens. Instruisez-vous auprès des historiens sincères qui, avec une patience dont on ne saurait trop les louer, savent nous montrer les institutions du passé sous leur véritable jour. Ils vous apprendront que, durant ses longs siècles de lutte, l'Eglise dans ses rapports avec ses sujets révoltés, les hérétiques, a toujours fait prédominer les principes de miséricorde, qu'elle ne s'est résignée qu'à la dernière extrémité et en vue de défendre la vie surnaturelle de son troupeau à user de rigueur, que ses mesures les plus sévères ont toujours été tempérées par ses instincts de douceur.
{\\ IV Sentent., q. ii, ail. W, ad 5«"". — App. N. 12, p. 351.
Ils VOUS apprendront que l'Eglise n'a jamais manqué de réprouver les agressions injustes, les barbaries inutiles, en un mot, les excès commis en son nom, qu'elle n'a pas cessé de réprimander les individus ou les gouvernements qui, sous prétexte d'orthodoxie, se sont servis de la religion pour satisfaire leurs rancunes et désarmer leurs adversaires.
Sur le terrain des principes, plus vous réfléchirez, plus vous comprendrez que, la foi étant la racine de la vie éternelle, l'Eglise a le droit de la défendre, de frapper directement de peines spirituelles, indirectement de peines temporelles ceux qui, au mépris de leur baptême et de leurs serments, se perdent eux-mêmes et s'efforcent de perdre les autres. Mais lorsque cette puissance souverainement sage, « tenant compte, comme le dit Léon XIII, du lourd poids de l'infirmité humaine, ... n'interdira pas aux Etats chrétiens de tolérer certaines choses peu compatibles avec la vérité et la justice, afin d'éviter quelque plus grand mal et de sauver quelque plus grand bien » (1), vous ne l'accuserez pas de faiblesse, vous entrerez au contraire dans son esprit, et tout en maintenant une doctrine qui garde toute son autorité, vous admirerez une conduite dont vous n'aurez jamais à rougir.
(1) Ubertas.
LE PÉCHÉ DE BLASPHÈME
SOMMAIRE
Gravité du blasphème. Texte de saint Jean Chrysostôme. Opinions des païens et des juifs.
En quoi consiste le blasphème?
Comment est-il opposé à la foi ? p. 177-178.
Ce que l'on doit penser du juron vulgaire que nous avons l'habitude d'appeler blasphème.
Le blasphème est un outrage à l'honneur et à la souveraine bonté de Dieu, p. 179.
1. rt) Tantôt il atteint Dieu directement, c'est-à-dire en luimême, tantôt il l'atteint indirectement, c'est-à-dire dans ses <]euvres,p.l79.6) Pour qu'il soit coupable, il fautqu'il soit volontaire. H n'est pas pleinement volontaire s'il procède de l'ignorance ou d'un emportement non délibéré. Cependant, il n'est pas nécessaire que l'on ait l'intention formelle d'offenser Dieu, il suffit de consentir à des actes qui l'outragent, p. 180.
2. Le blasphème s'exprime de quatre façons, a) Par un verbe intérieur. Voix qui parfois s'élèvent en nous contre Dieu. Accusations, récriminations, colères secrètes de l'homme contre Dieu, etc., p. 181-182. 6) Par le langage. Blasphèmes par lesdis- •cours, par les invectives, par des sommations, par des allusions obscènes aux mystères, p. 182 c) Par \a.'pliime, attitude de la demi-science. Diverses formes souslesquelles éclatelo blasphème des écrivains, des poètes, des auteurs dramatiques, p. 183-184. d) Par le geste, par le jeu de la physionomie. Signification du geste, du plissement des lèvres, des sourires, etc. Conunent ces mouvements peuvent contenir un blasphème, p. 185-186.
3. Le blasphémateur commet une folie et un pèche : a) une /"o/ie, car ses traits se perdent sans pouvoir blesser le Tout- Puissant, car loin de diminuer ses maux, il les aggrave, loin d'échapper à la loi, il se livre à ses vengeances, p. 186: b) un occhèy car la malice de nos actes se mesure à la perversité de l'intention qui les inspire et non uniquement à leurs effets
Volonté du blasphémateur d'enlever à Dieu son honneur. Manfestation de cette volonté dans le drame de la Passion, p. 187. c) Gravité spéciale du blasphème contre' le Saint-Esprit. En quoi il consiste et comment il est irrémissible, p. 188. •
1. Saint Thomas range le blasphème parmi les péchés contre la foi. Raisons a priori du saint Docteur. Raisons a posteriori : Le blasphème contient toujours une fausseté contraire à la vérité chrétienne; quand il est consommé, il renferme une haine qui blesse le sentiment pieux que le croyant éprouve pour les choses de la foi, p. 189-190.
1 . Le blasphème doctrinal existe, ce n'est pas autre chose que l'expression de l'infidélité intérieure, a) Exemples de ce blasphème en Luther, dans les protestants, dans les pessimistes, dans les panthéistes, dans la presse brutalement ou sournoisement impie, dans les discours, p. 191-193. 5) Il se présente sous forme d'affirmation, de négation, de comparaison, de doute, de jugement inachevé, de suppositions injurieuses à Dieu, autant de choses qui contiennent d'une manière ou d'une autre une fausseté et qui offensent la foi, p. 193-196.
2. Le blasphème consommé heurte la foi dans ce qu'elle a d'affectif. Il est consommé quand il unit la haine à l'erreur ; alors le coupable blesse la foi et parce qu'il contredit la vérité et parce qu'il la déteste. Exaspération de certains blasphémateurs contre Dieu : les juifs à la Passion, Voltaire, p. 196-197.
Horreur de l'homme religieux qui entend blasphémer. Rigueurs des législations contre les blasphémateurs. Devoir des chrétiens de ne jamais blasphémer, de proscrire le blasphème de leur maison, de l'expier en confessant leur foi, d'opposer ^u blasphème officiel et public la confession officielle et publique de la vérité, p. 197-199,
LE PÉCHÉ DE BLASPHEME
Éminentissime Selgneur (1), Monseigneur (2).
Messieurs,
Le blasphème a toujours passé pour un des plus grands crimes dont l'homme puisse se rendre coupable. « Il n'y a rien de pire, dit saint Jean Chrysostôme, blasphemiâ nihil pejus (3) ». « La loi ancienne condamnait à mort les enfants qui maudissaient leur père ou leur mère. Que dirons-nous de ceux qui, connaissant la loi de grâce et de vérité, maudissent, non pas leur père ou leur mère, mais le Dieu de l'univers? Quel supplice, quel feu, quel ver immortel, quelles ténèbres, quelles chaînes, quel grincement de dents, quelles larmes suffiront à venger une pareille iniquité (4)?»
(1) s. E. Mgr le cardinal Amatte, archevêque de Paris.
(2) Mgr Ilersclier.
(3) Ad populum chrislianum, hom. I, 11.
(4) De Fato et Providentin. Orat. II, princip.
« 0 homme, que fais-tu donc quand tu lances tes traits contre ton Bienfaiteur, contre ton Sauveur, contre Celui qui est ta Providence et qui pourvoit à tes besoins » (1)?
Les nations voient dans le blasphémateur l'être qui appelle sur la terre les fléaux les plus redoutables. Moyse ne voulait pas qu'Israël respirât le même air que le blasphémateur, dont il considérait l'haleine et le dernier soupir comme empoisonnés, comme capables de répandre dans l'atmosphère une influence de mort. Le peuple choisi, entendant insulter Jéhovah, tombait dans une douleur profonde comme aux heures des plus grandes calamités. Rabsacès, envoyé du roi d'Assyrie, ayant parlé du Seigneur avec mépris, Ezéchias et ses ministres déchirèrent leurs vêtements en signe de deuil, et le roi, accablé, s'écria : « Ce jour est un jour d'angoisse, de châtiment et d'opprobre » (2).
Il n'est, Messieurs, pour expliquer cette émotion, que de savoir en quoi consiste le blasphème et comment il est opposé à la vertu de foi.
Nous avons l'habitude d'appeler blasphème le vulgaire juron que parmi nous tant d'hommes pro-
(1) De Lataro, Concio III, 27.