ISAÏE, XXXVI-XXXVII
ièrent pour exprimer leur colère et leur impatience plus encore que leur irréligion. Il semble que la bonne éducation devrait suffire à nous empêcher de prononcer cette formule grossière, et si l'on ne comprend pas que la masse la répète avec tant de légèreté, on comprend moins encore que des officiers polis, que des chefs de famille l'emploient sans scrupule. Elle offense certainement la majesté divine. Cependant, à la considérer en elle-même, je ne suis pas sûr qu'elle contienne les éléments du blasphème. Si elle constitue ce péché, elle emprunte sa malice à l'intention impie de celui qui s'en sert et non au sens obvie qu'elle présente naturellement à l'esprit. Heureusement la multitude dans notre pays ne connaît pas les excès de langage usités chez d'autres peuples pour insulter la Divinité.
Le blasphème est un outrage à l'honneur et à la souveraine bonté de Dieu, un affront infligé au Père céleste. Tantôt il atteint directement le Très-Haut en s'attaquant immédiatement à son être, à sa nature, à sa personne, à ses perfections, aux mystères de sa vie intime. Tantôt il le blesse indirectement en l'injuriant dans ses œuvres, dans l'incarnation de son P'ils, dans les choses saintes et les personnes consacrées, dans les événements et Texistence dont on fait remonter jusqu'à lui les malheurs, dans
le monde enfin que l'on calomnie et que l'on maudit comme TefTet essentiellement méchant d'une puissance perverse .
Pour qu'il soit coupable, il faut évidemment qu'on ait conscience de l'injure qu'il renferme. Lorsqu'il procède d'une infidélité négative, d'une ignorance invincible, quand il est proféré par des hommes qui croient honorer Dieu en se raillant de réalités qu'ils regardent comme des chimères, et d idées que sincèrement ils considèrent comme des erreurs, il n'entraîne pas de faute. De même, proportion gardée, sa gravité disparaît totalement ou en partie quand il échappe à une âme désemparée, mise hors d'elle même par une passion furieuse, par une douleur trop vive qui lui ôte la possibilité d'agir librement. Il est des emportements subits et imprévus qui éclatent avant que nous ayons eu le temps et la faculté de nous contenir, il est des chagrins démesurés qui bouleversent le cœur à un tel point que nous perdons tout empire sur nous-mêmes. En ces états,, la raison momentanément a cessé de commander, nous devenons ou complètement ou à peu près irresponsables d'actes, de paroles, de gestes, d'initiatives dont nous aurions eu horreur si nous étions restés maîtres de notre âme. Cependant, il n'est pas nécessaire pour blasphémer de vouloir insulter Dieu, de vouloir diminuer sa gloire, il suffit de consentir à des actes, à des démonstrations qui par nature offensent son infinie grandeur. N'essayons donc
pas de nous croire irréprochables sous prétexte que nous n'avions pas l'intention de porter atteinte à la majesté du Père céleste; si nous sommes tombés dans des excès que nous savions interdits par le respect dû aux choses saintes et à la Divinité, c'est assez pour que nous soyons rangés parmi les blasphémateurs et punis comme tels.
Le blasphème tend de lui-même à s'exprimer. Il s'exprime principalement de quatre façons : par un verbe intérieur, par le langage, par les écrits, par les gestes extérieurs.
11 s'exprime par un verbe intérieur, qui ouvre une plaie dans la conscience bien qu'il n'en franchisse pas les intimes limites : c'est le blasphème du cœur. L'homme vit surtout au dedans, c'est là que ses crimes ont leur source, là que sa malice se traduit en des phénomènes cachés, en des sentiments secrets dont les œuvres ne sont au dehors que la manifestation imparfaite. Que de voix en nous s'élèvent parfois contre Dieu, contre sa puissance, contre sa justice, contre sa bonté, contre sa Providence, contre sa loi, contre les obligations qu'il nous impose, contre les sanctions dont il nous menace! Nous rendons l' l'être parfait responsable des maux qui remplissent le monde. Si nous échouons dans nos affaires temporelles, c'est sa faute, si nous sommes trahis par le succès, abandonnés par nos
amis, accablés par nos adversaires, vaincus par nos passions, humiliés par nos défaites, avilis et déshonorés par nos misères morales, sans force devant le devoir, sans courage en face de l'adversité, c'est sur Lui que nous faisons tout retomber. Notre humeur et notre mécontentement se répandent en des récriminations, en des accusations, en des mépris qui, pour se cacher dans le mystère de notre âme, n'en visent pas moins la Divinité. Nos pensées, nos désirs, nos colères, nos rancunes, soulèvent en nous des orages que nous seuls connaissons et essaient de monter jusqu'à l'Eternel pour attenter à sa dignité. Dans ces heures de trouble, d'impatience, de désenchantement, de quelles folies ne sommes-nous pas capables? Qui dira les violences auxquelles l'homme exaspéré par son orgueil, par sa corruption, par ses malheurs s'est livré pour se venger de la suprême autorité qui régit le monde? Qui dira les transports de rage auxquels il a cédé dans le dessein de blesser la majesté infinie et de lui nuire, de quelles imprécations il a poursuivi la personne, l'œuvre, le gouvernement de Celui qui préside à la marche des événements et des choses? Une ambition trompée, une passion inassouvie, une dure épreuve suffisent à provoquer ce délire, ce tumulte que nos semblables ne 'perçoivent pas, mais que Dieu entend comme il entend le murmure de nos pensées et les palpitations de noire âme.
Le blasphème intérieur tend à s'incarner dans des signes, et d'abord dans la parole. Cette belle faculté qui nous a été donnée pour louer, pour bénir, pour adorer, nous l'employons à difl'amer et à maudire. Blasphèmes, ces discours où l'on charge Dieu des défauts et des fautes qui ne peuvent être que le lot misérable des créatures, où on le représente jaloux, vindicatif, partial comme nous ! Blasphèmes, ces invectives où l'on accuse Dieu de méchanceté, de dureté, où l'on reproche à la Providence d'abandonner le monde, d'oublier son œuvre, de rire de nos souffrances, de favoriser la force, l'iniquité, le mal et de sacrifier la faiblesse, l'innocence, la probité. Blasphèmes, ces sommations où l'on défie Dieu d'apparaître, d'exercer sa royauté, de confondre ses ennemis, de défendre ses serviteurs, ces harangues où Timpie nie l'Être premier et provoque le Tout-Puissant, ces cris, qui voudraient contenir l'humiliation, la déchéance, l'anéantissement du Vivant éternel. Blasphèmes enfin, ces allusions ignobles aux mystères les plus purs, aux événements les plus saints !
La plume peut aussi se rendre coupable de ce crime. D'ordinaire la science sérieuse garde sa sérénité et rougirait de lancer contre le ciel, contre des dogmes hors de sa portée, des anathèmes qui contrarient ses habitudes de respect. Mais la demiscience se venge de son impuissance à détruire la
religion en injuriant le Dieu à qui nous croyons et les choses que nous vénérons comme sacrées. Dans combien de pages coule bourbeux et menaçant le torrent des outrages à l'adresse de la Divinité ! Estil un fait de la Bible, un enseignement de l'Evangile qui ne soit devenu pour Voltaire et pour ses pareils un prétexte à la dérision la plus grossière? L'esprit qui anime ces récits, ces légendes, ces contes, ne leur enlève pas leur caractère odieux. L'art, l'élégance de style qui les revêt n'en diminue pas l'impiété brutale ou insidieuse. Les poètes, les romanciers, les auteurs dramatiques, par une perversité que la légèreté n'excuse pas, se sont plu à mêler tantôt aux négations les plus audacieuses de leur scepticisme la boue de leur cœur corrompu, tantôt à leur rancune contre l'existence qu'ils n'ont pas comprise l'expression de leur fureur contre la Puissance qui les a créés. Ils ont cherché dans la Sainte Ecriture les épisodes capables de fournir un aliment à leur imagination dépravée. L'histoire de Madeleine, de la Samaritaine, que l'Evangile raconte avec une délicatesse si exquise, n'est plus dans leurs œuvres qu'une aventure où l'on sent passer tout le souffle malsain de leur sensualisme. Pour eux, la vie de cette grande sainte Thérèse, oîi la candide clarté d'un génie que rehausse une vertu surhumaine répand tant de sagesse et tant de force, se change en une crise provoquée par des nerfs que la raisonne sait plus dominer, et le héros chrétien ne va
plus au martyre porté par sa foi et par l'amour de Dieu, mais exalté par une passion qui n'est qu'un vice déguisé.
Et ces explications subtiles que l'on donne aux événements surnaturels, et ces improvisations perfides sur le compte de personnages si évidemment supérieurs ne cachent-elles pas une injure à Dieu et une méconnaissance de ses plus belles œuvres? Quelle étrange manie de vouloir introduire jusque dans le sanctuaire les mœurs de bas empire où la moitié de notre littérature va chercher ses inspirations ! Par quelle aberration le fils dégénéré de la décadence a-t-il la rage de souiller tout ce qu'il touche et d'attribuer à l'Etre impeccable lui-même ses ignominieuses pensées et ses inavouables desseins?
Enfin, messieurs, nous nous exprimons par nos gestes,par le jeu de notrephysionomie. Que de haine, que de colère dans un regard, que de dédain dans un plissement des lèvres, dans une contraction du visage, dans un branlement de tète, dans un sourire, dans une main levée 1 C'est peut-être par les mouvements crispés du corps, par la flamme des yeux, par le soulèvement de l'être extérieur que s'affirme le plus énergiquement l'âme tout entière, Lorsque les mots ne sont plus assez virulents pour peindre nos passions, assez vastes pour rendre intégralement nos idées et nos sentiments, nous employons le geste, et nous y mettons je ne sais
quoi de démesuré qui froisse au dernier degré les témoins de notre attitude et qui les épouvante. L'homme essaie d'atteindre Dieu par les moyens qui blessent les créatures. Il se dresse devant son Seigneur, du poing il le défie, comme s'il était capable d'arrêter le cours de la Providence, la réalisation des éternelles volontés, comme s'il était en son pouvoir de frapper à mort et d'anéantir le principe de la vie et de l'être ! Nous avons vu les membres des assemblées politiques et des sectes monter à ce paroxysme et scandaliser le monde par des anathèmes et des imprécations auxquels le geste donnait sa suprême expression.
L'homme dont le cœur, la langue, le geste outragent Dieu devient pour ainsi dire par tout ce qu'il est, au dehors et au dedans, un blasphème vivant et personnifié.
Il commet une folie et un péché. Il commet une folie parce que tous ses efforts sont impuissants. Ses coups ne nuisent pas à Dieu que sa supériorité rend inaccessible à nos injures, ses traits retombent avant d'avoir atteint le ciel, sa fureur se déchaîne sans ravir à Celui qui s'élève infiniment au-dessus de nous un rayon de la gloire inviolable ou de l'intangible bonté qu'il possède par lui-même et que personne ne saurait lui enlever. Dans l'imperturbable paix de sa. nature éternelle, le Seigneur ne
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s'émeut pas des blasphémateurs qui s'agitent s'exaspèrent en pure perte, et usent vainement leurs forces contre un souverain qu'on ne détrône pas, dont on ne brise pas le sceptre et qui prouvera au jour de son choix que sa puissance n'est pas amoindrie. L'homme commet une folie, car le blasphème, loin de guérir nos maux, les aggrave et les rend plus intolérables ; loin de nous exalter, il nous rabaisse; loin de nous affranchir de la loi supérieure qui nous régit, il nous livre à ses vengeances en nous soustrayant à ses ordres.
Cette folie est cependant un péché. En effet, nous ne sommes pas seulement offensés par le tort qu'on nous cause, nous le sommes encore par celui qu'on nous veut et qu'on essaie de nous faire. « La malice de nos actes se mesure, dit saint Thomas, à la perversité de l'intention qui les inspire et non uniquement à leurs effets » (i). L'injustice qui laisse nos biens intacts n'en est pas moins un désordre dont nous avons le droit de demander raison, car son insuccès tient à la faiblesse et non à la volonté de son auteur. Autant qu'il est en lui, le blasphémateur prive Dieu de l'honneur qui lui est dû, autant qu'il le peut il profane les choses sacrées et change en mystères de honte les mystères de gloire, en êtres méprisables
(1) II» II«, q. mu, art. 3 ad. 1«».
d'idéales créatures. Les réalités demeurent ce qu'elles sont, mais c'est malgré lui, il a tout fait pour effacer leur caractère de noblesse et de sainteté. Si sa parole avait autant de portée que de violence et si la vertu de ses actes allait aussi loin que ses désirs, la bonté deviendrait malice, la parfaite justice iniquité, la vie absolue serait la proie de la mort et l'Être souverain tomberait dans le néant. Ces desseins de destruction se sont affirmés contre Jésus avec une fureur qui trahissait l'effroyable malignité des âmes juives. Celles-ci ont ravi au Sauveur tout ce que le Père leur a permis de lui ravir : sa liberté, sa réputation, son sang, sa vie mortelle, et quelle n'était pas leur impatience de lui ravir sa Divinité? Le blasphémateur ne pouvant atteindre les choses en elles-mêmes réussit du moins aies compromettre dans l'esprit et dans le cœur des hommes. En traitant Dieu comme un Être haïssable, le Christ comme un homme, il attente à leur gloire extérieure et en empêche le rayonnement. Ainsi en est-il de toutes les choses augustes devant lesquelles s'incline notre piété et qu'il essaie de rabaisser. Ne dites pas que sa volonté ne va pas si loin : les paroles qu'il prononce ou qu'il écrit ont réellement cette portée, et en y consentant, il devient responsable de leur retentissement.
Toujours grave, le blasphème monte à son plus haut degré de culpabilité en s'attaquant à l'Esprit- Saint. Il est alors comme le dernier effort de la
malignité humaine. « Tout autre péché, dit saint Jérôme, semble faible en comparaison decelui-là))(l). Il éclate sous cette forme lorsque l'homme résistant, par le fait d'une insondable malice et en pleine connaissance de cause à la lumière éblouissante, s'aveugle volontairement au point d'attribuer les œuvres les plus authentiques de la Puissance et de la Bonté surnaturelles aux démons ou aux pires créatures. Il dénote l'inflexible résolution de refuser à Dieu ce qui lui appartient en propre et exclusivement. Il procède d'une telle dépravation que le doux Jésus l'a déclaré irrémissible, non point que dans le cœur du Père céleste il y ait moins de miséricorde et moins de pardon qu'il n'y a de mal dans la conscience du coupable, mais parce que celui-ci est tellement attaché à son état qu'il faudrait une sorte de miracle pour changer ses dispositions et pour vaincre son endurcissement.
Saint Thomas range le blasphèniQ parmi les péchés contraires à la foi ou du moins contraires au devoir qui nous oblige de confesser la foi. Pour lui, de même que l'incrédulité viole le devoir de croire, de même le blasphème offense le précepte
(1) In Isaiatn vi, 18.
Je rendre témoignage à ce que Ton croit. Le saint Docteur avait remarqué qu'il y a des rapports entre le blasphème et l'incrédulité. Il avait retenu que l'Apôtre assimile le blasphème au naufrage dans la foi (I), que les blasphèmes irrités des Juifs d'Antioche s'opposaient au progrès de l'Evangile (2). H avait vu gravés au multiple front de la bête, qui symbolise la révolte contre la vérité divine, les plus insolents blasphèmes (3). Il avait entendu monter de l'abîme où l'infidélité atteint au paroxvsme des blasphèmes abominables, exaspérés. Il avait observé enfin que l'hérétique, que l'apostat, par un mouvement tout spontané, blasphèment avec fureur les dogmes qu'ils ont méconnus et reniés. Il en avait conclu que ce péché est au moins en quelque manière une infidélité exprimée dans un verbe secret, dans un mot, dans un geste, quelles que soient d'ailleurs les convictions réelles de celui qui le commet. De fait, le blasphème est opposé à la foi parce qu'il contient toujours une fausseté contraire à la vérité chrétienne, parce que, arrivé à sa consommation, il renferme une haine qui blesse le sentiment pieux que le croyant éprouve pour les choses de la foi (4).
(1) I Timoth., I, 20.
(*) Actes, mr, 45.
(3) Saint Paul, I Timoth., i, 1<I.
(4) App., N. 1, p. 352.
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D'abord, le blasphème doctrinal existe, on ne peut le nier ; et il contredit la vérité que nous croyons parce qu'il renferme une affirmation opposée à ce que la Révélation nous apprend du monde divin. L'homme qui adhère à un mensonge, aspire par une tendance toute spontanée à exprimer son erreur, avec d'autant plus de force, et d'autant plus d'éclat qu'il s'y est plus fortement attaché et qu'il est plus possédé du désir de l'imposer à l'attention et à l'assentiment de tous; il en est de même du partisan convaincu de la vérité, il aspire à publier son idée, à la défendre par son témoignage, à la répandre dans l'esprit de ses semblables. Mais la protestation intérieure ou publique de l'athée, de l'hérétique, de l'incrédule, de l'apostat n'est en ces condition'^-, que l'infidélité passant dans une pensée, dans un mot, dans un écrit, dans un signe et envahissant la personnalité au point de la déborder; c'est exactement un blasphème.
Qu'étaient les emportements et les imprécations de Luther contre Rome et contre le Pape, ses plaisanteries obscènes sur les vœux monastiques, sur la chasteté, sur le mariage, sur la puissance invincible de la concupiscence, les assertions injurieuses oîi il représentait Dieu comme l'auteur du mal, sinon l'explosion de ses hérésies? Qu'était le mépris des protestants pour la Vierge, pour les saints, pour les images, sinon l'expression de leurs erreurs? Qu'y a-t-il dans les cris des pessimistes qui s'adressent au
Créateur comme à un être méchant et le maudissent indirectement en maudissant la vie qu'il nous donne, les événements quil permet, sinon l'affirmation d'idées hostiles à l'Ecriture qui nous montre Dieu content de l'œuvre qu'il appela à l'existence? Que faut-il voir dans la confusion voulue où les panthéistes laissent la nature et son Auteur, dans les propositions des philosophes égarés qui répètent que Dieu est matière, dans les pages oii Renan accuse le Christ de mensonges, de ruse, de fanatisme, sinon la traduction de concepts inconciliables avec les saines croyances? Il y a donc un blasphème doctrinal qui n'est que le prolongement de l'incrédulité et qui est en même temps contraire à la foi et à la confession de la foi : contraire à la foi parce qu'il contient une adhésion à l'erreur, contraire à la confession de la foi, parce qu'il est un témoignage rendu à l'erreur tandis que la confession de la foi est un témoignage rendu à la vérité divine.
Le blasphème doctrinal, vous le trouverez brutal, impudent, dans cette presse impie, haineuse, qui s'efforce ouvertement et sans garder aucune mesure de discréditer chacun des articles de notre symbole, de ridiculiser chacun des enseignements de l'Évangile, de déshonorer l'Église en trompant sur ses intentions, en dénaturant ses actes, en calomniant ses chefs, en raillant les mystères de nos autels, en présentant au public un Christ plus défiguré, plus méconnaissable sous les opprobres
qu'on lui inflige qu'il ne le fut sous les soufflets, sous les crachats, sous les ignominies, sous les douleurs de la Passion et du Calvaire, en offrant à la masse une Divinité monstrueuse plus implacable, plus cruelle, plus injuste, que les puissances malfaisantes adore'es par la terreur des races dégénérées. Le blasphème doctrinal, vous le trouverez plus raffiné, mais aussi caractérisé, dans ces journaux qui se piquent de distinction et qui demandent à la forme littéraire un voile pour leur impiété et une force pour la mieux répandre; vous le trouverez dans les discours où l'on raille le dogme, la morale, dans tous les livres où s'affirme l'hérésie, l'incrédulité, l'athéisme, dans toutes les œuvres destinées à ruiner l'enseignement catholique.
Le blasphème doctrinal se présente sous différents aspects. Il se produit par voie d'affirmation, quand on attribue à Dieu des actes ou des imperfections qui répugnent à sa nature; telle l'affirmation que Dieu est soumis aux lois de l'évolution, qu'il se fait et s'achève chaque jour, qu'il est une idée pure et non une réalité vivante ; quand on proclame que le démon est tout puissant, qu'un destin aveugle régit toutes choses; quand on déclare les créatures aussi adorables que celui qui les a faites ; quand on raconte que le Christ a été conçu, est né' ccmme les autres hommes, qu'il s'est trompé, q'i'il n'a point prévu l'avenir, qu'il a été uniquement mu,
dans l'institution de son œuvre, par une ambition politique, quil a menti, qu'il s'est désespéré, qu'il s'est révolté contre son Père, qu'il a été en proie à des sentiments de rancune, de jalousie, de haine;, quand on répète que les sacrements n'ont aucune valeur, que la grâce est une chimère, la vie éternelle un rêve, le ciel une illusion et l'enfer un mythe. Il se produit par voie de négation, quand on refuse à Dieu des qualités qui lui appartiennent nécessairement et en propre comme l'éternité, la bonté, la liberté, la puissance; au Christ, des perfections que la foi nous oblige de reconnaître comme la douceur, la pureté, la force, la miséricorde, la qualité de Fils de Dieu. Il se produit par voie de comparaison si l'on assimile le vrai Dieu aux idoles, le Sauveur à Mahomet, à Confucius, à Laotseu, la religion catholique au paganisme, au bouddhisme, l'Évangile aux livres des Indous ou des Chinois. Il se produit sous forme de doute : qui sait si Jésus est ressuscité, est monté aux cieux, s'il est le Messie, le Fils de Dieu? qui sait si la Trinité n'est pas un dogme imaginé par la philosophie, la confession une invention humaine, l'àme une matière plus subtile? qui sait si le Pape est infaillible, la Vierge immaculée, l'Eglise catholique la véritable Église? Nous distinguons ici tous les éléments de l'inhdélité, nous trouvons une incompatibilité formelle entre le contenu de la foi et le contenu du blasphème.
Vous me direz, Messieurs, que le blasphémateur, s'il est croyant, n'adhère pas au mensonge renfermé dans sa parole ou dans ses écrits. Mais sa parole et ses écrits, en contradiction avec ce que la foi enseigne, n'offensent-ils pas réellement cette vertu en transgressant le devoir de conformer son langage à ses convictions religieuses et de confesser ce que l'on croit? L'infidélité dont le blasphème est l'expression n'est pas dans le cœur, elle est cependant sur les lèvres. Il n'est pas nécessaire pour blasphémer que les jugements soient achevés : un seul mot jeté comme une injure à Dieu suffit pour constituer ce péché. Mais c'est que ce mot est plein de fausseté, et c'est précisément par sa fausseté qu'il répugne à la nature de Dieu et par suite à la vérité où la foi trouve son objet. Il en dst de même lorsque le blasphème procède par mode de sommation, de vœu, de désir. Celui qui s'écrie : « Je voudrais que Dieu ne fût pas, qu'il pût souffrir, être dépossédé de sa puissance et mis dans l'impossibilité d'exercer sa justice » déclare souhaitable ce qu'il faut craindre et s'attache à une fausseté en désaccora avec ce qui est. 11 en est de même si nous mêlons aux idées que la foi nous impose des idées ignominieuses, des suppositions qui ne peuvent s'allier aux mystères chrétiens sans les déshonorer, qui ne peuvent les déshonorer qu'après les avoir défigurés, qui ne peuvent les déOgurcr qu'après les avoir falsifiés. Saint Augustin enseignait que blasphémer c'est
mal parler de Dieu et des choses saintes; or, on ne parle pas mal de Dieu et des choses saintes sans mentir, et sans blesser par conséquent en quelque manière la vérité que nous devons croire et confesser. C'est pourquoi un grand théologien conclut sa thèse par ces mots : « Nulla est blasphemia in qua non sit falsa opinio (1). Il n'est pas de blasphème où l'on ne trouve quelque chose de faux. »
Au point de vue intellectuel et parce qu'il renferme une fausseté, le blasphème offense donc la foi pour peu qu'il soit volontaire et délibéré. Il l'offense encore davantage quand, non content d'exprimer une erreur, il affirme un sentiment de haine contre le Dieu ou la chose sainte qu'il outrage. Alors, en effet, il heurte la foi non seulement dans ce qu'elle a d'intellectuel, mais encore dans ce qu'elle a d'affectif. L'homme qui croit et qui confesse sincèrement sa croyance aime la vérité à laquelle il s'abandonne. La vertu de foi est une perfection de l'esprit qui adhère et une perfection du cœur qui se plaît dans cette adhésion et dans l'objet de cette adhésion. Le blasphème qui procède d'un emportement, comme il arrive chez les chrétiens, est un grave désordre, il n'a pas cependant toute sa malice, il n'est pas consommé. Il se consomme en
(l) Cajetah, II* II*, q. XIII, art. *.
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unissant la haine à l'erreur. 11 devient alors la manifestation d'une hostilité du cœur contre les choses, contre les personnes, contre les vérités qui offusquent l'homme incrédule ou corrompu, il devien l'expression d'un sentiment contraire à la pieuse émotion, à l'amour que le fidèle éprouve pour ces mêmes choses, ces mêmes personnes, ces mêmes vérités. Le blasphémateur offense alors la foi de deux façons : et parce qu'il contredit la vérité, et parce qu'il la déteste. Les ennemis de Jésus nous ont donné des exemples de ce blasphème complet. Ils ont dénié Sauveur ses titres de Juste, de Messie, de Fils de Dieu, et ils ont témoigné contre lui d'une animosité sans bornes. Suivant une pente naturelle les hérétiques et les incrédules tombent dans même crime : ils voudraient anéantir le Dieu, le Christ, l'Eglise qu'ils outragent. Ils voudraient effacer de tous les cœurs les dogmes qu'ils ont rejetés et voir disparaître tout ce qui leur rappelle la lumière qu'ils ont trahie. Les farces impies de Voltaire, ses plaisanteries obscènes, ses contes "sacrilèges aboutissent à ce cri de rage, qui nous fait encore frémir tant il est plein d'une haine qui voudrait être déicide : « Ecrasons l'Infâme (4). »
Lorsque le blasphème retentit, instinctivement Thomme religieux s'épouvante, il sent planer sur
(1) Append., n» 2, p. 353.
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les champs, sur les maisons, sur les cités, sur les nations, une malédiction, il a conscience que le ciel en apparence insensible prépare contre ses insulteurs et ses diffamateurs d'implacables vengeances et qu'il menace de châtiments effroyables les sociétés qui supportent un si grand crime. Aussi les peuples ont vu dans le blasphémateur un être malfaisant, un ennemi public qu'il fallait réduire au silence de gré ou de force. Chez les Grecs, chez les Romains, chez les Juifs, en France, les lois punissaient rigoureusement quiconque outrageait la plus royale et la plus auguste de toutes les majestés, elles ordonnaient de brûler les lèvres, de percer la langue qui avaient insulté Dieu et de» jeter le coupable dans les prisons atin que ses imprécations fussent en quelque sorte étouffées et ne retombassent que sur lui. Aujourd'hui dans plusieurs pays on inflige encore des peines au blasphémateur. N'est ce point la preuve que ce péché est d'une gravité exceptionnelle et qu'on doit le craindre et l'éviter à l'égal des plus grands désordres? Ne le commettez donc jamais, sous aucun prétexte. A l'heure de vos emportements, de vos épreuves, de vos déceptions, habituez-vous à vous contenir, à ne pas vous venger sur Dieu des malheurs ou des contrariétés de la vie.
Faites davantage : autant que vous le pouvez, proscrivez-le autour de vous, en bannissant de vos maisons les feuilles abjectes, les livres imoies, les comédies
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obscènes où il s'exprime avec tant de cynisme. Ne souffrez jamais qu'il retentisse sous votre toit et exigez de vos enfants et de vos serviteurs le respect dû à la souveraine Bonté. Faites davantage encore, expiez-le en confessant votre foi. La confession de la foi contient une affirmation de la vérité, et par là elle couvre la voix de l'erreur proclamée dans le blasphème, elle contient une louange, car on loue Dieu en disant ce qu'il est, et ainsi elle balance l'injure renfermée dans le blasphème ; elle contient un sentiment d'amour pour la doctrine et les choses saintes auxquelles nous croyons et ainsi elle s'oppose à la haine qui fait explosion dans le. blasphème. Plus il est officiel et public, plus ce péché irrite la Divinité : sachez conjurer les effets du courroux qu'il provoque en vous montrant au grand jour les adorateurs du Père ; en face des âmes trop nombreuses qui blessent l'honneurde l'Eternel formez un peuple pieux et, par les accents de votre foi et de votre religion, éloignez de notre pays les calamités qu'attireraient sur lui les blasphémateurs.
RETRAITE PASCALE