ENTRE LES CROYANTS ET LES INCROYANTS
Quse pars fidelis cum infideli ?
Qu'y a-t-il de commun entre le fidèle et l'infidèle?
(II Corinth., vr, 15.)
Messieurs,
Nous sommes continuellement en contact avec les incroyants, je veux dire avec des hommes étrangers à toute religion ou attachés à une religion différente de la nôtre. Il est impossible de ne pas les coudoyer, ils vivent dans les mêmes sociétés que nous, ils appartiennent à nos familles, notre maison
est la leur, leurs affaires sont souvent inséparables de nos affaires : des rapports s'imposent entre eux et nous.
Quelles sont les lois qui doivent les régler?
Deux principes régissent toutes nos relations avec les incroyants : un principe de prudence, un principe de charité. En vertu du premier, nous sommes tenus d'éviter les. fréquentations qui nuiraient à notre foi. En vertu du second nous sommes tenus de faire notre possible pour gagner à nos convictions ceux qui ne les partagent pas.
C'est d'abord sur le terrain religieux que nous pouvons communiquer avec les infidèles et les hérétiques, soit que nous nous associions en réalité ou en apparence à leur culte, soit que nous les admettions à la participation de nos mystères.
Il est évident, messieurs, qu'il nous est interdit de prendre une part active au culte et aux exercices des fausses religions, d'en augmenter le prestige ou l'autorité par une coopération positive, car la loi chrétienne nous défend tous les gestes qui seraient ou sembleraient être la reconnaissance de l'erreur ou de l'hérésie. L'ancien Testament se montrait d'une grande sévérité pour les Israélites qui,ne fût-ce qu'une
fois, entraient dans les temples de Tidolâtrie et assistaient à ses fêtes. Afin de prévenir un pareil crime, il séparait des gentils le peuple choisi et multipliait les contrastes et les différences entre ses prescriptions rituelles et les habitudes païennes. Tout ce qui était réputé profane chez les autres nations était regardé comme sacré chez les Hébreux, et réciproquement. On devait adorer un seul vrai Dieu et l'adorer en employant les formes que lui-même avait déterminées. Plutôt que de violer ces articles du code religieux, les croyants se résignaient à tous les sacrifices et acceptaient la mort. Sous Nabuchodonosor, trois jeunes gens descendirent dans le feu pour avoir refusé de s'incliner devant la statue que le roi d'Assyrie présentait aux hommages de ses sujets. Darius essaya en vain d'obtenir les adorations de Daniel ; le prophète ne voulut pas céder et aima mieux être jeté dans la fosse aux lions. Nos martyrs ont versé leur sang plutôt que d'offrir l'encens aux faux dieux, plutôt que de s'associer aux pratiques des païens, des juifs, des musulmans, des hérétiques.
De tels exemples nous indiquent assez quelles sont nos obligations en cette matière.
La première est de ne pas iréquenler les temples des lausses religions, de ne point aller nous prosterner dans les pagodes des Chinois ou des Indous, dans les mosquées des Arabes, dans les synagogues des Israélites, dans les temples des luthériens ou des
calvinistes. Si l'on est conduit en ces lieux par la curiosité, par une ne'cessité à laquelle il est impossible de se soustraire, il faut du moins éviter tous les gestes, tous les signes qui paraîtraient un assentiment à l'erreur ou à la superstition. A plus forte raison est-il défendu d'assister aux offices des sectes, en y prenant une part active, de prier avec les hétérodoxes en employant leurs formules, de s'asseoir à la cène des protestants, de remplir un rôle dans le service de leurs autels, de prêter son concours à leurs cérémonies. Sous prétexte d'art, de musique surtout, plusieurs consentent à des compromis que la discipline de l'Eglise n'a jamais tolérés. La même discipline condamne les chrétiens qui assistent aux banquets, aux jeux, aux fêtes en l'honneur des idoles, aux solennités funéraires où l'on offre des sacrifices aux ancêtres, à toutes les démonstrations en un mot qui revêtent un caractère religieux. Vous pécheriez gravement aussi en entendant la messe d'un prêtre hérétique ou schisraatique, en lui demandant, en dehors d'un cas extrême, l'absolution de vos fautes, la sainte Communion, ou le baptême de vos enfants.
La ligne de conduite de l'Eglise a toujours été, en cette matière, d'une netteté exempte d'équivoque. Au commencement du xix® siècle, en Hollande, les catholiques qui ne présentaient pas les nouveau-nés aux ministres protestants pour les faire baptiser étaient condamnés à une amende de 25 florins. Malgré ce
décret du pouvoir civil, les souverains pontifes refusèrent d'autoriser cette pratique (1).
En ces dernières années, quelques malheureux ont ouvert des églises, essayé de fonder des associations réprouvées par nos chefs et d'y faire entrer les fidèles, nul ne pouvait, sans commettre une faute, répondre à leur appel.
Sans doute, des raisons d'amitié, de convenance sociale, de politesse rendent parfois tolérable l'assistance aux funérailles, aux baptêmes, aux mariages des hérétiques ou des incroyants; cependant nous devons nous abstenir le plus possible en cet ordre de choses, et, en tous les cas, nous refuser toujours à ce qui semblerait une adhésion à l'erreur. Il faut des motifs plus graves encore pour que nous puissions sans péché suivre les enterrements civils, qui sont une démonstration particulièrement impie et particulièrement offensante pour notre foi.
Dans l'ordre purement matériel, l'Eglise veut que les fidèles refusent leur concours aux œuvres destinées au service des religions idolàtriques, qu'ils cherchent ailleurs les moyens de gagner leur vie, en laissant aux infidèles le soin de bâtir leurs édifices, de les décorer, de les peindre, de les sculpter, de fabriquer les statues appelées à recevoir leur encens. L'l']glise nous exhorte même à ne pas prêter notre travail à la construction des temples hérétiques ou
(1) Sainl Office, 26 septembre 1868.
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schismatiqiies, surtout quand notre coopération Dourrait sembler une acceptation des idées symbolisées par ces temples.
Quelles raisons invoquerons-nous pour expliquer ces prescriptions?
D'abord, le précepte qui nous oblige à confesser notre foi nous défend tous les actes par lesquels nous paraîtrions la renier. Or n'aurions-nous pas l'air de la renier si nous nous livrions à des manifestations qui, soit en elles-mêmes, soit par rapport aux circonstances, contiennent un hommage extérieur à de fausses religions? Quels que soient nos sentiments intimes et nos secrètes réserves, ne nous montrons-nous pas juifs, mahométans, païens, protestants, si nous accomplissons des rites qui appartiennent en propre aux cultes étrangers, qui font reconnaître leurs fidèles et qui plus ou moins directement contredisent nos convictions catholiques?
Secondement, nous causons le scandale en nous mêlant à des manifestations contraires à nos convictions, car notre conduite aura des imitateurs. Peu à peu, si la discipline sur ce point se relâche, et nous savons qu'elle y est très exposée, l'opinion par notre faute cessera d'apercevoir les différences qui séparent l'Église véritable des institutions imaginées par l'homme. En des jours troublés comme les nôtres, les esprits désorientés, se laissent impressionner par l'exemple et finissent par regarder
comme indifférente, comme autorisée la fréquentation de la synagogue ou de la mosquée, par ne plus voir qu'obscurément ce qui distingue le vrai christianisme de ses contrefaçons. Les sectes profitent de ces dispositions pour attirer à leurs cérémonies et s'autorisent, pour calmer les scrupules des consciences qui résistent, de la liberté prise par d'autres catholiques.
Non seulement, par cette étrange facilité, nous contribuons à effacer aux yeux des autres les caractères propres de notre foi, mais encore nous en arrivons à ne plus les apercevoir nous-mêmes. A vivre en contact avec une fausse religion, à en suivre, ne fût-ce que de temps en temps, les exercices, on risque de goûter peu à peu les idées qu'elle enseigne, d'oublier en quoi elle offense notre raison et notre croyance, de se laisser finalement gagner par ses adeptes.
Ce danger est d'autant plus réel que, dans les assemblées des infidèles, on reçoit un enseignement. Ceux qui le donnent peuvent être remarquables par leur habileté à présenter leur doctrine, par Téloquence, la distinction, l'élégance, la modération de leur parole, par la dignité incontestable et la sincérité de leur vie. Ils ne ménageront peut-être pas leur admiration à riiglisc catbolique, surtout à ses œuvres de charité, d'apostolat, de dévouement. La largeur de leur pensée, leur émotion réelle, conféreront
une autorité i. leur évangélisation. Bientôt, ils profiteront de ce premier avantage pour insinuer que tel dogme qu'ils seraient si heureux de pouvoir accepter n'est pas soutenable, qu'ils le regrettent, mais que l'Ecriture, que la scit ..e les obligent à le rejeter. Ils éveilleront des doutes dans les âmes qui les écoutent, et qui de plus en plus se désintéresseront de ce que jusque-là elles avaient cru sans hésitation. Qu'il faudra peu de chose pour ébranler tout à fait une foi devenue si chancelante et pour la ruiner entièrement ! La lecture des livres écrits par les hérétiques ou par les infidèles achèvera facilement l'œuvre commencée. Des hypothèses ingénieusement agencées s'imposeront comme des vérités absolues, des systèmes auxquels il manque un fondement solide déguiseront leur faiblesse sous les apparences d'une logique rigoureuse et entraîneront des intelligences incapables de distinguer un argument ferme d'un argument fragile. Des pages où le vague, la mélancolie, la sentimentalité couleront doucement et harmonieusement feront le reste et achèveront de séduire tout à fait les chrétiens impruaents qui n'auront pas fui le danger de l'apostasie. Que de défections à l'origine desquelles on trouverait le discours d'un ministre de l'hétérodoxie ou le livre d'un docteur hérétique ! Le protestantisme fait ses recrues presque toujours en amenant certains catholiques à fréquenter ses temples, à écouter ses pasteurs, à lire les ouvrages de ses maîtres.
Reconnaissons donc, Messieurs, que l'Eglise est sage lorsqu'elle nous interdit de prendre part aux fêtes, au culte, aux cérémonies des autres religions et lorsqu'elle nous défend d'ouvrir les bibles et les livres oii les dissidents traitent ex orofesso de matières sacrées.
Les principes qui nous interdisent de participer au culte des fausses religions nous défendent également d'accorder aux païens, aux musulmans, aux juifs, aux hérétiques l'accès de nos mystères.
Que les adeptes des autres religions prennent une part purement extérieure et passive à nos cérémonies, aux baptêmes, aux mariages, aux funérailles de nos frères, qu'ils s'asseoient au pied de nos chaires pour entendre la prédication de l'Evangile, il n'y a pas de motif de s'y opposer, au contraire, pourvu que leur attitude soit digne et respectueuse. Plusieurs trouvent dans la pompe de nos fêtes, dans les riches détails de notre liturgie, un charme et une émotion qui ne peuvent leur nuire. Devant le spectacle de nos solennités qui parlent à leur cœur, ils se sentent plus près de Dieu; dans nos sanctuaires où tous les arts se sont donné rendezvous pour rendre au Christ un hommage unanime, ils sont touchés par la sympathie et l'admiralion. A l'endroit d'un dogme qui a inspiré aux Maîtres de l'architecture, de la sculpture, de la peinture,
de la poésie, de la musique des œuvres d'un caractère si pur, si noble, si grand, leur défiance diminue, et devant eux se posent des questions qui les avaient jusque-là laissés indifférents. San? le vouloir, ils comparent ce qu'ils voient chez eux à ce qu'ils voient chez nous, leur temples toujours froids et muets, presque toujours fermés, à nos temples toujours animés, toujours frémissants, toujours ouverts. Souvent la Providence les attire au milieu de nous pour les amener peu à peu de l'erreur à la vérité. Elevés dans des sectes pleines de préjugés à notre égard, ils s'instruisent en entendant exposer tantôt avec simplicité, tantôt avec éclat la doctrine catholique. Ils se rendent compte qu'ils avaient mal compris notre enseignement, que les conceptions qu'on nous attribue diffèrent totalement des idées que nous professons. Beaucoup, sans doute, résistent de parti pris à la grâce qui les sollicite, mais plusieurs ont l'esprit et le cœur assez haut pour reconnaître que nos croyances s'accordent, s'enchaînent, s'harmonisent entre elles, qu'il n'y entre rien de déraisonnable, que les arguments que nous invoquons pour prouver l'origine divine de notre foi méritent considération. Peu à peu, leur défiance tombe ; l'Église catholique leur apparaissant sous sa véritable physionomie, ils arrivent à la regarder comme la seule héritière du Christ, et un jour ils y entrent en se convertissant. Rien ne nous empêche de laisser ces frères égarés se mêler discrètement
aux fidèles et chercher, sans le savoir peut-être, la vérité religieuse dont ils ont besoin.
Nous ne pouvons pas aller plus loin, ni permettre aux dissidents de prendre une part active à notre vie intime, à nos sacrements, à nos mystères. L'Eglise ne souffre pas que les membres des fausses religions entrent dans les chœurs et associent officiellement leurs voix aux nôtres pour chanter avec nous les louanges de Dieu. Elle ne souffre pas qu'ils servent à nos autels, ni qu'ils y offrent leurs sacrifices. Elle ne souffre pas qu'ils soient par euxmêmes ou par procuration parrains dans nos baptêmes, ni que leurs ministres dans les cérémonies du mariage catholique exercent leurs fonctions pendant que les prêtres orthodoxes exercent les leurs. Elle ne veut pas que nous partagions avec les hérétiques le pain sacré de nos tabernacles, que le confesseur absolve au tribunal de la pénitence ceux qui ne croient pas ce que nous croyons. Beaucoup de protestants admettent la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie et ont confiance dans l'efficacité de l'absolution sacramentelle. Plusieurs, poussés par le besoin de recevoir le pardon de leurs fautes et de communier au corps et au sang du Sauveur, nous demandent d'entendre leurs aveux et de mettre sur leurs lèvres l'hostie consacrée. 11 nous est défendu d'accéder à leur désir, aussi longtemps qu'ils ne se seront pas, par une abjuration positive de leur erreur, ralliés complètement à notre foi.
Notre conduite nous est dictée par trois raisons principales. Premièrement, ces hommes appartiennent peut-être à l'âme de l'Eglise, ils n'appartiennent pas à son corps. En conséquence, ils n'ont pas le droit de profiter des bienfaits réservés à ceux qui composent ce corps.' Aux dissidents de bonne foi, Dieu peut assurer les grâces qui leur sont nécessaires par des procédés de son choix et sans qu'ils usent des mêmes moyens que nous, l'Eglise ne peut pas les traiter comme les fidèles.
Secondement, accorder les sacrements aux dissidents, ce serait exposer nos mystères à la profanation. Si plusieurs s'approchent de la table sainte avec des intentions pures et, par suite de leur ignorance, si plusieurs entrent au tribunal de la pénitence avec le seul désir de trouver la paix de la conscience, cependant ils n'ont pas toujours les dispositions morales que nous exigeons de nos frères, et en tout cas la foi intégrale que nous requérons leur manque. D'autres se livrent à ces actes dans le dessein d'outrager nos mystères. Il n'est pas rare que des francsmaçons viennent chercher dans nos sanctuaires des hosties consacrées qu'ils destinent à leurs rites impies. Notre devoir est de mettre à l'abri de pareils sacrilèges les choses divines dont nous avons le dépôt et de parer à de si douloureux scandales.
Enfin, messieurs, la vertu de foi elle-même réclame de nous cette attitude. Il faut, en effet, éviter tout ce qui pourrait diminuer son autorité el augmenter le
prestige de l'erreur, tout ce qui pourrait laisser supposer que nous n'attachons pas une importance capitale à chacun des articles de notre symbole, et que nous donnons les mêmes droits à ce que nous professons et à ce que professent les infidèles et les hérétiques. Or, en traitant les dissidents comme les croyants, nous semblerions ne faire aucune différence entre leur doctrine et la nôtre, entre les hommes qui ne voient dans les dogmes qu'un insignifiant symbole et les hommes qui y voient d'augustes et vivantes réalités; nous semblerions dire qu'il importe peu de croire ou de ne pas croire, que les mêmes avantages sont dus à ceux qui vivent loin de l'Eglise et à ceux qui se sont voués à elle : ce serait oublier que nous devons rendre hommage à la vérité chrétienne et réprouver l'erreur religieuse par tous nos actes, ce serait méconnaître, en un mot, qu'en faisant certaines concessions déraisonnables nous manquons à l'obligation de confesser notre foi. En bien des circonstances, l'Église s'est exposée à des coups cruels plutôt que de permettre aux dissidents de prendre à ses mystères une part à laquelle ils n'avaient pas droit : en réglant notre attitude sur la sienne, nous sommes sûrs de rester dans la justice et dans la vérité.
Beaucoup aujourd'hui, voudraient nous persuader que toutes les religions positives se valent parce qu'elles communient également à une religion
supérieure, universelle, dont elles seraient les formes moins diverses en réalité qu'en apparence. Des apôtres prêchent cette religion qui embrasserait toutes les autres, en nous laissant libres de choisir nos dogmes, notre culte, nos rites. Il en résulterait que chacun a le droit de s'attacher à l'Église qui lui plaît sans pouvoir sortir de l'Eglise invisible, la seule qui compte aux yeux de Dieu. Il en résulterait que toutes les religions devraient se considérer les unes les autres comme également légitimes, également vraies, et sans crainte se pénétrer réciproquement, que l'individu aurait la faculté de puiser dans chacune d'elles ce qui lui conviendrait, et que, par conséquent, nous serions dans l'erreur en éloignant des choses saintes ceux qui ne sont pas catholiques. Cette conception aussi absurde que chimérique ne peut avoir de crédit auprès de nous. Nous ne reconnaissons d'autre christianisme que celui de la société catholique, et plus on essaie d'abaisser les barrières qui la séparent des autres institutions religieuses, plus nous sommes tenus de répéter qu'elle s'en distingue essentiellement, de nous abstenir de tous les actes qui sembleraient contredire cette idée, et de toute communication en matière sacrée avec les infidèles. Ainsi soit-il.