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RELATIONS SOCIALES ENTRE LES CROYANTS ET LES INCROYANTS

■Cum impiis non sedebo.

Je ne siégerai pas avec les impies.

(Ps. XXV, 5.)

Messieurs,

Les rapports sociaux entre les croyants et les incroyants unissent les individus aux individus, les familles aux familles, les nations aux nations. S'il est impossible aux fidèles de ne pas entrer en quelque contact avec les infidèles, ils ne doivent jamais oublier le danger qu'ils peuvent courir au point de vue de leurs principes religieux en fréquentant trop souvent et trop intimement des hommes, des familles, des sociétés qui ne parlagent pas leur foi. L'expérience nous apprend que la conversation et les exemples des hérétiques ou des impies

affaiblissent trop souvent la foi des catholiques, portent atteinte à la solidité de leurs convictions, nuisent à l'intégrité de leur vie morale. Ils sont donc tenus de fuir le péril et d'éviter tout ce qui dans ces relations pourrait exposer leur âme. Examinons ensemble les diverses situations où les hommes, les familles, les nations qui croient se rencontrent avec les incroyants, et déterminons quelle attitude leur convient.

Individuellement le croyant est en relations avec l'incroyant par la vie mondaine, par l'amitié, par les affaires, par la charité.

Je n'estime pas que les relations purement mondaines avec les infidèles, surtout quand elles sont rares, superficielles, exemptes de familiarité, constituent un danger pour la foi des chrétiens convaincus. Que dans ces communications imposées tantôt par le voisinage, tantôt par les traditions, les catholiques paraissent ce qu'ils doivent être, aimables et courtois, justes et loyaux, d'autant plus bienveillants pour les personnes qu'ils sont obligés de moins pactiser avec les doctrines. Qu'ils essayent, sans aucune affectation, de montrer en eux-mêmes la religion sous son véritable jour, de ne rien faire, de ne rien dire qui soit capable d'en diminuer le prestige dans l'esprit de ceux qui ne l'acceptent pas, d'être parmi les infi-

dèles de vrais Christs, moins par la parole que par l'exemple de leurs vertus. Dans ces milieuxmondains, sans en avoir l'air et sans que nous nous en apercevions, on nous surveille, on nous épie, on nous juge avec d'autant plus de sévérité que nous professons des principes plus nobles ; notre devoir est de ne pas oublier l'attention particulière dont nous sommes l'objet. Par la correction de notre langage et de nos actes nous pouvons rendre de grands services à la religion, lui attirer des sympathies, désarmer des hostilités ; au contraire une conduite ré- [.réhensible, je ne sais quoi de païen dans l'esprit et dans les allures, feront tort à la cause du Christ, on accusera l'Eglise, par une étroitesse d'ailleurs fort injuste, des fautes et des défauts qu'on aura remarqués en quelques-uns. En ces occasions plus que dans d'autres, nous portons avec nous l'honneur du Dieu que nous aimons; gardons-nous de le compromettre par des attitudes incompatibles avec la sainteté de notre vocation.

Les relations d'amitié entre personnes de croyances différentes sont plus dangereuses. A vivre d'une manière habituelle, dans l'atmosphère des incrédules, on risque de subir leur influence, surtout s'ils sont cultivés et habiles dans l'art de dire, de raisonner, de colorer les choses avec subtilité. Ils ont souvent le talent d'éveiller des doutes par un mot, par l'interprétation d'un fait, par la prétendue explication qu'ils donnent de la naissance

de la religion, par la comparaison qu'ils établissent entre ce qu'a fait le Christ et ce qu'ont fait les fondateurs des autres cultes. Leur voix est si assurée, leurs affirmations paraissent si motivées, leur science si scrupuleuse, que les hommes mal informés subissent peu à peu, à leur insu même, une action qui ne cesse pas de miner sourdement leur foi. Je le veux bien, ces amis se montrent respectueux de vos croyances, délicats quand ils apprécient vos idées, mais sans le vouloir ils laissent percer leur esprit de scepticisme qui pénètre dans vos âmes pour y jeter un trouble, une défiance qui sont une première défaillance. Plus ils sont discrets, plus leur réserve est sincère, plus ils se recommandent par la dignité de leur vie et la noblesse de leur caractère, et plus leurs réflexions ont de prise sur les esprits. Vous me dites que vous êtes assez fermes pour échapper à leurs suggestions, pour n'écouter que d'une oreille leurs conversations , mais êtes-vous sûrs que vos femmes, vos enfants, vos serviteurs ne souffriront pas en entendant répéter sous une forme élégante, déliée, gracieuse, des objections qui tendent à ruiner leur foi? Étes-vous sûrs que des conceptions erronées, au fond destructrices de toute religion, ne laisseront pas d'ineffaçables traces dans des consciences jeunes, incapables de se défendre? Serait-ce que, loin de vous laisser gagner, vous voulez gagner l'incroyant ? Votre intention est louable et votre but mérite d'être poursuivi, pourvu

toutefois que vous n'exposiez au danger ni vousmêmes, ni ceux que la Providence vous a confiés. Vous me dites qu'il vous est interdit d'abandonner des amis dévoués, qui vous ont rendu service, à qui vous devez de la reconnaissance et de la fidélité : je suis d'accord avec vous. Je ne vous demande pas de rompre avec eux, mais je vous demande, dans l'intérêt de votre salut, de parer pour vous-mêmes et pour les vôtres aux inconvénients, qui peuvent être grands, d'une pareille intimité. Il arrivera souvent que des incrédules, que des protestants éviteront d'eux-mêmes toute allusion aux problèmes, aux pratiques qui touchent de près ou de loin aux matières religieuses; alors il vous sera permis d'être à l'aise, de bannir toute crainte et de travailler surtout par vos prières et par vos bons offices à les convertir. Quant aux militants de l'impiété, de l'hérésie, ne les fréquentez pas sans nécessité. Les rechercher, leur témoigner des égards spéciaux, une particulière estime, vous lier avec eux, quand rien ne vous y oblige, sous prétexte de rendre justice à leur talent, à leur distinction, ce serait ajouter à leur crédit et augmenter leur puissance de nuire au bien que vous devez mettre au-dessus de tout : la foi.

Je n'insisterai pas longuement sur les. relations que commandent les affaires. Je dirai seulement qu'aujourd'hui il est facile de se trouver dans un monde qui a perdu en même temps toute croyance

et tout sens moral. Nous en sommes les témoins attristés ; certaines âmes n'ayant plus aucune notion de Dieu, de l'autre vie, du compte que chacun de nous devra rendre au terme de ses jours, perdent toute idée de justice ; ne convoitant plus que les biens de la terre, elles les recherchent en usant de tous les moyens. Trop de chrétiens, sans s'apercevoir quelquefois de l'abîme oii ils glissent, s'associent à ces individus dont peu à peu ils adoptent les principes et dont ils imitent la conduite. Non seulement en s'engageant dans des entreprises louches, contre lesquelles se prononce énergiquement l'honnêteté, ils pèchent contre la morale, mais ils font un tort considérable à la foi, qu'ils continuent à professer malgré les tares secrètes de leur conscience. Ils laissent croire au public que nos maximes se concilient avec des pratiques que l'équité naturelle condamne sévèrement, et ils compromettent une doctrine qui ne supporte rien de contraire à l'équité. Il y a toute une société de financiers véreux, d'exploiteurs sans vergogne, que, par respect de lui-même et de sa religion, aucun de nous ne peut fréquenter sans déchoir.

Mais si l'Eglise nous exhorte à nous défier des incroyants qui peuvent ébranler notre foi, elle nous commande de leur tendre la main dès qu'ils sont dans la détresse et de les envelopper dans notre charité. Nos adversaires parlent beaucoup de philanthro-

pie, ils ne savent pas se dégager de leur étroitesse de parti, et ils refusent leur appui à quiconque ne partage pas leurs idées. Nous ne devons pas connaître cet exclusivisme en contradiction formelle avec le caractère d'universalité qui convient à notre amour pour les hommes. Plus nous sommes tenus d'être inflexibles à l'endroit des doctrines, plus nous sommes obligés d'être en garde contre toutes les théories qui viendraient corrompre ou mutiler notre foi, et plus le Christ nous presse d'être compatissants et secourables aux malheureux qui nous implorent, quels que soient leurs sentiments. Notre-Seigneur dut guérir bien des langueurs sur le territoire de Tyr et de Sidon, chez les Samaritains et chez les Cananéens : que le vrai chrétien fasse comme lui. « Que les fils de l'Eglise catholique, dit Pie IX, ne soient jamais les ennemis de ceux qui ne Nous sont pas unis par les mêmes liens de foi et de charité, qu'au contraire, ils s'efforcent de les secourir et de les aider avec toutes les sollicitudes de la charité chrétienne s'ils sont pauvres, infirmes ou affligés de quelque autre disgrâce » (1). Lors donc que vous rencontrez un indigent, ne lui demandez pas ce qu'il croit, donnez-lui le morceau de pain, l'obole dont il a besoin. Lorsque vous visitez un malade, ne l'interrogez pas sur sa religion, commencez par le soigner, et lorsqu'une âme meurtrie se présente k

(i) EncjcI. Quan/o conficia^nur, 10 an'it !863.

vous, répandez sur ses plaies l'huile de la bonté sans vous inquiéter de ses idées. Il y a assurément un ordre dans la charité, mais personne n'en est exclu.

C'est par le mariage que se contractent les alliances de famille entre croyants et incroyants. L'Église ne voit jamais sans déplaisir ses enfants s'unir à ceux qui ne connaissent pas la vraie foi. Elle accorde à regret les dispenses qu'on réclame, mais elle maintient l'interdiction des mariages entre chrétiens et infidèles. Sa législation peut paraître dure à de jeunes âmes qu'un sentiment, qui durera souvent ce que dure le printemps, empêche de réfléchir et de comprendre, pourtant la raison et l'expérience justifient sa conduite et expliquent son code.

D'abord l'Église sait que la foi de l'époux catholique court de grands dangers dans un milieu incroyant ou hérétique. Nous avons un besoin instinctif de penser comme ceux que nous aimons. Rien ne nous est pénible comme de sentir que nous sommes séparés de ceux qui nous sont chers sui les problèmes de vie et de mort posés par la religion. Si la partie incroyante n'embrasse pas les convictions de la partie croyante, celle-ci peut-être, pourmetire fin à une gêne qui répand une ombre sur la vie commune, cédera et abandonnera sa propre religion.

TROISIÈME INSTRUCTION 25i

A supposer qu'elle soit incapable d'apostasie, elle subira, sans la remarquer, une influence quotidienne, elle ne renoncera pas à la vérité, mais elle pactisera avec l'erreur. Tel dogme dont elle n'avait jamais douté lui paraîtra moins incontestable, telle pratique qui lui avait toujours semblé raisonnable s'afl"aiblira dans son estime ; pour éviter un froissement elle fera des sacrifices, elle fréquentera moins les églises et les sacrements, elle se privera des lectures qui l'auraient éclairée et consolée, des cérémonies qui auraient ranimé ses sentiments, des prières qui auraient soutenu sa faiblesse et entretenu son courage. Des défiances naîtront dans son esprit, sa conviction n'aura plus la même fermeté, elle cherchera des prétextes pour expliquer sa tiédeur et ses négligences, pour s'excuser de remplir moins rigoureusement ses obligations. Dieu veuille que peu à peu elle ne glisse pas dans l'indifl'érence ou dans l'erreur !

Une seconde question se pose, celle des enfants. L'Eglise ne permet jamais les mariages entre fidèles et infidèles, si ceux-ci ne s'engagent pas, d'une manièf e positive et par serment, à élever leurs enfants dans la religion catholique. Au moment des noces on se rend facilement à ces prescriptions, mais quand l'heure de tenir sa promesse sonne, on discute, on manque à la parole donnée et c'est ainsi que la vérité perd des i\mes qui devaient lui appartenir en droit et en lait. Si on ne pousse pas la rigueur

jusqu'à élever tous les enfants dans l'hérésie, le père et la mère se les partagent et chacun initie à sa religion ceux dont il a la direction. Que d'inconvénients dans ces mesures contre nature ! Ces frères et ces sœurs, unis par les liens du sang, souffrent inévitablement d'être divisés sur les idées les plus capitales. On suscite entre eux un schisme douloureux dont ils ne comprennent pas les raisons, et trop fréquemment ils finissent par tomber dans une désaffection réciproque, et dans une indifférence religieuse que semblent trop légitimer les divergences dont ils ont été les témoins. Je le sais, on trouve des hommes et des femmes qui, scrupuleusement respectueux de leur parole, rougiraient d'y manquer comme on rougit d'une faute contraire à l'honneur et à la conscience. Mais un père ou une mère étrangers à la religion catholique pourront-ils former dans l'esprit de cette religion les jeunes âmes que la Providence leur a confiées? Où prendront-ils le secret de l'éducation que l'Eglise réclame pour ceux qu'elle a baptisés? Presque toujours cette éducation sera incomplète, tronquée et préparera très mal la vie religieuse. Lorsque les parents s'entendent, travaillent dans le même sens, il est déjà si difficile de réussir! Qu'arrivera-t-il quand l'un d'eux sera au-dessous de sa tâche?

Enfin, messieurs, le bonheur même des époux a chance de sombrer à la suite de ces alliances. Si d'un côté comme de l'autre on est également con-

vaincu, chacun se défend et se défie. Le silence est alors la condition de la paix du ménage. Pour vivre tranquille, on est obligé de se taire et de s'abstenir sur les questions qui tiennent le plus au cœur. Sortir de cette réserve, c'est soulever au foyer des orages qui l'assombrissent, c'est en troubler peut-être pour toujours la sérénité ; l'observer, c'est perpétuer un malaise dont les affections les plus profondes se lassent, qui les refroidit et qui empêche toute intimité et tout abandon. Je ne prétends pas que les choses ne s'arrangent jamais et que, soit par la vertu de la partie hétérodoxe, soit par sa conversion, l'unité ne puisse s'établir avec ses appréciables avantages ; mais compter sur de pareilles exceptions, se flatter de les obtenir, n'est-ce pas risquer beaucoup et s'exposer à des déceptions d'autant plus dures qu'on les avait moins prévues et à des souffrances plus insupportables qu'on ne l'avait d'abord soupçonné? Le meilleur moyen d'éviter de pareilles situations, c'est de bannir les mariages mixtes, de faire passer les intérêts religieux avant tous les autres et de chercher, pour vous et pour vos enfants, des époux et des épouses qui partagent vos convictions catholiques.

ÏII

La vie des nations ressemble beaucoup à celle des individus, et les contacts entre les peuples

catholiques et les autres peuples sont facilement malfaisants au point de vue de la foi. Ces contacts se produisent dans l'ordre philosophique, littéraire, scientifique.

Je ne dis pas qu'il faille créer, entre les esprits de races différentes parla religion, les cloisons étanches que les frontières établissent entre les territoires. Je ne dis pas que nous ne puissions rien emprunter aux sociétés qui ne croient pas ce que nous croyons, je pense au contraire quechaque peuple a des qualités que ses voisins ont tout intérêt à s'approprier. Mais il convient de ne pas faire ces emprunts à la légère, de ne pas s'engouer étourdiment de méthodes, de systèm( s, de doctrines qui sont souvent le fruit d'une foi h jst^le à la nôtre. Au xvui" siècle, l'influence de l'étrangei a été fatale et à jios mœurs religieuses et à notre intérêt national. On est assez d'accord aujourd'hui pour dire que les principes les plus funestes de la Révolution ont été importés chez nous du protestantisme, auquel nous devons peut-être l'excôs d'individualisme qui a pesé sur tout le XIX* siècle, qui pèse encore sur le xx*, et dont nous avons tant de mal à nous dégager. Etait-ce bien la peine d'aller chercher au loin des erreurs qui ont nui aussi bien à l'ordre religieux qu'à l'ordre politique et social? N'eût-il pas mieux valu apporter un peu plus de discrétion, un peu [lus de scrupule dans le choix d'idées parmi lesquelles il y en avait tant de suspectes et tant de malfaisantes? Notre

génie particulier ne s'en fût-il pas mieux trouvé et n'aurions-nous pas, sans cette introduction, opéré dans notre sein des réformes qui ne demandaient pour se réaliser ni tant de bruit, ni tant de bouleversements ?

Depuis bien des années déjà, plusieurs des nôtres se sontassez aveuglémentépris d'uneprétenduescience, de certaines philosophies que la Réforme a imprégnées de son esprit. Il en est résulté parmi nous de graves troubles religieux qui ne sont pas encore apaisés. Une sagesse vague et ténébreuse a plus d'une fois supplanté et obscurci dans nos intelligences la sagesse traditionnelle, je dirai classique, que nous tenions de nos ancêtres ; et si nous nous comprenons si malaisément aujourd'hui, ne faut-il pas en rendre responsables ces méthodes qui ont un double tort à mes yeux, celui de ne pas répondre aux exigences de notre esprit qui est avant tout latin et catholique, celui de nous éloigner insensiblement de la foi véritable et de la seule Eglise qui représente authentiquementle Christ?

Je n'insiste pas, messieurs, sur ces idées qu'il suffit de vous indiquer. Un mot résumera cet entretien : qu'il s'agisse de relations individuelles, familiales ou internationales entre nos âmes catholiques et les âmes qui ne partagent pas nos convictions, sans rien exagérer il convient d'être prudent, de mettre au-dessus de toutes choses l'intérêt de

notre foi, de nous garder des rapports qui peuvent nuire à sa pureté. L'Église a soin de nous rappeler assez souvent les limites dans lesquelles, en ces matières, nous devons nous renfermer ; sous prétexte de largeur d'esprit, tou même avec l'intention de ramener à la vérité ceux qui ne pensent pas comme nous, gardons-nous de les franchir. Ayons confiance dans cette mère si sage, et souvenons-nous que le fécondité de notre apostolat et la vie de notre foi dépendent par-dessus tout de l'obéissance à ses lois. Ainsi soit-il.

QUATRIÈME INSTRU'ÏTION

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