VENDREDI SAINT
LES PÉCHÉS CONTRE L4 FOI DANS Ll PASSION DE NOTRE-SEI&NEUR
Erat lux vera quae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum, in mundo «rat, et mundus per ipsum factus est, et mundus 0um non cognovit.
Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, il était dans le monde qui a i '.é fait par lui et le monde ne l'a pas coanu.
(S. JlAN, I, 9-10.)
Émînrntissime Seigneur, Messieurs,
Tous les vices ont joué un rôle dans la Passion de Jésus-Christ, mais à leur racine on aperçoit les péchés contre la foi. Parmi ces péchés nous avons distingué l'infidélité propre aux hommes qui cessent de croire après avoir cru, l'infidélité de ceux qui refusent
de croire quand ils le pourraient et le devraient, et enfin le blasphème. Au cours de l'événement tragique dont le souvenir sacré nous rassemble ce soir, le péché opposé à la foi apparaît sous cette triple forme.
Les apôtres n'ont pas le courage de confesser la vérité qu'ils croient, ils se conduisent comme s'ils ne croyaient plus à leur Maître, et même l'un d'eux devient apostat ; les docteurs, les princes du judaïsme et de la gentilité repoussent obstinément la lumière qui brillait d'un si vif éclat en Jésus ; le blasphème retentit du commencement à la fin du drame avec une fureur et une haine qui n'ont pas été dépassées.
Permettez-moi de justifier ces trois affirmations, je vous aurai expliqué en même temps cette parole de saint Jean, une des plus mélancoliques qu'aient écrites les évangélistes, une de celles qui laissent au cœur le plus de tristesse et le plus de regret : « Il était la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, il était dans le monde, qui a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu. Il est descendu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu, bien qu'il ait conféré à tous ceux qui l'ont accueilli le pouvoir de devenir par leur foi les fils de Dieu. »
Tous les apôtres à divers degrés ont offensé la foi pendant la Passion. Tous ne l'ont point perdue, mais les moins coupables ont refusé de recon-
naître et de confesser leur Maître devant ses ennemis, et l'un d'eux, sans comparaison le plus criminel, est tombé dans l'apostasie. Dix, en effet, parmi les disciples de Jésus, ont fui plutôt que de lui rendre témoignage, Pierre l'a renié publiquement et Judas l'a vendu après avoir cessé de croire en lui.
Les dix eussent dû prévoir la tentation à laquelle ils succombèrent, le Sauveur les avait assez prévenus : « Cette nuit, avait-il dit, vous serez tous scandalisés dans ma personne, car il est écrit : « Je frapperai le Pasteur et les brebis du troupeau « seront dispersées. » Au moment où le Maître les avertissait ainsi, ils protestèrent avec douleur que jamais ils ne rougiraient de lui, qu'ils préféreraient mourir que àd l'abandonner. Quel noble spectacle s'ils eussent tenu parole, si on les avait vus s'attacher tendrement au Sauveur de Gethsémani jusqu'au Calvaire, si, devant Anne et devant Caïphe, devant Pilate et devant llérode, devant les Juifs et devant les Romains, devant les grands, les soldats et le peuple, on les avait entendus relever les accusations dont Jésus était l'objet, infliger aux calomniateurs et aux faux témoins d'éclatants démentis, rétablir le sens des paroles reprochées au Prophète, rappeler sa doctrine d'espérance et de paix, raconter sa belle vie, convoquer les misérables qu'il avait guéris ou ressuscites, si, jusqu'au dernier moment,
avec cette ardeur d'amour et de sincérité qui embarrasse les plus prévenus et qui impressionne les âmes droites, ils avaient traduit leurs sentiments de confiance, d'adoration et couvert la voix des blasphémateurs. Sans doute les ennemis de la divine victime n'eussent point désarmé, mais Jésus n'eût pas senti ce délaissement universel qui lui fut si dur, l'attitude de ses apôtres lui eût apporté quelque consolation, la foule peut-être ne se fût point prononcée avec cette animosité unanime contre l'innocence, deux groupes se fussent formés au pied de la croix, le groupe de ceux qui haïssaient le fils de Dieu et le groupe de ceux qui l'aimaient, l'honneur de l'humanité n'eût pas totalement sombré dans ce mystère d'iniquité : en le racontant, l'Evangile offrirait une page où le cœur pourrait se reposer.
Les choses se passèrent tout autrement. A peine Jésus fut-il arrêté que ses apôtres l'abandonnèrent et s'enfuirent. Tune discipuli omnes, relicto eo, fugerunt. Pas un seul de ceux qui quatre heures auparavant lui avaient juré fidélité jusqu'à la mort ne se souvint de sa promesse. L'abandonner et s'enfuir, n'était-ce pas dire qu'ils n'avaient plus confiance en lui, avouer qu'ils avaient été dupes, déclarer faux ou du moins douteux ce que jusque-là ils avaient tenu pour certain ? N'était-ce pas, par ce silence, par cette abstention, par cette désertion, augmenter l'autorité du mensonge et trahir cette
foi qui vivait toujours dans leur cœur et qui demandait à s'affirmer avec d'autant plus de force et d'autant plus de publicité qu'elle rencontrait plus de contradiction et plus d'hostilité? Il y a des heures où il n'est permis à aucun croyant de se dérober. S'esquiver c'est pécher contre la vérité, c'est la trahir en la privant du témoignage et du concours dont elle a besoin pour triompher aux yeux des hommes. Les apôtres connurent cette faiblesse que la peur leur suggéra. Loin du danger ils se sentaient forts et ils se pensaient invincibles ; quand ils se crurent menacés, tout leur courage s'évanouit et ils se dispersèrent comme des passereaux surpris par l'orage. Ne jetez pas la pierre à ces pauvres pêcheurs, vous qu'un regard fait trembler, vous qu'un sourire affolle, vous qui sous un trait ou sous une plaisanterie du scepticisme ou de l'impiété cachez vos sentiments et rougissez de votre Rédempteur.
Cependant les dix dont je viens de parler avaient péché par abstention, Pierre pécha par des actes positifs. Le chef du collège apostolique suivait Jésus poussé par son amour, mais il le suivait de loin retenu par sa crainte. Entré dans le vestibule, puis dans le palais du grand prêtre, il donna le spectacle d'une lamentable défaillance. IMus que les autres il avait affirmé sa volonté de rester intrépide : « Quand même, uvait-il dit à Jésus, tous les autres
seraient scandalisés à ton sujet, moi jamais je ne serai scandalisé, quand même il faudrait mourir avec toi, je ne te renierais pas. Etiamsi oportuerit me mort tecum^ non te negabo. » Il était sincère, mais il était faible. Interpellé par une femme, par une servante, par une portière, il oublie toutes ses belles protestations, il perd contenance et il offense sa foi. Il le fait timidement d'abord, à mi-voix, par des formules vagues, comme s'il n'avait pas entendu la question qu'on lui pose : « Nescio qidcl dicis/]Q ne sais pas ce que vous dites. » Mais on l'entoure, on le presse de répondre nettement et de se défendre de toute solidarité avec Jésus. Son trouble augmente avec son effroi et il se prononce sans réticence : « Je ne suis pas disciple de cet homme. » On ne le laisse pas en paix, on le harcèle, on le tourmente, on le pousse à bout : « Tu es de la Galilée, tu en as le langage et l'accent, tu étais certainement avec Jésus de Nazareth... dans le jardin je t'ai vu près de lui. » Alors Pierre s'affole, se débat, proteste, crie. Il y a sur ses lèvres des serments, des anathèmes, comme de la haine et du mépris à l'adresse de celui qu'il appelle aujourd'hui « cet homme ». Il ne dit pas : je ne me suis jamais donné à Jésus, je n'ai jamais cru en Jésus, il dit bien davantage : « Je le jure, je ne connais même pas Jésus. » A mesure qu'on insiste, il passe par une gradation toujours ascendante de la simple négation au serment, du serment à des imprécations oii
le mensonge s'unit à une insigne lâcheté. Pauvro Pierre ! Il achevait de parler quand le coq chanta. Alors se souvenant de la prédiction de la veille : ce Avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois », il sortit du cauchemar oii la peur l'avait jeté, la réalité de son crime lui apparut avec tout ce qu'elle contenait d'odieux . A ce moment, Jésus déjà tout épuisé se tourna et regarda le chef de ses apôtres qui sentit son cœur se briser, qui oublia le danger et, accablé, s'éloigna du lieu témoin de sa défaillance. Il pleurait amèrement.
Dans la personne de Judas, le crime contre la foi fut poussé à son dernier degré, qui est l'apostasie. Apostasier, c'est abandonner totalement la foi, c'est, sans idée de retour, se séparer par une entière incrédulité du Christ que l'on adorait, c'est, par une conséquence presque fatale, déclarer la guerre à ce que Ton avait aimé. Dieu na pas de pires ennemis que ceux qui apostasient après avoir cru. Judas progressivement en vint à ce point de perversité. Peu à peu sa foi s'aiïaiblit malgré les avertissements et les sollicitations de Jésus, puis elle s'éteignit tout à fait, et l'ombre se fit épaisse en cette àme désormais fermée à la lumière. Au moment où Jésus avait promis aux hommes le pain de vie, le Maître avait déjà compté le malheureux au nombre des incrédules en In marquant d'une
note spéciale où sa trahison est indiquée d'avance. De jour en jour le mal s'aggrava en cet être et s'envenima. De jour en jour Judas perdit davantage le sens et le goût des choses divines, puis il se détacha entièrement pour toujours du Prophète qui l'avait associé à son sublime ministère, et il tomba dans tousles désordres que les siècles ont constatés chez ses trop nombreux imitateurs. Apostat, il livre les secrets qui appartiennent à la famille chrétienne, auxquels il avait été initié, il conduit les ministres du sanhédrin dans la retraite qu'il connaissait par suite de son intimité avec son Maître. Apostat, il unit la perfidie à l'incrédulité, il a le langage et le geste de lami en accomplissant les œuvres du traître. Apostat, il se montre insensible aux affectueuses prévenances, il entend sans émotion Jésus lui dire : « Mon ami, qu'es-tu venu faire ici, 0 Judas, tu trahis le fils de l'homme par un baiser», et il respire sans remords l'haleine pure de l'Etre adorable qui l'a choisi. Apostat, il connaît le mépris des complices qui lui tournent le dos avec répugnance après avoir accepté ses criminels services. Apostat, il finit dans le dernier des malheurs, entraîné par le démon qui lui souffle le désespoir après lui avoir soufflé son premier doute et la première idée de son forfait.
Mystère insondable au premier abord, que l'Esprit-Saint n'a pas cependant laissé sans explication ! Si Judas en est venu à cette extrémité, c'est
qu'il était rongé par une passion, et que toute passion tend à l'apostasie par la substitution d'une idole au vrai Dieu. Si ayant connu Dieu, vous avez cessé de l'adorer, c'est que vous adorez autre chose. Descendez dans votre conscience, vous y verrez une idole qui a supplanté votre Créateur, idole vivante ou idole morte qui, absorbant vos pensées et accaparant toute votre affection, bannit de votre esprit et de votre cœur le Christ dont les promesses et la beauté vous laissent insensibles. L'idole de Judas était l'argent. Il l'aima au point de frustrer les pauvres, de pleurer sur la perte d'un parfum qu'il espérait vendre un grand prix, de voler, et de dédaigner le royaume spirituel établi sur la pauvreté pour aspirer à un royaume temporel où sa passion pourrait s'assouvir. Il l'aima au point de le préférer à la vérité vivante et incarnée à laquelle il avait d'abord attaché le plus haut prix. Ecoutez-le : « Que me donnerez-vous et je vous le livrerai. » Il l'aima jusqu'à vendre pour trente pièces d'argent, moins de cent francs, la lumière éternelle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Cet amour glacé tua en lui l'amour de Jésus. Quand il cessa d'aimer Jésus, il cessa de croire en lui et, par une rupture absolue, il se libéra de tout engagement avec celui qu'il jugeait désormais incapable de servir son immense cupidité, car pour croire les choses divines il faut les aimer et l'apostasie totale du cœur entraîne 'apostasie totale de l'esprit.