I.A OU A IU TÉ
de la vie. Allumez en tous ce feu sacré, vous verrez, je vous L'ai déjà dit, se refroidir ces ardeurs tumultueuses qui les emportent vers le luxe et à l'assaut du pouvoir. 11 est impossible d'aimer Dieu de toutes ses forces et par-dessus toutes chos< s, sans que la création avec toutes ses beautés pâlisse, sans qu'elle perde de ses attraits, sans qu'elle cesse d'exercer sur L'âme l'action impérieuse dont les païens sont les esclaves. C'est, en effet, Le propre des grands amours de nous rendre presque indifférents à ce qui ne nous rappelle pas leur objet. Voulez-vous connaître le jugement que porte saint Paul sur les choses de ce monde, le jour où la charité s'est emparée de lui? Ecoutez: « Ce que je considérais autrefois comme un gain m'a paru depuis, en présence de Jésus-Christ, une perte et un désavantage. Je dis plus : tout me semble une perte au prix deceite haute connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur. Pour l'amour du Christ, pour atteindre le Christ, je me suis privé de
toutes choses, les traitant comme de la boue Je
ne songe plus même à ce que je laisse en arriére, je n'ai qu'un souci, me rapprocher de ce qui m'attire en avant. Je me hâte en courant vers le terme de la carrière, voulant gagner la couronne, et entrer dans la céleste félicité à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ (1). » Tout chrétien, dans la mesure où il aime Dieu, en est au même
(î) PhHippiens. m, 7-8, 13-14.
TROISIÈME CONFÉRENCE Ul
point, il se plaît en Dieu, il espère en Dieu, il vit en Dieu, le reste cesse de l'inquiéter. Pensez-vous qu'il mettra le feu, qu'il conduira des émeutes, qu'il tuera en vue de s'élever au-dessus de sa condition et d'obtenir des biens dont il est détaché? Non, Messieurs, il restera au rang où il est né, à la place que lui ont value ses travaux et ses services, s'efforçant de ne point déchoir, n'aspirant pointa franchir les étapes et les distances qui le séparent des hommes plus favorisés que lui. Pauvre, il acceptera sons murmure la gène et la médiocrité de la vie, se rappelant qu'un héritage incorruptible lui est réservé au delà du temps; relégué aux degrés infîmes de la hiérarchie sociale, il n'oubliera pas que les derniers seront les premiers dans le royaume de Dieu. S'il se mêle aux luttes publiques, c'est pour sauver l'ordre et non pour le détruire; s'il prend parti dans les conflits, c'est pour défendre des droits qu'il ne lui est pas permis de sacrifier, et non pour s'assurer des privilèges qui ne lui sont point dus; si, en maintes circonstances de l'histoire, il se montre intraitable, s'il se déclare l'adversaire irréductible de certaines lois, de certaines institutions, de certains hommes, ce n'est pas qu'il veuille s'exalter lui-même, c'est que ces lois, ces institutions, ces hommes avaient l'intolérable prétention de lui ravir la plus sainte, la plus sacrée, la plus inviolable de toutes les libertés, la liberté d'aimer, de servir, d'adorer Dieu à la face de l'univers. En se
comportant de cette sorte il n'est pas le perturbateur de l'ordre, il en est le soutien.
Non content de s'interdire toute revendication injuste qui troublerait la paix intérieure d'une cité, il se résigne sans amertume, sinon sans peine, aux mesures qui, froissant ses droits et sa fierté, ne blessent pourtant pas sa conscience. Il fait au bien public toutes les concessions et tous les sacriiices qui ne sont pas réprouvés par la morale. Faut-il, pour prévenir une crise, pour éviter un soulèvement populaire, s'éloigner du pouvoir? Il s'en éloigne. Faut-il renoncer à ses privilèges? Il y renonce. Faut-il prendre sur sa fortune? Il y consent. Il pousse si loin le respect de l'ordre et le désir de la paix qu'on le traitera moins bien qu'un étranger, qu'on le persécutera avec acharnement, qu'on le dépouillera avec cynisme sans qu'il se révolte. Il protestera sur un ton indigné contre les vexations, contre les édits qui l'atteignent dans ses intérêts, dans sa dignité de citoyen, mais, la plupart du temps, il ne prendra pas les armes pour briser par-la force les hommes et les législations qui l'oppriment et qui l'asservissent. Je le dirai, son abnégation va souvent jusqu'à la faiblesse, tant il est dominé par la peur de donner à ses semblables l'exemple de la rébellion et de l'anarchie. L'esprit de révolution et l'esprit de charité sont opposés à tel point, qu'au cours du temps, constamment les chrétiens ont résisté aux
suggestions du premier pour demeurer fidèles au second. Ils ont, en mille circonstances, dépassé les limites de la modestie, de l'obérssance, car parfois l'excès de leur patience et de leur longanimité n'a servi la paix apparente qu'en empêchant le règne de la paix véritable. Du moins, ils ont prouvé au monde et ils lui prouvent chaque jour, au prix des plus durs sacrifices, en quelle estime ils tiennent la cause de la tranquillité publique. Répandez cette disposition dans tous les citoyens et dans toutes les classes, vous verrez cesser les compétitions, se calmer les jalousies, les rancunes, vous verrez l'ordre s'affermir dans les sphères diverses de la vie nationale. Mais vous la répandrez sûrement en ranimant dans toutes les âmes la sainte vertu de charité, car, je vous l'ai montré en invoquant la raison évangélique, je pourrais vous le montrer aussi facilement en invoquant l'histoire, la paix nationale dépend de la sincérité, de l'unanimité avec lesquelles un peuple s'attache à Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces (I).
Au terme de l'effroyable guerre qui sévit clans les airs, sur la terre et sur les eaux, au lendemain du 'our où la justice aura dicté les conditions de la paix glorieuse que nous espérons, notre tâche sera de nous réconcilier entre nous et de nous entendre. Si la victoire devait permettre aux divisions, aux
(i) Append., N. 9, p. 315.
querelles de renaître et de nous déchirer encore, je n'aurais pas le courage de la bénir. Qui ne serait effrayé par la perspective de voir les partis retomber dans les luttes passées, se disputer, se maudire sur les tombeaux et, pour ainsi dire, dons le sanu à peine attiédi de nos héros? Nus discordes intestines n'ont-elies pas assez duré? Ne nous ont-elles pas assez affaiblis? Ne nous ont-elles pas a^sez nui? C'est par un miracle que nous avons échappé à la défaite qu'elles nous avaient préparée, irons-nous de gaieté de cu-ur nous y livrer encore et jouer, avec une légèreté sans excuse, l'avenir de notre pays? On a osé parler de trêve. Il ne s'agit pas de trêve, il s'agit de réconciliation nationale, il s'agit de paixdurable, il s'agit d'unir toutes nos forces pour réparer les ruines, pour retrouver notre influence et notre prestige dans le monde. Il s'agit de nous tendre cordialement la main et de nous assister mutuellement pour rendre à nos cités leurs monuments détruits, à nos provinces saccagées la prospérité, à tous ceux qui ont souffert la faculté de respirer largement sans avoir à craindre, après avoir vaincu les ennemis du dehors, les ennemis plus redoutables du dedans. Que les hommes politiques, que les partis, au lieu de iout subordonner à leurs ambitions, rivalisent de zèle, de désintéressement, et travaillent à cette renaissance où nous trou- \erons tous la part de bien-èire, de respect, de légitime liberté à laquelle nous avons droit. Mais
ne nous faisons pas illusion, dans cette œuvre de pacification, l'amour de Dieu sera, comme il l'a toujours été, l'agent principal dont nous ne pourrons pas nous passer. C'est pourquoi nous nous appliquerons, Messieurs, à le ranimer dans les âmes et, par lui, à rétablir l'ordre et la tranquillité qui font le bonheur des hommes et la puissance des peuples.
QUATRIÈME C0NFÉRENC3
LA. PAIX INTERNATIONALE
SOMMAIRE
S?ns ton fcer dans les icvcs chimériques du pacifisme, t! de l'internationalisme qui exposent les peuples à t'es urpris' s désastreuses et qui ne suppriment point la cause des conflits, il convient d'affirmer que la guerre est un tel mal, qu'il faut l'éviter, quand on le peut, sans sacrifier le droit. La charité est la vertu la plus capable de maintenir la paix entre les peuples, p. 103-104.
Jamais un prince, un gouvernement, un peuple dociles à l'esprit de charité ne troubleront la paix du monde par une guerre injuste.
1. Ils seront retenus sur la pente de leur amMtion et de leur cupidité par l'amour de Dieu.
a) Impossibilité de concilier l'injustice avec l'amour de Dieu. Dieu refuse tous les hommages, tous les encens de lame qui n'est pas juste, p. 103-107.
6) La gueire déchaînée sans motif est une vaste et criante injustice dont la seule pensée révoltera celui qui aime Dieu. Il ne croira pas que la force l'autorise à frapper de plus faibles que lui, au contraire, car il saura que Dieu est particulièrement le prolecteur et le vengeur des petits, individus ou peuples. Histoire de David et de Nathan Application de cette histoire aux nations faibles, p. 107-109.
2. Un gouvernement qui a la charité évitera une guerre in j'-sle :
a) Par amour pour ses sujets. Il fait le plus grand cas de leur vie, de leur sang, de leur bonheur, de leur tranquillité. Dès lors il se gardera de sacrifier tout cela sans y être contraint. 11 ne dira pas que la victoire réparera les ruines accumulées, car. d'abord, la victoire ne rend pas la vie aux morts, car ensuite on n'est jamais sur de la victoire dont Dieu seu dispose et dont il semble, à première vue. disposer contre ceux qui sont dans l'injustice. Un prince aimant son peuple
LA chaiuti:
ne le livre pas à de pareilles aventures, ni à de pareils dangers, p. 109-1 1 1 .
l) Un t-tat qui a la charité sera retenu sur la pente de la guerre injuste par l'amour des autres peuples. Le patriotisme chrétien n'est pas exclusif, il s'accorde avec la charité <|u aime tous les hommes Or. la charité nous impose le respect de tous les droits. Jamais un souverain, inspiré par elle, n'aura l'idée de détruire une nation qui ne l'a pas offensé. Jl restera partisan de la paix pour rester lidèle à la charité, p. 111-1)2.
La charité s'applique à éviter la guerre juste et à. régler les différends par des moyens pacifiques.
t. Les peuples animés de son esprit se ménagent les uns les autres et s'efforcent de prévenir les conflits. Ils ne se vantent point sur un ton déplaisant, ils ifaflichent point la prétention de dominer le monde, ils se montrent respectueux de la lettre et de l'esprit des traités, ils se gardent de violer les frontières «ans motif grave, de tirer l'épée à tort et à tra« vers, etc., p. 1 12-11 i.
2. Il est des circonstances où il faut relever le gant, mais, avant d'eu arriver là, la charité épuise les moyens de conciliation. Elle nous prémunit contre la précipitation et contre l'impatience, elle se plie aux circonstances, elle empêché les malentendus de dégénérer en violences. Politique conciliante de llïglise. Interventions pacifiques et efficaces de Léon XIII et de Pie X appelés comme arbitres entre les peuples. Devoir pour les personnes publiques d'imiter ces exemples, si elles ne veulent pas devenir les ennemies de Dieu et des hommes, p. 114-117.
La charité n'ayant pu empêcher la guerre dans le présent, travaille à préparer la paix pour l'avenir. Les excès des vainqueurs déchaînent les haines de races, de peuples qui appellent la revanche et les représailles, p. 117-118.
La charité tempère ces haines et sert la cause de la paix future en condamnant les excès et en proscrivant les rigueurs
qui ne sont pas commandées par des nécessités d'ordre militaire.
1. Quels sont les maux qu'elle ne saurait conjurer? Les maux inséparables de la guerre même. Rapide aperçu sur ces maux et sur les ruines qu'ils entraînent, p. il8-il(J.
2. Excès qu'elle condamne. Protection dont elle couvre les enfants, les vieillards, les temples, les monuments, l'honneur des vierges, des épouses, des loyers, des familles, les foules désarmées, les innocents, la religion des vaincus, les blessés, les prisonniers. En un mot, elle défend le pillage, ie viol, la cruauté, la tyrannie qui restent des crimes pendant la guerre, p. 119-121.
3. En se comportant de cette sorte, la charité prépare une paix durable, car les peuples vaincus ne pardonneront pas certains abus atroces dont ils ont été les victimes. A la moindre occasion, ils se soulèveront contre les vainqueurs. Si, au contraire, ceux-ci se conforment aux ordres de la charité et traitent les vaincus avec humanité, avec compassion, ils auront toutes les chances de les désarmer pour longtemps, p. 121-123.
Celte doctrine s'applique aux actes de barbarie qui ont été commis pendant la guerre présente, mais elle ne s'appliquerait pas moins à ceux que nous commettrions nous-mêmes. Adjuration aux armées françaises et alliées de ne pas céder à l'esprit de vengeance, et, dans l'intérêt do la paix future, de défendre leur drapeau et leur victoire de toute souillure, p. 123-124.
LA. PAIX INTERNATIONALE
Éminentissime Seigneur (l), Monseigneur (2), Messieurs,
Je me propDse aujourd'hui de traiter devant vous des rapports de la charité avec la paix entre les peuples, mais je tiens, au début de ce discours, à vous prémunir contre les interprétations qui pourraient dén iturer ma pensée. Vous ne la confondrez pas avec le pacifisme, rêve caressé par des esprits sans clairvoyance qui, sous prétexte de concorde universelle, exposent les sociétés à des surprisedésastreuses. 11 est des cas où il faut se résigner à
(lj S. Ém. le cardinal Amette, archevêque de Paris. (2) !S. Gr. Mgr Dubois, archevêque de Bourges.
10i LA CHARITÉ
la guerre pour empêcher le triomphe du plus grand do tous les maux : l'injustice. Vous ne confondrez pas ma doctrine avec l'internationalisme qui, par une étrange aberration, ne cesse pas d'armer les uns contrôles autres les citoyens et les classes d'une même race, pendant qu'il les exhorte à oublier l'idée de patrie, et à fraterniser, envers et contre tout, avec des étrangers. Les apôtres de ces erreurs, loin de supprimer la cause des conflits, rendent en réalité plus faciles les envahissements et les heurts qu'ils affectaient de vouloir prévenir et où succombent les nations assez aveugles pour régler leur conduite d'après de pareils enseignements. Nous payons trop cher la complaisance que nous avons accordée quelquefois aux docteurs du pacifisme à outrance et de l'internationalisme pour que je veuille, à quelque degré que ce soit, me montrer leur disciple (1).
Cependant, Messieurs, la guerre est un toi mal qu'il faut l'éviter, quand on le peut sans sacrifier le droit, et tout tenter pour régler, par des moyens moins cruels, les différends qui la font éclater. Je me persuade que nous sommes d'accord sur ce point. Alors j'affirme que la charité est la vertu la plus capable de calmer les peuples et de maintenir entre eux la paix (2).
(1) Append., N. 1, p. 316.
(2) Append., N. 2, p. 317.
QUATRIÈME CONFÉRENCE lO.'i
D'abord jamais un prince, un gouvernement, un pays dociles à l'esprit de charité ne troubleront la paix du monde par une guerre injuste. Quel que soit leur besoin d'étendre leur territoire et de s'enrichir, quel que soit leur amour de la gloire et de la domination, quelle que soit leur envie de s'élever au-dessus ou au niveau des autres puissances, jamais ils ne s'armeront, sinon pour défendre des droits positifs et certains Jamais ils n'abuseront de leur force pour envahir brusquement et sans motif, pour écraser par surprise un voisin faible et incapable de résister à leurs coups. Plus ils se sentiront invincibles et plus ils se montreront respectueux des héritages qui ne leur appartiennent pas, plus ils seront à l'abri d'une défaite et plus ils auront à cœur de prouver que la tranquillité des frontières est due à leur volonté de ne point empiéter et non à leur crainte de la bataille (1).
Ils seront retenus sur la pente de l'ambition et de la cupidité par deux sentiments qui sont toute la charité : l'amour de Dieu et l'amour des hommes.
Ils seront retenus par l'amour de Dieu, car les attentats contre la justice entraînent la rupture avec
(1) Append., N. 3, p. 319.
Dieu. Si vous avez violé la justice, en vain affecterezvous de louer Dieu sur un ton plein d'emphase, en vain entourerez-vous ses autels avec empressement, en vain remplirez-vous ses temples de l'opulence de vos dons, en vain comblerez- vous d'honneurs ses ministres, Dieu dédaignera vos prières et vos hommages. Il dit aux Juifs coupables d'avoir abandonné les voies de l'équité :
Que m'importe l'encens veau de Saba,
Que m'importent les parfums précieux des terres lointaines,
Vos holocaustes ont cessé de me plaire,
Vos victimes ne me sont plus agréables (1).
Il dit à quiconque a blessé les autres : « Av.nit de m'apporter votre offrande, réconcil'ez-vous avec le frère qui a le droit de vous faire des reproches (2). » Au son de la trompette et au bruit du toanerre, pendant que le Sinaï s'enveloppe de feu et de fumée il dit à tout le genre humain :
Vous ne tuerez point,
Vous ne commettrez point d'adultère,
Vous ne déroberez point,
Vous ne porterez point de faux témoignages contre votre
prochain, Vous ne convoiterez ni sa maison, ni sa femme, ni son
serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni
rien de ce qui lui appartient (3).