‹ Exposition de la morale catholique (volume 5)Chapitre 17 sur 45 · MARDI SAINT · texte numérisé non relu

MARDI SAINT

L'AUMONE DANS L'ORDRE INTELLECTUEL

« Non in solo pane virit homo, sed in omni verbe- quotl procedit Je cre Dei.

L'homme ne vit pas seulemen de pain, il vit encore de toute parole sortie de la bouche de Dieu. »

Saint Mathieu, iv, 4.

Messieurs,

L'aumône, sous ses diverses formes, est, pour la miséricorde et pour la bienfaisance, l'acte qui résume et qui contient tous les actes extérieurs dont elles sont le principe. Nous sommes habitués à employer ce mot pour désigner les dons matériels, il a une portée plus vaste, il s'applique à toutes les faveurs, que, sous l'empire de la compassion et de

la charité, nous accordons gratuitement, dans l'ordre physique, intellectuel ou moral, aux êtres indigents. Donner du pain, c'est faire l'aumône, donner de la vérité, c'est faire l'aumône, prodiguer ses consolations aux affligés, c'est faire l'aumône, retirer un pécheur du mal où il est plongé, c'est faire l'aumône, pardonner à ceux qui nous ont offensés, c'est faire l'aumône. Et l'aumône vaut ce que vaut le bien qu'elle disiribue. La vérité est un bien inappréciable, la répandre dans le monde c'est rendre au monde le service le plus éclatant, c'est nourrir le monde du plus noble des aliments. Au désert, après quarante jours de jeûne, le Christ eut faim. Le démon, voulan't le tenter, lui proposa de changer les pierres en pain. Vous connaissez la réponse du Sauveur : « L'homme ne vit pas seulement de pain, il vit encore de toute parole sortie de la bouche de Dieu. » Ce qui signifie : pour l'homme, créature intelligente et raisonnable, ce n'est pas assez de posséder les biens qui soutiennent le corps, il a besoin de la vérité qui soutient l'âme.

Le corps souffre quand il manque du nécessaire, l'âme souffre davantage quand elle manque de vérité. Aussi la charité, chargée de veiller sur toutes les détresses, sïntéresse-t-elle plus encore aux détresses de l'esprit qu'aux détresses du corps; elle fait plus d'efforts pour éclairer l'ignorance qu'elle n'en fait pour secourir la misère.

Pourquoi comporte-t-elle cette sollicitude ? A qui confie-t-ellele soin d'exécuter ses ordres miséricordieux ? Tels sont, Messieurs, les deux problèmes que je me propose aujourd'hui de résoudre.

La charité s'inquiète de ceux qui ne connaissent pas la vérité, parce qu'elle est un amour et le plus grand des amours; parce que le propre de l'amour est de vouloir du bien à ceux qui Font excité, et, le propre du plus grand amour, de leur vouloir le plus grand bien.

Mais est-il un bien comparable à la vérité? Est-il une vérité comparable à la vérité première et souveraine ? L'homme qui vivrait en dehors de toute vérité ne serait plus un homme, ou du moins il resterait étranger à ce qui constitue la supériorité de l'homme. Quand même il évoluerait dans l'abondance des choses matérielles, en quoi l'emporterait-il sur l'animal luxueusement traité et luxueusement repu ? S'il ne sentait pas son infortune, je le plaindrais comme un malade inconscient de l'infirmité qui envahit progressivement ses membres et tout son être. Si content d'une vérité secondaire, il renonçait à la vérité divine, il ressemblerait à l'insensé qui dédaigne la nourriture substantielle, pour s'en tenir aux

aliments sans vertu qui n'empêchent personne de mourir.

C'est que la vérité est le bien de l'intelligence, c'est que l'intelligence est dans l'homme la plus haute faculté. Lorsque l'intelligence est condamnée à végéter dans le doute, dans l'incertitude, dans les ténèbres, tous nos horizons s'assombrissent et nous souffrons cruellement. Vivre sans vérité, c'est vivre dans la plus grande misère, de sorte que donner la vérité à ceux qui ne la possèdent pas, c'est leur rendre un service signalé. La vérité n'est pas seulement un bien quand on la considère en elle-même, elle est le flambeau indispensable à quiconque veut remplir son devoir, à quiconque, par conséquent, veut atteindre ?a fin dernière et parvenir au bonheur éternel. Sans doute, si belles qu'elles soient, il est des vérités dont la connaissance n'est pas nécessaire, qui sont, pour ainsi dire, dans la sphère des choses intellectuelles, du luxe et du superflu, sinon pour la société, du moins pour l'individu : telles les vérités scientifiques, telles plusieurs vérités philosophiques qui ne touchent que de loin à la direction de la conscience. Mais.il en est d'autres dont nul ne saurait se passer, qui sont nécessaires à tous sans exception, aux grands comme aux petits, aux savants comme aux ignorants. Que vous puissiez suivre le cours des astres, les évolutions delà matière, le mouvement de l'histoire, tant mieux. Cependant à quoi vous servirait toute cette sagesse, si vous ignoriez Dieu,

si vous ignoriez le but de l'existence, si vous ignoriez les chemins qu'il faut suivre pour arriver au ciel? Que d'hommes, parmi les plus illustres, passent pour des hommes de lumière et de génie qui, en réalité, sont plongés dans des ombres épaisses où ils cherchent en vain la solution des problèmes qui les tourmentent le plus... Ils ressemblent à ces malheureux qui, à en juger du dehors, vivent dans l'opulence, et qui cachent, sous des apparences trompeuses, une véritable détresse et meurent de faim. Ils manquent de la vérité substantielle qui est pour l'âme et pour l'esprit ce que le pain est pour le corps. Aurions-nous la charité, si nous ne tentions pas l'impossible pour les arracher à leur dénuement? La masse des pauvres s'irrite lorsque, comblés de richesses, nous la laissons, durant cette existence d'un jour, traîner dans la gêne et dans la misère; à quels anathèmes, à quelles malédictions ne nous vouerait pas la multitude des ignorants pendant les siècles des siècles, si, possédant la lumière, nous avions négligé de la lui communiquer? Notre-Seigneur nous a donné l'exemple. Avant tout, son ministère parmi nous a été un enseignement, c'est-à-dire une propagande de la vérité divine. Certes, il avait pitié des indigents, il rendait l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, la pureté aux lépreux, la vie aux morts, mais sa principale préoccupation ' était d'évangéliser, c'est-à-dire de graver la vérité

dans les esprits. Un mol revient sans cesse sons la plume de Matthieu, de More, de Luc, de Jean : Jésus enseignait, Docebal eos. Il enseignait au désert et dans les villages, il enseignait au bord des lacs et au flanc des montagnes, il enseignait à Jérusalem et à Samarie, il enseignait aux portes du temple, aux confins de Tyr et de Sidon, il enseignait aux docteurs et aux foules, aux Pharisiens et aux Sadducéens, aux Juifs et aux Gentils. Il était venu pour enseigner, pour rendre témoignage à la vérité, pour éclairer toutes les âmes de bonne volonté. Il fut, jusqu'à la fin, fidèle à sa miséricordieuse mission; avant de mourir, il proclamait encore la vérité devant Caïphe et devant Pilate. S'il consentit à expirer dans un effroyable supplice, ce fut pour que la vérité, empourprée de son sang, devînt plus visible et plus accessible. Par-dessus tout, il chargea ses apôtres de perpétuer et d'étendre son œuvre d'illumination. Certes, il leur demande de secourir les pauvres, mais il leur ordonne d'abord et principalement de transmettre à tous et gratuitement la révélation qu'ils ont reçue. « Allez, leur dit- il, enseignez toutes les nations..., allez jusqu'aux extrémités de la terre, prêchez l'Evangile sur les toits, annoncez-le à toute créature », comme s'il entendait que les êtres sans raison dussent euxmêmes profiter de sa parole et de sa doctrine. Les apôtres ne se trompaient point sur les desseins de leur Maître.On les vit se disperser etoffrir aux synago-

gués et hux aréopages, aux Juifs, auxGentils, aux Barbares, la nourriture de l'intelligence. L'Eglise qu'ils ont laissée derrière eux conlinue leur action. Elle a fondé des institutions fans nombre et sans rivales pour subvenir aux besoins physiques des hommes, mais sou zèle s'est appliqué avec plus d'ardeur encore à la diffusion de la vérité. Elle recrute et elle élève bien haut les sœurs de la charité, elle élève plus haut encore les apôtres, car les sœurs de charité, directement du moins, n'atteignent que les nécessités éphémères, tandis que les apôtres atteignent les éternelles nécessités de l'âme. L'aumône à laquelle Dieu, à laquelle le Christ, à laquelle l'Eglise attacheront le plus de prix, c'est l'aumône de la lumière. En ces conditions, vous comprendrez, Messieurs, que la charité nous oblige à faire pénétrer les enseignements du Sauveur dans les esprits plus encore qu'à faire pénétrer le bien-être matériel dans la demeure des indigents. Vous comprendrez qu'en recommandant à notre sollicitude fraternelle ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, ceux qui sont nus, malades, captifs et sans abri, il n'a pas voulu seulement nous attacher aux misères qui éprouvent une chair périssable, mais d'abord nous intéresser aux misères de l'esprit immortel quia besoin de la vérité comme d'un aliment, comme d'un breuvage, comme d'un vêtement, comme d'un remède, comme d'un refuge, comme de la force capable de l'affranchir. Vous comprendrez que si les œuvres de misé-

ricorde destinées à veiller aux infortunes d'ordre physique méritent notre sympathie, elles doivent le céder pourtant aux œuvres destinées à dissiper le mensonge et à répandre les clartés de L'Évangile. Vous comprendrez que les hôpitaux, que les dispensaires, si utiles qu'ils soient, sont moins nécessaires que la prédication, moins nécessaires que le catéchisme, moins nécessaires que les écoles primaires, secondaires, supérieures, où la charité distribue le premier de tous les biens : la vérité.

L'aumône de la vérité est l'aumône par excellence, appartient-il à tous de la distribuer? Oui, Messieurs, il appartient à chacun de nous de partager avec nos semblables la lumière que nous possédons. Notre devoir, quand nous le pouvons, est de la leur assurer. Les âmes simples sentent cette obligation avec une vivacité qui m'émeut profondément. Suivez nos ouvriers chrétiens dans leurs ateliers, nos soldats chrétiens dans leurs camps et dans leurs tranchées, avec quelle ardente candeur ils offrent à leurs compagnons la vérité dont ils vivent. Ils ne peuvent pas donner à leurs voisins du pain plus frais, du vin plus chaud, mais ils savent qu'ils possèdent un trésor, un trésor dont il leur est permis de disposer en laveur de leurs

frères. Et là, dans l'atmosphère étouffante de l'usine, dans le bruit assourdissant où l'on voit passer le char sanglant de la mort, ils se penchent vers leurs amis et leur communiquent la vérité qui soutient leur patience et qui exalte leur espoir. 0 chers enfants, que votre zèle me touche et qu'il touche le cœur de Dieu ! Certes vous n'essayez pas d'être éloquents, ni de vous imposer par des raisonnements à perte de vue, vous répétez aux autres le catéchisme que vous avez entendu, vous le faites avec les accents qu'inspire la sincérité et vous éclairez des consciences qui, sans vous, seraient restées dans les ténèbres. Grâce à votre initiative, le flambeau de la vérité passe de proche en proche et beaucoup qui dormaient dans les ombres se réveillent dans la belle clarté que le Sauveur nous a révélée. Quand on a la charité, il est impossible de garder pour soi la vérité que l'on possède, d'en empêcher le rayonnement sur les autres; on brûle du désir de la faire luire, de la faire briller, de la faire connaître, de la faire accepter comme le meilleur de tous les dons.

«J'ai appris la vérité sans arrière-pensée, dit le Sage,

« Je l'ai communiquée sans réticence,

« Et je ne cache point sa beauté,

« Car elle est pour les hommes un trésor inépi,isable (1). »

(1) Sagesse, vu, 13, 14.

214 LA OHARITÉ

Tels sont, Messieurs, les sentiments apostoliques de ceux qui sont animés par l'esprit de charité. Sous prétexte île délicatesse, sous prétexte de respecter les erreurs du prochain, ils ne se renferment pas dans le silence, dans une réserve contraire à la saine prudence. Ils n'offrent pas à tort et à travers la révélation de l'Évangile, au risque de l'exposer au blasphème ; mais ils saisissent les occasions, ils profilent des circonstances favorables pour glisser un mot et pour atteindre le mal de l'ignorance et des préjugés. De sorte que, naturellement et spontanément, la charité offre ce qu'elle possède de meilleur, la vérité.

Il appartient à chacun de l'offrir, à condition qu'il puisse l'offrir comme il convient.

Il faut l'offrir dans sa pureté. Le chrétien qu'elle stimule ne mêle pas ses opinions aux principes divins dont vit la religion. Ce que Jésus-Christ nous a enseigné, ce que l'Eglise nous enseigne, voilà l'or sans alliage qu'il répand parmi les hommes. Il sait bien qu'il ne s'agit pas de gagner à ses idées personnelles, mais de gagner à Celui qui a pu dire : a Je suis la lumière du monde, je suis la Voie, la Vérité, la Vie. » Il sait bien qu'en enveloppant la doctrine éternelle de l'Evangile dans ses conceptions particulières, il en diminuerait la valeur. S'il n'est pas sûr de la qualité de ses idées, il se garde de les propager. Pour lui, il est préférable de se

taire que de nuire à ceux qu'il aime. C'est pourquoi il ne veut transmettre à ses frères qu'une vérité certaine et immaculée. Qui d'entre vous se permettrait de présenter à celui qui a faim, à celui qui a soif, un aliment, un breuvage où il aurait peur d'avoir laissé un poison? Serions-nous moins scrupuleux lorsque la vie des intelligences et des âmes est en jeu? Non, Messieurs. Mieux vaut ne rien donner aux êtres affamés et altérés que de leur donner des choses qui les tueront.

La charité, enfin, nous demande d'enseigner à nos semblables une vérité intégrale. La vérité mutilée perd son autorité. Son autorité, en effet, lui vient de Dieu que son infaillibilité empêche de se tromper, que sa perfection empêche de nous tromper. S'il est un point du dogme ou de la morale catholique qui ne puisse pas se soutenir, s'il est dans la parole de Jésus-Christ un signe, un iota qui ait été mis de travers, si l'Eglise a erré en quoi que ce soit lorsqu'elle nous a interprété la pensée éternelle, les fondements de notre certitude s'écroulent, et il ne nous est point permis d'édifier notre vie sur des opinions, sur des principes que la discussion ébranlera. On est catholique en tout, ou on ne l'est en rien. D'ailleurs, la diminution de la doctrine évangélique la rend inacceptable, car les divers éléments de la Révélation s'appellent et se soutiennent. Que Ton enseigne la morale chré-

tienne sans enseigner le dogme, on impose aux hommes des préceptes qui n'ont point de racines. Que l'on enseigne les parties du dogme qui paraissent plus accessibles, en négligeant les mystères, on laisse l'esprit dans un système purement naturel. Que vous choisissiez dans la morale les commandements qui flattent le cœur en taisant ceux qui l'obligent à l'austérité, à la discipline, vous enlevez à la Religion sa force, vous rendez inintelligible la sanglante Rédemption du Calvaire et inutiles les actes de vertu inséparables du sacrifice. Si, au contraire, attaché, comme les jansénistes, aux rigoureuses prescriptions de l'Evangile, vous passez sous silence les maximes de miséricorde et de pardon, les promesses de bonheur qui. constamment, font vibrer les lèvres du Christ, vous nous livrez à une Divinité sans entrailles, pareille à ces monstres devant lesquels les païens fléchissaient le genou et qui dévoraient leurs adorateurs. Divinité abominable à laquelle jamais nous n'offrirons l'encens de notre cœur!

Aussi, je vous exhorte à donner à vos frères la vérité intégrale où l'on voit apparaître un Dieu qui punit et qui pardonne, un Dieu qui éprouve et qui console, un Dieu qui nous oblige à des immolations, mais qui récompense le courage et l'héroïsme, un Dieu qui a laissé ses ennemis creuser l'enfer, mais qui prépare le ciel à ses amis. Faire connaître ce Dieu de justice et de bonté à nos

frères, c'est exercer l'acte le plus sublime de la charité.

J'espère, Messieurs, que vous le comprendrez de plus en plus, les œuvres d'enseignement, d'apostolat, l'emportent sur toutes les autres œuvres de miséricorde. Les ennemis du Christianisme le savent bien : leurs lois, leurs décrets, leurs vioences atteignent les écoles plus que les orphelinats, plus que les hôpitaux. C'est une raison pour nous de les développer avec une ardeur infatigable. Mieux vaut donner aux intelligences le pain de la vérité que de donner aux corps le pain matériel, mieux vaut panser les plaies de l'esprit que de panser les plaies de la chair.

En secourant les pauvres, nous conjurons des malheurs d'un jour, en éclairant les ignorants, nous leur épargnons des malheurs éternels. Si notre science religieuse nous permet d'éclairer les autres,* ne manquons pas de le faire en nous répétant qu'une étincelle de vérité est plus précieuse que tous les trésors. Si, obligés de nous renfermer, pour un motif ou pour un autre, dans le silence, nous ne pouvons communiquer notre lumière aux ignorants, favorisons les évangélistes avant même de favoriser les infirmiers, les infirmières consacrés aux infirmités du corps.

Rappelons-nous enfin que Jésus-Christ a été le Bienfaiteur du monde, moins en guérissant les

lépreux, les sourds, les aveugles, les paralytiques qu'en répandant les clartés de son Evangile, car la plus grande infortune de l'homme n'est pas dé manquer de pain, mais d'ignorer la vérité. Marchons sur ses traces et considérons l'aumône dans l'ordre intellectuel comme la plus parfaite de toutes les aumônes. Ainsi soit-il.

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