‹ Exposition de la morale catholique (volume 5)Chapitre 19 sur 45 · MERCREDI SAINT · texte numérisé non relu

MERCREDI SAINT

L'AUMONE DANS L'ORDRE MORAL

a Non veni vocare justos, sed peccatores ad pœnitentiatn.

Je ne suis pas venu pour appeler les justes, je suis venu pour appeler les pécheurs à la pénitence. »

Saint Luc, v, 32.

Messieurs,

La charité s'intéresse aux misères du corps, aux ignorances de l'esprit, elle s'intéresse aussi aux plaies morales du cœur et de la conscience. Arracher les hommes à leurs vices, à leurs passions déréglées, leur enlever le fardeau de leurs fautes, leur rendre l'innocence qu'ils avaient perdue, les ramener daus le chemin du salut qu'ils avaient oublié : tel est un de ses principaux emploi?. Le monde est d'une indulgence scandaleuse pour le péché, d'une sévérité impitoyable pour le pécheur. L'Evangile, au contraire, éternel ennemi du ma!,

se montre d'une miséricorde infinie pour ses victimes. Jésus qui se déclare l'adversaire irréconciliable de la débauche, de la fornication, de l'adultère, accueille avec compassion l'enfant prodigue, la pécheresse de Samarie ou de Magdala. Il nous ordonne de secourir les pauvres, d'éclairer les ignorants, il nous ordonne aussi avec instance de travailler à la conversion des pécheurs. Pour nous encourager à cette œuvre il nous apprend qu'un pécheur, par sa pénitence, cause plus de joie au ciel que, par leur stabilité, quatre-vingt-dix-neuf justes. « Avec quelle joie, s'écrie saint Augustin, nous apprenons que le bon Pasteur, aux acclamations des anges, rapporte sur ses épaules la brebis égarée, et que la drachme est remise dans nos trésors... Les solennelles fêtes de votre maison nous arrachent des larmes, quand nous lisons de votre fils prodigue qu'il était mort et qu'il est ressuscité, qu'il était perdu et qu'il est retrouvé (1). »

Dieu attache donc le plus grand prix au retour de ceux qui s'étaient éloignés du bien. La charité se dévoue à ce ministère, et aucune vertu ne réussit mieux dans son accomplissement.

D'abord, en présence d'une âme coupable et entraînée par ses mauvais penchants, nous éprouvons,

(1) Confessions, II, ni.

si nous avons la charité, un sentiment de fraternelle pitié et de sincère tristesse. Nous sommes moins portés à la condamner qu'à la plaindre. Rien de plus contraire à l'esprit de l'Evangile que l'esprit du Pharisaïsme. Celui ci n'affecte pour les êtres tombés que du mépris. Il se plaît à exagérer la faute, à la dénoncer bruyamment, à en souligner les côtés plus répréhensibles avec une maligne âpreté. Voyez quelle indignation, quel zèle amer, les Pharisiens manifestent contre la femme adultère, et combien ils ont hâte de la lapider! Rappelez- vous la sévérité des jugements que Simon porte sur Madeleine! D'où vient aux Pharisiens cette attitude méchante et dédaigneuse? Elle vient de ce que ces hommes, n'aimant point leurs frères, demeurent étrangers aux inspirations de la miséricorde; ils se montrent sans compassion pour les pécheurs comme ils se montrent insensibles aux misères des veuves et des orphelins. Elle vient de ce qu'ils n'ont pas assez d'indulgence pour distinguer ce qu'il y a de volontaire et ce qu'il y a d'involontaire dans une chute. Elle vient de ce qu'ils se croient sans reproche et à l'abri de toute faute. Leur orgueil est le principe de leur dureté. On dirait que pour s'élever plus haut, ils voudraient faire tomber les autres plus bas. Ils y arrivent d'ailleurs, car leurs procédés humilient, découragent, désespèrent les coupables et les enfoncent dans le mal.

Mû par la charité, le chrétien se conduit tout

autrement. Il aime ses semblables et les voyant en proie à la plus grave de toutes les infirmités, il compatit avec ('motion à leur infortune. Il sait que dans une faute il y a une port de responsabilité et une part de fatalité, que du côté où elle est voulue elle appelle le châtiment, mais que du côté où elle est involontaire elle mérite la miséricorde. Il connaît sa fragilité personnelle, il se rappelle ses propres erreurs, et s'il a toujours vécu saintement, il se souvient des dangers qu'il a courus, des jours où il sentait qu'un rien l'eut précipité dans les abîmes. Cet amour, cette intelligence, cette modestie le disposent à l'indulgence quand il s'agit des autres. Il s'efforce de les retirer du mal, de les réhabiliter et de les relever, mais il touche les plaies de la conscience avec une délicatesse où apparaît l'attendrissement d'un cœur dévoué.

Il faut d'abord que le pécheur reconnaisse sa culpabilité, qu'il l'avoue avec loyauté. C'est en faisant luire dans son âme la vérité qu'on obtiendra delui ce premier hommage au bien, ce premier regard vers la conversion. Mais autant les traits de la vérité sont cruels quand on les lance brutalement, sans aucun égard pour le patient qui les reçoit, autant ils s'adoucissent, quand on les trempe clans l'amour. La charité nous apprend à soigner les âmes sans les blesser. Elle imite les exemples de celui qui l'a portée au suprême degré. C'est par une parabole, par une image, que le Sauveur signale aux coupa-

bles la vérité qu'ils ont offensée. Quand il les interpelle directement, il le fait d'ordinaire avec tant de bonté qu'on ne saurait être froissé. Voyez sa délicatesse dans la conversion de la Samaritaine qui, pourtant, montre, en sortant au milieu du jour, qu'elle a perdu toute retenue. Il commence par éveiller en elle l'idée de Dieu : « Si scires donum Del, dit-il, si vous saviez le don de Dieu. » Puis, peu à peu, il fait pénétrer dans cette conscience de nouvelles clartés, dans ce cœur avili des aspirations pures et le désir de boire aux sources d'eaux vives qui jaillissent jusqu'à l'éternité.

Sans doute, parfois, il corrige avec force les âmes dures qu'il faut frapper comme le rocher pour en tirer une étincelle, il dénonce énergiquement l'hypocrisie, la fausseté, il tient à marquer qu'il ne deviendra pas le complice du mal et que nulle considération ne le lui fera tolérer. Mais ses reproches sont toujours proportionnés à la faute et au caractère de la personne qui l'a commise. Même quand il paraît sévère, sous cette apparence se cache une réelle miséricorde et une réelle indulgence. Seules les volontés délibérément obstinées résistent à cet apostolat où la passion du vrai et du bien n'exclue jamais l'amour des coupables, où l'on sent que la blessure ouverte par celui qui s'intéresse à nous sincèrement est moins redoutable que la flatterie do celui qui par méchanceté ou par jalousie médite notre perte. Quel contraste entre la conduite du

LA CHAIUTE

Maître et la conduite de ses apôtres! Celui-là se montre uniquement soucieux du bien des âmes. « Le Fils de l'homme, dit-il, n'est pas venu perdre les âmes, mais les sauver. » Ceux-ci, n'ayant qu'une charilé à peine ébauchée, mêlent presque toujours un élément personnel à leur enthousiasme pour la justice. Cette différence se manifeste dans un trait de l'Evangile que vous connaissez tous. Pour ses fils une mère demande au Christ les premières places de son royaume. Jésus la réprimande par ces mots pleins de calme tristesse : « Vous ne savez pas ce que vous demandez.», et il lui explique de qui dépendent ces places et à quel prix on les obtient. Les apôtres, eux, sont indignés, mais leur indignation tient plus à l'injure qu'ils ont ressentie qu'à l'insulte infligée à leur Maître (1). C'est par ces procédés que Jésus-Christ ramène les âmes à l'intelligence et au sentiment du devoir.

Quand les âmes ont rougi de leurs fautes et reconnu leurs erreurs, il faut les encourager et les affermir dans le bien. La charité nous donne l'intuition de ce qu'il convient de faire pour remporter ce succès. Celui qui rentre dans la voie droite a besoin d'être soutenu. Ses premiers pas chancellent, un rien le rejetterait dans l'abîme. Le harceler, le pousser indiscrètement, insister sur des crimes qu'il pleure, c'est l'exposer au désespoir et à la

'1) Of. S. Mathieu, xx,

rechute, c'est éteindre un flambeau qui venait de se rallumer timidement, mais enfin qui s'était rallumé. Ici encore le Christ est notre modèle. Vingt pages de l'Evangile nous le peignent répandant l'aumône de sa bonté sur tous ceux qui remontent péniblement le courant de leurs misères. Madeleine, tourmentée par le remords, est prosternée aux pieds du Maître, elle cache sa honte dans la poussière, elle efface son passé par des larmes. Elle tremble; un mot maladroit, une remarque dédaigneuse suffiraient à la troubler, à la déconcerter, à la désespérer pour toujours. Le Maître se tait, il laisse la pécheresse répandre librement son repentir et ses parfums. Celle-ci se sent rassurée, réconfortée par ce silence si différent de la sentence qu'elle devine dans l'abstention du Pharisien. Quand elle se relève, elle a rompu avec son passé, elle a pris son essor vers Dieu, elle ne s'arrêtera plus dans son idéale ascension. Telle est la charité dans ses rapports avec les pécheurs. Sans excuser leurs fautes, elle répand sur leurs maux le baume de la compassion ; sans atténuer en rien la vérité, elle prend des précautions pour obtenir que d'eux-mêmes ils reconnaissent la gravité dangereuse de leur état. Tout en les corrigeant parfois avec énergie, elle n'oublie jamais de leur faire sentir la sincérité de l'intérêt qu'elle leur porte quand ils essayent de s'arracher à leurs misères. Elle les aide quand ils ont brisé avec leurs funestes habitudes, elle les soutient comme des convales-

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cents, elle écurie de leur chemin les obstacles où ils pourraient lr uver une occasion de rechute, elle les affermit dans le bien et par degrés elle les élève jusqu'à la sainteté. Peut-on offrir une plus riche aumône à ses semblables? Les sanctifier c'est leur rendre le plus précieux de tous les trésors, l'innocence; c'est les mettre en possession pour le temps et pour l'éternité du plus beau, du plus immortel de toug les royaumes, le royaume des cicux.

11 n'est pas toujours permis à la charité d'agir directement sur les consciences coupables. Que de fois, hélas! si on les abordait immédiatement, on se heurterait à leur parti pris de persévérer dans le mal; au lieu de les ramener au devoir, on les en éloignerait davantage. Il faut donc s'abstenir et se laire, attendre une occasion favorable. La charité, alors, procède indirectement, en offrant au pécheur l'aumône des bons exemples, des services quotidiens, des prières fraternelles, dont la vertu finira par le toucher, le convaincre et lé ramener.

Dans le Christianisme, nous sommes chaque jour les témoins des miracles de conversion opérés de cette façon par la charité. De pauvres femmes qui donneraient mille fois leur vie pour changer en saints des maris ou des fils livrés à toutes les folies de l'incrédulité ou de la débauche, pendant des années, se

contiennent et se condamnent à ne jamais parler d'une question religieuse ou morale, à ne jamais faire un reproche, ni môme une allusion aux désordres qu'elles déplorent. Mais elles accomplissent leurs devoirs, elles se dévouent sans compter, elles prient sans se lasser pour les êtres qui leur sont si cher- et qui les font tant souffrir.

Elles accomplissent scrupuleusement leur devoir et elles édifient. Elles édifient, c'est-à-dire que, par leur conduite, elles rappellent du matin au soir la loi du devoir à ceux qui l'ont oubliée ou même méprisée. Elles édifient, c'est-à-dire que, parleurs exemples, elles affirment constamment le droit imprescriptible de Dieu. Elles édifient, c'est-à-dire que, par leurs actes, elles font constamment l'apologie de la religion et de l'Évangile. Elles édifient, c'est-à-dire que, par leur fidélité, elles soulignent la laideur des vices. Elles édifient, c'est-à-dire que leur sainte vie est, au milieu des ténèbres et des passions désordonnées, une clarté bienfaisante. Si les mauvais exemples exercent sur nous une influence si fâcheuse en diminuant à nos yeux la gravité du mal, les bons exemples agissent d'une manière contraire. Ils éveillent dans les consciences la' honte, le remords, le regret; ils sont, dans les ténèbres des âmes, la lumière qui empêche le sens moral de s'éteindre, le stimulant qui nous excite à imiter les saints. « Luceat lu.r vestra coram homîrti* bus, ut videant opéra vestra bona Bt glorificent Pa-

Irern vestrum qui in cœlis est. Faites briller votre lumière devant les hommes, dit Noire-Seigneur, — non point par vanité, mais par charité, — afin que, voyant l'excellence de vos œuvres, ils glorifient à leur tour le Père qui est dans les cieux. » Combien de retours sont dus au spectacle des saintes vies? Combien d'âmes perverties ont été peu à peu transfigurées par les exemples d'un père, d'une, mère, d'une épouse. Divine contagion du bien qui se répand d'un cœur dans un autre!

La charité, pour toucher les pécheurs, ne se contente pas de leur donner de bons exemples, elle leur rend des services. C'est le propre de cette vertu de se dévouer à tous, il suffit qu'on ait besoin d'elle pour qu'aussitôt elle prête son assistance. Qu'ils soient justes ou non, elle veille avec attention sur les malheureux. Comment ceux-ci ne seraient -ils pas émus de la sollicitude dont ils sont l'objet pendant des années? Comment n'aimeraient-ils pas à la fin une Religion qui inspire cette sollicitude que rien n'épuise? S'ils sont infirmes, la charité les soigne ; s'ils sont pauvres, la charité les nourrit; s'ils sont seuls, la charité leur tient compagnie; s'ils sont inquiets, la charité les rassure; s'ils sont tristes, la charité les console. Aucun de leurs maux n'échappe à sa vigilance. Dans les actes de cette surnaturelle bienfaitrice, les êtres les plus endurcis sentent passer la bonté de Dieu et, fréquemment du moins, sous cette impression, ils se

rattachent au devoir. Un vieillard très honnête et très noble, mais incrédule, après avoir reçu pendant plus de cinquante ans les soins assidus de sa femme, allait mourir. Le prêtre lui demanda : « Croyezvous à la divinité du Christ et de l'Évangile? — Je crois, répondit-il, à la Divinité de la Religion qui inspire depuis cinquante ans le dévouement de ma femme. » Il reçut tous les sacrements de l'Eglise en versant des larmes de joie, en promettant de rester fidèle, s'il recouvrait la santé, à ses engagements; il s'endormit, bercé par la charité, dans le baiser du Seigneur. Dernièrement, un religieux écrivait du front de nos armées : « En revenant du combat, je soigne les malades, je panse et je veille les blessés. Quand je les ai guéris, ils me demandent d'eux-mêmes les grâces de la Religion que je représente. »

N'est-ce pas ainsi que procédait Jésus pour gagner à sa doctrine et a l'amour de sa loi les foules égarées ? Il guérissait toutes les langueurs. La multitude transportée de reconnaissance écoutait alors sa parole avec docilité, le suivait au désert, au bord des lacs, sur la montagne, et se montrait toute disposée à observer ses commandements.

C'est que le Christianisme, admirable dans son dogme, dans sa hiérarchie, dans son histoire, dans sa discipline, dans les moindres éléments dont il se compose, apparaît avec tous ses attraits et avec toute sa supériorité dans la charité; il n'est pas

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