Solidité de la joie de la charité
a) Cette joie vient du bénéfice que nous retirons de nos rapports avec Dieu. Or. il dépend de nous de rester toujours unis à Dieu, tandis qu'il ne dépend pas de nous de retenir les autres êtres à qui nous demandons du bonheur. Les joies que nous offrent les créatures s'épuisent, celle que nous offre Dieu est inépuisable, p. 30-32.
ô) La joie que la charité nous l'ait trouver dans la vision du bonheur de Dieu a la même solidité, car, tandis que les créatures dont la félicité fait la notre sont sujettes à toutes les vicissitudes, Dieu reste à l'abri de tout revers et de tout changement, p. 32-34.
Que les chrétiens s'attachent à cette divine joie. Scandaleuse conduite des âmes qui, aujourd'hui, au milieu du deuil universel, demandent encore des jouissances aux fêtes mon daines, aux danses légères, etc.
Plus les jours sont tristes, plus nous devons nous réfugier dans la joie de Dieu que personne ne peut nous ravir ni dans le temps, ni dans l'éternité, p. 34-30.
PREMIÈRE CONFÉRENC"
LA JOIE
fciMINENTISSIME SEIGNEUR (1),
Messieurs,
Toute vertu exerce une heureuse influence sur l'âme où elle réside, sur la société où elle règne. Sa fécondité, comme celle des êtres, se tire de sa perfection. Plus elle est noble dans son origine, riche dans son essence, puissante dans son effort, plus son action est bienfaisante. Reine de l'ordre chrétien, la charité l'emporte par sa nature et par ses effets sur toutes les qualités morales qui font notre grandeur. Après avoir élevé la conscience à une haute dignité, elle répand dans le monde d'incomparables délices, elle y établit la paix compatible avec notre présente condition, elle s'affirme
(1) 8. Ém. Mgr le cardinal Amette, archevêque de Paris.
au dedans par une bonté sans égale, et au dehors par des œuvres qui commandent l'enthousiasme des esprits les plus difficiles et les plus prévenus.
La joie est en nous son premier fruit. Les profanes répèlent volontiers que l'amour de l'homme pour Dieu dessèche le cœur ot y entretient une tristesse morne, un inexorable ennui. Ils s'imaginent que les sanctuaires où cet amour atteint son maximum d'intensité respirent une mélancolie accablante, une sorte de désespoir inavoué. Ils voient dans les monastères le refuge du pessimisme, ils en plaignent les habitants comme des déshérités que leur étrange vocation condamne à des jours sans bonheur. Quelle aberration ! Ils ne savent pas que les feux de la divine dilection illuminent de vives clartés les cloîtres silencieux et en réchauffent toutes les pierres. Ils oublient que si la prudence, la justice, la force, la tempérance, la foi, l'espoir goûtent des satisfactions interdites à la folie, à l'injustice, à la lâcheté, à la débauche, à l'incrédulité, à la désespérance, que si les moindres de nos légitimes affections versent tant de charmes dans nos existences, la meilleure part est réservée à la charité comme à la plus sublime des vertus, comme au plus rayonnant des amours.
Que la charité soit réellement un principe de joie, que la joie dont elle est la source soit d'une excellence hors nair, c'est ce que vous comprendrez au
PREMIÈHE CONFÉRENCE 13
terme de cet entretien, pourvu que vous consentiez à en suivre le cours avec une religieuse attention.
La charité est pour nous une cause de joie, d'abord parce qu'elle nous unit à Dieu (1).
L'être aimant emprunte sa félicité à la présence de l'être aimé. Aussi s'attache-t-il avec obstination, parfois même avec fureur, à tout ce qui le relie à l'objet de ses complaisances ; aussi s'impatiente-t-il contre tout ce qui trouble, contre tout ce qui entrave son commerce avec la réalité dont il est épris; aussi ressent-il une douleur profonde lorsqu'une puissance vient rompre les communications dont il attendait le bonheur. La pensée qui lui représente la personne chère et la rapproche de lui l'absorbe, il s'y arrête, il s'y abandonne, il s'y éternise, y consacrant de longues heures, de longs jours dans une espèce d'extase qu'il voudrait sans fin. Il s'épanouit lorsque les circonstances lui permettent de contempler, d'écouter, d'entretenir, de serrer dans ses bras celui qui a gagné son cœur. — Au contraire, l'abseuce, la séparation, la mort sont la terreur de l'amour parce que, en nous ravissant les objets de
(1) Append.. N. 1, p. 303.
notre dilection, elles nous ravissent le bonheur. Sur les hauteurs de Rama, j'entends les lamentations et les sanglots de Rachel qui repousse toute consolation, parce qu'un impitoyable ennemi vient de lui arracher ses entants pour les jeter en un lointain exil. J'entends le rude saint Bernnrd pousser tout à coup un cri déchirant, se répandre devant ses moines en gémissements, parce que son regard ne pourra plus se reposer sur Gérard, son frère par le sang et par la vocation. Avec la violence d'une émotion que j'ai peine à contenir, j'entends surtout la plainte immense de cette génération qui, devenue la victime d'un fléau sans exemple, voit chaque jour périr la belle et intrépide jeunesse dont la valeur faisait notre orgueil, dont la présence faisait notre joie... 0 pères, ô mères, ô épouses, pourquoi pleurez-vous? Pourquoi êtes-vous si malheureux, sinon parce qu'en perdant vos fils et vos époux vous avez perdu le bonheur? — Pourquoi reste-t-il en vos poitrines une force qui vous empêche de succomber, sinon parce que vous gardez l'espoir invincible de rejoindre, pour ne plus les quitter, les héros dont les corps attendent la résurrection, dont les âmes se sont envolées dans les radieuses régions de la cloire où vous entrerez vous-mêmes? Vos larmes et votre attente rendent un témoignage magnifique à l'idée que je prêche, à savoir que l'amour trouve sa béatitude dans la présence de son objet.
Mais pourquoi goûtons-nous tant de joie dans nos
rapports "et dans notre union avec ceux que nous
aimons?
Parce que la joie n'est pas autre chose que la
urabondance du bien, la dilatation et, si j'ose ainsi parler, le débordement de la vie. LYime tressaille quand elle est pleine jusqu'aux bords : tout
ce qui ajoute à sa richesse ajoute à sa félicité. Or, par notre union avec nos amis, nous partageons et nous nous assimilons ce qui leur appartient. Le surcroît de lumière, de force, d'être qu'ils nous offrent supplée à ce qui nous manquait, augmente ce que nous possédions déjà; leur vie en s'épanchant dans le cours de la nôtre l'élargit, en fait monter le niveau, nous abreuve de délices et nous assure une opulence que nous n'aurions pas connue si nous avions été réduits à nos propres ressources. Delà vient que, en nous séparant de nos amis, nous perdons une partie de notre vie et une partie de notre béatitude. De là vient que, en nous enlevant l'objet de nos affections, on nous enlève, pour ainsi dire, la moitié de notre âme et on nous plonge dans la désolation (1).
Vous comprendrez maintenant les raisons qui m'inspirent quand je dis qu'en nous unissant à Dieu la charité nous rend heureux.
Elle nous unit à Dieu, non pas seulement d'une
(1) Append., N. 2, p. 303.
manière morale et affective, niais d'une manière réelle et effective, non pas superficiellement, mais substantiellement, non pas par le dehors, mais par le dedans. Les puissances de l'ùrne plongent directement dans les richesses de la Divinité, comme les racines de l'arbre dans les profondeurs de la terre. Nous sommes en un contact direct, par la charité, avec le Père, avec le Fils, avec le Saint-Esprit, avec l'auguste Trinité qui habite en nous et qui se donne à nous sans réserve. Je vous ai parlé, Tannée dernière, autant qu'on en peut parler, de cette présence spéciale de Dieu que la charité assure aux êtres embrasés de ses feux. Je vous disais et je vous répète qu'il faut entendre à la lettre le discours du Christ : « Qui m an et in charitate, in Deo manet et Deus in eo. Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu demeure en Lui (1). » L'ombre qui enveloppe cette mutuelle et mystérieuse étreinte ne doit pas nous empêcher d'en reconnaître la consolante réalité. Sans doute, saint Paul a écrit : « Aussi longtemps que nous restons dans ce corps, nous sommes loin du Seigneur. Qu&mdiU enim sumus in hoc co/pore, peregrinamur a Domino (2). » Mais en s'exprimant ainsi, l'Apôtre ne nie pas la présence de Dieu dans l'àme sainte, il affirme que cette présence est cachée, qu'elle res-
(1) S. Jean.
(2) II Corinth., v, 6.
semble à celle d'un objet qui nous louche sans que nous le voyions, sans que nous le sentions; que, comparée à la possession pleine de clarté de l'autre monde, elle paraît nous tenir à l'écart du Seigneur
qui, en vérité, elle nous lie étroitement.
Unis à Dieu de cette façon, nous partageons nécessairement sa félicité. « Avec une délicatesse exquise, s'écrie saint Jean de la Croix, votre Être pénètre subtilement, ô Seigneur, la substance de mon âme, et la plonge ainsi tout entière dans un océan de douceurs, qu'on ne trouve ni dans la terre de Chanaan, ni dans celle de Théman (1). » Alors nous recevons les rayons de l'essence divine, alors, autant que nous le permet notre terrestre condition, nous puisons dans la pensée, dans la sagesse, dans la force, dans la bonté du Très-Haut ce surcroît de lumière, d'énergie, cette abondance de vie qui nous dilatent et que, dans notre langage, nous appelons la joie et le bonheur (2).
La charité nous vaut cette première joie par le profit qu'elle nous fait retirer de nos rapports avec Dieu. Elle nous en vaut une plus noble. Elle a, en effet, à un degré transcendant, tous les caractères et toutes les aspirations de l'amitié. Mais le propre de l'amitié n'est pas de nous attacher aux autres en
(1) Œuvres de saint Jean de la Croix, traduites par les Carmélites de Paris, t. IV, p. 504.
(2) Append. N. 3, p. 303.
vue de notre intérêt, c'est de nous y attacher en vue de leur bien. Servir leur cause, la servir efficacement, leur fournir ce qui leur manque, constater qu'ils possèdent les avantages que nous leur désirions, les voir grands, riches, honorés, à l'abri du danger, de l'humiliation, de la mort : voilà ce qui fait la joie spéciale à l'amitié. Quand vos iils ont été braves, quand, par leur intrépidité, ils se sont élevés? au-dessus de leurs compagnons d'armes, quand, glorifiés par leurs chefs, à la face de tous, ils ont reçu la croix d'honneur, vous vous êtes enivrés d'un légitime, d'un délicieux orgueil et vos entrailles ont tressailli. Si, au contraire, vous apprenez qu'ils, ont été lâches ou qu'ils sont méconnus, qu'ils sont tombés vaincus, qu'ils ont été oubliés dans un sillon, qu'ils ont agonisé, qu'ils ont expiré sans que personne ait adouci par un mot, par un soin, leurs derniers moments, sans que personne ait essuyé la. sueur froide de leur front, sans que personne ait enseveli leurs restes sacrés, vous sentez plus leur douleur que la vôtre, vous êtes plus déchirés par la pensée de leur suprême souffrance que par le souci du sacrifice que leur absence vous impose.
Tout cela prouve que la meilleure et la plus vive joie de celui qui aime avec désintéressement est moins de profiter de l'être aimé que de lui faire du bien et d'assister au spectacle de son triomphe de son bonheur.
La charité qui est l'amitié par excellence, qui
nous inspire de vivre pour Dieu et non pour nous, connaît cette joie. Elle la connaît, car le Dieu à qui elle nous consacre est plus grand, plus heureux que nous ne saurions l'imaginer ou le désirer. IL possède la plénitude de l'être, de la sainteté, de la justice, de la puissance, de la gloire. Il porte au front l'éclat souverain de toutes les beautés : pas une ombre dans ia lumière au milieu de laquelle se déploie sa personnalité, pas un défaut dans la perfection qui lui est essentielle, pas une erreur ni une hésitation dans la science qui se confond avec son intelligence, pas une faiblesse dans la bonté qui est son vouloir même. Impossible d'ajouter un fleuron à sa couronne, de verser une idée nouvelle dans son esprit, un flot dans l'océan de ses richesses. En lui la réalité dépasse le rêve des cœurs les plus audacieux et les plus extravagants. Quand on parle de lui, on doit dire, pour ne pas indigner la raison, qu'il est sage à l'infini, qu'il est juste à l'infini, qu'il est doux et fort à l'infini, qu'il est fécond et heureux à l'infini. A l'infini ! Ce mot perdrait sa signification si nous en comprenions totalement la portée, il se brise dès qu'on essaie d'y renfermer intégralement le sens qui le déborde, il va toujours plus loin que nos visions et que nos désirs, il reste infirme pourtant et il succombe quand on tente de lui faire exprimer ce qu'il devrait exprimer pour être mathématiquement juste et adéquat. Comment peindre le contentement de l'homme
qui, enivré de charité, constate que Dieu possède, d'une manière transcendante, tous les Liens possibles? Il manifeste son immense satisfaction en des hymnes d'allégresse dont rien sur la terre n'égale l'enthousiasme. Il dit : « 0 Dieu qui sera semblable à vous?... Je chanterai éternellement la miséricorde du Seigneur... 11 est bon de louer le Seigneur et de célébrer la gloire de son nom ! Les élans de la mer sont admirables, plus admirable est encore celui qui habite dans les cieux. 0 mon âme bénissez le Seigneur, que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ! 0 mon âme! bénissez le Seigneur. Seigneur, mon Dieu, votre grandeur apparaît éclatante. Vous êtes environné de gloire et de majesté. La splendeur vous sert de vêtement (1). » Notre joie s'affirme sur un ton plus assuré quand nous comparons la misère des personnes et des choses où le monde se plait à la magnificence de l'être qui reçoit nos adorations, la vanité des idoles auxquelles les païens rendent hommage à la réalité auguste du Père céleste à qui nous offrons notre încens. Elle augmente encore lorsque nous voyons l'univers acclamer le Dieu que nous aimons. A leur manière astres, montagnes, fleuves, océans, forêts, animaux annoncent la gloire de notre Dieu et devant elle s'inclinent d'abord toutes les âmes plus pures, plus éprises d'idéal et d'héroïsme, puis
(1) Ps. lxxxii,!; .\>:xviii, 1 ; xci, 1; en, 1 ; cm, 1-3.
toutes les créatures vraiment raisonnables, car méconnaître l'existence de Dieu, c'est perdre le sens; lui disputer les attributs sans lesquels il cesse d'être lui-même, c'est offenser la raison ; lui refuser le culte auquel, en sa qualité de cause première, de Providence universelle, il a un droit absolu, c'est porter à la sagesse un coup mortel. Il est donc bien vrai que non seulement toutes les consciences religieuses, mais encore tous les esprits justes proclament la réalité, la personnalité, la suprême perfection du Dieu que nous aimons. A l'beure où je parle, au milieu du fléau qui sévit, quel concert de louange, d'adoration, de prières, à l'adresse du Maître souverain des destinées! De l'Orient à l'Occident, les rois qui rivalisent d'efforts et qui luttent à outrance les uns contre les autres pour obtenir la suprématie, fléchissent le genou, consacrent leurs couronnes menacées au Roi des rois, Dieu; et assiègent, dans l'espoir d'obtenir son appui, son plus auguste Représentant, le vicaire de Jésus- Christ. Les races, les peuples, les armées qui se heurtent en un conflit plein d'acharnement et plein de fureur, implorent, au matin des batailles, au soir des défaites ou des victoires, la protection de Dieu. Les agonisants et les mourants se réfugient en Dieu comme dans le seul asile qui leur reste. En un mot, des bords de la Seine à ceux de la Vistule, on répète l'invocation suppliante du Prophète : « Domine, Dominus noster, quam admi-
"abile munert tuum in unlversâ ferra. Seigneur, que votre nom est admirable ! Votre magnificence s'élève au-dessus des cieux, et vous tirez la louange de la bouche des enfants à la mamelle pour confondre la haine de nos ennemis (1)! » Nous nous réjouissons de cette unanimité des individus, des rois, des peuples en faveur de notre Dieu. Les abstentions aveugles, le silence systématique de quelques individus étroits et bornés ne troublent que superficiellement le concert magnifique où Ton entend célébrer sur un mode émouvant et harmonieux le Créateur du monde, la Beauté indicible qui charme notre âme, la sagesse parfaite qui se joue des plans les mieux combinés, la Puissance infinie qui régit l'univers. Ainsi, la charité nous rend heureux et parce qu'elle nous permet de nous abreuver à la source du bien, et parce que Dieu qui est son objet possède la plénitude de l'être, de la vie, de la perfection, et parce que la race des anges et des hommes applaudit dans toutes les sphères la supériorité de Celui que nous aimons.
Cette joie l'emporte sur toutes les joies de 1? terre par son caractère essentiellement spirituel el par sa solidité (2).