PS. VIII
.(2) Append., N. K p. 304.
La joie de la charité naît et se déploie dans les hauteurs de l'âme comme la charité même. La charité puise, en effet, toutes ses satisfactions dans son contact et dans ses rapports avec Dieu, elle nous fait partager la béatitude personnelle de Dieu. Or Dieu est un pur esprit qui trouve en luimême la raison totale de sa félicité. Sa félicité infiniment réelle et infiniment positive est pourtant d'un ordre purement idéal et purement spirituel. En conséquence, directement du moins, Dieu n'offre aucune prise aux forces physiques, ni aux: sens, il n'est accessible qu'à l'esprit, et il faut affirmer la même chose du bonheur qui lui est propre et qu'il partage avec ses amis. C'est le cas de répéter une fois de plus la parole dont l'Apôtre emprunte la substance à Isaïe : « Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor liominis ascendit quœ prœparavit Deus Us qui diligunt illiim. L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (1). » On doit même l'ajouter, si l'on veut donner à ce texte tout son sens, les délices réservées à la charité sont d'une essence tellement pure, tellement élevée que nul esprit créé ne les goûtera avant d'avoir été transformé par la grâce. Ce qui revient à dire qu'elles sont de
(1) I Cnrinth , u, 9 ;Isaie, liiv, 4.
qualité surnaturelle comme l'amour dont elles Bout le fruit.
Mais pour beaucoup les joies spirituelles ne comptent pas. Ils n'estiment que les émotions qui ébranlent les nerfs et qui llattent les sens. A ces malheureux enlisés dans les voluptés inférieures, disons hardiment: « Les satisfactions de l'âme dépassent infiniment vos plaisirs. Les animaux partagent vos plaisirs : en vous confinant dans leur étroit domaine, vous renoncez au bonheur qui est le privilège des natures intelligentes et auquel le cœur humain doit ses plus ardentes vibrations. » Que valent les transports frénétiques de l'instinct quand on les compare aux ravissements de la science, de l'art, de l'amitié, de la religion, de la sainteté? La découverte de la vérité, le spectacle de l'héroïsme, a contemplation delà beautéimmatérielle, l'échange des grandes idées et des affections pures où les passions n'ont aucune part ne sont-ils pas pour nous le principe d'enchantements dont la chair ignore la sereine réalité? Quiconque n'a pas rompu avec la raison préférera toujours les félicités qui relèvent de l'âme à celles qui relèvent de la bête. Fier de goûter les premières, il rougira de s'abandonner aux autres. Pourquoi? Parce qu'en chacun de nous la voix de la conscience crie que nous ne pouvons, sans déchoir, nous priver de la béatitude qui nous rapproche de Dieu et des anges pour nous
livrer sans réserve aux emportements dont se contentent les créatures étrangères aux lumières de la pensée.
Plus nobles que les puissances de la sensibilité, les puissances de l'esprit chercbent aussi leur bien dans un plus noble objet, et les joies qui résultent de leur union avec cet objet sont, par une conséquence nécessaire, au-dessus de celles qui grisent la sensibilité. De plus, la sensibilité ne saisit que successivement les suavités des choses où elle se complaît, elle ne presse un élément de son bonheur qu'après en avoir vu s'évanouir un autre, c'est goutte à goutte, si j'ose ainsi m'exprimer, qu'elle boit le breuvage où elle essaye de s'enivrer. De sorte qu'elle ne possède sa félicité que par fragments, sans réussir jamais à l'étreindre dans son intégrité. L'esprit n'en est point réduit à cette extrémité, il n'est point soumis aux lois du mou- \e nent, il saisit tout en même temps dans la réalité qui le charme, il jouit à la fois de toutes les douceurs contenues dans cette réalité, autant du moins qu'il en est capable. Lorsque donc je vous parle de la joie spirituelle attachée à notre amour pour Dieu, je ne vous parle pas d'une joie imaginaire, mais d'une joie réelle, d'une joie large, d'une joie supérieure, d'une joie plus pleine que tous les plaisirs dont sont avides l'imagination et le cœur charnel.
Hélas! je le sais, par suite du mélange de notre
nature, par suite de l'empire excessif qu'à l'heure de la chute les facultés subalternes ont pris en nous, par suite des habitudes contractées, les choses sensibles nous émeuvent plus puissamment que les choses spirituelles. Elles nous émeuvent plus puissamment, car elles sont plus près de nous. C'est elles que nous rencontrons d'abord sur les chemins de nos études et de nos affections; c'est elles qui nous conduisent progressivement aux réalités immatérielles: c'est elles qui nous frappent immédiatement et qui, immédiatement, s'offrent comme des remèdes à notre mifère... Il n'est pas étonnant que, pareils au voyageur lassé, nous soyons tentés continuellement d'oublier le but lointain pour nous reposer à l'ombre des arbres qui bordent la route, pour respirer les fleurs dont le parfum nous pénètre en nous charmant (1).
La raison qui doit être notre guide, Messieurs, nous dicte pourtant une autre conduite. Elle nous répète qu'il faut estimer les biens répandus dans le monde à leur valeur et dès lors attacher plus de prix aux joies spirituelles qu'aux joies sensibles. D'ailleurs, gardons-nous de croire que la sensibilité sera totalement frustrée par ce choix. Indirectement, mais efficacement, le bonheur accordé à la charité se communique a toute la personnalité humaine. Après la résurrection, dans le ciel, cette commu-
(i) Append., N. 5, p. 305.
nication transformera et comblera notre être tout entier. En ce monde, cette expansion est loin d'être continue, môme la charité peut éblouir les sommets de l'àme en laissant les puissances inférieures dans la désolation. « Super abundo gaudio in omni tribulatione nostrâ, disait saint Paul. Je surabonde de joie au milieu de toutes nos tribulations (1). » Cependant, à certaines heures, ses délices pénètrent les moindres fibres de la nature et les noient dans l'extase. « Il n'y a pas de mots, écrivait saint Jean de la Croix, assez expressifs pour expliquer les sublimes phénomènes dont les âmes parfaites font l'expérience, la seule chose qui convienne quand on en est le théâtre, c'est de les comprendre pour soimême, de les sentir, de les savourer et de se taire (2). » Le front des saints s'illumine sous l'action de leur félicité intérieure, leurs yeux, leur physionomie reflètent une chaude allégresse. Et n'imaginez pas que ce privilège leur soit exclusivement réservé, bien qu'ils en profitent plus largement. Ceux qui, parmi vous, ont vraiment aimé Dieu, ont connu à leur moment de ferveur des impressions, des larmes d'une incomparable douceur, et on a entendu Lamartine, qui avait tant demandé aux affections de toutes sortes, proclamer que pour un peu d'amour de Dieu il donnerait tous les amours.
(1) H Corinth., vu, 4.
(2) Op. cit., t. IV, p. 508.
30 " LA CHA1UIK
Parmi les joies spirituelles, la joie issue de la charité occupe le premier rang, ee n'est pas une joie purement humaine, c'est une joie divine et surnaturelle. S'il est des hommes qui ne prisent que les satisfactions sensibles, il en est d'autres qui savent apprécier cellos de l'Ame intelligente, mais leur ambition ne franchit pas les horizons de la nature. Ils trouvent de l'agrément aux choses de la science, de l'art, ils se plaisent dans la culture des sentiments qui les enchaînent à leurs proches, à leurs intimes, à leur patrie, à l'Auteur du monde. Ils veulent être heureux comme des hommes, ils n'aspirent pas au partage de la béatitude de Dieu. Ils appellent illusion, chimère, l'ordre surnaturel et les joies qui s'y rapportent. Saint Paul parle assez dédaigneusement de cette disposition. « L'homme de la nature, dit-il, ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont pour lui une folie, il ne peut les connaître, parce que c'est par l'esprit qu'on en juge 1). » A qui réfléchit, cependant, il apparaît que le bonheur surnaturel est plus parfait et plus désirable que les autres, car le bonheur surnaturel est une émanation directe de la béatitude réservée à Dieu. Or, qui ne le comprend, si la béatitude naturelle à l'homme s'élève au-dessus des satisfactions naturelles aux animaux, si la béatitude naturelle aux anges dépasse la béatitude na-
|))1 Corinth.. n, 14.
turelle à l'homme, la béatitude naturelle à Dieu dopasse infiniment les félicités des créatures. Donc la joie réservée à Dieu est d'un ordre supérieur. Les créatures seront au comble du bonheur le jour où il leur sera donné de se perdre dans le torrent où Dieu puise lui-même pour être îieureux. Mais, précisément, la charité nous permet de nous asseoir au festin du l'ère céleste, de goûter aux biens dont lui-même se nourrit, de nous assimiler sa béatitude par le saint amour comme nous nous assimilons sa pensée par la foi. « 0 magnum convivium , s' ecrre Tertuliien, ubi anima de Deo saginalur. 0 festin magnifique, où l'àme se rassasie de Dieu même il) », où le Saint- Esprit accomplit sa promesse de nous donner un avant-goùt des délices dont il s'abreuve avec le Père et le Fils.
Dans le commerce intime de la substance divine avec la substance de l'àme les satisfactions de celleci sont indicibles. « Je ne voudrais pas en parler, s'écrie saint Jean de la Croix, dans la crainte de faire croire que cette faveur est restreinte à ce que l'on peut en dire (2). » L'essence de la Divinité s'insinue à de telles profondeurs qu'elle touche aux fibres suprêmes de l'esprit, de même qu'elle remue, au témoignage de David, jusqu'à la moelle
(1) De Came Christi.
(2) Op. cit , t. IV, p. 508.
des os : Om nia ossa mea clicunt : Domine, quis similis tibi (1).
La joie de la charité esl d'une excellence à part, elle est aussi dune solidité à toute épreuve. Il dépend de nous de ne jamais nous séparer de l'Être où nous la trouvons. Les créatures auxquelles nous mendions quelque faveur nous quittent forcément ou spontanément, sans que nous puissions les retenir, elles s'éloignent, nous laissant dans une détresse d'autant plus cruelle que leur société nous était plus profitable. Même lorsqu'elles demeurent à nos côtés, la coupe qu'elles nous offraient s'épuise, et quand elle est épuisée, nous restons plus altérés, et, par suite, plus malheureux que devant.
Dieu ne nous abandonne jamais le premier: entre lui et nous les ruptures se consomment toujours par notre fait et par notre faute. Loin de nous ravir la liberté de vivre en sa société, loin de s'arracher au commerce où il nous prodigue ses dons, il cultive lui-même en notre cœur inconstant la charité qui, chaque jour, nous enchaîne plus étroitement à lui et nous maintient dans l'atmosphère où nous respirons le parfum de son bonheur. C'est qu'il a le privilège d'être présent partout à la
(i) Pt. xxiv, 10. Cf. Append., N. 6, p. 306.
fois, et de faire sentir en même temps à tous ceux qui l'aiment le caractère positif de sa présence spéciale et de son incessante sollicitude. C'est qu'en se donnant avec la magnificence qui lui est propre, et en permettant aux individus, aux générations, de boire au calice de ses bénédictions, et d'y boire jusqu'au ravissement, il ne s'épuise pas. La multitude des anges et des hommes se désaltèrent tous ensemble, dans le temps et dans l'éternité, au torrent de la Divinité sans qu'il diminue, car l'infini ne diminue pas. Ainsi, du jour où elles existent, nos relations avec Dieu peuvent, si nous le voulons, ne plus s'interrompre et perpétuer pendant les siècles des siècles les allégresses dont elles sont le principe.
Est-il besoin de l'ajouter? La joie tirée de la certitude que nous avons de savoir Dieu grand et heureux ne fléchira pas davantage. Nous tremblons constamment pour ceux que nous aimons d'une manière désintéressée. Hier, nous nous enchantions nous-mêmes, au spectacle de leur jeunesse, de leur santé, de leurs succès, mais nous ne sommes pas sûrs que demain un événement imprévu ne changera pas notre bonheur en deuil. Ne pleurez-vous pas, et avec quelles larmes! sur la tombe d'enfants dont l'avenir vous touchait au delà de votre propre avenir? Plus vos espoirs paraissaient fondés, plus vous êtes navrés quand ils se brisent. Dieu ne meurt pas, Dieu ne perd rien, ne peut rien perdre de ce qu'il possède pour toujours. En dépit desaffir
millions, des blasphèmes, dos conspirations, il est ce qu'il est, l'Absolu qu'on ne mutile pas, le Nécessaire qu'on m'ébranle pas, l'Invincible qu'on ne force pas, l'Éternel qu'on ne tue pas. Si vous l'aime/ et si, l'aimant, vous empruntez voire joie principale à la contemplation desa vie et de son bonheur, vous sentirez cette joie à l'abri de toutes les surprises, vous rirez des assauts qu'on lui livrera de la terre et des enfers, comme il se rit des fureurs vaines qui tentent de renver.^er son trône de gloire et de blesser son invulnérable béatitude. Qui habitat in cœlis irridebit eos, et Do minus subsannabit eos (1). De sorte que la joie de la charité l'emporte sur tous les sentiments analogues et par son caractère spirituel et par son iné'iranlable solidité. Je comprends l'enthousiasme du Prophète qui disait : « Quam bonus Israël Deus, his gui recto sunt corde. (Jue le Dieu d'Israël est bon pour les cœurs attachés à lui (2). » Un jour passé au seuil de sa demeure vaut mieux que mille passés loin de lui. Quia melior est dies una in atriis tuis super millia (3).
Attachez-vous à cette joie, Messieurs, comme à la seule qui soit digne de votre baptême et de votre prédestination. Au moment où le monde est en proie à la tempête la plus formk'ab ede l'histoire, au mo-
(i) Ps. il, 4.
(2) Ps. lxxii, i.
{I) PS. LXXXUI, 11.
PREMIÈRE CONFÉRENCE 3îi
ment où lant île jeunes vies sont fauchées sans pitié par la mort, au moment où le fer et le feu détruisent nos temples les plus immortels, nos plus belles provinces et nos plus riches cités, on voit encore des êtres dont l'incurable légèreté devient odieuse, demander une distraction aux fêtes mondaines, aux danses scandaleuses qui, déjà, en temps de paix, écu-uraient les honnêtes gens. Ah ! Messieurs, n'imitez pas cette conduite qui estime insulte aux souffrances, aux blessures, à l'agonie de nos intrépides enfants, un outrage aux pères, aux mères, aux amis condamnés, après des inquiétudes sans nom, à verser des larmes sans fin sur les tombeaux perdus, une offense au deuil immense dont le voile enveloppe dans ses plis funèbres notre pays tout entier. N'imitez pas cette conduite que je ne saurais réprouver sur un ton trop sévère, mais, vous élevant sur les ailes de la divine charité, réfugiezvous en Dieu, cherchez en lui un soutien, puisez dans votre union avec lui la force, la consolation, la douceur dont vous avez besoin pour supporter les chagrins du siècle présent, le plus dur de tous les siècles. La joie issue des affections que vous aviez cultivées avec tant de sollicitude se dissipera bientôt comme un songe, si elle ne s'est déjà dissipée, la joie de l'amour qui vous unit à Dieu survivra tui naufrage de tous vos espoirs. Quand le cortège des plaisirs terrestres vous fuira comme on fuit une maison menacée par la foudre, la charité veillera
encore sur vous pour verser dans votre cœur solitaire ses surnaturelles allégresses. Au delà de ce monde, si vous ne l'avez pas trahie, elle vousattendra, et, dégagée des entraves qui empêchaient son essor, elle vous entraînera vers les hauteurs éternelles pour vous initier au secret enivrant des mystères où l'âme raisonnable et rachetée par le sang de Jésus trouve, avec le rassasiement, le dernier mot de la félicité.