‹ Exposition de la morale catholique (volume 5)Chapitre 6 sur 45 · LA PAIX INTERIEURE · texte numérisé non relu

LA PAIX INTERIEURE

Éminentissime Seigneur (1), Messieurs,

La paix est la perfection de la joie, car on n'est heureux qu'à moitié quand on est troublé dans son bonheur, quand on craint de le perdre, ou lorsque, non conlent de ce que l'on a, l'on est agité par le désir d'atteindre ce que l'on ne possède pas encore, Perfectio gaudii est pax (2). Aussi l'Esprit-Saint en éveillant la charité dans nos âmes, par une conséquence naturelle, y éveille la joie et y établit la paix. Fructus autem spiritus eharitas, gaudium, pax (3).

Mais la paix universelle du monde et. des sociétés dépend de la paix intérieure des il dividus. Avant

(1) S. Ém. Mgr le cardinal Amette, archevêque de Paris.

(2) Ia II*, q. lxx, art. 3.

(3) Galates, v, 22. Cf. Append., N. 1, p. 306.

d'éclater au dehors, la guerre éclate dans les cœurs devenus le théâtre de furieuses tempêtes dont les conflits extérieurs ne sont que le contrecoup. Gomment s'entendre avec des étrangers, quand on ne s'entend pas avec ses proches? Comment s'entendre avec ses proches, quand on ne s'entend pas avec soi-même? Mettez les cerveaux des rois et de leurs sujets à l'abri des crises secrètes qui les bouleversent, vous verrez bientôt la concorde régner entre les citoyens qui forment l'Etat, entre les nations qui se partagent la terre. C'est pourquoi le Christ, venu dans le dessein de réconcilier les divers membres de la famille humaine, s'est efforcé d'abord de réconcilier entre eux les divers éléments qui composent notre personnalité. 11 a opéré cette réconciliation par la charité. Cette vertu, après avoir calmé les orages intimes des consciences privées, calme les orages qui arment les hommes contre les hommes et les peuples contre les peuples. Ainsi, de la charité dépendent la paix de l'âme, la paix sociale, la paix internationale. La conférence de ce jour, les deux conférences qui la suivront, seront consacrées à la démonstration de cette triple vérité.

La charité est, en chaeun de nous, le principe de la paix intérieure, parce qu'elle est le principe de l'ordre et de la tranquillité qui assurent, d'après saint Augustin, le règne de la paix.

Qu'il s'agisse de la vie individuelle, de la vie sociale, de la vie internationale, sans ordre la paix est impossible. L'auteur de la Cité de Dieu définit l'ordre, en effet : « La disposition qui assigne leur rang aux choses suivant leur parité ou leur disparité. Parium dispariumque rerum sua unicuique loca tribuens dispositio (1). » Lorsque les forces dont se composent un être empiètent les unes sur les autres; lorsque celles-ci faites pour obéir aspirent à commander, lorsque celles-là faites pour commander sont condamnées à servir, l'anarchie apparaît avec des luttes, avec des troubles, avec des souffrances qui rompent fatalement l'équilibre et brisent l'harmonie. De sorte que la paix est inséparable de Tordre, de sorte que la paix résulte d'abord de l'état de choses où chaque puissance est à sa place hiérarchique et exerce son activité conformément à son degré de noblesse et de dignité. Pax ergo in hoc est quod omnes loca sua teneant (2).

Appliquons, Messieurs, ces incontestables vérités à notre vie intérieure.

Qu'exige l'ordre où l'âme puise le premier élément de la paix? Il exige premièrement que notre

(1) Cité de Dieu, xix, 13.

(2) I» II», q. lxx, art. 3. Cf. Append., N. 2, p. 307.

volonté soit soumise à celle de Dieu, secondement que la chair et les sens soient soumis sans protestation et sans répugnance à la volonté raisonnable.

Il convient, dit saint Augustin, que vous vous incliniez devant vos supérieurs, si vous voulez que vos inférieurs s'inclinent devant vous. Or Dieu est plus grand que l'âme, l'âme vaut mieux que la chair; donc, obéissance de l'âme à Dieu, obéissance de la chair à l'âme : voilà Tordre qu'il faut reconnaître et auquel il faut demander la paix. Agnosce ordinem, quœre pacem. Tu Deo, tibi cr/ro, quid justius? quid pulchrius ? Tu majori,tibi minor{i).

D'abord, inutile de chercher la paix intérieure si l'on ne veut pas accepter l'empire absolu de Dieu sur soi. En affichant cette indépendance, la volonté se divise fatalement elle-même et devient la proie des puissances contraires qui se la disputent en la déchirant. « Que n'avez-vous observé mes préceptes, s'écrie le Seigneur, le fleuve de la paix aurait coulé largement en vous (2). — Mais les impies sont comme une mer toujours en effervescence qui ne peut se calmer et dont les eaux vont se briser sur le rivage en le couvrant d'écume et de fange (3). » Ils parlent sans cesse de la paix, ils

(1) Enarr. in Ps. ciliii, 6.

(2) Isaie, xlviii, 18.

(3) isaïk, lvii, 19. cf. jérém1e, vi, 14 ; yih, 11 ; isaïk, ux, s.

répètent en vain à tous les échos : Par, pa.r ; la paix, la paix. Leur état est en contradiction avecleur langage, la paix les fuit, ils en ont môme perdu le chemin. Viam pacis nescierunt. Eu haut de leur personnalité souille constamment un vent d'orage qui ne leur laisse aucun repos.

Pourquoi cette tempête? Parce que l'individu, impatient de prendre sa fantaisie pour règle de sa conduite, froisse et froissera toujours l'intransigeance de la loi inscrite en sa conscience par la nature et par la religion. Pendant que ses caprices l'entraînent dans un sens, une force secrète, qui ne cède pas, l'entraîne dans un autre; et, entre ces deux courants hostiles, l'àme est livrée à des convulsions incompatibles avec la paix. Saint Augustin a peint en traits inoubliables ces conflits dont il avait connu les angoisses. « Quand je délibérais en vue de servir enfin le Seigneur, mon Dieu,... qui voulait? Moi. Qui ne voulait pas?... Moi. Oui, moi et moi voulant à moitié, et à moitié ne voulant pas. Alors, je me querellais moi-môme, je me divisais contre moi-même, et ce schisme, élevé malgré moi, n'attestait pas la présence d'un esprit étranger, mais le châtiment du mien (1). » Il n'y a qu'une manière de mettre lin à cette discorde, c'est de rétablir l'ordre en assujettissant la volonté totalement à Dieu, et de choisir, comme règle de vie, les

(1) Confet*iona> vn,i !'•

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commandements qui nous ont été dictés par le Père céleste. A cette condition, la paix règne dans les sphères les plus élevées de notre être, la volonté retrouve l'unité où elle puise sa sérénité. Homo pacificalur Deo, totaliler ejus ordinationi subjectus (1).

Or, le premier effet de la charité est de soumettre entièrement notre volonté à celle de Dieu, puisqu'il lui appartient, comme nous l'avons dit, d'établir entre ceux qu'elle lie l'unité des désirs et des aspirations. Notre-Seigneur attaché à son Père parle sentiment le plus fort et le plus absolu n'adressnitil pas à ses apôtres cette parole que rapporte l'Evangile : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé (2) » ? Au moment où cette volonté se montrait d'une exigence extrême et lui demandait de durs, de sanglants efforts, son amour ne murmurait-il pas : « Que votre volonté soit faite (3) » ? Lorsqu'il était en proie aux dernières douleurs, ce même amour ne triomphait-il pas dans la certitude d'avoir réalisé jusqu'au bout les impérieux desseins du ciel? Grâce à cette obéissance, son âme tout entière tendue vers le but qu'elle poursuivait : respecter dans les moindres détails et dans les moindres nuances le plan sévère

(1) S. Thomas in Joan., xiv, lect. vu.

(2) S. Jean., iv, 34.

(3) S. Mathieu, xxvi, 42.

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de la Providence, échappait à la division et goûtait, au milieu des outrages, des souffrances, au milieu des secousses de la nature et de la société, des douceurs d'une sérénité inaltérable. Il n'en est pas autrement de nous. Quiconque vit sous l'action de la charité craint par-dessus tout de blesser la loi du Dieu qu'il aime. Sa volonté ne se partage plus; au contraire, disciplinée, ramenée dans la voie droite par son amour même, elle rassemble toutes ses énergies pour les concentrer sur un seul point : l'accomplissement scrupuleux, intégral des commandements. On n'aime pas Dieu, en effet, de toute son âme, sans observer les préceptes de Dieu, on n'observe pas les préceptes de Dieu, sans se soumettre à lui, on ne se soumet pas à lui sans rentrer dans l'ordre. Il résulte de tout cela qu'en nous excitant efficacement à obéir à Dieu, la charité travaille à introduire la paix en nous et dans notre vie intérieure (1).

L'ordre ne serait point parfait s'il ne s'étendait de l'esprit jusqu'à la chair et jusqu'à la sensibilité, tl s'y étendra lorsque les puissances inférieures subordonneront leurs élans, leurs' passions, leurs transports instinctifs à l'âme et à la volonté raisonnable. La charité ne remportera pas cette seconde victoire sans difficulté, ni sans lutte, mais elle n'entrera

(1 Append., N. 3, p. 307.

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pas en nous sans enlever à la convoitise le sceptre dont la convoitise s'était emparé pour nous conduire au gré de ses caprices, elle ne désarmera pas avant d'avoir dompté les révoltes de la bête, elle ne se couronnera pas avant d'avoir fait disparaître à jamais l'antagonisme qui ameute l'imagination et les appétits contre lame (t).

Victorieusement la charité aboutit à ce succès de deux façons : premièrement en renforçant la volonté, secondement en disposant les instincts à la soumission qui leur convient.

La charité rend à l'esprit sa légitime autorité sur la vie humaine ou elle meurt, pas de milieu. La volonté qu'elle anime et qu'elle soutient se retrouve pour gouverner avec une inébranlable fermeté. Elle ne permet plus à Lange de servir aveuglément l'animal, à l'amour, à la haine de franchir les bornes qu'elle leur assigne. Elle repousse toutes les agressions, elle déjoue toutes les ruses, tel l'inébranlable rocher que la mer caresse avec prudence ou assiège avec brutalité sans jamais réussir à l'engager dans ses folles aventures.

C'est que toute vertu porte à son maximum la puissance et développe au suprême degré l'intelligence et les facultés affectives où elle s'est enracinée. Le Philosophe a prononcé cette parole magnifique : «. Virtus est ultimum potenliœ . La vertu est le

(1. Append., N. 4, p. 308.

summum de la puissance. » Mais la charité est la plus parfaite des vertus, elle communique à la volonté une énergie incomparable, une intrépidité qui nous fait triompher de tous les assauts. L'âme qu'elle imprègne brave tout, endure tout, soutire tout plutôt que de consentir à sa propre déchéance, plutôt que de pactiser avec les conspirations où elle perdrait sa royale dignité. Elle ne peut pas toujours, ni directement, empêcher les révoltes du corps et des sens, du moins elle leur interdit de la supplanter dans le domaine où elle est libre et maîtresse. « Cnstigo corpus meum, et in servilutcm redigo, disait saint Paul. Je châtie mon corps et je l'oblige à servir. » La convoitise ne laisse pas de faire de la résistance, mais elle est vaincue, elle se remue encore et elle s'agite, elle se soulève encore et elle essaye d'ébranler, de séduire l'esprit, mais ses tentatives échouent. La charité ne la surmonte pas sans la combattre, mais elle la surmonte, et, en la surmontant, elle l'oblige à respecter l'ordre qui soumet la matière à l'esprit. La loi de la chair est obligée de fléchir devant la loi de l'esprit, comme il convient. Lorsque vous aimez Dieu, Messieurs, vous n'êtes pas à l'abri de la tentation, vous êtes à l'abri de la chute, si vous le voulez, et vous restez dans l'ordre essentiel que réclame la paix.

D'ailleurs, la charité ne s'arrête pas à ce premier succès. Elle affaiblit les passions, elle refroidit leur

dangereuse ardeur, elle modère leurs mouvements tumultueux, elle les dispose à l'obéissance spontanée que la raison leur demande. La cupidité règne dans les consciences qui ne connaissent pas la charité. Régnât enim cupiditas, ubi non est charitas (1). La cupidité diminue à mesure que la charité augmente. Déficiente cupidilate, crescente charitate (2). La cupidité s'éteint lorsque la charité devient parfaite. Cupiditate exstincta, caritate perfecla (3). A peine saint Augustin eût-il été effleuré par le souffle de l'amour divin qu'il sentit s'attiédir en lui les feux de la concupiscence. Il n'entendait plus qu'à demi la voix de la chair; les passions ne l'abordaient plus de front, provocantes, hardies, mais chuchotant derrière lui, risquant de furtives attaques, elles ne réclamaient plus qu'un regard, et, elles le réclamaient sur un ton languissant qui avait perdu son caractère d'impérieuse âpreté. Dès que la charité eut vaincu les derniers obstacles et triomphé de son cœur, la sécurité en lui remplaça les troubles dont il avait tant souffert. Quasi luce securitatis infusa cordi meo, omnes dubitalionis tenebrœ diffugerunt (4).

Peu à peu, l'organisme lui-même se prête avec moins de répugnance aux exigences du saint amour,

(1) S. Augustin. Enchiridion de Fide, Spe et Charitate, 31.

(2) Lettre 117, n° 17.

(3) Ibid.

(4) Confessions, vui, 10-11.

ses ressorts se meuvent avec souplesse, avec docilité et adaptent leur activité à l'impulsion qu'ils reçoivent d'En-haut.

Alors, les pièces multiples dont l'homme se compose s'accordent, et, intérieurement, l'ordre s'affermit.

La charité opère ce changement en exerçant sur tout notre être une influence prépondérante. De même qu'elle dispose, en s'en emparant, la volonté intellectuelle à s'incliner avec empressement devan Dieu, de même elle dispose les puissances inférieures à reconnaître avec promptitude la légitime royauté de la raison. Elle les y dispose en leur communiquant les vertus dont elles sont susceptibles, en les trempant dans la force, dans la tempérance, dans l'humilité, en leur inspirant le goût des actions décidées et réglées par la sagesse. Des habitudes se contractent, des tendances s'affirment qui font taire les répugnances de la sensibilité à entrer dans l'ordre moral et qui l'y entraînent Si les passions n'ont pas renoncé à toute résistance, si, à l'occasion, elles essaient encore de supplanter la conscience, cependant, là même où elles naissent et où elles se déchaînent, elles se heurtent à une première force, la force des saintes habitudes qui les maintiennent dans leurs rôles et empêchent leurs empiétements. C'est ainsi que l'âme, par l'action de la charité, sort de l'anarchie où elle était plongée.

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La paix de L'âme suppose un ordre Intérieur, elle comporte aussi une tranquillité permanente. « Dans la guerre, dit Bossuet, on s'agite, on se remue ; dans la paix, on respire, on se repose (1). » L'état le lutte est compatible avec le respect de l'ordre, il n'est pas compatible avec le calme dont la paix ne saurait se passer. L'idée de paix implique même quelque chose de ferme, de durable, qui ne se confond pas avec une armistice, avec une suspension momentanée du travail, de l'effort cl du combat. Aussi saint Augustin n'identifie pas la paix avec l'ordre, il l'appelle la tranquillité de l'ordre. Dans la vie morale et secrète du cœur, la tranquillité commence à régner lorsque le désir central est fixé, elle progresse lorsque tous les désirs se tendent vers un seul et même objet, elle se couronne lorsque les désirs sont pleinement comblés par la possession du bien où ils aspirent. La charité produit ce triple effet dans la conscience où elle commande (2).

Elle fixe le désir central qui est en nous la tendance au parfait bonheur. A peine a-t-elle envahi une âme que cette âme a fait son choix. Elle ne

(1) Sermon pour la Visitation.

(2) Appcnd., N. 5, p. 308.

flotte plus entre les objets divers qui sollicitent sou attention, elle s'arrache aux hésitations, elle s'attache absolument à Dieu. Dès qu'elle s'est prononcée, elle cesse d'être en proie aux tourments de celui qui se demande avec angoisse pour qui il doit se dépenser, au service de qui il doit travailler, vers qui il doit marcher. Celte élection est dans la vie morale ce qu'est la certitude dans la vie intellectuelle, elle termine toutes les discussions de la volonté, comme la certitude dissipe le doute où se débattait la raison. Le cœur est engagé clans sa voie, ses cordes sont tendues vers la réalité qui l'attire, il se dérobe aux oscillations qui empêchaient la mesure, la régularité, la sérénité de son rythme. Il n'est plus livré aux inquiétudes de la recherche, il a trouvé le bien dont il était avide. 11 goûte un premier repos, ce que saint Thomas nomme le repos du désir, quies desiderii, lorsque son désir s'arrête en Dieu, quies desiderii est quando desiderium sistit in aliquo(l). 111e goûte d'autant plus que son choix émane de la charité qui est une qualité permanente, profondément implantée dans l'âme et dans le vouloir.

Grâce à la charité, la tranquillité de l'âme progresse, en fixant en Dieu tous nos désirs, et non seulement le désir souverain dont je viens de parler

(l) I. Dist. i, q. iv, art. i ad 5um.

Quiconque a la charité aime Dieu et aspire à Dieu de toutes ses forces. Il n'est pas en lui une puissance qui ne suive l'ascension du cœur vers Dieu. Si nous aimons ardemment, ne sentons-nous pas dans tout notre être une impatience qui nous entraîne avec une énergie étrange vers l'objet de notre affection? N'a-t-on pas vu le corps des saints se soulever, s'affranchir un instant des lois de la matière et delà pesanteur comme pour s'envoler jusqu'au ciel où Dieu habite? N'a-t-on pas entendu David chanter sur sa lyre : «La biche altérée soupire après les eaux vives, et moi je soupire après vous, ô mon Dieu! Mon Dieu, mon Dieu, dès l'aurore, je veille près de vous. Mon âme a soif de vous, et, de mille façons, ma chair éprouve les mêmes transports. Mon cœur et ma chair bondissent jusqu'au Dieu vivant.

Le passereau en ce monde trouve une demeure,

L'hirondelle a un nid pour y placer ses petits.

Vos autels, ...

O mon Roi, ô mon Dieu,

Sont mon unique refuge...

Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel ?

Qu'ai-je souhaité sur la terre, sinon vous?...

Heureux les hommes qui ont mis en vcus leur force,

Ils ne pensent qu'aux saintes ascensions vers vous,

Quand ils traversent la vallée des larmes (1).

Ainsi l'amour rassemble tous les désirs éparpillés pour les fixer en Dieu qui leur suffit et où ils se

{{) Psaumes, passim.

reposent. Ut desideria nostra conquiescant in u o (1).

Repos durable car il a son principe dans la qualité permanente qui s'appelle la vertu de charité et dont il est inséparable. Ce n'est pas pour un instant que la charité se prononce pour Dieu, c'est pour toujours, et le repos qu'elle implique est solide comme elle. Epris de nous, le Seigneur a dit : « Votre âme est pour toujours le lieu de mon repos, c'est là que j'habiterai, parce que je l'ai choisie. Hœc requies mea in sœculum sœculi, hic habitabo quoniam elegi eam (2). » Eprise de Dieu, l'âme éprouve le même sentiment et tient le même langage. Elle n'aimerait pas véritablement Dieu, si elle ne se consacrait à lui pour le temps et pour l'éternité, si elle se promettait de rompre avec lui, car aimer par caprice, aimer pour une heure, ce n'est pas aimer. Donc celui qui a la charité se lie à Dieu d'une manière indissoluble, et trouve dans son amour la tranquillité ferme qui en est l'effet.

Sans doute, quelle qu'ait été la sincérité de noire choix, nous gardons le pouvoir de revenir sur notre acte par un acte contraire, de trahir celui à qui nous avions juré fidélité, de briser avec cette paix initiale en brisant avec la charité. C'est l'histoire de toutes les chutes où nous nous détournons

(1) S. Thomas, I* II», q. lxx, art. 3.

(2) Ps. cxxxi, 14.

de Dieu pour nous retourner vers les créatures. Cependant il dépend de nous de vaincre, de ne plus nous rejeter dans les fluctuations dont nous étions sortis.

Le repos des désirs causé par la charité a quelque chose de stahle ut de définitif parce que lachari té nous attache à Dieu comme au terme suprême de notre course en ce monde, comme à notre lin dernière, comme au but au delà duquel il n'y a plus rien à vouloir, ni à tenter. Le voyageur qui entreprend ascension des hautes montagnes s'arrête au premier sommet qu'il a gravi, il s'y arrête avec satisfaction, il s'y arrête pour respirer et pour se délasser. Son repos fugitif n'est qu'une halte. Devant lui s'élève le pic plus inaccessible qui l'attire et où il faut arriver. Son désir, par conséquent, ne se fixe en réalité et ne s'apaise totalement que dans une aspiration, celle qui l'emporte à la cime que ne dépasse aucune autre cime. Dieu, considéré comme fin dernière, est l'étape suprême où l'on s'arrête en se disant: « Inutile de chercher plus loin, au delà je me perdrais dans le vide et dans le néant. » Voilàce que saint Thomas appelle le repos du désir, repos dont on connaît la douceur quand le désir se fixe en uu bien où nous nous arrêtons sans chercher quoi que ce soit au-dessus, repos dont on connaît la douceur quand on fait tout ce que l'on fait dans le dessein de se l'assurer. Quies desiderii est quando desiderium sistit in aliquo, profiter

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quod omnia faeit et quœrit, et non desiderat aliquid ulterius (1).

Mais on ne vit pas on un parfait repos tant qu'on est en proie au désir, le repos total commence au point où s'éteint le désir, car le désir est un effort, une tension, un mouvement, le 'repos est la fin du mouvement, de la tension, de l'effort. Cet apaisement s'effectue dans la possession du bien convoité, il est absolu quand il est dû. au rassasiement complet. L'épouse des cantiques ne partage point son cœur, tous ses désirs l'emportent vers son céleste fiancé. Pourtant elle est inquiète et tourmentée; pressée par son amour même, elle s'agite, et, hors d'haleine, elle suit fiévreusement les traces de celui que son âme a choisi. Elle ne se calme qu'à l'instant où elle s'écrie triomphante : « Inveni queni diligit anima mea, j'ai trouvé celui que j'aime (2), mon bien-aimé est à moi et je suis à lui, dilectus meus mihi, et ego ilU(3),je le liens et je ne le quitterai plus, tenui eum, nec dimitlam (i). »

Tout cela est vrai, Messieurs, mais la charité ne nous apaise pas seulement en fixant nos désirs, elle nous apaise encore en nous mettant en possession de Dieu. Je suis obligé délie répéter: celui qui aime Dieu possède Dieu, en possédant Dieu il possède le

(1) IMI», DUt. i, q. iv, art. 1 ad oam.

(2) Cantique, m, 4.

(3) Ihhl., ii, 16.

(4) Ibid., in, 4.

bien absolu et le bonheur auquel rien ne manque. Gomment concilier cette affirmation avec l'attente, avec les élans qui sont du mouvement et de l'agitation?

— 11 possède Dieu, Messieurs, il ne le possède pas au degré où il le voudrait. Il voudrait le posséder dans une éblouissante clarté, et il ne l'atteint qu'à travers les énigmes de la foi. Il le possède, c'est pourquoi il est en paix, il ne le possède pas pleinement et c'est pourquoi il n'est pas pleinement rassasié. Il ressemble au paysan qui, ayant labouré, fumé, ensemencé consciencieusement sa terre, se repose pendant les mois d'hiver, sûr de la fécondité de son champ, de la qualité du froment confié au sillon, du soin avec lequel s'est opéré le travail qui a retourné le sol, sans être complètement tranquille, sans pouvoir s'empêcher d'interroger avac anxiété l'avenir. Il sera définitivement tranquille le jour où, sous ses yeux, mûriront les blés, le jour où les gerbes s'amoncelleront dans son aire, le jour surtout où les grains d'or rempliront ses greniers. Jusque-là sa quiétude sera mêlée de crainte, et, ce qu'il y aura de ferme dans sa certitude sera troublé par ce qu'il y aura d'aléatoire dans son attente.

Telle est, proportion gardée, la condition de l'âme juste. Le royaume des cieux est en elle, il y est tout entier, mais à l'état de germe vivant. Il y est à l'état de germe, et c'est pourquoi la paix qu'il com-

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porte ne se confond pas avec la sécurité réservée aux élus ; il y est tout entier et c'est pourquoi l'àme a le droit de se reposer dans un calme solidement appuyé, mais il n'y est pas dans sa forme définitive ; il n'y rayonne pas, il y est caché, et nous attendons qu'il apparaisse dans toute sa gloire pour être complètement rassasiés, complètement pacifiés. Saliabor cum apparuerit gloria tua. Il faut encore marcher, il faut encore se mouvoir, la vie se partage encore entre l'effort et le repos, en un mot la tranquillité règne, sans mettre fin à tout travail, en un mot la paix de la terre n'est pas la paix imperturbable et absolue du ciel. Il faut nous résigner à cet état. Cependant, si nous possédons déjà une paix initiale par la charité de ce monde, nous possédons aussi en quelque manière, par l'espérance, que la charité a transformée, la paix totale des élus. Le vaisseau qui n'a pu entrer dans les eaux endormies du port, trouve, en y jetant de loin son ancre, « la consistance parmi les flots, la terre au milieu des ondes, une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'océan (1 ) » . Ainsi la charité jette l'ancre de l'espérance dans la terre des vivants et nous permet d'entrer à quelque degré dans le repos éternel des élus et de respirer l'air pur et tranquille èe la cité de Dieu. A la sainte vertu que nous analysons, ne demandez

(1) Bomust, Sermon pour la Toussaint.

pas davantage en cette vie, mais demandez-lui ce qu'elle peut vous donner, et elle vous le donnera.

Je résume ma pensée, Messieurs, en m'excusant d'avoir conduit la vôtre à travers des chemins si compliqués. Il le fallait pour justifier une doctrine simple dans son fond, mais qui emprunte sa solidité à des raisonnements multiples dont il n'est pas toujours facile de suivre le cours. L'ordre qui est une condition essentielle de la paix intérieure consiste dans la soumission totale de la volonté humaine à la volonté divine, dans la subordination de la chair, de la sensibilité, des passions à la volonté humaine. Cet ordre, la charité l'établit parce qu'elle ne s'empare point de l'âme sans lui imposer le respect scrupuleux des commandements du Père céleste, sans astreindre tous les instincts et toutes les aspirations de l'animal à la discipline dictée par l'esprit. La tranquillité qui est le second élément de la paix consiste dans le repos des désirs et dans leur rassasiement. La charité, orientant vers Dieu toutes nos aspirations, les rassemble et les concentre sur l'objet où elle trouve déjà un calme véritable en y trouvant un rassasiement initial qui est la préparation du rassasiement total réservé aux élus.

Maintenant, Messieurs, descendez dans les mystères de votre conscience, interrogez-vous à la

lumière des principes que je vous ai expliqués. Si votre âme est le théâtre de troubles et de conflits qui la déchirent, ne vous faites pas illusion, c'est que votre volonté, refusant de s'assujettir à Dieu, se divise contre elle-même, c'estque vos penchants, jaloux de leur autonomie, s'insurgent contre la raison. Rétablissez Tordre dans votre vie intérieure, laissez Dieu disposer de toute votre activité, réglez vos appétits d'après ses préceptes, attachez-vous à Lui comme à votre fin dernière et vous goûterez les douceurs d'une paix secrète qui, ne ressemblant que de loin à la paix des bienheureux, restera pourtant au-dessus de toutes nos appréciations. Ne vous contentez pas d'aimer Dieu juste autant qu'il doit l'être, aimez-le chaque jour davantage et vous verrez s'affermir chaque jour la délicieuse paix dont la charité est le principe, et vous vous sentirez chaque jour plus près de l'éternel et imperturbable repos que Dieu réserve à ses saints.

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