Objections contre la charité
a) La charité humilie ceux qu'elle secourt, elle leur enlève leur dignité. Réponse : 1* Il n'y a pas d'autre moyen d'effacer la distance entre les grands et les petits; 2° en fait, les pauvres se trouvent plus heureux qu'humiliés d'être secourus; 3° nous ne rougissons pas de recevoir de ceux qui nous aiment, car le propre de l'amitié est de rendre communs les biens des amis; 4° la charité honore les pauvres, les traite comme les princes de la société chrétienne, leur paie un tribut. Les princes ne rougissent pas de recevoir un tribut, p. 80-85.
6) La charité asservit le pauvre qui a le droit d'être jaloux de sa liberté. Réponse : La charité ne demande rien à ceux qu'elle secourt. ..Injustice de l'accusation portée par les sectes qui nous reprochent d'exiger des pauvres, pour prix de nos services, l'abJication de leurs idées. La charité laisse plus de liberté que la justice, p. 85-87.
1. Nécessité de la hiérarchie sociale. Impossibilité de maintenir la paix dans un .itat où chacun veut sortir de son rang. L'attachement excessif aux biens terrestres est la cause de cette disposition qui divise les hommes, les classes, etprépare toutes les révolutions sociales. Tempérer cette passion de l'argent, des honneurs, du pouvoir, voilà le moyen d'apaiser et d'empêcher les conflits, p. 87-89.
2. La charité inspire cette abnégation si favorable à la tranquillité publique.
a) Le propre, en effet, des grands amours est de nous rendre indifférents à ce qui ne nous rappelle pas leur objet. Dédain que saint Paul éprouvait pour tout ce qui n'avait pas trait au Christ. Tout chrétien, dans la mesure où il aime Dieu, en est au même point. Il résulte qu'il se contente de son sort, qu'il n'aspire pas à la possession des biens qui ne lui sont pas dus. S'il les réclame quand on viole 6es droits, c'est surtout qu il tient à la pleine liberté d'aimer et d'adorer Dieu, p. 89-92.
b) II fait même au bien public, dans certaines circonstances, tous les sacrifices qui nu blessent pas sa conscience. L'esprit de révolution et l'esprit de charité sont tellement opposés que durant l'histoire les chrétiens ont toujours résisté au premier pour rester fidèles au second, p. 92-93.
Il sera urgent, au terme de la guerre présente, de nous réconcilier. Une trêve ne suffirait pas ; il s'agit de paix nationale et durable, c'est à la charité qu'il faudra la demander, p. 93 95.
Ll PAIX SOCLVLE
Eminentissime Seigneur (1),
Messieurs,
Les beaux yeux du Pontife plein de foi, plein de cœur, plein de force qui a gouverné l'Eglise pendant onze ans, se sont fermés au lendemain du jour où avait éclaté le fléau sans pareil dont nous sommes les 'témoins, comme s'ils n'avaient pu en support r l'effroyable vision. Dès le début et durant tout !e cours de son règne il avait supplié le monde de s'attacher à la charité comme à la seule puissance capable de maintenir la paix entre les homme?, entre les classes, entre les races. « De partis d'ordre, disait-il, qui rétablissent le calme au milieu de la perturbation des choses, il n'y en a qu'un,
(1) S. Em. M?c le cardinal Amette, archevêque de Paris.
c'est le parti de Dieu (1). » Jésus-Christ s'est choisi un nouveau Vicaire; à Pic X a succédé Benoit XV, docteur éclairé, prêtre fervent, prince en même temps sage et résolu. A son tour, il adresse à son troupeau une parole de paix, à son tour il découvre dans le refroidissement de la charité la cause principale des guerres civiles et des guerres internationales. Ecoutez les accents graves et attristés du chef de la Chrétienté : « Lorsqu'il descendit du ciel précisément pour ramener parmi les hommes le règne de cette paix, détruite par la jalousie de Satan, Notre-Seigneur Jésus-Christ ne voulut pas d'autre fondement pour cette restauration que celui de la charité (2). » Les deux Papes sont donc d'accord pour saluer dans la charité le principe de la paix intérieure de rame, de la paix sociale, de la paix internationale. Ils sont d'accord aussi avec les maîtres de la science sacrée qui, empruntant leur doctrine à l'Esprit-Saint, professent le même enseignement. Ils sont même d'accord avec le Philosophe qui considère l'amitié comme le lien le plus solide des Etats.
Pour qu'un peuple vive dans la concorde, il faut que chacun de ses membres soit en possession du nécessaire et se contente du bien-être convenable à
situation. En dehors de là, point de paix pos-
Enc. Supremi Apostolatus.
[1) Ad Ceat.ssimi Apostolorum.
sible en'.:e les citoyens d'un» même patrie. Je dis, Messieurs, que seule la charita est assez forte pour obtenir ce double résultat.
La paix sociale n'est point compatible avec un certain excès de misère, d'humiliation, de servitude. Par exception, des individus pousseront la vertu, la résignation, la patience jusqu'à supporter, sans se révolter, la faim, la soif, la tyrannie, l'opprobre, et jusqu'à mourir sans se plaindre, mais la masse n'entrera jamais dans les voies de cet héroïsme. L'instinctif besoin de vivre l'emportera sur ses résolutions et elle obtiendra le minimum d'aisance, d'honneur, de liberté que sa nature réclame impérieusement ou bien elle troublera par ses cris, par ses revendications incessantes, la tranquillité universelle. Le contraste entre la disette où elle languit et la surabondance dont jouissent les privilégiés lui inspirera la haine d'où naissent les révolutions les plus redoutables.
Il a été de mode, en ces dernières années, de chercher dans la justice et dans ses diverses formes le remède à tous les conflits, d'exalter cette vertu au détriment de la charité, de prétendre qu'il fallait condamner les œuvres et les efforts- de celle-ci pour permettre à celle-là de se déployer dans son ampleur
magnifique et de faire disparaître par son ac'i< n tous les ferments de discorde civile. On a même u des professeurs de marque adopter plus ou mo'ns explicitement des phrases comme celles-ci : « Ce n'est pas la charité, c'est la justice que nous voulons ; c'est la justice qui résume toutes les réclamations des classes pauvres... La charité, c'est la , our riture chrétienne qui maintient l'injustice... Un jour viendra où elle sera abolie et où la justice seule distribuera à chacun sa part (.1). » Inutile de protester contre ces utopies qui cachent toujours sinon de la mauvaise foi, du moins une ignorance scandaleuse de l'histoire, de ia philosophie et de la religion (2).
Jamais le Christianisme, sous prétexte de promouvoir la charité, n'a dispensé de la justice. Loin de méconnaître la valeur de celle-ci, il a réussi à en définir les moindres nuances, à en déterminer les plus exquises délicatesses, à en utiliser toutes les ressources. Jamais il n'a songé à nier son rôle dans l'œuvre pacificatrice du monde et des sociétés, il a proclamé sur tous les tons et sans se lasser qu'on devait rendre à ses semblables ce que l'on avait reçu d'eux avant de se livrer aux dons de la bienfaisance gratuite. Il n'a jamais oublié la parole
(1) Cf. CnARLES Gide. Justice et Charité. Morale sociale : leçon-* professées au collège libre des sciences sociales. Aican, 1899 p. 193-194.
(2) Append., N. 1, p. 309.
de Jésus au liane de la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. » Depuis saint Paul jusqu'à saint Ambroise, depuis Grégoire Vit jusqu'à Pie VII, depuis Pie IX jusqu'à Léon XIII, Pie X ou Benoît XV, il s'est élevé avec une énergie indomptable, avec une fierté sans exemple, contre les grands qui tyrannisent les petits, contre les riches qui exploitent les pauvrts. C'est lui qui, au cours du temps, a flétri les mesures vexatoires et irritantes de Néron, d'Henri IV d'Allemagne, de Joseph II d'Autriche, de Napoléon, de Guillaume de Prusse, et qui a dénoncé ces hauts personnages comme des ennemis de l'ordre public. C'est lui qui a condamné les princes de la finance et de l'industrie quand ils blessaient les lois de l'équité, quand ils compromettaient par leur dureté la tranquillité générale.
Mais l'Eglise catholique, tout en reconnaissant ]a part de la justice dans le maintien de la paix sociale, répète que, sans l'intervention de la charité, cette vertu est impuissante à réconcilier les individus et les classes.
Nous avons dit, en effet, que la tranquillité de l'ordre était menacée dans un peuple où les individus manquaient du nécessaire. Or, la jusîicc ne peut pas subvenir à tous les besoins physiques de la masse humaine. Son office est de nous faire rendre l'équivalent de ce que nous avons reçu. — Vous ne m'avez rien donné, en justice je ne vous
dois rien. Ce principe s'applique autant dans" Je domaine des choses matérielles que dans celui des choses morales. La justice n'est point lécée aussi longtemps que votre recette correspond à votre dépense, et vos revendications ne sont légitimes qu'autant que la justice est lésée (1). Mais alors je vois une foule de malheureux qui, trop jeunes ou trop âgés, qui, malades ou infirmes, tomberont dans une noire misère, sans que personne, si l'on se place uniquement au point de vue de la justice, soit tenu de les secourir. Ces infortunés, à la première occasion, se soulèveront avec colère contre un état de choses qui les réduit à une telle extrémité.
Vous me répondrez peut-être par la théorir du salaire familial. 11 m'est facile de vous prouver que cette théorie serait souvent inefficace, étant donné qu'elle fût acceptable, et qu'elle ne se heurtât point au bon sens et à des impossibilités. Elle suppose évidemment que quelqu'un travaille dans la famille. Mais si, ce qui arrive et ce qui, du moins, peut arriver, le père, la mère, les enfants, les vieillards sont incapables de travailler, qui donc, en justice, sera obligé de leur venir en aide et de leur procurer le pain quotidien (2)?
Je le veux, l'un ou l'autre, dans cette famille, aura la faculté de déployer toute son activité au ser-
(1) « Il n'y a droit à revendication que lorsque la justice aura été lésée. » Léon XIII, Encycl. Herum novarum. 2) Append., N. 2, p. 310.
vice des siens, direz-vous que celui qui l'emploie lui doit non pas seulement ce qui correspond au travail, mais ce qui est nécessaire à la subsistance des dix ou des vingt personnes dont il est chargé? Non, Messieurs, car il n'y aurait plus aucun rapport entre ce que l'un reçoit et ce que l'autre donne, la notion de justice se perdrait dans je ne sais quelles spéculations arbitraires autant qu'irréalisables. Nul n'est astreint à payer à son ouvrier ce que l'on appelle Je salaire familial. Le salaire se mesure à la quantité, à la perfection du travail accompli et aux besoins généraux de l'individu. Encore faudra-t-il, en bien des cas, tenir compte de la dépréciai ion de la main-d'œuvre, du taux excessif de l'argent, des conventions particulières imposées par les circonstances... Lorsque les patrons auront remis le salaire convenable à leurs ouvriers, ils seront quittes vis-à-vis de la justice. Tel est l'enseignement de l'Eglise, enseignement que Léon XIII a spécialement souligné dans l'Encyclique Rerum novarum (1).
En temps ordinaire et d'une manière générale, la justice assurera donc le nécessaire aux individus qui peuvent travailler, qui travaillent consciencieusement et avec suite. Bien souvent, le fruit du travail exécuté par le père, par l'époux, par les enfants suffira à l'entretien de la famille qui, salis-
(i) Append., N. 3, p. 312.
7H - LA CIIAIUTÉ
faite de son modeste sort et de son aisance relative, se soumettra sans murmure à Tordre établi.
Mais vienne l'heure du chômage, de la maladie, de la vieillesse, on verra la misère pénétrer dans l'humble demeure, on verra le chef du foyer épuiser ses forces, allonger ses journées de labeur, prendre sur son sommeil, sans pouvoir apporter aux siens le pain, ni les soins indispensables. Ce phénomène se reproduira sur mille points du territoire, ses victimes formeront une armée redoutable, exaspérée, qui renversera les trônes, qui, par le meurtre, par le pillage, par le vol, cherchera pour elle et pour ses petits des aliments, des vêtements, un abri. Point de sécurité pour une nation toujours menacée par une multitude ainsi réduite au désespoir, pour ceux qui commandent point de lendemain, pour ceux qui possèdent point de repos. Nous n'avons même pas l'idée des troubles sanglants, des révolutions perpétuelles d'une société où l'on prétendrait, par la justice, régler tous les conflits et répondre à toutes lesnécessilés. Nous n'en avons pas l'idée, car elle n'a jamais existé. Nous n'en avons, pas l'idée, car toujours la philanthropie, la bonté naturelle, ombres de la charité, sont venues calmer les discordes que la justice n'avait pu prévenir, et apaiser, en les secourant, les malheureux que la justice avait eu le droit d'abandonner. Je vous le dis à vous qui possédez parfois avec tant degoïsme, à vous qui légiférez avec tant d'imprudence, à vous qui commandez
avec tant de vanité, les sœurs de charité, les frères de Saint-Jean- de-Dieu, les êtres généreux et les chrétiens qui rivalisent de charité sont les vrais gardiens de la paix dont vous jouissez et dont, trop souvent, vous abusez. Si, tout à coup, ces âmes, heureusement innombrables, renonçaient à leur tâche, si, à force de persécutions et de vexations, vous réussissiez à paralyser totalement leur action, vous verriez accourir, en flots houleux, la foule affamée. Vous verriez, sous les fureurs de cette foule échevelée, tomber la Bourse, le Palais-Bourbon, le Luxembourg, l'Elysée, tous les temples de l'or et de l'autorité. C'est la charité qui vous protège contre ces agressions, parce que c'est la charité qui supplée pour la pacification sociale à l'insuffisance de la justice (1).
Elle y supplée efficacement car elle prépare le nécessaire à tous ceux qui en sont privés. Elle n'attend pas, pour donner, d'avoir reçu, comme la justice ; elle prévient. Vous êtes dans le besoin, vous êtes infirme, vous êtes malade, vous êtes délaissé, c'est assez pour qu'elle soit obligée de vous tendre la main, de vous nourrir, de vous vêtir, de vous loger. Vous ne pouvez rien faire, la justice ne vous doit rien; vous ne pouvez rien faire, la charité vous doit tout ce qui vous est indispensable. Vous seriez excusable d'attaquer l'ordre de la justice qui vous
(I) Append., N. 4, p. 313.
laisse manquer de tout, vous ne le seriez pas de briser l'ordre maintenu par la charité qui vous assiste. Votre patron est riche et vous, malgré votre activité, vous ne réussissez pas à tirer de votre salaire quotidien la subsistance de votre femme et de vos enfants, mais, s'il est chrétien et s'il comprend l'évangile, votre patron fait dans son superflu la part des pauvres, et, parmi les pauvres, le premier dont il s'inquiète, c'est vous. Ainsi la charité pourvoit à tous les besoins essentiels que la justice oublie, ainsi elle maintient, on assurant à tous le nécessaire, la paix sociale que ne peut établir la uistice.
Vous me direz : ce que nous obtenons parla voie de la justice est à nous, ce que nous obtenons par la voie de la charité est aux autres. Dans la première voie, on marche la tète haute ; dans la seconde, on se sent abaissé, on ne gagne du côté matériel que pour perdre du côté moral, pour ne point mourir de faim, il faut sacrifier sa dignité. Or l'honneur, la dignité ne sont-ils pas aussi indispensables que le pain? Pourra-t-on obtenir la paix dans une société où la moitié des citoyens sera humiliée par l'aumône pendant que l'autre moitié s'enorgueillira de la part que lui aura faite la justice?
A cette objection, qui est un des gros griefs de la raison contemporaine contre la charité, je répondrai d'abord que l'aumône est le seul moyen que nous
oyons defîacer la distance qui sépare les grands des pelits, les forts des faibles, les riches des pauvres, qu'on cherchera en vain une autre solution au problème de l'inégalité sociale, un autre procédé pour calmer les revendications des déshérités contre les privilégiés de ce monde. Je répondrai ensuite qu'en pratique les misérables sont plus heureux de recevoir le nécessaire, qu'ils ne sont attristés de la faveur dont ils bénéficient, que, par suite, l'acte de la charité apaise plus qu'il ne révolte. Je répondrai enfin et surtout que les pauvres sont plus honorés par la charité qu'ils ne sont abaissés, que l'aumône dont ils profitent les exalte, que, loin d'en rougir, ils ont le droit d'en être fiers: Vous ne comprendrez point, Messieurs, cette maxime, si, faisant abstraction des préjugés accumulés par l'orgueil des castes, vous ne pénétrez à la moelle du christianisme. Mais vous entrerez dans mes vues dès que vous aurez suivi les irréfutables raisonnements sur lesquels je prétends fonder ma doctrine.
Ce qui pourrait troubler le pauvre qui bénéficie de la charité, c'est qu'il apparaît comme un accapareur à qui la justice ne reconnaît pas le droit de posséder ce qu'il reçoit, c'est qu'il est payé sans avoir travaillé. Il en serait ainsi, dans des partages où l'amour n'aurait point de place. 11 en est tout autrement dès que l'amour intervient.
Nous n'avons point honte de recevoir de nos amis, fût-ce gratuitement. Les enfants partagent le
pain et la bourse de leurs parents, ils héritent leurs biens sans en être humiliés. Cependant ce n'est pas la justice qui règle les rapports du père et du fils, c'est l'amour; ce n'est pas la justice qui distribue dans la famille à chacun sa part, c'est l'amour. C'est l'amour, car la justice suppose entre les personnes une diversité qui n'existe pas entre le père et le fils, tandis que l'amour établit l'unité. En vertu de cette unité, le fils est quelque chose du père et ce qui appartient à l'un, d'une certaine façon appartient à l'autre, si bien qu'en recevant de son père il reçoit son propre bien. Comment rougirait-il de le recevoir? Toutes les législations humaines tiennent compte de ce principe pour juger les rapports des enfants avec leurs parents. Proportion gardée, je puis appliquer cette idée à la charité, dire qu'elle établit entre les hommes une telle amitié, une telle fraternité, une telle unité que l'usage de la fortune devient commun aux pauvres et aux riches. Cette communauté est déjà une conséquence des affections purement naturelles, puisque les philosophes ont répété que pour les amis tous les biens sont communs, elle est à plus forte raison l'effet de la charité, parfaite amitié qui rappelle l'union étroite du Père céleste et de son éternel Fils. Aussi les Actes des Apôtres, après avoir raconté que la charité liait les premiers fidèles au point qu'ils ne formaient qu'un cœur et qu'une âme, ajoutent : « Entre eux tous les biens étaient communs. »
troisième conférence 83
Vous le voyez donc, la charité bien entendue ne peut ni froisser, ni irriter ceux qui profitent de ses dons (i).
Cette vertu ménage la fierté des petits, elle fait davantage, elle honore les déshérités de cette vie et les élève au rang de princes dans la société chrétienne. La justice ne doit l'honneur qu'à des hommes qui se distinguent par leur génie, par leurs qualités, par l'éclat de leurs services. A ses yeux, ce n'est pas assez d'être pauvre pour mériter ses hommages. Ainsi la pauvreté jusqu'à Jésus- Christ était, comme le dit Bossuet, « de la lie du peuple », et exposée à de tels mépris qu'on voyait parfois la masse des esclaves et des prolétaires protester avec colère contre les affronts dont elle souffrait et mettre en danger, par ses rébellions, la sécurité des plus puissants fatals. Le Fils de Dieu, en épousant la pauvreté, lui a conféré une dignité royale. Il suffit de naître indigent pour avoir droit dans l'Eglise au titre de prince et pour y être considéré comme tel. Les pauvres sont princes dans l'Église, parce qu'ils sont les héritiers privilégiés du royaume des cieux. Les grâces du Nouveau Testament leur appartiennent avant d'appartenir aux riches et aux grands et les élèvent au premier rang. Ecoutez les paroles adressées par Jésus-Christ aux disciples qui partagent sa. vie modeste : « Je vous le
(Il Append..N. 5, p. 3J*.
8i !,A CHARITÉ
dis en vérité; un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. » Pierre lui répliquant : « Nous avons tout quitté pour vous suivre, qu'avonsnous donc à attendre? » Jésus répondit: « En vérité, je vous le dis, lorsque, au jour du renouvellement universel, le Fils de l'Homme sera assis sur son trône de gloire, vous qui m'avez suivi, vous siégerez aussi sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël (1). » Promus à cette éminente dignité, les pauvres sont traités en conséquence. On leur bâtit des palais comme aux princes, on leur paye des impôts comme aux princes, on les sert comme des princes. Le secours qu'ils reçoivent n'est plus une aumône qu'on leur jette avec dédain, c'est un tribut qu'on leur offre avec respect. Saint Paul affirme, sur le ton d'une ardeur inspirée, cette vérité propre à notre divine religion. Il écrit aux Romains : « Je vous conjure de prier, mes frères, afin que les saints de Jérusalem daignent agréer le présent que votre charité m'envoie leur porter (2). » Mais les rois, les grands, les princes, loin de se croire abaissés par l'acceptation des tributs qu'on leur paye, en tirent vanité el se considèrent, de ce fait, comme supérieurs à leurs semblables. Dans les démocraties les plus jalouses de la dignité individuelle, on voit les premiers magis
(1) S. Mathieu, xix, 53-28.
(2) Romains, xv, 30-31.
TROISIÈME CONFERENCE 8î>
trats habiter avec fierté les monuments grandioses, s'envelopper dans les magnificences du luxe, luxe et monuments dus aux contributions qu'ils regardent comme un hommage. 11 n'en est pas autrement du pauvre que la charité sainement comprise exalte en le secourant (1).
Enfin, Messieurs, il faut à l'homme, pour qu'il de meure tranquille, une mesure de liberté. La charité qui ne secourrait les petits et les indigents qu'en leur enlevant la liberté dont ils sont jaloux préparerait des luttes sanglantes et furieuses au lieu de répandre la paix ; car, du pain, de la liberté ! voilà les deux cris qui déchaînent toutes les révolutions sociales.
La charité ne demande jamais à ceux qu'elle soulage le sacrifice de leur légitime indépendance. Je le sais, on nous accuse d'imposer nos idées, notre foi, nos pratiques religieuses aux malheureux en échange de nos aumônes. Cette vieille calomnie émane précisément des hommes et des sectes qui refusent tout secours à quiconque n'adopte pas leurs opinions, ne sert pas leur parti, ne donne pas sa voix à leurs candidats. Nous n'avons jamais admis cette distinction, nous n'avons jamais employé ces procédés, nous faisons gratuitement et sans rien exiger tout ce que nous faisons pour les humbles. Quoi qu'en disent des adversaires dont la sincérité -est fort discutable, nous sommes plus
(1) Append., N. 6, p. 314.
qu'eux à l'abri d'un pareil reproche. Il suffit qu'un pauvre entre dans une église pour que leur philanthropie se glace, pour que leur main se ferme. Nous, fils du Christ, nous ne mettons point de conditions à nos libéralités, nous n'essayons pas de forcer les consciences, ni d'obtenir une prière, une confession, un assentiment à nos doctrines pour prix de nos services. Ne savons-nous pas que la contrainte n'atteint pas l'àme, qu'on ne gagne pas des disciples par la crainte, mais par la persuasion? Persuader, montrer la puissance de !a vérité, convaincre, telle ':ST la tiaque nous nous proposons lorsque nous offrons aux indigents, avec l'aliment du corps, le verbe de Dieu qui. est l'aliment de l'esprit, et nous ne retirons ie premier à personne sous le prétexte qu'on a dédaigné le second. Toute l'histoire de la charité rend témoignage à mon affirmation. J'ai le droit de conclure que cette divine vertu, qui laisse aux pauvres toute leur dignité, len? laisse, avec un égal scrupule, toute leur liberté. J'ai même le droit d'ajouter qu'elle l'emporte à ce point de vue encore sur la justice, qu'elle respecte el !a liberté intérieure et la liberté extérieure sans la diminuer, tandis que la justice restreint cette liberté, puisque, pour recevoir un salaire de sa main, il faut de toute nécessité accomplir une tâche, servir un maître ou un patron et du coup mettre des limites à son indépendance (1).
(1) A.pper.0.. N. 1, p. 315.
J'ai le droit enfin d'affirmer qu'en assurant à tous les habitants d'un pays le minimum de bien-être, la part d'honneur et de liberté dont ils ont rigoureusement besoin, elle maintient la tranquillité publique et rend inexcusables les conspirations qui menacent la paix sociale.
« La société humaine, dit Léon XIII, telle que Dieu l'a établie, est composée d'éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain; les rendre tous égaux est impossible, ce serait la destruction de la société elle-même... En conséquence, il est conforme à l'ordre établi par Dieu qu'il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens, qui, tous unis par un lien d'amour, doivent s'aider à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bienêtre matériel et moral (1). »
Ces sages paroles du grand Pontife prouvent assez, Messieurs, que, dans un pays, l'ordre et la paix qui l'accompagne sont fatalement et gravement compromis si chacun ne reste pas volontairement
(1) Encjcl. Quod Aposlolici. Cf. Append., N. 8, p. 315.
au rang où la Providence l'a pincé, content d'un sort où il puise au moins ce qui est nécessaire à sa subsistance, à son honneur, à l'exercice le'gitime de sa liberté. Mois les citoyens d'une nation qui demeureront attachés d'une manière excessive aux biens de la terre, qui obéiront à la voix de l'égoïsme, ne connaîtront point cette résignation. Ils aspireront à l'opulence que la terre ne saurait donner à tous ses habitants, aux dignités qui ne peuvent appartenir qu'à quelques-uns, à la liberté illimitée incompatible avec la discipline d'où dépend le bien public. De là, l'antagonisme des classes, les rivalités et les compétitions entre les individus impatients de se supplanter les uns les autres, prêts à tout briser pour satisfaire l'intempérance de leurs désirs et de leurs ambitions, de là ces intrigues, ces conspirations dont le but, avoué avec cynisme ou caché avec perfidie, est de changer les titulaires du pouvoir pour se substituer à eux, de là ces émeutes qui renversent les trônes, chassent les dynasties, dépouillent ceux qui possèdent, noient dans le crime et dans le sang ceux qui commandent. Etudiez à leurs sources les révolutions intérieures qui, depuis plus de cent ans, ont tant éprouvé notre belle patrie et livré presque périodiquement notre vie national: aux caprices de l'anarchie, vous verrez des sujets insurgés contre l'état de choses qui ne répond ni aux exigences déraionnables, ni aux désirs extravagants de leurs
cœurs. Ouvriers et artisans jaloux de partager le luxe de la bourgeoisie, bourgeois irrites de ne pas donner le ton comme les hautes aristocraties, aristocraties tourmentées par le besoin de commander souverainement comme les rois, gouvernants et minisires pressés de faire servir à leur intérêt privé la fortune de tous : tels sont les auteurs responsables des guerres civiles. Et c'est l'égoïsme qui les meut et qui les arme. L'égoïsme, avec les passions toujours inassouvies qu'il entraîne, voilà la puissance malfaisante qui se dresse contre Tordre social. Benoît XV a rappelé cette vérité quand, dans sa première encyclique, il a rattaché le mépris de l'autorité, l'antagonisme des classes à l'amour effréné des biens temporels, c'est-à-dire à l'égoïsme.
Quelestdonclemoyenderetenirleshabitantsd'une cité dans l'ordre, d'obtenir que chacun, satisfait de sa condition, renonce aux prétentions dangereuses pour la paix publique, aux empiétements, aux usurpations, aux violences qui la troublent?
N'est-ce pas de les détacher des biens temporels, de leur faire comprendre la vanité de la fortune et des honneurs qui ne sont pas employés comme des moyens destinés à la préparation de leur avenir éternel? Mais comment leur inculquer ce sentiment d'abnégation? En leur persuadant qu'ils doivent considérer Dieu et l'aimer comme le bien suprême et total, s'enchaîner à lui par les liens forts et doux de la charité, aspirer à sa possession comme au but