LA GENÈSE DU DÉSESPOIR
« Trist'Ulaautem sceculi morlem operalur.
La tristesse du siècle engendre la mort. »
• II Corinth., vu, 10,
Messieurs,
Pour connaître un mai et le combaltre il faut l'étudier en lui-même, il faut aussi létudier dans ses causes et dans ses effets; dans ses causes afin d'empêcher sa naissaïue et de l'extirper jusqu'à la racine, dans ses elîets afin de mieux mesurer son étendue et d'ajouter aux raisons de le haïr. Nous avons vu comment le désespoir, considéré dans l'acle qui le constitue, nuisait prodigieusement à riiommc en l'éloignant de sa fin dernière et de sa béatitude, comment il offensait gravement Dieu en méconnaissant sa puissance ou sa honte et on nous
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séparant de Jiii par une rupture violente, directe, absolue. Ce soir je veux vous parler de la genèse du désespoir, ou, si vous le préférez, des causes qui le font éclore dans les âmes. D'après saint Thomas les deux causes principales du désespoir sont la luxure et la tristesse.
Tous les vices, toutes les passions déréglées peuvent être le principe du désespoir et le portent secrètement dans leurs flancs comme un poison mortel : les faits nous en témoignent. L'orgueilleux, qui aspirait à occuper le premier rang et qui échoue, passe facilement de la prétention la plus exaltée au découragement et à la dépression. Après avoir cru que les situations exceptionnelles lui étaient accessibles, il s'imagine qu'aucun de ses efforts ne réussira, que sur tous les terrains il sera vaincu, que le succès qui le trahit dans les choses humaines le trahira plus encore dans les choses divines et éternelles. Parce qu'il a manqué un but secondaire, il estime qu'il manquera le but suprême, et on le voit fréquemment se détourner avec amertume du ciel, parce que les événements l'ont obligé à renoncer à des triomphes qui dans la sphère des intérêts temporels ne lui paraissaient pas douteux. L'envieux, qui constate la supériorité de ceux qu'il voulait égaler ou dépasser, tombe aisé-
ment dans un état de désolation intérieure où il se persuade que toutes les issues lui sont fermées et qu'il végétera toujours, pareil aux plantes malingres qui ne germent un instant que pour mourir. L'avare, après avoir consumé sa vie dans l'âpre recherche de l'or sans pouvoir étancher sa soif, finit souvent par penser qu'il ne trouvera pas plus son bonheur en Dieu qu'il ne l'a trouvé dans son argent. Suivez dans leur carrière les hommes que dominent les passions inférieures, vous assisterez à des fluctuations continuelles oij l'espoir et la désespérance tiendront alternativement le sceptre. Ce phénomène est explicable. Ces êtres avaient mis leur confiance dans un bien terrestre, ils s'aperçoivent ou que ce bien leur échappe, ou que ce bien ne leur suffit pas : ils en concluent, par un sophisme familier à l'esprit humain, que, à plus forte raison, le vrai bonheur leur échappera toujours ou les laissera inassouvis. Tous les vices s'enchaînent et d'une façon plus ou moins directe aboutissent au désespoir. C'est ainsi que Caïn tombe de la jalousie dans le fratricide, du fratricide dans le désespoir, que Judas s'achemine par des sentiers glissants delà cupidité au vol, du vol à la trahison de son maître, et de la trahison de son maître au suicide qui est le dernier degré du désespoir.
Cependant saint Thomas signale la luxure comme un des deux vices qui y conduisent le plus naturelle-
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nient. « Desperado causalur ex laxaria^ dit il, le désespoir est causé par la luxure (1). » L'expérience confirme ce jugement et la raison l'explique.
L'expérience le confirme. Les poètes qui ont versé dans l'humeur la plus noire, qui ont déclaré le bonheur plus inaccessible, qui ont blasphémé le plus amèrement la vie, qui se sont le plus violemmentexaspérés contre le devoir et contre la destinée sont les m êmesquiontle plus abusé delà jouissance, qui ont le plus sacrifié au sensualisme. El c'est au lendemain de leurs fêtes libertines, de leurs banquets débraillés, de leurs orgies scandaleuses qu'ils ont prétendu, avec une ironie plus mordante, que la félicité n'est pas ou qu'elle est hors de notre portée. Musset et Byron, par exemple, ont été à la fois les chantres de la volupté et les chantres du désespoir, et dans tous ceux qui les ont imités de près ou de loin on trouve en môme temps quelque chose de leur pessimisme et quelque chose de leur mœurs dissolues.
L'expérience le confirme car, chaque jour, nous assistons à des crises où la luxure et le désespoir se succèdent et s'unissent pour pousser l'homme aux résolutions fatales. Allez au fond des douloureux mystères qui déshonorenttantde familles, demandez pourquoi le charbon, le revolver, la corde, le poison font si fréquemment leur besogne de mort, pourquoi tant déjeunes gens à Taurore de la vie, avant d'avoir tra-
(11 II» II»», q. XXI, nvt. 4,
vaille et même presque avant d'avoir souffert, mettent fin à leurs jours, on vous répondra : c'est un coup de désespoir. Mais d'oi^i venait ce désespoir? Presque toujours d'une passion oii les sens jouaient un rôle souverain. Ah! elle serait longue la liste de ceux qui, de notre temps, après avoir renoncé au bonheur sur la terre et au bonheur dans le ciel, sont sortis brusquement de l'existence, et elle serait presque aussi longue la liste de ceux qui en sont arrivés à cette extrémité à la suite de désordres moraux où leur cœur s'était avili.
Il y a donc un rapport de fait entre ces deux vices, rapport que tous constatent et que la raison doit expliquer.
La raison l'explique. L'espérance chrétienne suppose que nous aimons, que nous désirons la béatitude éternelle. Plus cet amour est profond, al)sohi, plus ce désir est ardent et plus l'espérance est vive, impatiente, laborieuse, entreprenante. De sorte que le meilleur moyen de tuer dans une âme l'espérance du bonheur inlini et des biens qui s'y réfèrent, c'est de la tuer dans le noble amour et dans le céleste désir qui en sont le principe et la racine. C'est ce que fait précisément la luxure. Elle absorbe d'abord toutes les pensées de celui qu'elle entraîne, puis elle s'empare de toutes ses facultés allectives, et peu à peu ce qui ne lui rappelle pas ses plaisirs lui devient à charge, il s'en détache prugrussivement et il hnit par être incapable de
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goûter quoi que ce soit en dehors des objets qui flattent sa convoitise. Voyez-le : ses amis lui sont indifférents, la société lui pèse, il ne trouve plus aucune satisfaction dans la vie de famille, il n'éprouve plus que de la froideur pour sa mère, pour sa femme, pour ses enfants, et, emporté par son penchant tyrannique, il rompt souvent tous les liens qui le retiennent et qui le gênent dans ses débordements; son travail, son métier, ont pour lui perdu leur attrait, ses intérêts même le laissent insensible. Nelson en proie à cette passion oublie sa gloire, et tel autre sacrifie sa patrie. En un mot l'homme de luxure n'a d'attention que pour la joie mauvaise dont il est esclave, le reste lui est fastidieux. Vous le comprenez, en cet état il cesse d'estimer à leur prix les choses de Dieu, il n'est plus domine par la volonté de les atteindre, la perspective d'un paradis où l'on ne jouit que de visions intellectuelles, de satisfactions pures, ne réussit plus à l'émouvoir, il juge sans valeur une félicité où sa passion avide ne trouvera plus sa pâture. Non repiitat eam quasi bonum arduum (1), Dès lors, la béatitude ne lui apparaît plus comme le bien suprême qu'il faut mettre au-dessus de tout, à l'acquisition duquel il faut tout sacrifier, qu'il faut obtenir coûte que coûte. Ad hoc autein, quod bona spiritualia non sapiant nobis quasi bona, aut non
(1) s. Thomas. II* Il^e, q. xsi, art. 4.
videantur nobis quasi magna bona^ prœcipue perducimur per hoc, qiiod affectus noster est infectas amore delectationum corporalium il). Bien plus les joies de l'âme lui semblent fades, ennuyeuses, insipides, comme les aliments suaves et sains semblent amers aux malades. Loin de les apprécier, l'homme de plaisir n'éprouve à leur égard que de la répupjnance et du dégoût. Ecce affectu harum delectationum coniingit quod homo fastidit bona spiritualia (2). De cette disposition naît le désespoir, car nous ne cherchons pas ce que nous trouvons fastidieux, nous nous en éloignons, nous le fuyoas. Nous brisons avec les êtres, les choses qui nous inspirent ce sentiment d'aversion, nous les repoussons comme le mal, nous luttons contre eux comme nous lutterions contre des ennemis. Or, précisément, quand ce mouvement d'hostilité porte sur la béatitude suprême il constitue le désespoir. Non sperat ea quasi quœdam bona ardua, et secundum hoc desperatio causatur ex luxuriâ (3). Si vous avez eu le malheur de tomber dans la luxure, vous savez bien que, par degré, vous en êtes arrivés à cette impression de mécontentement secret, de sourde irritation contre les réalités éternelles; vous savez bien que, peu à peu, vous avez perdu le goût de Dieu; vous savez
(1) s. Thomas. Il» II»«, q. xxi, arl. 4.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
l'espéranck. — 14.
bien que progressivement la coupe de la féiicilé vous a paru sans saveur; vous savez bien que vous avez fini par ne plus espérer un bonheur que vous avez cessé de désirer. Un homme de lettres a écrit un livre intitulé : Du sang, de la volupté^ de la mort. Il a oublié an mot dans cette énumération, le mot de désespoir, car c'est par le désespoir que la volupté glisse dans le sang et demande pour l'homme un refuoe à la mort.
Le désespoir, dit saint Thomas, peut naître de la luxure, il naît plus spécialement encore de la tristesse. Specialius oritur ex acidia. Poîest tamen oriri ex luxuria (1).
La tristesse, voilà, pour le docteur angélique,la principale cause du désespoir.
Il est des tristesses saines et sanctifiantes qui, loin d'énerver l'espérance, l'excitent et la raffermissent. L'homme qui sent la vanité, l'instabilité des joies du temps, s'élance avec ardeur vers la félicité que lui promet l'éternité. Plus il est déçu par les surprises du présent, plus il s'attache aux perspectives de l'avenir; plus son âme est mal à l'aise dans un monde qui le trompe, qui l'exploite, qui le froisse, plus il aspire à entrer dans la société idéale
(1) s. Thomu. II» llae, q. XXI, art. 4.
qui ne connaît plus le mensonge, la perfidie, Tinjustice, la pervcrsilé. Quand ils languissaient aux bords des fleuves de Bobylone, les Israélites comprenaient mieux la grandeur des fêtes et la pureté des allégresses que leur avait ofPerles Jérusalem. Après avoir bu la lie des calices que nous présente le démon, nous prisons davantage le banquet du Père céleste; après nous être heurtés à l'inconstance des amitiés humaines, nous cherchons plus volontiers un refuge dans le sein toujours ouvert de la Divinité; après avoir été blessés par les créatures, nous devenons plus impatients de rejoindre le Créateur qui ne blesse personne, mais qui, au contraire, se plaît à panser et à guérir toutes les plaies; après avoir souffert de notre contact avec le mal, nous goûtons plus avidement les satisfactions que nous ménage noire commerce avec le bien. Il est donc des tristesses salutaires qui stimulent notre espoir, lui impriment un plus ardent essor en l'affranchissant des misères qui retardaient son vol.
Mais il est une autre tristesse, une tristesse accablante qui pèse sur l'âme, qui brise ses ailes et qui est à l'espérance ce que la paralysie est aux nerfs moteurs. Glle déprime la volonté, elle nous persuade qu'il nous est dêfoudu d'aspirer au but que nous désirons atteindre, que le succès est impossible; sans tenir compte des moyens que la Providence nous assure pour parvenir knotre fin, elle ne
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nous montre que les obstacles, elle les grossit jusqu'à ce qu'ils nous paraissent insurmontables. La conscience en proie à ce pessimisme se rappelle les échecs qu'elle a subis, elle se plaît à récapituler les naufrages sans nombre oii elle a sombré, la variété des efforts inutiles qu'elle a tentes, les humiliations qu'elle a dû dévorer. Ne s'est-elle pas trompée quand elle s'estappuyéesurla fidélitédes hommes? Ne s'estelle pas trompée quand elle s'est fiée aux promesses de la fortune? A-t-elle abouti quand elle a pris au sérieux ses propres résolutions? Ne s'est-elle pas toujours trahie elle-même et n'a-t-elle pas toujours été trahie par les autres? L'homme doit reculer devant un grain de sable, et il aurait la prétention de vaincre les difficultés colossales qui s'accumulent sur le chemin du bonheur ! Des forces inférieures l'ont empêché de saisir le pouvoir, de gagner une sympathi€, et il triompherait des puissances sans nombre conjurées pour lui interdire l'entrée du ciel! Non, il faut en prendre son parti, nous sommes des êtres misérables qui doivent se résigner à leur sort et renoncer à la satisfaction de leurs plus impérieux désirs. Perdu dans cette sombre mélancolie, l'homme s'abandonne lui-même, il se renferme dans sa douleur, il décide que ses aspirations vont au delà de son pouvoir, que la sagesse lui impose d'oublier un idéal irréalisable et une illusion qui s'évanouira en fumée. Du jour où cette conviction s'est emparée
de son esprit, il perd confiance, il ne compte plus ni sur lui, ni sur les autres, il ne compte même plus sur Dieu, il juge que, pour échapper à la déception, on doit dédaigner l'espérance et, autant qu'on le peut, faire lî d'un rêve chimérique. Quand cette tristesse parvient à dominer l'âme, l'âme reste convaincue qu'il lui est interdit de sortir de sa misère et de s'élever jusqu'au bonheur, objet de vœux ardents. Ses ressorts se brisent et elle tombe dans un marasme qui lui enlève toute énergie, dans cette torpeur qui est inséparable du désespoir « Lorsque, dit en substance saint Thomas, cette tristesse l'emporte, tout nous semble impossible, et le plus grand de tous les biens nous apparaît comme le plus inaccessible. Quaiido in affecta hominis dominatur, videtnr eiquod nunquam possit ad aliquod bonum elevari (Ij.
Messieurs, luttez contre toutes les passions qui ouvertement ou hypocritement vous conduiraient au désespoir. Luttez contre l'orgueil qui, après vous avoir enivré de ses vapeurs capiteuses, vous précipiterait dans les abîmes creusés par ses ambitions insensées, luttez contre l'envie qui n'excitera votre ardeur que pour vous aigrir par les déceptions qu'elle vous prépare, luttez contre l'avarice qui ne flattera votre cuj)idité que pour vous jeter Jaiis le
(1) II* ll»e, ^i. XXI, art. 4.
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vide, mais luttez surtout contre la luxure et contre la noire mélancolie qui donnent le plus ordinairement naissance au désespoir.
Ne laissez pas volrc âme s'enfoncer dans les plaisirs des sens: là, elle ne sait plus apprécier les joies de l'esprit, elle prend en horreur la félicité et, par un mouvement à la fois violent et capricieux, elle se détourne de Tobjet qui seul peut combler ses désirs et apaiser sa soif du bonheur. Vous abandonner au flux et au reflux des passions sensuelles, c'est vous éloigner de la béatitude. N'écoutez pas davantage les suggestions de celte tristesse malsaine qui produit dans l'âme un relâchement universel, qui ôte à la volonté toute force et qui finit par noyer l'espérance dans ses ondes amères. Réagissez virilement contre les assauts de la sensualité, affranchissez-vous de sa tyrannie si pernicieuse par la mollesse qu'elle enfante. Réagissez joyeusement contre le mysticisme désolé, contre le pessimisme maladif qui finissent par triompher des caractères les mieux trempés, par nous ius[)irer le dégoût de la béatitude et des moyens qui nous en ouvrent l'accès. Ainsi soit-il.