JEUDI SAINT
LA. GENESE ET LES SUrrES DE LA PRÉSOMPTION
Prsesumentes de se et de sud virtule gloriantes humilias.
Vous humiliez ceux qui présument trop d'eux-mêmes et qui se glorifîent de leurs propres forces.
{Judith, VI, 15.)
Messieurs,
La présomption est une espérance égarée, une espérance excessive qui nous excite à trop compter sur nous ou à compter d'une manière déréglée sur Dieu. Loisque Thomme compte sur lui-même plus qu'il ne convient, il offense directement, vous ai je dit, la magnanimité, verlu destinée à poursuivre de grands desseins en disposant de grands moyens, indirectement il froisse l'espérance en
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lui retirant, pour le placer en soi, l'appui qu'elle doit placer en Dieu. Lorsque l'homme s'appuie sur Dieu pour faire son salut sans respecter l'ordre auquel Dieu a soumis le don de lui-même et de la béatitude, il blesse directement l'espérance en diminuant la puissance, en abusant de la bonté, en supprimant la justice de l'Etre éternel. Je dois aujourd'hui, pour achever mon enseignement, vous parler de la genèse et des suites de celte double présomption.
La cause de la présomplion considérée sous ses diverses formes, c'est l'orgueil qui est plus ou moins grave selon l'importance du désordre qu'il produit.
Quand il prétend arriver au bonheur par ses propres forces et suffire à le mériter par ses vertus personnelles, le présomptueux s'inspire évidemment de l'orgueil et de la vanité. C'est parce qu'il entend avoir toute la gloire de son salut et de son succès, c'est parce qu'il ne veut pas partager cette gloire même avec Dieu qu'il entreprend de poursuivre sa fin sans demander secours à personne : il n'a pas besoin des moyens surnaturels que la religion offre aux faibles pour parvenir à la connaissance de la vérité, à la pratique de la justice, à la vision face à face et à la possession de l'Infini. Cette disposition
nous la retrouvons dans tous ces hommes qui affichent la résolution de s'affranchir de toute autorité extérieure, d'acquérir toute science par leur seul effort, de n'accepter que les idées émanées de leur propre esprit, d'éclairer le monde par la lumière qu'ils auront découverte, de transformer la société par l'application des systèmes dont ils auront été les inventeurs; nous la retrouvons dans ces chrétiens qui, ne tenant à peu près aucun compte en pratique de l'élément surnaturel dans la préparation du royaume des cieux, s'appuient sur leur générosité native, sur l'énergie de leur volonté comme sur la puissance principale d'où ils attendent leur triomphe en cette vie et dans l'autre; nous la retrouvons dans les théoriciens de toutes sortes qui espèrent dans le régime intellectuel, politique, social, économique de leur choix pour restaurer l'ordre moral et rendre à la Religion la place prépondérante qui lui appartient. S'ils ont en eux-mêmes cette confiance excessive, s'ils vont jusqu'à s'attribuer un rôle qui ne convient qu'à Dieu, s'ils disent implicitement, comme l'ange des premiers jours : « Je m'élèverai sur mes propres ailes jusqu'au ciel et je serai semblable au Très-Haut»; n'est-ce pas qu'ils s'estimenttrop eux-mêmes, qu'ils s'exagèrent leur puissance, qu'ils méconnaisseut la disproporliou qui existe entre le but poursuivi et les moyens dont ils disposent, n'est-ce pas, en un mot, que leur présomption suit leur orgueil, qu'ils sont téméraire-
ment présomptueux parce qu'ils sont follement orgueilleux, qu'ils ne se guériront du premier mal qu'en se guérissant du second?
La présomption sous sa seconde forme nous persuade, vous ai-je dit, que Dieu nous sauvera, même si nous ne correspondons pas à sa grâce, même si nous négligeons toutes les bonnes œuvres et si nous nous plongeons dans le mal sans essayer de nous contenir, même si nous attendons le dernier moment pour nous convertir ; elle nous persuade, quand elle arrive à son dernier degré de gravité, que Dieu nous pardonnera, même si nous ne lui témoignons aucun repentir de nos fautes, qu'il nous couronnera, même si nous n'avons pas combattu, qu'il nous paiera, même si nous n'avons pas travaillé, qu'il nous récompensera, même si nous ne l'avons pas mérité. L'orgueil nourrit cette seconde présomption comme il nourrit la première. Supposer en effet, que nous sommes tellement grands, tellement nécessaires à Dieu, que Dieu ne se résignera jamais à se passer de nous, comme s'il avait besoin de nous, comme s'il trouvait en nous sa gloire et son bonheur plus qu'en lui; supposer que, pour s'assurer notre compagnie, Dieu oubliera les lois de sa justice, l'ordre de sa Providence, et que, en somme, il se résignera aux concessions les plus indignes de sa majesté en vue de ne pas se séparer de nous, n'est-ce pas le dernier mot de l'orgueil? Or nous avons entendu ces présomptueux prononcer
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avec assurance que Dieu, s'il existe, s'honorerait en les invitant, quoi qu'ils eussent fait, à son foyer, que le désir de converser avec eux et pour ainsi dire de profiter de leurs lumières l'emporterait en lui sur le devoir de punir leurs crimes, qu'il sentirait sa justice désarmée par le concours bénévole de leur science et de leurs vertus. Nous les avons entendus répéter que Dieu serait si flatté de les recevoir qu'il ne s'inquiéterait pas de savoir s'ils ont bien ou mal fait, s'ils ont été saints ou misérables, mais qu'il se hâterait de les accueillir avec empressement et de les introduire dans un royaume dont ils seront un ornement indispensable. Oui, l'orgueil, par un phénomène assez incompréhensible, en arrive à cet aveuglement, à penser que l'homme est plus nécessaire à Dieu que Dieu n'est nécessaire à l'homme, à cette folie que l'homme pourrait sans trop d'inconvénients se séparer de Dieu, mais que Dieu ne pourrait pas se séparer de l'homme, surtout de l'homme de génie, sans déchoir et sans devenir malheureux. Orgueil colossal qui donne naissance à une présomption ridicule et extravagante, à une présomption ijue les docteurs rangent parmi les péchés contraires au plus élémentaire bon sens et au Saint-Esprit.
Quelles peuvent être après cela. Messieurs, les suites do la présomption?
LESl'KUANCE. — 16.
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Le présomptueux, qui compte sur lui-même pour se sauver et pour sauver les autres, est dans la société chrétienne un élément de trouble et de discorde, voilà la première conséquence de son péché.
Il n'attend pas, en effet, de la grâce de Dieu le salut de sa personne, le salut de ses semblables, la régénération du monde, il les attend de l'idée qu'il a découverte, de la méthode et du système qu'il a inventés. Il pense que l'avenir est compromis, que les âmes sont en danger si l'on ne se rallie pas à sa philosophie, à ses conceptions politiques et sociales, que le royaume de Dieu menace ruine, si les individus, si l'Eglise ne suivent pas sa tactique. Il faut marcher à sa remorque ou se résigner à des échecs dans lesquels la religion perdra tout son prestige, le Christ toute son influence, l'Evangile toute son autorité. Convaincu de son infaillibilité personnelle, sûr que quiconque ne le sert pas avec ardeur trahit le ciel et l'humanité, il essaie par mille moyens de s'imposer à ses inférieurs, à ses égaux, à ses chefs. Lorsqu'on lui refuse la confiance absolue qu'il demande, il s'indigne, il s'agite, il se remue, il accuse, il maudit. Si l'autorité qui a la garde des âmes ne s'incline pas devant lui, ou bien il se révolte ouvertement, ou bien il conspire secrètement. Ouvertement révolté, il déchire l'unité catholique en entraînant dans sa fortune les esprits qu'il a séduits : c'est l'histoire de tous les hérétiques qui, pleins d'une confiance tcmérnire dans leur génie et mettant leur
jugement au-dessus des jugements de l'Église, n'ont pas hésité, pour faire triompher leur idée, à bouleverser le monde, à ameuter contre le C-lirist les pouvoirs séculiers, à demander du secours à l'impiété, à la haine, à la violence. Secrètement résolu à l'opposition, le présomptueux répand la zizanie dans le champ du Seigneur, il sème la défiance contre ceux qui sont chargés de gouverner les fidèles, il rend leurs actes suspects, il en révoque en doute la valeur obligatoire ou l'authenticité, par ses menées il entretient le malaise, il jette partout le trouble et la dissension. Descendez dans son cœur, vous découvrirez au principe de sa conduite la prétention de parer à tous les maux et d'assurer le triomphe du bien par son action personnelle, vous vous apercevrez qu'il a confiance dans la vertu de ses œuvres plus que dans la prière, plus que dans les sacrements, plus que dans la grâce, plus que dans le Christ, plus qu'en Dieu lui-même, qu'il préfère voir le monde périr que de le voir sauvé par un autre que lui. Puisse la Providence dissiper la nuée des docteurs, des prophètes présomptueux qui opèrent, aujourd'hui comme toujours, de si grands ravages dans la vigne du Père céleste, et qui par leur intolérable orgueil nuisent si gravement à la paix iiilel- Icctuelle et morale apportée sur la terre par le Sauveur.
L'échec absolu est la seconde conséquence de cette prcniièro pr(''sninp(ion. i/iioinnie (|ui repoiis'^"
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le secours de Dieu pour ne s'appuyer que sur luimême manque fatalement sa destinée. Il tombe sous la condamnation du Christ qui a dit en parlant de l'ordre surnaturel : « Sine we, niliil potestis facere, sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Le Seigneur assiste au spectacle de cet être qui veut atteindre par sa seule intelligence, par sa seule volonlé, la suprême vision et la suprême gloire, qui vit secrètement de cet etfort stérile, enfantin; il attend le dernier jour pour proclamer l'insuccès inévitable, définitif du présomptueux qui a rêvé de se passer de la cause première dans l'œuvre du salut éternel.
Le présomptueux, qui s'appuie sur la bonté de Dieu sans penser à sa justice, se donne d'abord à lui-même un motif de retarder sa conversion.
Par une disposition qui est la conséquence fatale de son état d'esprit, il remet au lendemain les décisions qui s'imposent à lui sur le champ. E^st-il jeune? 11 considère qu'il a devant lui un long avenir, qu'il lui reste premièrement beaucoup de temps pour s'abandonner à ses instincts, puis beaucoup de temps pour changer ses sentiments et sa vie, et il se comporte comme s'il était à l'abri d'une mort prématurée. Est-il dans Tàge mûr? H calcule q.u'il a toutes les chances de parvenir à la vieillesse, que pendant les années- qui lui reslent il aura tout le loisir de penser à son avenir éternel. Ses cheveux
ont-ils blanchi? Il se promet encore de longs jours, il ne conçoit pas que Dieu puisse venir le frapper sans le prévenir et il attend un signe du ciel pour se préparer au jugement. 11 ne réllécliit pas que Dieu a tempéré ses promesses par ses menaces, qu'il a proposé, selon le mot de saint Augustin, le. pardon aux désespérés pour ranimer leur confiance, que, pour intimider les présomptueux et pour les émouvoir, il a rendu le moment de leur mort incertain et leur a prédit qu'il viendrait les surprendre comme un voleur (1). A chaque instant, Messieurs, n'assistons-nous pas à la déception du présomptueux? Ne le voyons-nous pas, qu'il soit au début, au milieu, à la fin de la vie, disparaître soudain avant môme d'avoir songé qu'il touchait au terme ? Ne l'entendons-nous pas, quand il est, de l'avis de tous, frappé mortellement, remettre à plus lard son retour vers Dieu, former des projets comme s'il avait une éternité devant lui et descendre au tombeau sans y penser et sans avoir rien fait pour se préparer au jugement qui l'attend? Ah! sans doute, la miséricorde qu'il a toujours invoquée pour justifier son incroyable négligence ne lui manquera pas, mais la justice dont il n'a tenu aucun compte renoncerat-clle à ses droits? L'on tremble en assistant à certaines agonies et en pensant que, par suite d'une confiance téméraire, tant d'ùmes ont vécu pendant
(1) Saint Alxlstin. De Verbis Domini, 1. III, sermo x.
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cinquante, soixante, quatre-vingts ans sans s'inquiéter de leur éternité !
Si le présomptueux, docile sans lesavoirpeut-être, mais docile aux enseignements de Luther, s'imagine que l'on obtient le pardon sans se repentir, et la gloire sans l'avoir méritée, il ne reconnaît plus même la nécessité de se convertir, fût-ce au dernier moment. 11 persévère dans le mal jusqu'à la fin, il s'abandonne à ses passions sans s'inquiéter d'un lendemain qui ne peut être qu'heureux, et il s'endort dans une paix d'autant plus profonde qu'elle est plus trompeuse. Poussée à son dernier degré la présomption entretient une insensibilité qui ne s'émeut ni de la mort, ni du jugement, une sécurité qui, s'autorisant de la bonté infinie, bannit de l'âme l'idée de la justice éternelle. Oh! que je crains le tribunal suprême pour tous ces malheureux qui, s'étant livrés à leurs passions et s'y étant livrés jusqu'à leur dernière heure, sous prétexte que la miséricorde de Dieu est infinie, n'ont pas même essayé de laver leur passé par une larme, ni de préparer leur avenir par un regret, par une aspiration sincère vers le bien!
Mais il arrive que le présomptueux se rend compte de son erreur et que la crainte excessive de la justice succède en son cœur à la confiance exagérée dans la miséricorde. Il arrive que tout à coup le voile qui lui cachait la vérité se déchire, que
ses fautes qui lui semblaient sans importance se présentent à ses yeux sous leur véritable physionomie et l'épouvantent par leur nombre et par leur gravité. Il arrive qu'il est frappé de ce que, néant, il ait osé s'élever contre Dieu, lui qui avait vécu de la pensée que Dieu ne pouvait pas s'élever contre un néant, il arrive que, s'étant imaginé d'abord que rien ne peut épuiser la miséricorde, il s'imagine maintenant que rien ne peut fléchir lajustice, il arrive qu'au lendemain du jour où il a cru Dieu incapable de punir, il le croie par un revirement extrême incapable de pardonner, il arrive en un mot que de la présomption l'homme tombe dans le désespoir. Il suffit pour cela, d'un côté, que la conscience se réveille et lui montre l'indignité de sa conduite, de l'autre, que le malheureux soit frappé par l'idée de la justice sans penser à la bonté. On trouve fréquemment dans les choses humaines ce passage de la folle prétention au découragement absolu, on le constate aussi dans les choses divines.
Si, Messieurs, l'orgueil est la véritable cause de la présomption qui blesse si gravement l'espérance, pour garder l'espérance cultivons l'humilité qui se mêle à toutes les vertus. A l'école de l'humilité nous apprendrons à nous défier justementde nous-mêmes, de nos idées, de nos œuvres, de nos méthodes, de nos systèmes, et nous nous souviendrons que nous puisons en Dieu, nou en nous, la force de vivre
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saintement sur la terre et de nous élever au ciel, qu'il faut demander à la prière, à la pénitence, à l'Eucharistie l'énergie dont nous avons besoin pour mettre en œuvre TEvangile et pour mériter le bonheur éternel.
A l'école de l'humilité nous apprendrons que Dieu n'a pas besoin de nous et que c'est par bonté, qu'il partage avec nous sa gloire, nous apprendrons qu'il a le droit d'exiger que nous employions toute la vie présente à préparer la vie future dont il daigne nous promettre la possession, qu'il a le droit d'exiger de nous le repentir après avoir supporté nos offenses, et le mérite avant de nous conférer la béatitude.
A l'école de l'humilité enfin, nous apprendrons à craindre les surprises de la mort, à nous comporter comme si, à chaque instant, nous pouvions être appelés à rendre nos comptes au tribunal du souverain Juge, en un mot à suivre tout l'ordre delespérance et à repousser tous les conseils de la présomption. Ainsi soit-il