LES PERSPECTIVES DE LESPÉRANCE CHRÉTIENNE
Éminentissime Seigineur (l), Messieurs,
La seconde vertu tliéologale porte un des noms les plus aimables de la langue humaine : elle s'appelle TEspérance. Les espérances issues de la nature sont déjà des puissances de premier ordre; elles sont le stimulant de nos entreprises, le soutien de nos efforts, le principe de notre ténacité. A leurs rayons naissent, mûrissent, se dorent tous les fruits de notre activité. Où elles luisent, l'âme vibre, le courage se relève, la douleur se console; où elles brillent avec éclat, le labeur devient intense, la lulte intrépide, la constance inlassable ; où elles pAlissent, le mouvement hésite, se traîne, s'emlort; où elles s'éteignent, l'élan se brise et lliomme désarmé
(1) S. E. Mgr le cardinal A mette, iircliev('t|iic île l'aris.
12 l'espérance
s'effondre dans l'inertie. Leur valeur dépend d'abord de la noblesse des biens qu'elles poursuivent. Parlois, elles nous emportent très haut et très loin dans la sphère de l'idéal, parfois aussi elles se déshonorent dans la recherche d'un but vulgaire, indigne ou même abject. Quoi qu'il en soit, l'espérance chrétienne s'élève infiniment au-dessus des sentiments dont je viens de parler. Elle les dépasse autant que les choses divines dépassent les choses humaines. Elle doit sa première supériorité aux perspectives quelle ouvre au cœur. Quelles sont ces perspectives? En d'autres termes, jusqu'oîi s'étendent les ambitions légitimes et sacrées de l'espérance chrétienne? Voilà le problème qu'il faut résoudre aujourd'hui.
L'espérance est une des vertus que l'homme moderne a le plus offensées. Trop souvent elle a sombré dans le noir pessimisme, dans la mélancolie maladive, sensuelle, où philosophes et poètes, artistes et savants ont puisé leurs malfaisantes inspirations. Puissiez-vous au terme de celte station sentir vivre intégralement et joyeusement en vos consciences la faculté qui, après la foi et la charité, est le meilleur ressort de l'organisme surnaturel.
L'espérance chrétienne regarde avant tout l'éternité; les principales perspectivesou vertes par ellesont: la perspective du bonheur absolu pour l'individu, la
perspective d'un état parfait pour la société des croyants, la perspective d'une transformation glorieuse pour l'univers.
Nous sommes sûrs par la raison et par la foi de l'immortalité personnelle et consciente. A cette immortalité l'espérance promet la béatitude, je veux dire le bien qui condense dans sa simplicité tout ce que le monde renferme à l'état dispersé d'être, de vie, de vérité, de douceur, d'éclat, de beauté, tout ce que la création offre de désirable, tout ce qui est susceptible à quelque degré de ravir l'esprit, d'émouvoir le cœur, denchanler l'imagination et la sensibilité, de renouveler la matière même; le bien qui, unissant en lui les délices répandues dans les innombrables substances distinctes de la sienne, possède en outre une perfection propre, n'appartenant qu'à lui et dont l'univers fini ne porte ni l'image, ni la trace; le bien impérissable, défendu par sa nature contre la décrépitude, contre les coups et les mutilations, le bien éternel qui, étranger aux évolutions, aux cbangements, a toujours été et sera toujours ce qu'il est ; le bien auquel rien ne manque; le bicu que nos idiomes essaient de qualifier en lui appliquant les luots les plus forts, les plus significatifs, eu donnnnt h ces mots un sens démesuré, transcendant, sans réussir à exprimer ce qu'il est, sinon par uue analogie inliruie et lointaine. Dieu, considérécommele souveraiu bienderhomuie.
14 I.'ESPE RANGE
tel est rineiïable objet vers lequel s'envole l'espoir chrétien et dont nous escomptons pour chacun de nous la possession.
Oui, Messieurs, l'individu dominé par la seconde vertu théologale espère atteindre Dieu lui-même, l'atteindre non plus dans les œuvres sorties de ses mains, non plus à travers les énigmes et les symboles de la Révélation, non plus par l'intermédiaire des formules mystérieuses du dogme, mais directement, immédiatement, dans son essence. 11 espère le voir face à face, à découvert, pénétrer par la pointe de son esprit dans les profondeurs de la Réalité infinie, être lumineusement initié au secret intime de son être, assister au spectacle de son activité immanente, contempler Fintarissable fécondité d'où naît le Verbe, d'oii procède l'Amour, partager au grand jour la vie, la gloire, la joie de l'auguste et adorable Trinité. Il espère trouver dans cette possession l'apaisement de tous ses désirs, des plus impérieux comme des plus discrets, de ceux qui surgissent de la saine nature comme de ceux qui émanent du baptême et de la grâce céleste.
Les biens finis, qui sont à votre portée, ne se donneront jamais tous ensemble à vous; vous jouirez moins de la présence de l'un, que vous ne soulTrirez de l'absence de l'autre, et quand vous aurez acquis celui qui vous manque, un troisième se dérobera dont vous ne pourrez vous passer sans douleur. Vou» H^n pauvres, vous vous imaginez que la for-
tune vous rendrait heureux. Erreur! Vous voilà riches, la santé vous fait défaut. L'avez-vous recouvrée ? Vous soupirez après le plaisir. Le plaisir accourt et vous enivre, mais le pouvoir vous fuit, la gloire vous ignore, vous n'êtes pas contents. Un désir satisfait en éveille un autre qui perpétue votre inquiétude et vous laisse aussi altérés que devant. Supposez que la création se livre à vous sans réserve, que vous puissiez la presser comme un fruit et en extraire jusqu'à la dernière goutte la suavité qu'elle récèle en son sein, vous seriez encore inassouvis. L'ennui, le dégoût vous envahiraient bientôt, vous continueriez à vous plaindre. L'âme humaine est plus grande que le monde : dès qu'un objet est limité, il est impuissant à la remplir jusqu'au bord.
Si mon cœur fatigué du rêve quirobsède
A la réalité revient pour s'assouvir,
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide',
Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.
Une immense espérance a traversé la terre. Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
Nous espérons par la possession de Dieu voir cet abîme se combler et cesser cette misère. Tous les désirs du chrétien seront satisfaits et débordés pai la surabondance des biens qui lui seront prodigués. La passion de connaître nous inquiète, une vérité plus vaste que notre intelligence abreuvera notre pensée de ses ondes lumineuses; le besoin d'aimer sans réserve, sans crainte, sans remords, sans mesure,
16 l'espérance
nous tourmente, notre cœur pourtant agrandi se perdra dans le sein de la souveraine beauté; nous soupirons après la joie infinie, notre être trop petit pour contenir celle qui nous est prépare'e s'y plongera tout entier.
L'àme et ses spirituelles facultés puiseront directement en Dieu leur bonheur (1). Mais pareilles aux grands fleuves dont les eaux surabondantes franchissent les rives pour inonder les campagnes et les féconder, elles verseront le trop plein de leur félicité dans la sensibilité, qui totalement renouvelée supportera sans faiblir des spectacles, des harmonies, des émotions dont je ne saurais vous peindre la vertu enchanteresse. Le torrent de la béatitude descendra des sommets de l'âme jusqu'au corps qui complètement transfiguré ne connaîtra plus les infirmités, les frissons douloureux, les tortures, les agonies dont il souftre tant sur la terre. Ressuscité, glorifié, imprégné de qualités surnaturelles et comme spiritualisé, il vivia nulant qu'il est capable de vivre, il partagera la perfection et le triomphe de la personnalité dont il aura été le compagnon et l'instrument.
Nous n'atteindrons pas Dieu en passant, nous entrerons en lui comme dans une terre définitivement conquise : il nous appartiendra pour toujours sans que nous ayons à craindre de le perdre. Sur la terre nous tremblons continuellement pour nos demi-
(I,; App,, 11" 1, p. 299.
bonheurs. Les re'alitcs qui nous charment sont fragiles, un rien suffit à les briser : un orage anéantit la moisson du laboureur, une crise économique fait sombrer la fortune gagnée aux prix de longs efforts, un accident, un peu de froid détruisent une santé réputée inébranlable. Quand les biens tout relatifs où nous nous absorbons ne périssent pas, ils s'arrachent à notre étreinte et nous fuient: un caprice de la multitude nous confère le pouvoir, un autre caprice nous l'enlève, les amis se reprennent comme ils s'étaient donnés. Et si le bonheur ne nous manque pas, c'est nous qui manquons au bonheur : le spectre de la mort nous menace perpétuellement et finit par nous ravir aux choses, aux personnes qui nous rendaient heureux à quelque degré.
Rien de pareil à redouter dans le ciel ouvert à notre espoir. L'Etre qui nous conférera la vie pleine ne périt pas, ne vieillit pas. La mort vaincue, désarmée, détruite ne pourra pas frapper les élus de s(»s coups violents ou sournois. Ue [)lus, le lieu qui nous unira au Créateur sera indissoluble, toutes les puissances qui voudraient nous séparer de lui se heurteront en vain aux portes de la Jérusalem nouvelle, et d'autre part ni Dieu ne se retirera de l'homme qu'il aura couronné, ni l'homme ne voudra rompre avec Dieu : liés l'un à l'autre ils seront associés pour les siècles des siècles.
Peut-être ce bonheur vous paraîtra-t-il monotone, peut-être avcz-vous peur de vous en lasser, d'y rcnl'espéranck — 2.
18 l'esi'Euaxce
contrer l'ennui? Bannissez cette crainte. Si les satisfactions du présent engendrent vite la fatigue ou le dégoût^ c'est que les unes nobles par elles-mêmes nous imposent des efforts qui nous rebutent et nous épuisent, c'est que les autres sont trop basses pour nous contenter longtemps. On renonce aux premières parce qu'elles s'achètent au prix de trop durs sacrifices, aux dernières parce que se reprenanton cesse de les désirer. Dans l'autre monde les puissances régénérées, nourries par Dieu s'exercent sans peine et atteignentfacileme.nt,joyeusementleurobjet. Cet objet est tellement parfait, l'on y puise tant de délices que l'âme en est enivrée sans jamais connaître la satiété. Que nous sommes loin. Messieurs, du système implacable emprunté par plusieurs de nos contemporains à Epicure, à Lucrèce, aux philosophes primitifs et embarrassés de la Grèce, système qui refuse à l'individu le bonheur personnel ! On y dit bien que l'homme vertueux sera immortel, mais cette survivance n'est rien qu'un simulacre d'immortalité, car elle appartient aux œuvres du génie, de la bonté, et non à leur auteur qui reste sujet à « la caducité universelle », emporté vers le gouffre où tout se dissout, frustré, en définitive et pour parler clair, de la béatitude consciente dont il ressent un si impatient désir (1).
(1) « Los œuvres do l'homme do génio et do l'homme de bien échappent seules ainsi à la caducité universelle, car soûles elles comptent dans la somme des choses acquises et leurs fruits vont grandissant, même quand l'humanité ingrate les oublie. » Renan. Livre de Job, p. xci. Cf. Append , n. 2, p. 300.
L'espérance s'étend au delà du bonheur personnel, elle ouvre une seconde perspective, celle dun état parfait et totalement heureux pour la société des croyants. Par nature elle ne s'attache qu'au bien propre de l'individu, mais sous l'influence de l'amour qui nous lie à nos semblables et nous fait leur vouloir les avantages que nous nous voulons à nousmême, elle élargit ses cadres, ses horizons et elle s'intéresse au sort futur de tous les hommes (1). Le chrétien attend pour ses frères la félicité qu'il demande pour lui, il salue d'avance l'Etat idéal où Dieu, assez riche pour se communiquer à la foule innombrable des saints, sera devenu le spectacle et l'aliment de tous en se donnant cependant complètement à chacun et comme s'il ne se donnait qu'à lui seul. Les partis humains rêvent un changement qui renouvellera la face du monde, annoncent le triomphe d'un progrès où les plus déshérités trouveront le bien-être qu'ils réclament. A les entendre, la lutte des classes et des factions, les découvertes des savants et le labeur des ouvriers, les bouleversements politiques et les efforts industriels, les revendications irritées des uns et les concessions arrachées aux autres, les discussions pacihques et les révolutions sanglantes préparent cet Tige d'or. C'est avec cette espérance que l'on essaie de tenir les malheureux en halciae, de soutenir leur courage, de modérer leur impa-
(1) Apjjend., n. :?, y 300.
lience, de calmer leur colère. Nous aussi, nous appelons de nos vœux et nous attendons le jour où un peuple venu de tous les points se réunira pour former une communauté parfaite. La religion nous permet et nous ordonne de lever des yeux chargés d'espoir vers cette Jérusalem dont tous les citoyens seront rassasiés de joie et de gloire. Sous ses auspices, nous appelons l'avènement du royaume de Dieu. Le royaume de Dieu parvenu à son apogée, c'est la victoire de l'unité, qui met fin aux divisions et aux déchirements dont nous souffrons dans le temps; de la justice qui, distribuant la récompense selon les mérites^ établira un ordre respecté et une hiérarchie immuable; de lafraternité, qui fera communier les âmes aux mêmes visions, au même amour, aux mêmes extases. Là, nulle voix discordante ne viendra troubler l'harmonie des choses, nulle plainte n'attristera les oreilles de la multitude bienheureuse. Chaque pierre vivante sera contente de la place que l'artiste suprême lui aura assignée; d'une extrémité à l'autre de l'immense sanctuaire on ne respirera que l'air embaumé de la paix et de la félicité. Au sommet, Dieu dans la jouissance infinie que seul il épuise, près de lui, le Christ égal au Père par sa Personne, et dominant par la gloire de son humanité l'armée des élus, au-dessous, la Vierge avec tous les privilèges attachés à sa vertu et à sa dignité de mère du Verbe incarné, puis sur plus de mille degrés, comme dit Dante, les anges et les
saints recevant une dose de lumière, de béatitude proportionnée à leur grandeur et tous satisfaits : telle est la seconde perspective de l'espérance.
Voici la troisième. Le pessimisme prédit que l'univers se hâte vers une catastrophe finale où il perdra son éclat et sa beauté. Notre espérance se cabre contre cette sombre doctrine. Elle compte que les mondes ne seront ni détruits, ni abandonnés au hasard des forces contraires qui, se combattant les unes les autres, plongeraient les éléments dans une lutte sans issue, dans un chaos ténébreux, dans une anarchie irrémédiable. Elle compte que Dieu conservera son œuvre et saura la défendre viclorieusement contre les puissances acharnées à sa ruine. L'optimisme aime à répéter qu'à la suite de changements sans nombre la création s'épurera progressivement, éliminera les principes de corrup-^ tion et finira par se condenser dans un élément d'une activité intense, d'une subtilité sans égale, dune transparence prodigieuse. « La marche du monde, dit Renan, est enveloppée de ténèbres, mais il va vers Dieu (1). »
Nous espérons quelque chose de pareil. Nous pensons qu'au terme des siècles la nature j)énétrée soudain d'une vertu divine changera de physionomie, que les êtres (|ui la composent, sans sortir de leur
(1) Livre de Jub, >c. (,'f. n. i, y. 301.
22 l'espérance
nspèce, s'affranchironl des lois de la corruption et après une crise suprême passeront des épreuves du temps à la gloire de l'éternité. D'un côté, en effet, les créatures ont parcouru leur carrière, accompli la volonté de leur Maître, servi les desseins de l'homme. Par là, elles ont mérité en quelque sorte une récompense et se sont montrées dignes, si je puis ainsi parler, de partager autant qu'elles en sont susceptibles la destinée de nos corps, de jouir à leur manière du repos et de la béatitude éternels après a\oir souffert des travaux comparés par saint Paul aux douleurs de l'enfantement. D'un autre côté, l'homme aime ces créatures inférieures dont il a usé pour connaître le vrai et pour faire le bien. Quelque chose, semble-t-il, manquerait à notre bonheur si elles n'étaient associées à notre triomphe, si les yeux de notre chair incapables d'apercevoir en elle-même l'essence divine ne pouvaient à leur façon en contempler un plus vif rayonnement dans la nouvelle terre et dans les nouveaux cieux comme ils contempleront l'effusion lumineuse des âmes sur les corps ressuscites et la beauté incomparable du Verbe sur la face resplendissante du Christ triomphant. C'est pourquoi nous espérons que, de même qu'après la mort l'homme se retrouvera plus vivant dans le repos et dans la gloire, de même l'univers arrivé au terme de sa course ne s'effondrera un instant que pour se redresser dans une jeunesse et dans une fraîcheur
liors de l'atteinte de toutes les vicissitudes, x^ngelico et ses émules n'ont pas oublié cette perspective de notre espérance quand ils ont représenté le séjour des Bienheureux. Ils ont dessiné des collines apaisées, abritées contre les oraRos, des fleuves aux eaux étincelantes, des firmaments dont aucun nuage ne vient voiler l'azur, des arbres couverts de feuilles, de fleurs, de fruits incorruptibles, ils ont placé les élus dans dos paradis dont Dieu est le flambeau et oii la nature transfigurée a répandu des beautés et des charmes inconnus du présent. C'est une imagé du monde après sa rénovation finale.
Ji
On fait à l'espérance chrétienne un grave reproche : on lui en veut de placer le bonheur dans l'avenir. Cette infirmité. Messieurs, est commune à toutes les espérances : toutes visent un bien futur, toutes précèdent la possession, toutes meurent dès que la possession commence. En ce qui concerne la consommation de la béatitude, aucune école religieuse, philosophique, sociale ne l'assure dans le présent : les plus audacieux, les plus afiirmatifs ne promettent que pour le lendemain ralTranchisscment et la félicité. Encore faut-il ajouter qu'aux yeux de beaucoup de ces prophètes l'homme n'urri-
vera jamais qu'à un état précaire destiné à en pré parer un meilleur, et ainsi à l'infini.
Mais, nous dit-on, vous reculez au delà du tombeau l'avènement du royaume dont vous vous plaisez à célébrer la magnificence : avant d'y entrer il faut passer par les transes de l'agonie, par les étreintes de la mort. C'est un procédé habile dont vous usez pour obtenir que la foule renonce en votre faveur aux satisfactions immédiates, palpables que le temps nous présente. Vous commencez par nous ravir les biens positifs mis dès maintenant à notre disposition, et vous essayez de nous en faire accepter le sacrifice en orientant nos désirs versun paradis lointain qui, dans votre doctrine, doit être le seul objet de notre ambition. Nous ne serons pas dupes d'une pareille ruse : vous voulez exploiter la mort, spéculer sur l'éternité, trafiquer du salut, vous n'y réussirez plus, c'est de la terre qu'il faut s'emparer, c'est^ d elle •lu'il faut exiger la justice absolue, la science, l'amour, le bonheur.
Il y a longtemps. Messieurs, que l'on accuse les Clirétiens de prêcher aux âmes crédules le mépris du siècle et la confiance aveugle dans les récompenses de Taufre vie. Les païens ne pardonnaient pas aux premiers apôtres de préférer le ciel à Rome, cette patrie universelle où les peuples cherchaient leur gloire, leur force, leur orgueil. Aujourd'hui les ennemis de llîlvangile et de l'espoir qu il impose
nous jettent à la face, sous d'autres formes, la même accusation. En leur répondant, je compléterai l'enseignement que je viens de vous donner.
Premièrement, l'Eglise, je me hâte de le concéder, nous répète qu'il serait vain et insensé de demander à la terre le parfait bonheur, que si le parfait bonheur existe, il ne peut exister que dans l'éternité. Elle répète à tous les échos : quiconque promet à l'homme la satisfaction absolue de ses désirs ici-bas, le trompe indignement et abuse de sa naïveté. En parlant ainsi, elle est d'accord avec toutes les religions qui placent leurs Champs-Elysées, leurs paradis au delà du présent, elle estd'accord avec la philosophie des plus grands maîtres qui ne cessent de se lamenter sur l'insuffisance des biens du temps et qui se savent sûrs de ne pas mourir tout entiers parce que la vie terrestre ne les a pas rendus heureux comme ils ont besoin de l'être, elle est d'accord avec l'expérience des générations qui ont remué, analysé, creusé la nature sans pouvoir saisir le bonheur rêvé.
Secondement, dire que nous tentons, par un calcul misérable, d'attacher l'espérance de la foule au ciel afin d'oldenir en notre faveur l'abandon des biens finis, c'est nous calomnier odieusement. Nous commençons par pratiquer ce que nous enseignons, et |)ar subordonner loutes nos joies terrestres à la future possession de Dieu. Le premier, Jésus-Christ a été pauvre, doux, pur, et le pre-
mier, il a renoncé au pouvoir, aux honneurs, à la popularité. Il ne s'est approprié ni la barque de Pierre, ni la fortune de Matthieu le Publicain, il a donné l'exemple de l'abnégation qu'il imposait et depuis deux mille ans des disciples innombrables n'ont pas cessé de l'imiter. Je ne réfuterai pas plus longuement un mensonge, que je défie nos ennemis de confronter avec l'histoire de nos saints et que je me contente de repousser avec indignation.
Mais est-il vrai de soutenir que l'espérance chrétienne se désintéresse totalement du sort de l'homme en ce monde? Non, Messieurs, loin de là. Quiconque veut la fin, veut les moyens. Par suite l'espérance, qui tend à la béatitude éternelle, tend du même coup à tous les biens qui lui permettront de la mériter en cette vie et delà saisir dans l'autre. Or il est impossible d'atteindre ces biens sans goûter en leur possession un bonheur incomplet sans doute, sujet à des fluctuations, mais noble, réel et proportionné à leur valeur.
Nous comptons d'abord ici-bas sur le secours surnaturel qui s'appelle la grâce. La grâce est la force qui nous régénère, qui nous soutient, qui nous unit déjà intimement à Dieu. Etre en état de grâce, c'est avoir obtenu le pardon de nos fautes, les sentir étrangères à notre personne, échapper
PREMIÈRE GONFltRENCE 27
au trouble, au remords qu'elles entraînent, être déchargé du fardeau qu'elles font peser sur nous, avoir recouvré la paix de la conscience et jouir de cette paix, de cette innocence que personne, malgré nous, ne saurait nous ravir. l?tre en état de grâce, c'est être libre, maître de soi, c'est être capable de se régir souverainement, de résister à toutes les tyrannies prêtes à nous asservir, c'est puiser en cette certitude une satisfaction de l'ordre le plus élevé. Etre en état de grâce, c'est posséder les divines vertus qui ne s'exercent pas sans remplir l'âme des délices déclarées par les philosophes supérieures à toutes les autres. Etre en état de grâce, c'est vivre dnnsla société de Dieu, entretenir avec lui des rapports faciles, ordinaires, familiers, et retirer parfois de ce commerce les joies vives, pénétrantes dont les saints disaient : « J'ai été enivré par une volupté secrète, à la cime de mon âme j'ai éprouvé des émotions si douces (|ue je ne saurais les peindre, j'ai été tout à coup en proie aux transports d'un tel bonheur que j'ai cru en mourii'. ') \ilvQ en état de grâce, c'est aux heures tragiques de l'agonie elde \a mort ignorer l'iilVolement qui bouleverse les païens, sentir que l'on ne va quitter la vallée de l'exil et des larmes que |)i>ur entrer dans la patrie de l'extase, l'être en étal de grâce, c'est porlcr t-n soi la semence {\o l.i gloire, et d'avance percevoir quelque cbose de ce qui ravit les bienheureux. Comptez-vous iioui' rien ces féiicili's
que Fon p;oûte sans honte, dont on se souvient sans remords, qui n'ouvrent aucune plaie dans la conscience, qui n'attachent aucune infamie à notre nom, qui|ne laissent aucune trace ignominieuse dans la chair, ni aucune amertume dans le cœur? Sans doute on est encore un homme, on reste fragile et exposé aux scandales du monde, sans doute la misère nous arra?he encore dos plaintes; mais saint Augustin qui avait connu les spectacles do la scène et du cirque, les consolations des lettres, de la philosophie et des amitiés ardentes, les ivresses des sens, do l'amour profane et de la licence effrénée, n'hésitait pas à préférer infiniment à tous ces plaisirs la joie qu'il avait trouvée dans le pardon, dans l'innocence, dans la vertu, dans l'union avec Dieu ; et saint Paul haï par les Juifs, poursuivi par les Gentils, trahi par les faux frères, condamné par les juges, enchaîné par les geôliers, flagellé par les bourreaux, tourmenté par des tentations humiliantes, pour nin«i dire vomi par les sociétés humaines, se montrait plus grand que ses malheurs et, soutenu intérieurement par la grâce et par la société du Christ, surabondait de joie, superahundo gaudio in tribuhitione nostrâ. Donc espérer la grâce en ce monde, c'est espérer le Ijonheur qui l'accompagne, bonheur initial, à peine ébauché si on le compare à la gloire future, mais bonheur réel qui fait du bon chrétien le plus heureux de tous les hommes.
Nous espérons ia grâce pour nous, nous l'espérons aussi pour les autres. Mais dans la mesure où la société l'accepte et lui laisse la liberté de se répandre, la grâce assure le règne de la justice et de toutes les vertus qui font le bonheur, la paix, la prospérité d'un peuple. Taine a dit que la religion peut jeter un « poids énorme dans la conscience, contrebalancer l'égoïsme naturel, enrayer l'impulsion folle des passions brutales, emporti r la volonté vers l'abnégation et le dévouement, arracher l'homme à luimême pour le mettre tout entier au service de la vérité ou au service d'aulrui, faire des ascètes et des martyrs, des sœurs de charité et des missionnaires... (Ij » Il a dit: « Aujourd'hui, après dix-huit siècles, le christianisme est encore pour iOO millions de natures humaines l'organe spirituel la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même; sans lui, la société devient un coiipo-gorge ot un mauvais lieu... Il n'y a encore que lui pour nous retenir sur notre pente fatale... et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social (2). » Le grand posi iviste avouait ainsi que la religion chrétienne, au moins pour nous, était le grand agent de l'ordre parmi les nuLions, la grande inspiratrice de la justice, de la l'raternité, du dévouement
(1) Oriffines de la France contemporaine, t. II, p. 10, 23» ôdit.
(2) Ibid., t. XI, p. 141.
30 l'espérance
qui rendent les peuples heureux et puissants. Mais la religion catholique doit son efficacité à la grâce qui est le bien social le plus précieux. La grâce n'est donc pas seulement le grand moyen pour la société de passer de la vie militante à la vie triomphante, c'est encore le principe le plus puis sant de prospérité, de bonheur terrestre. Sous son intluence, les rois deviennent les pères de leur peuple, les sujets deviennent les serviteurs intrépides de leur prince, la liberté et Tautorilé se réconcilient, la charité achève les œuvres bienfaisantes de la justice, les riches aident les pauvres et les pauvres pardonnent leur opulence aux riches. Elle fait d'une race oisive une race laborieuse, d'une masse confuse une nation disciplinée, elle stimule toutes les activités, elle exalte toutes les énergies et tous les talents, elle défend le foyer contre les pussions qui le déshonorent, qui le ruinent, qui le rendent stérile. Les plus incroyants reconnaissent qu'une société qui puiserait toutes ses inspirations dans rÉvangile verrait disparaître la plupart de ses maux et deviendrait la plus homogène, la plus forte de toutes les sociétés, mais c'est par la grâce que f Évangile règne, par conséqucnl, c'est à la grâce acceptée, cultivée, que les peuples doivent Tordre et la paix qui les rendent heureux. Lorsque donc nous espérons pour nos frères, pour nos patries, pour le monde entier la grâce du Christ, nous attendons le secours qui, en même temps, préparera le
royaume idéal et parfait de l'avenir, et assurera au présent la plus grande somme de bonheur possible.
Enfin, Messieurs, l'espérance vise les biens purement temporels dans la mesure où ils se rapportent aux biens spirituels (1). Elle s'étend, dit saint Augustin, aussi loin que la prière, or, dans la prière que le Christ nous a enseignée, nous demandons notre pain quotidien. Ce mot, dit saint Thomas, désigne tous les biens temporels nécessaires à l'entretien de la vie présente : pour le corps, la nourriture, le vêtement, la santé; pour l'esprit, la science et la certitude; pour le cœur, l'amitié. La misère, le dénuement, la maladie sont souvent de mauvais conseillers et l'occasion de tentations fatales; l'ignorance empêche de connaître le vrai et de lui accorder le culte et l'attention qu'il mérite; dans la solitude, dans l'abandon que de fois les ressorts de l'âme se brisent et refusent d'obéir aux ordres de la volonté; au contraire l'homme on bonne santé, sûr du lendemain, est à l'abri de bien des défaillances et plus disposé à pratiquer les vertus qui ouvrent le ciel; la science saine éclaire les sentiers de la fui, l'amitié console dans la tribulation, soutient dans la tentation, protège contre les chutes, double les forces. Il y a souvent, au moins de l'ait, entre la possession des biens temporels les plus nécessaires et la coiu|u<Mo de la
(1) Appemi., n. îj, p. 301.
32 i;espérance
béatitude, un rapport étroit. C'est pourquoi notre espérance les cherche modérément, mais positivement, comme des moyens destinés à nous faciliter la pratique des vertus et l'accès du ciel.
Ne dites donc pas que cette belle vertu se désintéresse du sort de l'homme sur la terre. Elle embrasse dans son ambition tous les biens véritables, elle ne rejette hors de ses cadres que les mauvaises joies, que les délices maudites, qui, après avoir, en dernière analyse, perverti l'esprit, llétri le cœur, blessé la conscience, déshonoré les familles, troublé les cités, fait de la chair une pourriture immonde, empoisonné la vie présente, ferment encore les portes de la vie future. Son royaume est immense, il renferme tout ce qui est désirable dans le temps et dans l'éternité. Aucun autre espoir ne se meut dans un aussi vaste domaine : ceux qui arrêtent leurs regards aux biens de cette vie, renoncent au vrai bonheur qui ne peut nous être donné que dans l'autre; ceux qui se consument dans la recherche des biens naturels, ne connaissent pas l'exquise douceur des biens spirituels; ceux qui bornent leur ambition aux plaisirs des sens, ignorent les joies de lame. Seule l'espérance chrétienne s'étend par degré, des bontés partielles qu'elle ne dédaigne point, jusqu'à la source inépuisable , universelle , infinie de toute bonté, seule elle est l'espérance idéale, seule elle est l'espérance royale et transcendante, seule elle mérite le nom que lui ont donné les auteurs
sacrés et dont vous nie permettrez d'user, bien qu'il ne soit pas entré dans notre langue : la surespérance. In te Domine sapersperavi.
Ne rétrécissez pas, Messieurs, les cadres grandioses de l'espérance chrétienne. En rejetant tous les faux biens auxquels elle refuse de s'ottacher, vous pouvez désirer tous ceux qu'elle vous permet d'atteindre. Sous prétexte que vous êtes citoyens du ciel, n'alTectez pas de mépris pour les créatures dont Dieu, leur auteur, a dit qu'en soi et comme moyens elles sont bonnes et désirables; mais sachez subordonner dans votre espérance les biens secondaires au bien principal, les biens finis au bien infini. Que Dieu, cbjc!; principal de notre attente, domine tout dans votre espérance, comme il domine tout dans le monde, n'hésitez pas à lui sacrifier tout ce (jui pourrait vous retenir loin de lui et vous empêcher de le voir face à face. Accueillez les joies raisonnables et légitimes, de quelque ordre qu'elles soient, mais ne vous y attachez pas comme à votre fin, efiorcez-vous d'en user comme d'instruments destinés à vous soutenir jusqu'à la possession de l'éternelle béatitude; si l'une ou l'autre ne répond point à votre appel, sans vous déconcerter tenez vos yeux fixés sur le bien nécessaire qui vous rendra dans l'autre monde tout ce (juc vous aurez abandonné ou perdu en celui-ci.